Le spectre qui hante le Venezuela

10 mai 2009
Doña Bárbara au cinéma

Doña Bárbara au cinéma (María Félix)

Un spectre hante le Venezuela : celui de Doña Bárbara. Le personnage est une création de Rómulo Gallegos (1884-1969), écrivain et homme politique qui marqua son époque (il fut président de la république de février à novembre 1948, lorsqu’il fut renversé par un coup d’état militaire).

Rómulo Gallegos publia son roman intitulé Doña Bárbara en 1929. Il le retravaillera en 1930, pour en donner la version définitive en 1954. Dans cette œuvre que l’on pourrait qualifier de tellurique, les personnages abondent, mais c’est la terre, en l’occurrence les llanos vénézuéliens, qui en constitue le protagoniste principal. Les grandes plaines vénézuéliennes sont en effet le théâtre d’une lutte sans merci entre la civilisation et la barbarie, une lutte à la grandeur du continent. En cela, le roman dépasse le simple régionalisme et atteint une dimension latino-américaine, voire universelle.

La lutte oppose symboliquement Doña Bárbara, une femme violente, capricieuse et tyrannique, incarnation des forces primitives qui dominaient (dominent encore?) l’Amérique latine, à son antithèse Santos Luzardo, un jeune avocat venu de la ville, qui symbolise la raison et la justice. Quant à la synthèse, elle est donnée par Marisela, fille de Doña Bárbara, qui, à travers son amour pour Santos Luzardo, représente l’espoir, le progrès et l’avenir.

Dévoreuse d’hommes

Rómulo Gallegos

Rómulo Gallegos

Tout cela pourrait paraître didactique, mais fort heureusement Rómulo Gallegos fond le récit dans la culture profonde des Llanos, qu’il décrit de main de maître (sans pour autant tomber dans le pur réalisme ou naturalisme). Il évite ainsi le piège du roman à thèse, même s’il s’inscrit résolument dans le courant positiviste et progressiste, dans un combat contre tous les caudillismes qui affligèrent longtemps –et continuent d’affliger– l’Amérique latine. Tel est également le sens de son engagement politique au cours des années 1930 et 1940.

Le personnage qui donne son nom au titre du roman, Doña Bárbara, est l’archétype même de la femme dévoreuse d’hommes. Derrière cette image de sauvagerie et de terreur, qui la fait craindre de tous, il y a une terrible histoire d’abandon : son père a voulu la vendre à un marchand lépreux et, jeune encore, elle a été violée par un groupe de malfaiteurs, qui ont tué son amoureux. Réfugiée dans la forêt, elle se transforme en rebelle sauvage et superstitieuse, qui déteste les hommes et arrive à ses fins par tous les moyens, y compris illégaux. Elle acquiert ainsi une auréole de sorcière aux pouvoirs diaboliques, qui s’impose par la terreur. Il en est ainsi jusqu’à l’arrivée de Santos Luzardo, dont l’action « civilisatrice » vient remettre en cause le terrible statu quo régnant dans la région.

Machisme lourd

Eh bien, figurez-vous que de nos jours, cette Doña Bárbara, personnage emblématique s’il en est, continue à perturber le sommeil du mâle vénézuélien. Preuve en est que ce dernier voit volontiers dans la femme une fiera (bête sauvage) ou une cuaima (serpent vénimeux), pour reprendre des qualificatifs encore fréquemment employés. Il est un fait que la sauvagerie, voire la barbarie, ne se trouvent jamais loin de la surface dans le Venezuela contemporain. Le substrat que nous décrit brillamment Rómulo Gallegos dans son roman est toujours là. Il suffit en effet de gratter quelque peu pour qu’affleurent la violence et la brutalité, comme dans le roman.

Le machisme, en particulier, est et reste une composante importante du mâle vénézuélien. Et je ne parle pas ici des petites manifestations sexistes qui existent dans toutes les sociétés, mais du machisme lourd : la bigamie socialement acceptée, la violence conjugale, le dédain total de la femme… Or, il apparaît que l’antithèse de ce machisme-là est précisément cette femme dévoreuse de mâles que symbolise Doña Bárbara : une femme profondément déçue par les hommes, qui n’a d’autre solution que de se replier sur elle-même et sur ses enfants (car elle en a généralement beaucoup, machisme oblige!) et qui n’hésite pas à s’imposer, si besoin est, avec les moyens dont elle dispose, quels qu’ils soient, jusqu’à la haine et la violence.

Même si ces derniers temps l’urbanité a quelque peu adouci les angles, des Doña Bárbara, on en rencontre toujours à foison dans les villes et villages du Venezuela. Autrement dit : les Santos Luzardo (car il y en a aussi) sont loin d’avoir terminé leur croisade « civilisatrice ».

