Au pays des seins siliconés

21 octobre 2007

Akasha

Je vis au pays des seins siliconés! Ai-je de la chance, ou de la malchance? Tout dépend évidemment du point de vue. Certain(e)s aiment la nature, d’autres préfèrent le plastique (ou plutôt la plastique…).

Toujours est-il que si l’on vit au Venezuela, on ne peut y échapper! Ils sont partout, ils s’exposent hardiment, s’inclinent sans pudeur, balancent allègrement… Je veux parler des seins. Ici, les décolletés sont par définition profonds, et cela 365 jours par an, car nous avons la chance, oui, de ne jamais devoir affronter les rudeurs de l’hiver!

Petits seins s’abstenir, il les faut gros, imitant en cela les obsessions venues du Nord. Sin tetas no hay paraiso [Sans nichons, pas de paradis], comme le proclame le titre d’un récent best-seller qui a inondé l’Amérique latine (et, me dit-on, le monde), devenu depuis série à succès par les bonnes grâces de la télévision colombienne. Dans ce roman, le journaliste Gustavo Bolívar Moreno, colombien lui aussi, décrit le mal de vivre des adolescentes qui n’ont pas la chance d’en avoir de gros.

Il exprimait là tout haut le malaise du moment, chez les jeunes filles. D’où, chez elles, l’énorme consommation de silicone, jusqu’à 450 cm3 par sein! À ce petit jeu, le Venezuela arrive sans doute en tête en Amérique latine : le niveau de vie moyen y est généralement plus élevé qu’ailleurs, facilitant l’accès à la chirurgie plastique. Certains médecins (ou marchands) n’hésitent d’ailleurs pas à afficher tarifs –avec facilités de paiement– sur leur site Web!

Démocratisation

La course vers le silicone dépasse de très loin celles qui ont des prétentions de faire carrière « professionnelle » dans la beauté –miss, actrices, mannequins, présentatrices de télévision, prostituées… Depuis quelques années, la tendance est franchement à la démocratisation.

Aussi n’est-il pas rare de voir des adolescentes demander à leur parents, pour la célébration de leur quinze ans (passage symbolique de jeune fille à femme, rite largement fêté dans toute l’Amérique latine), de leur offrir une mammoplastie, opération d’augmentation des seins. Autre anecdote significative : un jour, de passage dans la petite ville d’Irapa, à l’extrême est du pays, quelle ne fut pas ma surprise de voir que le premier prix de la loterie locale n’était autre qu’une chirurgie des seins! (Qu’y avait-il de prévu si le gagnant était du sexe masculin? Mystère…).

Bref, au Venezuela, les nichons sont partout, fiers comme des melons. En tant que mâle, et sans vouloir être voyeur, disons qu’on en reçoit plein la vue dans ce pays où le jeu de la séduction tourne vite à celui de la provocation, voire de la vulgarité (voir la photo ci-dessus, qui illustre parfaitement combien la frontière se brouille entre ces trois concepts) .

Culte exacerbé

SéductionTout cela se résume finalement a un culte exacerbé du corps féminin. Vous me direz que la tendance est mondiale, et qu’elle participe de la « pornoïsation » progressive du village global. Sans doute. Il y a un effet « mode » incontestable, qui exploite un malaise latent de plus en plus généralisé chez les femmes. Il y a, derrière cette souffrance plus créée que réelle, une sorte de lavage de cerveau semi-publicitaire, à base de techniques psychologiques subtiles, dont le but est de modifier les attitudes des personnes sans qu’elle s’en rendent compte, au point de les persuader qu’elles prennent leurs décisions en toute autonomie. Les gros seins comme nouveau produit de consommation, en quelque sorte.

Soit. Mais l’effet n’est pas nécessairement le même partout. Dans une société telle que la vénézuélienne, fondamentalement machiste mais aussi matriarcale (voir Le Venezuela est une femme et Dénudées, mais pas trop), on se trouve en face d’un phénomène social foncièrement ambigu. Face aux hommes traditionnellement tout-puissants, les femmes désirent s’affirmer et gagner leur espace –et y parviennent d’ailleurs de plus en plus. Mais pour y arriver, l’arme privilégiée que beaucoup d’entre elles utilisent reste la beauté, la séduction –qu’elles n’abandonneraient pour rien au monde, en tant qu’élément substantiel au féminin. Or, à n’en pas douter, les seins en constituent une part importante…

Donc, d’une part, les Vénézuéliennes ne veulent pas qu’on les traite comme des objets, mais d’autre part, elle se transforment en potiches à gros seins. Cherchez où est l’erreur… Quant au macho local, il se relèche les babines de cette nouvelle aubaine…

En attendant, si vous ne le saviez pas encore, la géographie s’est transformée : Silicon Valley ne se trouve désormais plus en Californie, mais bien au Venezuela, dans la vallée de Caracas!

Photo 1 : Akasha par Dorian Ortiz – Source : Hot Bellas Venezolanas
Photo 2 : Marian par Luisma – Source : Rumbacaracas


Le Venezuela est une femme

20 mai 2007

Chica bonita

Eh oui, cela vous étonnera sans doute : LE Venezuela n’est pas masculin, mais bien féminin. En espagnol, on dit bien LA Venezuela. Le nom n’est autre qu’un diminutif de Venezia. (Petite digression historique : c’est en effet l’exquise Venise qui est venue à l’esprit de l’explorateur florentin Amerigo Vespucci lorsqu’il aperçut pour la première fois les villages indiens construits entièrement sur pilotis le long de la côte de ce qui constitue à présent le Venezuela.)

Vous me direz qu’un pays n’a pas de sexe. Et pourtant, quiconque a fréquenté quelque peu le Venezuela ne peut douter un seul moment que ce pays est bien une femme! C’est que la femme vénézuélienne est partout : séduisante, élégante, altière, provocante, elle domine allègrement les rues et les endroits publics. À la maison, c’est elle qui commande, dans une sorte de matriarcat qui, par ailleurs, n’exclut nullement le machisme (pensez à la mamma italienne, dont on n’est pas loin). À la télévision, elle n’arrête pas de crever l’écran de sa beauté exhubérante… et quelquefois construite. À l’école, à l’université, elle efface volontiers ses camarades masculins par sa constance et ses qualités d’apprenante. Une fois dans la vie professionnelle, il n’est pas rare de la voir gravir les échelons et arriver à des postes de décision.

Face à cette femme hyperactive, l’homme, le macho, n’a finalement que peu d’arguments. Il ne peut qu’en appeler à la tradition et à l’irrationnel pour justifier sa supposée supériorité.

Mais la vraie supériorité, celle qui compte dans la vie sociale, est souvent ailleurs – du côté des femmes. Devant des hommes volontiers désengagés et inconstants, c’est la femme qui assume presque tout : elle s’occupe non seulement de l’éducation des enfants et de la tenue du foyer (ses rôles traditionnels), mais elle assure aussi bien souvent le gagne-pain de la famille.

Et pourtant le machisme est toujours là, bien ancré, qui parvient à faire taire les plus impertinentes au moment précis où il se sent menacé dans ses fondements. Et pour y arriver, rien n’est plus efficace qu’un mot ou un geste amoureux, vrai ou simulé : cela les fait fondre…

Paradoxes d’une société dans laquelle l’homme cherche à dominer, mais y arrive de moins en moins, tandis que la femme peut à la fois briller et jouer la soumise, dominer outrageusement et être inexorablement dominée.

Un petit jeu qui n’est pas toujours facile à comprendre.