Antigone, Eros et politique

10 décembre 2007

Antigone

Samedi dernier, je suis allé voir Antigone de Sophocle, dans la version sulfureuse de la troupe Prosopon et Ius, que dirige Carlos Danez.

Du théâtre brut, à petit budget, qui fait penser à une espèce d’Arte Povera sur planches : aucun luxe, aucun chichi, mais une mise en scène crue, réalisée avec les moyens du bord. Une pauvreté de moyens que venaient compenser une créativité délurée et une provocation constante.

Des seins, des sexes, on en a vus, dans cette Antigone-là. C’est que les interprétations de pièces classiques par Prosopon et Ius se sont toujours nourries d’une vision libertaire de la Grèce antique, une vision pré-judéo-chrétienne qui n’en a que faire de nos tabous. Antigone, femme, ne pouvait manquer de faire la part belle à l’éros comme entité cosmique primordiale, force primitive, principe animateur et ordonnateur de l’univers. En un mot, figure centrale de la culture et la société grecque.

Les acteurs pouvaient être de qualité diverse (et ils l’étaient). N’importe, tous jouaient excellemment de leur corps, portés par un jeu d’illumination subtil qui montrait et cachait, selon le moment. L’ajout inopiné, à la fin, d’un serpent s’enlaçant autour des corps ajoutait encore à cet érotisme débordant, mais juste.

Par ailleurs, l’emploi d’un langage direct et spontané, inspiré de la culture populaire vénézuélienne (« ¡no jodas! »), venait renforcer le parti-pris du metteur en scène : rendre la tragédie brute, brutale, essentielle.

Au total, c’était une interprétation juste et forte de la tragédie de Sophocle. D’autant plus forte qu’elle résonnait dans un pays secoué depuis des années par la politique. Impossible en effet, dans ces conditions, de ne pas penser à un certain président en voyant le roi Créon vociférer au nom de l’autorité et de l’ordre. Impossible de ne pas penser à une certaine opposition en entendant Antigone argumenter l’illégitimité de la décision royale en se réclamant de la loi divine et éternelle…

Anti…gone ou anti…chaviste? Voilà Sophocle poussé, par la force des choses, là où il n’aurait jamais pensé se rendre, au cœur du socialisme de XXIe siècle! Quant à Carlos Danez, directeur de la troupe, il devait bien se rendre compte –il n’est pas idiot– que le simple choix de monter Antigone est un acte éminemment politique dans le Venezuela de 2007.


Au pays des seins siliconés

21 octobre 2007

Akasha

Je vis au pays des seins siliconés! Ai-je de la chance, ou de la malchance? Tout dépend évidemment du point de vue. Certain(e)s aiment la nature, d’autres préfèrent le plastique (ou plutôt la plastique…).

Toujours est-il que si l’on vit au Venezuela, on ne peut y échapper! Ils sont partout, ils s’exposent hardiment, s’inclinent sans pudeur, balancent allègrement… Je veux parler des seins. Ici, les décolletés sont par définition profonds, et cela 365 jours par an, car nous avons la chance, oui, de ne jamais devoir affronter les rudeurs de l’hiver!

Petits seins s’abstenir, il les faut gros, imitant en cela les obsessions venues du Nord. Sin tetas no hay paraiso [Sans nichons, pas de paradis], comme le proclame le titre d’un récent best-seller qui a inondé l’Amérique latine (et, me dit-on, le monde), devenu depuis série à succès par les bonnes grâces de la télévision colombienne. Dans ce roman, le journaliste Gustavo Bolívar Moreno, colombien lui aussi, décrit le mal de vivre des adolescentes qui n’ont pas la chance d’en avoir de gros.

Il exprimait là tout haut le malaise du moment, chez les jeunes filles. D’où, chez elles, l’énorme consommation de silicone, jusqu’à 450 cm3 par sein! À ce petit jeu, le Venezuela arrive sans doute en tête en Amérique latine : le niveau de vie moyen y est généralement plus élevé qu’ailleurs, facilitant l’accès à la chirurgie plastique. Certains médecins (ou marchands) n’hésitent d’ailleurs pas à afficher tarifs –avec facilités de paiement– sur leur site Web!

