Category: Technologique


Le bonheur au Venezuela

Le bonheur au Venezuela

Regarder le Venezuela par le petit bout de la lorgnette, cela vous dit ? Ce petit bout-là en dit parfois plus que le grand. Voyons voir.

  • Le Venezuela a l’essence la moins chère de la planète : là-dessus, je ne vous apprends rien, j’en ai déjà parlé abondamment dans ce blog. Mais la publication récente d’une étude mondiale sur le prix de l’essence a relancé l’intérêt sur la question, au moment où le prix de l’essence en Europe frôle les 2 euros. Et encore : s’agissant du Venezuela, cette étude calcule plutôt large. Elle estime le prix du litre d’essence au Venezuela à 0,017 euro. Le chiffre est correct si on calcule au taux de change officiel. Mais si on calcule au taux de change parallèle, plus proche du marché réel, il est en réalité de 0,008 euro. Retenez votre souffle : c’est plus de 200 fois moins cher que dans la plupart des pays européens (de façon plus imagée, pour le prix d’un litre d’essence en Europe, les Vénézuéliens en reçoivent la bagatelle de 200) !
  • Le Venezuela consomme 254 % plus d’électricité que la Colombie : Un rapport du ministère de l’Énergie vénézuélien révèle que la consommation par habitant d’énergie électrique s’établit au Venezuela à  3900 kilowatts-heure (kWh), soit 85 % de plus que la consommation au Brésil (2.100 kWh) et 254 % de plus qu’en Colombie (1.100 kWh), le pays voisin. Ces chiffres en disent long, non tant sur le niveau de développement du pays, que sur le niveau de gaspillage. Comme par hasard, le prix de l’électricité au Venezuela est également l’un des plus économique au monde : 10 US$ le mégawatt-heure contre 280 US$ au Brésil. Le ministère en profite pour dire que les gros consommateurs d’électricité font partie des classes aisées, alors que le secteur populaire ne consommerait que 6 % de la consommation totale. C’est de bonne guerre.
  • Le taux de pénétration de Twitter au Venezuela est le cinquième au monde : selon la firme Comscore, avec un taux de pénétration de 21 %, le Venezuela se situe en cinquième place mondiale après les Pays-Bas (26,8 %), le Japon (26,6 %), le Brésil (23,7 %) et l’Indonésie (22,0 %). Le pays n’est pas en reste avec Facebook, où il se trouve en septième position mondiale en terme de taux de pénétration, après les Philippines, la Turquie, Israël, le Chili, la Malaisie et l’Argentine. Le premier pays européen, la Finlande, n’arrive qu’en quinzième position. Ces statistiques indiquent que les Vénézuéliens sont non seulement très branchés, mais encore très communicatifs, comme la plupart des latino-américains d’ailleurs. Les chiffres reflètent aussi que le fait qu’au Venezuela, 71 % de l’utilisation d’Internet est le fait de jeunes de 15 à 34 ans, contre 62 % pour l’ensemble de l’Amérique latine et 53 % seulement pour l’ensemble du monde.
  • obésité

    Obésité : des causes connues

    Le taux d’obésité au Venezuela est le sixième au monde: avec 29,6 % de sa population de plus de 15 ans considérée comme obèse, le Venezuela se situe en sixième position mondiale. C’est le Koweit qui arrive en tête de liste, suivi des États-Unis, tandis que le Mexique, en cinquième position, est le premier parmi les pays latino-américains. Mais les études de prospective ne sont guère encourageantes : on prévoit qu’en 2020 six des pays ayant la plus grande population d’obèses au monde seront latino-américains : le Venezuela, le Guatemala, l’Uruguay, le Costa Rica, la République dominicaine et le Mexique. Le Venezuela passera alors à la troisième position mondiale avec 41,6 % d’obèses. Les causes du problème en sont connues : une combinaison de rations alimentaires toujours plus abondantes, mais de moindre qualité nutritionnelle, une cuisine nationale centrée sur la friture, le sel et le sucre, un sédentarisme toujours plus fort encore accentué par la chaleur (et la consommation effrénée de bières et autre boissons rafraîchissantes), sans compter l’imitation paradigmatique du mode de vie de la classe moyenne américaine. Bonjour les dégâts !