Tout espoir n’est cependant pas perdu : il existe encore des milliers de Marisela!

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Les motos ont-elles un sexe?

12 avril 2009

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Demandez à un gars quel est le sexe de sa moto? il y a 95 % de chances qu’il vous réponde : « une fille! ». Vous en doutez? Vous ne croyez pas à ces histoires de subconscient et d’inconscient? Un petit coup d’œil aux photos de ce billet vous convaincra que la psychanalyse, pour obscure qu’elle paraisse, exprime bien la réalité : les motos des mecs sont définitivement de sexe féminin.

Situons-nous : nous sommes au Venezuela, dans les villages andins les plus reculés. Les motos, chinoises surtout, ont depuis quelques années envahi le pays. Comme je l’indiquais dans un autre billet, elles offrent la liberté à bon prix, en particulier aux jeunes. Dans les villages, elles déplacent rapidement le cheval et la mule, traditionnels moyens de transport dans ces zones accidentées.

À la première occasion, chaque jeune gars achète sa moto, qui deviendra aussitôt sa fidèle compagne de tous les jours : pour le travail, pour les sorties en bande ou pour les balades avec la petite amie. On l’aime, on l’astique, on la bichonne. La moto est aussi, souvent, le prolongement de la personne, en quelque sorte une seconde peau, qu’il ne faut sous aucun prétexte toucher, détériorer, sous peine de se sentir atteint presque physiquement. Jusqu’ici rien que de très normal. Le phénomène est mondial et bien connu.

Plus explicite

moto_pinup2moto_pinup1Là où le jeune vénézuélien va un peu plus loin que les autres, c’est dans l’expression de la sexualité de sa moto. Il est plus explicite que quiconque. Lorsqu’il s’agit de différencier son engin de celui des autres (autre phénomène bien connu), ne voilà-t-il pas qu’il la décore de pin-ups en tous genres, toutes aussi aguichantes les unes que les autres. Si on en trouve jusque sur les bras de la fourche, c’est surtout celle qui décore le siège de la machine qui attire l’attention. Une beauté fatale aux seins siliconés et au sexe à peine dissimulé s’y exhibe en toute innocence, une espèce d’égérie qui correspond en tous points aux canons de la beauté féminine fantasmée par les machos. Il ne manque que le clin d’œil aguicheur de la belle.

Prendre place sur cette selle ainsi améliorée devient –n’en doutons pas– une réelle jouissance, que viennent bien entendu encore accroître les vibrations et la vitesse de l’engin. Assis sur une telle machine, on chevauche virtuellement une femme, et pas n’importe laquelle : une beauté comme on en rêve secrètement.

Les mêmes sensations

Et les vraies filles dans cette histoire? Plutôt effacées, les pauvres. Au Venezuela, les motos restent une affaire exclusive de machos. Au mieux, les filles ont droit à un scooter –et encore, seulement dans les villes. Mais le plus généralement, leur droit se limite à s’asseoir derrière le garçon et à se laisser véhiculer. Assises là, elles doivent y ressentir les mêmes sensations que toutes les filles du monde dans cette situation. La moto est sans doute pour elles ce symbole phallique abondamment décrit dans la littérature, notamment érotique, ou dans le cinéma, notamment pornographique.

Mais que ressentent-elles lorsqu’elles s’assoient littéralement sur une de leurs congénères, généralement plus jolie (ou tout au moins plus plastique) qu’elles-mêmes? Je ne le leur ai pas demandé. Mais ce sera (peut-être) l’objet d’un prochain billet.

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Ascenseur pour l’abattoir

1 mars 2009
L'abattoir démoli à El Molino

L'abattoir en démolition à El Molino

La semaine de l’amour est terminée. Et, je peux vous le dire, l’amour ne se porte pas trop mal au Venezuela. Ou tout au moins le sexe. Une petite anecdote glanée lors de mon récent passage par El Molino, un minuscule village des Andes vénézuéliennes, vient, si besoin en était, le confirmer.

On démolit l’abattoir de El Molino (photo). Le bâtiment se trouvait à l’une des sorties du village, une sortie plutôt discrète puisqu’il s’agissait de l’ancien chemin vers Capurí, qui n’est plus guère utilisé depuis la construction de la route asphaltée. C’était une construction tout à fait sommaire : quatre murs et un toit. Cela suffisait pour y sacrifier de temps en temps un animal, dont la viande était vendue dans l’unique boucherie du village.