Démocratisation

La course vers le silicone dépasse de très loin celles qui ont des prétentions de faire carrière « professionnelle » dans la beauté –miss, actrices, mannequins, présentatrices de télévision, prostituées… Depuis quelques années, la tendance est franchement à la démocratisation.

Aussi n’est-il pas rare de voir des adolescentes demander à leur parents, pour la célébration de leur quinze ans (passage symbolique de jeune fille à femme, rite largement fêté dans toute l’Amérique latine), de leur offrir une mammoplastie, opération d’augmentation des seins. Autre anecdote significative : un jour, de passage dans la petite ville d’Irapa, à l’extrême est du pays, quelle ne fut pas ma surprise de voir que le premier prix de la loterie locale n’était autre qu’une chirurgie des seins! (Qu’y avait-il de prévu si le gagnant était du sexe masculin? Mystère…).

Bref, au Venezuela, les nichons sont partout, fiers comme des melons. En tant que mâle, et sans vouloir être voyeur, disons qu’on en reçoit plein la vue dans ce pays où le jeu de la séduction tourne vite à celui de la provocation, voire de la vulgarité (voir la photo ci-dessus, qui illustre parfaitement combien la frontière se brouille entre ces trois concepts) .

Culte exacerbé

SéductionTout cela se résume finalement a un culte exacerbé du corps féminin. Vous me direz que la tendance est mondiale, et qu’elle participe de la « pornoïsation » progressive du village global. Sans doute. Il y a un effet « mode » incontestable, qui exploite un malaise latent de plus en plus généralisé chez les femmes. Il y a, derrière cette souffrance plus créée que réelle, une sorte de lavage de cerveau semi-publicitaire, à base de techniques psychologiques subtiles, dont le but est de modifier les attitudes des personnes sans qu’elle s’en rendent compte, au point de les persuader qu’elles prennent leurs décisions en toute autonomie. Les gros seins comme nouveau produit de consommation, en quelque sorte.

Soit. Mais l’effet n’est pas nécessairement le même partout. Dans une société telle que la vénézuélienne, fondamentalement machiste mais aussi matriarcale (voir Le Venezuela est une femme et Dénudées, mais pas trop), on se trouve en face d’un phénomène social foncièrement ambigu. Face aux hommes traditionnellement tout-puissants, les femmes désirent s’affirmer et gagner leur espace –et y parviennent d’ailleurs de plus en plus. Mais pour y arriver, l’arme privilégiée que beaucoup d’entre elles utilisent reste la beauté, la séduction –qu’elles n’abandonneraient pour rien au monde, en tant qu’élément substantiel au féminin. Or, à n’en pas douter, les seins en constituent une part importante…

Donc, d’une part, les Vénézuéliennes ne veulent pas qu’on les traite comme des objets, mais d’autre part, elle se transforment en potiches à gros seins. Cherchez où est l’erreur… Quant au macho local, il se relèche les babines de cette nouvelle aubaine…

En attendant, si vous ne le saviez pas encore, la géographie s’est transformée : Silicon Valley ne se trouve désormais plus en Californie, mais bien au Venezuela, dans la vallée de Caracas!

Photo 1 : Akasha par Dorian Ortiz – Source : Hot Bellas Venezolanas
Photo 2 : Marian par Luisma – Source : Rumbacaracas


Subtile exploitation des petites filles

24 juin 2007

Affiche du concours Niña Mérida

On parle beaucoup, ces temps-ci, de l’exploitation des enfants en Chine. C’est bien. On parle moins d’un phénomène d’exploitation, certes plus subtil, qui est monnaie courante en Amérique Latine, et singulièrement au Venezuela.

Je veux parler des concours de beauté pour enfants. J’ai déjà mentionné, dans des billets antérieurs (Dénudées mais pas trop et Épinglées au mur), la folie obsessionnelle qui entoure les concours de beauté au Venezuela. En voici une preuve de plus. Il y a quelques jours, a eu lieu à Mérida le concours Niña Mérida, qui réunissait 26 petites filles âgées de 7 à 10 ans venues des quatre coins de la région.