  • Le Venezuela est le cinquième pays le plus heureux au monde : Selon le sondage Gallup publié récemment par le Washington Post, le Venezuela se trouve en cinquième position de la liste des pays dont la population est la plus heureuse au monde, à égalité avec la Finlande. Les précèdent le Danemark (1er), la Suède (2e), le Canada (3e) et l’Australie (4e). 64 % des Vénézuéliens ont déclaré que leur bien-être s’améliorait. Comme quoi ce n’est pas l’extrême dichotomie politique divisant la société vénézuélienne entre chavistes et anti-chavistes qui empêche le bonheur !

Toutes ces statistiques sont à prendre avec un (gros) grain de sel, bien entendu. Vous pourrez faire entre elles les corrélations que vous voulez, du style “les Vénézuéliens sont les plus heureux parce qu’ils sont les plus obèses“, “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce que leur essence est la moins chère au monde“,  ou encore “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce qu’ils consomment plus d’Internet“. Je vous laisse l’entière responsabilité de ces conclusions hâtives dignes d’un sociologue de bas étage…

Pour ma part, je voulais seulement vous montrer quelques insignifiances que j’ai pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette, rien de plus.

L'ordinateur Canaima

Edwin et son ordinateur Canaima

Au Venezuela, l’ordinateur est arrivé jusque dans les endroits les plus improbables. J’étais l’autre jour à La Ensillada, un hameau de Mucuchachí. Pas tout à fait le bout du monde, mais presque : il faut quatre heures d’une route en mauvais état pour se rendre à la ville la plus proche, Mérida. Dans une maison en tapia (terre pisée) à laquelle on n’accède que par un chemin de terre, le petit Edwin se trouvait face à son écran. Un ordinateur portable Canaima.

Edwin, sept ans, va à l’école primaire de La Ensillada. Il est en deuxième année. Comme ses compagnons de classe et comme des dizaines de milliers d’enfants de deuxième année, il a reçu en début d’année scolaire un ordinateur Canaima, un mignon petit appareil gris et bleu, doté d’une poignée très pratique. Tous les jours, Edwin ramène son ordinateur à la maison pour faire ses devoirs.

Formation intégrale

Canaima est un projet éducatif gouvernemental dont l’objectif est d’appuyer la formation intégrale des enfants de l’école primaire moyennant la dotation à chacun d’eux d’un ordinateur portable comprenant les contenus éducatifs adaptés à leur stade de formation.

Le petit ordinateur est d’origine portugaise, où il s’appelle Magalhaes. Plusieurs pays s’y sont déjà intéressés, comme la Hongrie, l’Argentine et l’Uruguay. Les appareils utilisés ici sont assemblés au Venezuela, et une production d’un million d’appareils est prévue. Quatre cent cinquante mille ont été distribués jusqu’à présent. Le système opératif choisi est Linux et tous les contenus, applications et fonctions ont été développées dans le pays sur la base de logiciels libres.

 

Le portable Canaima

Sortie de classe

Le projet éducatif Canaima n’est certes pas une première mondiale. Il n’en reste pas moins que voir les outils informatiques pénétrer dans des couches de la population qui n’y avaient pas accès auparavant est une grande avancée. Le plan éducatif global du projet Canaima prévoit la participation des parents au travail des enfants réalisé à la maison et, au-delà, l’intégration de la famille et de la communauté. Le projet contient en effet un volet d’alphabétisation informatique destiné non seulement aux enfants, mais aussi aux parents. Il se veut donc un moyen destiné à désenclaver les zones éloignées et réduire le fossé numérique entre zones urbaines et zones rurales. Il cherche aussi à réduire les inégalités d’accès aux nouvelles technologies existant entre classes pauvres et classes riches.

 

Questions en suspens

Il reste cependant quelques questions en suspens :

  • Qu’en est-il de l’appui technique ? Comment celui-ci est-il fourni lorsqu’un ordinateur tombe en panne ? Il semble bien que le plan de maintenance et de mise à jour n’en est qu’à ses premiers balbutiements.
  • Quid des contenus ? Certains prétendent qu’ils sont idéologiquement trop orientés en faveur de la politique gouvernementale. Pour cette raison, certaines écoles n’appartenant pas au réseau officiel de l’État n’ont pas accepté de participer au programme. C’est le cas notamment au Zulia, dont le gouverneur est d’opposition. Par ailleurs, j’ai pu voir des vidéos –ce sont les premiers contenus que va voir l’enfant– visiblement non adaptées à des enfants de cet âge, du moins sans support pédagogique adéquat. En d’autres termes, le problème de la création et de la sélection des contenus reste posé.
  • Enfin, on peut se demander si les enseignants ont été suffisamment formés à ce nouvel outil et s’ils sauront l’utiliser avec profit. Avec l’entrée de l’informatique dans l’enseignement, c’est une nouvelle approche pédagogique qu’il faut appliquer et ce n’est pas simple, comme on a pu le constater jusque dans des pays où l’alphabétisation informatique des adultes est bien plus développée qu’au Venezuela.