La raison de la démolition? Le manque d’hygiène? La trop grande proximité du village? Les cris de la bête qui dérangeaient les voisins? Vous n’y êtes pas. Ce sont d’autres cris qui dérangeaient les voisins : les soupirs et ahanements de jeunes couples qui s’y livraient, dit-on, à des jeux interdits. L’abattoir était en effet devenu, prétendent les moralistes du village, le lieu de rencontre de couples en mal d’amour ou en désir de sexe. Et les moralistes ont gagné : ils ont obtenu des autorités que l’on démolisse purement et simplement le lieu du crime.

Morale et libertinage

Crime? Mettons-nous à la place des jeunes couples en question. Ils vivent dans une société où la morale est reine (il faut sauver les apparences), mais où le libertinage est la règle. Un pays où les passions se vivent à fleur de peau et où le sexe en est l’expression la plus directe. En effet, le sexe –camouflé au mieux en amour– est partout. Pas seulement à la télé, dans ces interminables telenovelas qui, si elles dissimulent l’acte, ne parlent en fait que de ça. Pas seulement dans les pubs toutes aussi aguichantes les unes que les autres. Pas seulement sur les plages, généralement très déshabillées (quoique jamais nues –la moralité je vous dis). Pas seulement non plus dans l’urbanité ou la modernité. Non, il est littéralement partout. Même dans les villages andins réputés constituer la réserve morale du pays. Même dans le passé supposé être plus prude que notre présent.

Ainsi, dans ce même village de El Molino, on me raconte qu’auparavant les jeunes couples se rencontraient dans les champs d’arvejas (une variété de pois). C’est qu’on décortiquait cette légumineuse sur le lieu même de la récolte pour en recueillir la graine comestible. Les gousses étaient alors amoncelées sur place en d’énormes montagnes bien moelleuses.

C’était là le lieu privilégié des amours d’antan, bien à l’écart du village. Les amoureux s’enfouissaient dans la montagne végétale pour s’y rencontrer en toute quiétude. Parfois, racontent les plus impertinents, plusieurs couples y officiaient en même temps et il se produisait, volontairement ou involontairement, l’un ou l’autre échange de partenaire… On n’a décidément rien inventé.

Substitution

Malheureusement pour la jeunesse actuelle, on ne cultive presque plus d’arvejas à El Molino. Les cultures commerciales de la pomme de terre, du poivron et du apio criollo (Arracacia xanthorrhiza) ont remplacé cette légumineuse qui constituait pourtant l’une des bases de l”alimentation dans les Andes.

Pour le meilleur ou pour le pire, l’abattoir du village a donc servi de lieu de substitution. Reconnaissons que le romantisme y a beaucoup perdu! Dans le passé, un amoureux pouvait dire à sa belle : « Mon amour, on va à la récolte des petits pois? ».  C’est tout de même plus engageant que d’inviter sa petite amie en lui disant : « Mon cœur, on va à l’abattoir? »


Blogueur ou maquereau?

30 juillet 2008

Le métier de blogueur mène décidément à tout. Voici ce que je reçois dans le courrier de mon blogue -fautes d’orthographe y comprises :

Bonjour

je souhaiterai découvrir ce pays

connaissez vous une vénézuelienne (pas top siliconée) qui pourrait m’accompagner pendant ce voyage ?
ce serait une sorte de grande ballade offerte en l’échange de l’organisation .

Cordialement

Alexandre

Admirez l’expression sybilline grande ballade offerte en l’échange de l’organisation. L’organisation de quoi, au juste?

Illustration : William Zurini

Antigone, Eros et politique

10 décembre 2007

Samedi dernier, je suis allé voir Antigone de Sophocle, dans la version sulfureuse de la troupe Prosopon et Ius, que dirige Carlos Danez.

Du théâtre brut, à petit budget, qui fait penser à une espèce d’Arte Povera sur planches : aucun luxe, aucun chichi, mais une mise en scène crue, réalisée avec les moyens du bord. Une pauvreté de moyens que venaient compenser une créativité délurée et une provocation constante.

Des seins, des sexes, on en a vus, dans cette Antigone-là. C’est que les interprétations de pièces classiques par Prosopon et Ius se sont toujours nourries d’une vision libertaire de la Grèce antique, une vision pré-judéo-chrétienne qui n’en a que faire de nos tabous. Antigone, femme, ne pouvait manquer de faire la part belle à l’éros comme entité cosmique primordiale, force primitive, principe animateur et ordonnateur de l’univers. En un mot, figure centrale de la culture et la société grecque.

Les acteurs pouvaient être de qualité diverse (et ils l’étaient). N’importe, tous jouaient excellemment de leur corps, portés par un jeu d’illumination subtil qui montrait et cachait, selon le moment. L’ajout inopiné, à la fin, d’un serpent s’enlaçant autour des corps ajoutait encore à cet érotisme débordant, mais juste.