Cela se passe exactement comme pour les « grandes », à l’exception, tout de même, du défilé en bikini. Affiches pour la promotion des candidates (photo ci-dessus); visites protocolaires, y compris à la gobernación (le gouvernement régional –qui cautionne l’événement en l’annonçant sur son site web); défilé le jour J dans la grande salle du centre culturel de la ville; proclamation des résultats; rires et pleurs…

Bien sûr, l’exploitation des fillettes n’est pas aussi physique que dans les usines de briques en Chine (encore que le physique est au centre de la chose). Baignant dans les paillettes et le glamour, l’opération semble a priori moins nocive. Mais est-ce si sûr? Que se passe-t-il dans la tête des fillettes qui participent à ce jeu pervers? Que retiendront-elles de l’expérience? Et –au-delà– que retiendra de l’expérience ce vaste public familial composé en grande partie d’enfants du même âge que les candidates? Sans parler des téléspectateurs de la télévision régionale qui ont droit, les veinards, à la diffusion en direct du concours?

Ce qui est en jeu, c’est toute une image de la petite fille, de la femme, de la société. Et là, cela commence à faire mal. Mine de rien, à travers ces concours (il y en a partout, Mérida n’est pas une exception), ce qui se profile, c’est la sexualisation prématurée de la petite fille et, indirectement, du petit garçon –voyeur en l’occurence, car il n’existe aucun concours équivalent pour lui. C’est aussi la distribution des rôles futurs : « sois belle et souris », pour elle; « regarde et profites-en », pour lui. Merveilleux programme…

Rien d’étonnant après tout : tout cela est à l’image de la société toute entière, qui a intégré de tels modèles depuis belle lurette. Papa, maman, l’adolescent, l’adolescente, les grands-parents, tous sont consentants et participent en définitive de cette comédie. C’est l’école de la vie, en quelque sorte.

Concours Niña MéridaCe qui révolte, c’est précisément qu’il n’y a nulle part, vraiment nulle part, le moindre signe de révolte. C’est ainsi, et c’est bien comme ça. Pour le bonheur des petites filles, pour le bonheur de tous…

Le socialisme du XXIe siècle cher à Hugo Chávez a encore pas mal de pain sur la planche!


Le Venezuela est une femme

20 mai 2007

Chica bonita

Eh oui, cela vous étonnera sans doute : LE Venezuela n’est pas masculin, mais bien féminin. En espagnol, on dit bien LA Venezuela. Le nom n’est autre qu’un diminutif de Venezia. (Petite digression historique : c’est en effet l’exquise Venise qui est venue à l’esprit de l’explorateur florentin Amerigo Vespucci lorsqu’il aperçut pour la première fois les villages indiens construits entièrement sur pilotis le long de la côte de ce qui constitue à présent le Venezuela.)

Vous me direz qu’un pays n’a pas de sexe. Et pourtant, quiconque a fréquenté quelque peu le Venezuela ne peut douter un seul moment que ce pays est bien une femme! C’est que la femme vénézuélienne est partout : séduisante, élégante, altière, provocante, elle domine allègrement les rues et les endroits publics. À la maison, c’est elle qui commande, dans une sorte de matriarcat qui, par ailleurs, n’exclut nullement le machisme (pensez à la mamma italienne, dont on n’est pas loin). À la télévision, elle n’arrête pas de crever l’écran de sa beauté exhubérante… et quelquefois construite. À l’école, à l’université, elle efface volontiers ses camarades masculins par sa constance et ses qualités d’apprenante. Une fois dans la vie professionnelle, il n’est pas rare de la voir gravir les échelons et arriver à des postes de décision.

Face à cette femme hyperactive, l’homme, le macho, n’a finalement que peu d’arguments. Il ne peut qu’en appeler à la tradition et à l’irrationnel pour justifier sa supposée supériorité.