Souhaitons à ce programme ambitieux de se développer dans la durée en évitant tous ces écueils.

On sait déjà que l’introduction de l’informatique à l’école primaire n’est pas la panacée : il faut encore savoir qu’en faire. En ce sens, le Venezuela innove et se distingue en misant sur l’informatique comme moyen de faciliter l’inclusion sociale tant des enfants que de leur famille. Vaste champ d’expérimentation qu’il sera intéressant de suivre : les effets souhaités seront-ils obtenus ?

En attendant, le petit Edwin est fier de son nouvel ordinateur et en prend soin comme de la prunelle de ses yeux. Pour la première fois peut-être, il apprend en étant maître de ses mouvements et en s’amusant. Quant à sa maman, elle découvre avec lui le potentiel nouveau qu’apporte l’informatique à la famille. Ce n’est pas rien.

Vidéo officielle présentant le projet Canaima éducatif (en espagnol) :

Hugo Chavez au 23 de enero

Hugo Chávez durant son émission "Aló Presidente" du 30 mai 2010 consacrée à la réhabilitation d'un quartier populaire de Caracas

Il avait déjà un blog, mais en réalité ce n’en était pas un vrai de vrai. Je vous en avais parlé à l’époque. Voici maintenant que le toujours bouillant président Chávez annonce son entrée officielle dans le monde des blogueurs. Ce n’est là que l’étape suivante de sa conquête des espaces virtuels, qu’il avait longtemps abandonnés à l’opposition politique. Maintenant, le nouveau mot d’ordre lancé à ses partisans est : « Envahissez Twitter, Facebook, montrez votre présence sur Internet. Livrons la bataille sur ce front-là aussi ! »

http://www.chavez.org.ve est donc né dans la foulée du succès phénoménal (493.118 suiveurs à ce jour) de @chavezcandanga (c’est son amusant pseudo) sur Twitter. Mais là, déception ! Malgré l’annonce et malgré le titre officiel du site, il ne s’agit pas non plus d’un vrai blog ! En effet, il ne contient aucun contenu nouveau par rapport à ceux que l’on connaissait déjà. Il s’agit plutôt d’un site fédérateur, une sorte de portail qui reprend et organise ce qui se trouve déjà ailleurs : les messages de @chavezcandanga sur Twitter, les écrits des Líneas de Chávez, des reportages sur le programme télévisé Aló Presidente, quelques vidéos, quelques photos, quelques discours, ainsi que des informations plus générales sur le pays. Plus bizarrement (mais c’est explicable, n’est-ce pas ?), les Reflexiones de Fidel ont également droit à un espace dans un coin de la page d’accueil. Au final, le principal intérêt de la chose -que je n’appellerai donc pas blog- est de permettre de trouver toutes ces informations au même endroit.

« Le petit père des peuples »

Le plus original du site est sans doute sa page de contact : celle-ci mène à un formulaire de demande particulièrement complet que toute personne, vénézuélienne ou étrangère, peut remplir si elle considère qu’elle a besoin d’aide.  Outre les données personnelles habituelles, on y demande des informations sur la situation professionnelle, les revenus, ainsi qu’une description du cas personnel précis, avec même la possibilité d’envoyer des pièces jointes. Le tout est basé sur la bonne foi, mais on se réserve de faire une enquête pour s’assurer de la véracité des informations.

C’est à ma connaissance le formulaire de demande en ligne le plus complet entre un dirigeant politique majeur et ses concitoyens. Il répond en fait à l’image que veut donner de lui Hugo Chávez : être personnellement à l’écoute de ses concitoyens, en passant par-dessus toutes les institutions traditionnelles. Cette relation quasi-personnelle avec le peuple est une caractéristique dominante du chavisme et n’est pas sans rappeler le statut de « petit père des peuples » que cultivait un certain Joseph Staline. Voyons aussi du côté de Juan Domingo Perón, en Argentine, pour trouver un équivalent assez proche. Les politologues analyseront.