Par ailleurs, l’emploi d’un langage direct et spontané, inspiré de la culture populaire vénézuélienne (« ¡no jodas! »), venait renforcer le parti-pris du metteur en scène : rendre la tragédie brute, brutale, essentielle.

Au total, c’était une interprétation juste et forte de la tragédie de Sophocle. D’autant plus forte qu’elle résonnait dans un pays secoué depuis des années par la politique. Impossible en effet, dans ces conditions, de ne pas penser à un certain président en voyant le roi Créon vociférer au nom de l’autorité et de l’ordre. Impossible de ne pas penser à une certaine opposition en entendant Antigone argumenter l’illégitimité de la décision royale en se réclamant de la loi divine et éternelle…

Anti…gone ou anti…chaviste? Voilà Sophocle poussé, par la force des choses, là où il n’aurait jamais pensé se rendre, au cœur du socialisme de XXIe siècle! Quant à Carlos Danez, directeur de la troupe, il devait bien se rendre compte –il n’est pas idiot– que le simple choix de monter Antigone est un acte éminemment politique dans le Venezuela de 2007.


Au pays des seins siliconés

21 octobre 2007

Akasha

Je vis au pays des seins siliconés! Ai-je de la chance, ou de la malchance? Tout dépend évidemment du point de vue. Certain(e)s aiment la nature, d’autres préfèrent le plastique (ou plutôt la plastique…).

Toujours est-il que si l’on vit au Venezuela, on ne peut y échapper! Ils sont partout, ils s’exposent hardiment, s’inclinent sans pudeur, balancent allègrement… Je veux parler des seins. Ici, les décolletés sont par définition profonds, et cela 365 jours par an, car nous avons la chance, oui, de ne jamais devoir affronter les rudeurs de l’hiver!

Petits seins s’abstenir, il les faut gros, imitant en cela les obsessions venues du Nord. Sin tetas no hay paraiso [Sans nichons, pas de paradis], comme le proclame le titre d’un récent best-seller qui a inondé l’Amérique latine (et, me dit-on, le monde), devenu depuis série à succès par les bonnes grâces de la télévision colombienne. Dans ce roman, le journaliste Gustavo Bolívar Moreno, colombien lui aussi, décrit le mal de vivre des adolescentes qui n’ont pas la chance d’en avoir de gros.

Il exprimait là tout haut le malaise du moment, chez les jeunes filles. D’où, chez elles, l’énorme consommation de silicone, jusqu’à 450 cm3 par sein! À ce petit jeu, le Venezuela arrive sans doute en tête en Amérique latine : le niveau de vie moyen y est généralement plus élevé qu’ailleurs, facilitant l’accès à la chirurgie plastique. Certains médecins (ou marchands) n’hésitent d’ailleurs pas à afficher tarifs –avec facilités de paiement– sur leur site Web!

Démocratisation

La course vers le silicone dépasse de très loin celles qui ont des prétentions de faire carrière « professionnelle » dans la beauté –miss, actrices, mannequins, présentatrices de télévision, prostituées… Depuis quelques années, la tendance est franchement à la démocratisation.

Aussi n’est-il pas rare de voir des adolescentes demander à leur parents, pour la célébration de leur quinze ans (passage symbolique de jeune fille à femme, rite largement fêté dans toute l’Amérique latine), de leur offrir une mammoplastie, opération d’augmentation des seins. Autre anecdote significative : un jour, de passage dans la petite ville d’Irapa, à l’extrême est du pays, quelle ne fut pas ma surprise de voir que le premier prix de la loterie locale n’était autre qu’une chirurgie des seins! (Qu’y avait-il de prévu si le gagnant était du sexe masculin? Mystère…).

Bref, au Venezuela, les nichons sont partout, fiers comme des melons. En tant que mâle, et sans vouloir être voyeur, disons qu’on en reçoit plein la vue dans ce pays où le jeu de la séduction tourne vite à celui de la provocation, voire de la vulgarité (voir la photo ci-dessus, qui illustre parfaitement combien la frontière se brouille entre ces trois concepts) .

Culte exacerbé

SéductionTout cela se résume finalement a un culte exacerbé du corps féminin. Vous me direz que la tendance est mondiale, et qu’elle participe de la « pornoïsation » progressive du village global. Sans doute. Il y a un effet « mode » incontestable, qui exploite un malaise latent de plus en plus généralisé chez les femmes. Il y a, derrière cette souffrance plus créée que réelle, une sorte de lavage de cerveau semi-publicitaire, à base de techniques psychologiques subtiles, dont le but est de modifier les attitudes des personnes sans qu’elle s’en rendent compte, au point de les persuader qu’elles prennent leurs décisions en toute autonomie. Les gros seins comme nouveau produit de consommation, en quelque sorte.