Mais la vraie supériorité, celle qui compte dans la vie sociale, est souvent ailleurs – du côté des femmes. Devant des hommes volontiers désengagés et inconstants, c’est la femme qui assume presque tout : elle s’occupe non seulement de l’éducation des enfants et de la tenue du foyer (ses rôles traditionnels), mais elle assure aussi bien souvent le gagne-pain de la famille.

Et pourtant le machisme est toujours là, bien ancré, qui parvient à faire taire les plus impertinentes au moment précis où il se sent menacé dans ses fondements. Et pour y arriver, rien n’est plus efficace qu’un mot ou un geste amoureux, vrai ou simulé : cela les fait fondre…

Paradoxes d’une société dans laquelle l’homme cherche à dominer, mais y arrive de moins en moins, tandis que la femme peut à la fois briller et jouer la soumise, dominer outrageusement et être inexorablement dominée.

Un petit jeu qui n’est pas toujours facile à comprendre.


Dénudées, mais pas trop

28 janvier 2007

Bellas VenezolanasUn blogue intitulé Bellas Venezolanas. Voilà bien le condensé de la vision dominante qu’ont de la femme presque tous les Vénézuéliens, ainsi que, malheureusement, bon nombre de Vénézuéliennes. Sous-titre du blogue : Un Tributo a la belleza de la Mujer Venezolana. ¡La Belleza no sólo es física! (traduction : Un hommage à la beauté de la femme vénézuélienne. La beauté n’est pas que physique!).

La beauté n’est peut-être pas uniquement physique, mais reconnaissons que les photos du site sont, elles, très « physiques » : le blogue n’est qu’un défilé de photos de beautés généralement plutôt dénudées, agrémentées d’un mini-commentaire tout à fait quelconque sur chacune d’elles.

L’auteur de cette compilation n’a pas eu a chercher loin pour alimenter son blogue. La plupart des photos proviennent de publications vénézuéliennes, que ce soient des quotidiens, des magazines, des sites web, des publicités ou les calendriers de la brasserie Polar. C’est qu’une telle image de la femme fait partie du quotidien dans ce pays où la beauté féminine est chantée dès le plus jeune âge. Ouvrez la télévision et vous tomberez sur un concours de beauté pour fillettes de huit ans! Chaque village, chaque quartier, chaque école couronne annuellement sa reine de beauté. En haut de la pyramide, le concours Miss Venezuela, véritable institution nationale, parvient à réunir tout un peuple le temps d’une soirée.

Mine de rien, derrière la façade, le site véhicule plusieurs idées reçues sur la femme vénézuélienne :

  • Les Vénézuéliennes sont les plus belles femmes du monde
  • Elles ne sont pas seulement belles, elles sont aussi autre chose (travailleuses, créatives, le soutien de la famille, etc.)
  • Glorifions-les en exhibant leur beauté physique

Dénudée, mais pas tropBeauté dénudée, mais pas trop : la photo doit pouvoir être vue par tout le monde, y compris par les enfants, car elle a une fonction « formatrice » : assurer tous azimuts la reproduction de ces idées reçues sur la femme vénézuélienne, en imprégner la société jusque dans ses derniers recoins. Petits garçons/petites filles, adolescents/adolescentes, hommes/femmes, même combat en faveur des belles vénézuéliennes!

De cette façon, le machisme (car, vous l’aurez deviné, c’est de cela qu’il s’agit) n’est pas le seul apanage des hommes, il devient l’affaire de tous et de toutes… et a donc un bel avenir devant lui.

PS : Signe des temps, le même auteur publie aussi un blogue intitulé Hot Bellas Venezolanas, dans lequel les beautés, parfois les mêmes, apparaissent encore plus dénudées. Généralement, elles montrent le haut, ce qui reste « inconvenant » pour beaucoup de Vénézuéliens et de Vénézuéliennes. Quelquefois, elles vont jusqu’à découvrir le bas, ce qui est bien plus inconvenant encore. Comme l’indique son auteur dans une mise en garde adressée aux mineurs, son contenu est borderline, limite. Il témoigne certes d’une évolution des mœurs au Venezuela, mais ne peut (encore) jouer de rôle « formateur », comme le font les photos du blogue original Bellas Venezolanas et des grands médias vénézuéliens.