Force et faiblesse

Quoiqu’il en soit, cette relation privilégiée avec le peuple constitue à la fois la force et la faiblesse du chavisme. Force, parce qu’Hugo Chávez trouve là son meilleur carburant politique en réunissant autour de sa personne les majorités traditionnellement laissées pour compte. Faiblesse, parce qu’elle lie indissolublement le destin d’un peuple à celui d’un homme, et qu’un homme, cela change, cela doit s’adapter à des circonstances extérieures, et cela meurt…

A défaut d’un vrai blog ouvert à la discussion tous azimuts, le blog de Chávez, ainsi que son compte Twitter, se profilent donc comme des instruments de conquête des individus, qui y verront un moyen de faire entendre leur problème personnel ou, au mieux, celui de leur collectivité. On n’y trouve pas ou peu d’interventions d’opposants, alors que celles-ci foisonnent aux quatre coins d’Internet. On peut imaginer qu’il y a filtrage pour laisser passer uniquement le positivement correct et entretenir ce qui compte le plus ici : cette relation personnaliste/paternaliste avec le peuple.

Le Chávez nouveau

Soulignons pour terminer la bonne tenue esthétique du blog de Chávez : un graphisme simple, efficace, avec les liens nécessaires vers les médias sociaux, comme il se doit si l’on veut rivaliser au mieux avec ses ennemis. Et un logo tout en simplicité qui, personnellement, me plaît beaucoup par son contenu synthétique (évidemment il faut percevoir le béret au dessus du a pour en saisir tout le sens) :

logo de chavezcandanga

À lui seul, il résume le Chávez nouveau, celui qui veut conquérir Internet et la virtualité. Rappelons-lui toutefois de ne pas oublier pour autant les réalités : celles-ci, à la veille de l’échéance électorale de septembre, ne lui sont pas toutes favorables, loin de là.

Cet obscur objet du désir

Cet obscur objet du désir

Au Venezuela, le Blackberry, ce téléphone soi-disant intelligent, est devenu depuis son apparition sur le marché national un véritable objet de culte. Même les opérateurs téléphoniques s’étonnent de ce succès : 70 % des Blackberry vendus en Amérique latine le sont au Venezuela. Les ventes annuelles de cet appareil sur le marché vénézuélien sont deux fois plus élevées que celles combinées des marchés brésilien et mexicain. Mais il n’y a que 27 millions de Vénézuéliens face à 191 millions de Brésiliens et 100 millions de Mexicains. De quoi laisser rêveur…

Continuons dans les chiffres, pour nous faire une image plus précise du consommateur de Blackberry : sur le plan mondial, 70 % des clients de Blackberry sont des entreprises. Qui de plus normal pour un Business Phone? Au Venezuela, le pourcentage est inversé : 65 % des 500.000 utilisateurs de Blackberry sont des particuliers, essentiellement des jeunes de moins de 30 ans. Et qui plus est : la pénétration de l’appareil parmi les couches les moins favorisées du pays est loin d’être nulle. Ce que tous ces consommateurs en font? Peu importe. L’essentiel est d’en posséder un, et non la façon de l’utiliser.

Venezuela saoudite

On savait le Vénézuélien grand consommateur de nouveautés et de gadgets venus du Nord. À l’époque déjà éloignée de la « Venezuela saoudite » (avant la crise qui frappa le pays en 1983), il était courant pour la classe moyenne de s’envoler le week-end à Miami pour y faire quelques menues emplettes. C’était l’âge d’or du ‘ta barato, dáme dos [c'est bon marché, donne m'en deux]. À la limite de l’indécence.

De cette époque, il reste la nostalgie. Une énorme nostalgie encore bien ancrée dans les esprits. Que faire alors pour compenser la grande frustration de ne plus pouvoir consommer de façon aussi débauchée? Se reporter sur des objets qui restent disponibles sur le marché intérieur. Les téléphones cellulaires en font partie, car les compagnies téléphoniques se chargent de les importer. Mais attention : ces obscurs objets du désir doivent apporter différenciation et surtout statut. Important le statut.