Soit. Mais l’effet n’est pas nécessairement le même partout. Dans une société telle que la vénézuélienne, fondamentalement machiste mais aussi matriarcale (voir Le Venezuela est une femme et Dénudées, mais pas trop), on se trouve en face d’un phénomène social foncièrement ambigu. Face aux hommes traditionnellement tout-puissants, les femmes désirent s’affirmer et gagner leur espace –et y parviennent d’ailleurs de plus en plus. Mais pour y arriver, l’arme privilégiée que beaucoup d’entre elles utilisent reste la beauté, la séduction –qu’elles n’abandonneraient pour rien au monde, en tant qu’élément substantiel au féminin. Or, à n’en pas douter, les seins en constituent une part importante…

Donc, d’une part, les Vénézuéliennes ne veulent pas qu’on les traite comme des objets, mais d’autre part, elle se transforment en potiches à gros seins. Cherchez où est l’erreur… Quant au macho local, il se relèche les babines de cette nouvelle aubaine…

En attendant, si vous ne le saviez pas encore, la géographie s’est transformée : Silicon Valley ne se trouve désormais plus en Californie, mais bien au Venezuela, dans la vallée de Caracas!

Photo 1 : Akasha par Dorian Ortiz – Source : Hot Bellas Venezolanas
Photo 2 : Marian par Luisma – Source : Rumbacaracas


Subtile exploitation des petites filles

24 juin 2007

Affiche du concours Niña Mérida

On parle beaucoup, ces temps-ci, de l’exploitation des enfants en Chine. C’est bien. On parle moins d’un phénomène d’exploitation, certes plus subtil, qui est monnaie courante en Amérique Latine, et singulièrement au Venezuela.

Je veux parler des concours de beauté pour enfants. J’ai déjà mentionné, dans des billets antérieurs (Dénudées mais pas trop et Épinglées au mur), la folie obsessionnelle qui entoure les concours de beauté au Venezuela. En voici une preuve de plus. Il y a quelques jours, a eu lieu à Mérida le concours Niña Mérida, qui réunissait 26 petites filles âgées de 7 à 10 ans venues des quatre coins de la région.

Cela se passe exactement comme pour les « grandes », à l’exception, tout de même, du défilé en bikini. Affiches pour la promotion des candidates (photo ci-dessus); visites protocolaires, y compris à la gobernación (le gouvernement régional –qui cautionne l’événement en l’annonçant sur son site web); défilé le jour J dans la grande salle du centre culturel de la ville; proclamation des résultats; rires et pleurs…

Bien sûr, l’exploitation des fillettes n’est pas aussi physique que dans les usines de briques en Chine (encore que le physique est au centre de la chose). Baignant dans les paillettes et le glamour, l’opération semble a priori moins nocive. Mais est-ce si sûr? Que se passe-t-il dans la tête des fillettes qui participent à ce jeu pervers? Que retiendront-elles de l’expérience? Et –au-delà– que retiendra de l’expérience ce vaste public familial composé en grande partie d’enfants du même âge que les candidates? Sans parler des téléspectateurs de la télévision régionale qui ont droit, les veinards, à la diffusion en direct du concours?

Ce qui est en jeu, c’est toute une image de la petite fille, de la femme, de la société. Et là, cela commence à faire mal. Mine de rien, à travers ces concours (il y en a partout, Mérida n’est pas une exception), ce qui se profile, c’est la sexualisation prématurée de la petite fille et, indirectement, du petit garçon –voyeur en l’occurence, car il n’existe aucun concours équivalent pour lui. C’est aussi la distribution des rôles futurs : « sois belle et souris », pour elle; « regarde et profites-en », pour lui. Merveilleux programme…

Rien d’étonnant après tout : tout cela est à l’image de la société toute entière, qui a intégré de tels modèles depuis belle lurette. Papa, maman, l’adolescent, l’adolescente, les grands-parents, tous sont consentants et participent en définitive de cette comédie. C’est l’école de la vie, en quelque sorte.

Concours Niña MéridaCe qui révolte, c’est précisément qu’il n’y a nulle part, vraiment nulle part, le moindre signe de révolte. C’est ainsi, et c’est bien comme ça. Pour le bonheur des petites filles, pour le bonheur de tous…

Le socialisme du XXIe siècle cher à Hugo Chávez a encore pas mal de pain sur la planche!