Vaine illusion

Pour l’instant, le Blackberry fait l’affaire de ce point de vue, mais sa situation dominante se fragilise. En effet, maintenant que les « pauvres » commencent à l’acquérir, il perd inévitablement de son aura différenciatrice. Certains –les plus riches et les plus fûtés– ont compris la parade : ils vont acheter à l’étranger ou se font importer personnellement un iPhone décodifié. Ce dernier a le grand mérite de ne pas encore être commercialisé par les opérateurs téléphoniques du pays. Il est donc porteur de statut, car il assure une exclusivité. Armé d’un Blackberry (ou d’un iPhone, ou d’une BMW, ou d’une montre Cartier…), on veut se persuader que l’on est différent, que l’on existe, que l’on est. L’illusion est vaine, mais elle fonctionne particulièrement bien en terre vénézuélienne, qui fut longtemps terre de privation, où l’avoir prime sur l’être.

Tout cela est-il compatible avec le socialisme bolivarien que Hugo Chávez cherche à construire dans le pays, avec ses valeurs de justice sociale et de solidarité? Bien sûr que non. Car ce qui compte au fond dans ce petit jeu de la consommation à outrance, c’est d’exclure, non d’inclure ; c’est de se distinguer, non de participer.

Le socialisme a donc là, bien planté en face de lui, son ennemi principal. Qui n’est donc –n’en déplaise aux langues de bois– ni l’opposition politique, ni l’impérialisme.

Hugo Chávez présente le "Vergatario" (photo: Bernardo Londoy)

Hugo Chávez présente le "Vergatario" (photo: Bernardo Londoy)

Ce n’est pas un iPhone, un gPhone ou un Blackberry. Non. C’est un cellulaire (ou mobile) tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Il s’appelle le Vergatario et est vénézuélien. Il vient d’être lancé par Hugo Chávez en personne, en présence du vice-président chinois Xi Jinping.

Pourquoi tout ce ramdam? Parce qu’il sera vendu au prix imbattable de 30 bolivars (soit 11 euros au change officiel et un peu plus de 4 euros au taux parallèle!). Cela en fait le téléphone cellulaire le moins cher au monde. Il sera produit au Venezuela par la Fábrica Venezolana de Telecomunicaciones (Vetelca),  une entreprise de capital mixte créée récemment, dont 85 % des parts sont détenues par l’État vénézuélien et 15 % par l’entreprise chinoise ZTE. Située dans la zone franche de Paraguaná, dans l’état de Falcón, l’usine doit assembler 600.000 appareils par an. Une seconde usine est en construction à Cúa. De quoi inonder le marché national et exporter l’objet vers plusieurs pays d’Amérique latine.

Le Vergatario n’est sans doute pas un monstre de technologie, mais il contiendra tout de même un reproducteur MP3/MP4, une radio, une caméra, une alarme, un chronomètre, une calculatrice, des jeux, un calendrier, une messagerie de texte et bien sûr… un téléphone! À ce prix, qui dit mieux? Il sera commercialisé à partir du mois de mai prochain par Movilnet, filiale de la compagnie téléphonique CANTV qui avait été (re)nationalisée en 2007. Pour son lancement, une promotion spéciale sera faite à l’occasion de la fête des mères.

Appareil révolutionnaire

What’s the catch? comme disent nos amis anglophones. Où est le truc? C’est Hugo Chávez lui-même qui le dévoile : « Ce type de progrès n’est possible que dans le cadre de la révolution ». Voilà donc le Vergatario promu en tant qu’appareil révolutionnaire –dans le sens politique du mot, bien entendu, plutôt que dans le sens technique. En ce sens, fort de son prix cassé, il doit s’opposer à des concurrents « capitalistes » bien plus chers, offerts par les grandes multinationales de la téléphonie cellulaire –Nokia, Ericsson, Motorola et consorts. Service public contre profit privé, socialisme contre capitalisme, voilà en quelque sorte sa vraie valeur. C’est une sorte de téléphone du peuple, comme la Volkswagen fut, en des temps moins cléments, la voiture du peuple.

Et pourquoi pas? Parallèlement, la compagnie téléphonique nationale CANTV développe son réseau mobile dans de nombreuses régions rurales du pays jusqu’alors négligées, faute de rentabilité, par les compagnies privées. Par ailleurs, le satellite vénézuélien Simón Bolívar, construit par la Chine et lancé l’année dernière, permet l’accès aux télécommunications dans les régions les plus éloignées, en particulier l’immense Amazonie, où il est exclu d’installer des antennes conventionnelles. Le Vergatario est donc un élément supplémentaire dans le cadre d’un vaste plan qui vise à permettre aux plus défavorisés de communiquer dans la modernité. Que celui qui est contre lance la première pierre!

Eh bien, figurez-vous qu’il y en a qui lancent la pierre… Les mauvaises langues de l’opposition n’ont pas tardé à déblatérer sur l’initiative de la CANTV en affirmant que le Vergatario était technologiquement dépassé par rapport aux smartphones de ce monde –snobisme oblige! Plus grave et plus pervers, ils ajoutent que l’appareil servira surtout à espionner les conversations de ses utilisateurs. Décidément, la psychose collective n’est pas morte du côté de l’opposition!

La verve du président

Un dernier mot sur le nom même de l’appareil : Vergatario. On entre ici dans le domaine de la vénézolanité la plus pure. En réalité, son vrai nom est ZTE 366, du nom de son fabricant chinois. Mais c’est Hugo Chávez en personne qui, avec sa verve habituelle, lui a donné publiquement le nom de Vergatario. Que veut dire ce mot? Au Venezuela, il désigne quelque chose de très bon, d’excellent. En français, on pourrait traduire cela par « le battant ». Toutefois. le choix du vocable a déjà fait énormément causer dans le monde hispanophone. Il dérive en effet du mot verga qui veut dire verge, dans toutes les acceptions du terme, y compris les sexuelles. L’expression de verga désigne le plus souvent quelque chose de mauvais. Au Venezuela, elle a basculé sémantiquement vers son contraire, puis a donné vergatario, terme qui contient une connotation indéniablement positive.

Pour ces raisons sémantiques, il est donc peu probable que l’appareil soit commercialisé à l’étranger sous le nom de Vergatario. Mais au Venezuela, le nom du téléphone est déjà définitivement adopté : ce ne sera pas le ZTE 366, mais le Vergatario, le Vergatario de Chávez!

Potosi envahi par les eaux

Peinture murale : Potosí envahi par les eaux

En 1985, le village de Potosí a disparu de la carte du Venezuela. Englouti sous les eaux.  Et tant pis pour tous ceux qui y résidaient : des petits paysans pour la plupart, qui s’adonnaient à l’élevage de quelques vaches ou à la culture artisanale du café. Tous ont dû partir, émigrer, recommencer leur vie en d’autres lieux.

Potosí a été sacrifié au nom du progrès : un barrage a été construit sur la rivière Uribante. Un barrage qui produit de l’électricité et fait partie du complexe Uribante-Caparo : un ensemble de quatre barrages, trois réservoirs et trois centrales hydroélectriques situées dans la région ouest du Venezuela, sur le versant des Andes qui donne sur les Llanos, les grandes plaines du Sud.

L'église de Potosi avant l'inondation

L'église de Potosí avant l'inondation

Le complexe est loin d’être terminé. Seuls deux réservoirs existent et une seule centrale fonctionne (la deuxième est en construction). Mais,  face au déficit d’électricité que connait le pays, le temps presse, et depuis peu les travaux ont repris de plus belle. Ordre du président!

Le complexe hydroélectrique Uribante-Caparo a une déjà longue histoire. Les premières études ont été effectuées en 1951, mais c’est seulement dans les années 1960 qu’elles ont pris un tour concret.  Si le plan du complexe a finalement été approuvé par le gouvernement en 1970, il fallut attendre 1978 pour que la construction du premier ouvrage commence. C’est cette année-là que le président de l’époque, Carlos Andrés Pérez, arriva en hélicoptère à Potosí pour annoncer aux quelque 1500 habitants que leur village allait disparaître.

... et après l'inondation

... et après l'inondation

En 1985, le premier barrage, celui de La Honda, était terminé. L’inondation de la vallée pouvait commencer. Les habitants de Potosí avaient déjà été indemnisés et avaient quitté leur village. Ceux du hameau voisin de El Cedral, voyaient leur voie de communication principale coupée par le lac artificiel. Malgré une lutte pour pouvoir rester sur leurs terres, la plupart finiront aussi par émigrer.

Combien de vies ont été changées, bousculées, détruites parfois, à la suite de ces grands travaux? Un ouvrage de Miguel Montoya, un anthropologue vénézuélien chargé de recherches à l’université de Stockholm, s’attache à étudier les diverses stratégies suivies par les familles paysannes pour s’en sortir face à cette perspective d’émigration forcée. Intitulé Persistant Peasants: Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela, cet ouvrage est un précieux outil pour comprendre la mentalité profonde du petit paysan andin et la presque totale incompréhension de celle-ci par les agents gouvernementaux chargés de mener à bien le macroprojet hydroélectrique. Deux mondes, deux logiques se trouvaient face à face.  Devinez qui a gagné… en submergeant littéralement l’autre.

Le village de Potosi

Le village de Potosí

Le plus dramatique de cette histoire, c’est que le sacrifice qui a été demandé aux paysans  « au nom du progrès de la nation » n’est même pas justifié par les faits. En effet, la déforestation et l’irrigation intensives en amont de l’ouvrage sont telles qu’elles ont fortement réduit, ces dernières années, le débit des rivières alimentant le réservoir La Honda. Ce débit est actuellement inférieur aux besoins de la centrale si elle fonctionne à plein régime. En d’autres termes, la production d’électricité est inférieure aux prévisions. Pire : la sédimentation plus importante que prévu pourrait réduire de plusieurs dizaines d’années la vie utile de l’ouvrage.

Mais cela, les paysans déplacés de Potosí ne le savent probablement pas. Ils se trouvent déjà loin, dans leur nouvelle vie.

Juan Tello

Photo : Juan Tello

Le satellite Simon Bolivar

Le satellite Simon Bolivar

Il devait être russe. Il est devenu chinois. Je veux parler du premier satellite vénézuélien Venesat-1, de son petit nom satellite Simón Bolívar, qui a été lancé ce 29 octobre depuis le centre spatial chinois de Xichang, dans la province du Sichuan. En effet, d’abord pressentis, les Russes n’ont pas accepté les conditions posées par le gouvernement vénézuélien concernant le transfert technologique. Les Chinois, eux, n’ont été que trop contents de profiter de l’aubaine, montrant une fois de plus au monde leur maîtrise technologique.

Quant au Venezuela -petit pays mais grandes prétentions- il entre ainsi dans le cour des grands. Le voilà doté de son propre satellite. Deux stations terrestres ont été installées sur son territoire, l’une à El Sombrero, au centre du pays, l’autre à Luepa, dans la Gran Sabana. Des ingénieurs chinois y opèrent, aux côtés d’ingénieurs vénézuéliens formés en Chine, qui sont appelés à prendre en charge l’ensemble du système dans un avenir plus ou moins rapproché.

Satellite social

Ce sera un satellite « social », clament les autorités gouvernementales, Hugo Chávez en tête. La fonction première de ce satellite de télécommunications est le transfert de données de tous ordres : téléphonie, Internet, télémédecine, éducation à distance, télévision et autres services destinés avant tout aux régions les plus éloignées des grands centres, comme l’Amazonie et le Delta de l’Orénoque.

Il s’agira également d’un satellite « intégrateur », puisqu’il offrira des services aux autres pays latino-américains. Son signal de 1.300 mégahertz (MHz) couvrira la région allant du sud du Mexique jusqu’à la moitié nord de l’Argentine et du Chili. L’Uruguay sera privilégié, puisqu’en échange de la cession de l’orbite 78-Ouest qu’il détenait (le Venezuela n’en possédait pas), il aura le droit d’utiliser 10 % de la capacité du satellite.

Petite histoire diplomatique

Pour la petite histoire, rappelons que les pays andins (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou et Venezuela) avaient depuis longtemps caressé l’idée de lancer un satellite commun. Mais, faute de financement, le projet était resté dans les cartons et l’orbite qui lui avait été réservée a été depuis occupée par un satellite mexicain.

Pour la petite histoire diplomatique aussi, signalons que les États-Unis ont tout fait pour retarder le lancement du satellite, prétextant que des modifications techniques y avaient été apportées en dernière minute. La Chine a fait fi de ces pressions et a procédé au lancement à la date prévue.

Inutile d’ajouter que le lancement réussi du satellite a été accueilli avec une émotion non dénuée d’orgueil dans l’ensemble du Venezuela, ainsi que le montrent les images qui suivent :

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