Category: Religieux


Le rongeur devenu poisson

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Le bal du curé

Bal au village

Bal au village

J’ai été plutôt absent de ce blogue depuis quelque temps. Et pour cause : l’avant-dernier dimanche (comme les lecteurs assidus l’auront remarqué, j’écris surtout les fins de semaine), panne de courant toute la journée dans mon quartier. Pas de bol! Et ce dernier week-end, voyage dans les Pueblos del Sur de l’état de Mérida, pour des raisons professionnelles.

Professionnelles? Entre autres! Car le soir tombé, je suis allé au bal. Au bal du curé !

Explication : le village de Mucuchachí organisait samedi des festivités au profit de son curé. L’argent recueilli devait permettre de payer la réparation de la vieille Toyota du padre, déjà bien malmenée par les années. Le curé étant censé quitter bientôt le village pour s’occuper d’une autre paroisse, c’eut été, en quelque sorte, un beau cadeau d’adieu.

Car on l’aime bien à Mucuchachí, le curé. Toujours à l’écoute des gens, jeune, dynamique, il joue à la perfection le rôle social que l’on attend de lui. Et puis ses messes sont loin d’être ennuyeuses : tel un pasteur évangélique, ses prêches sont vibrants et, entre deux prières, il joue lui-même de la guitare depuis l’autel.

Le cadeau du gouverneur

Mais revenons au bal, un « p’tit bal de village », version vénézuélienne. Il avait lieu à l’air libre, sur la place Bolívar, à quelques enjambées de l’église. La population –la jeunesse surtout, évidemment, mais aussi les « huiles » locales– avait répondu présent. La bière coulait à flot. Les groupes de merengue campesino invitaient à la danse. Du bon temps pour tout le monde.

Seulement voilà : entretemps le gouverneur de l’état de Mérida (chaviste) avait eu vent de l’état pitoyable de la Toyota du curé. Et ne voilà-t-il pas qu’il déniche un véhicule (une gageure par les temps qui courent au Venezuela) et l’offre au curé de Mucuchachí? Et pas n’importe quel véhicule : une Toyota Landcruiser 4.5, un modèle qui n’est plus disponible sur le marché pour le commun des mortels depuis que le gouvernement a interdit la commercialisation de véhicules de plus de 3 litres de cylindrée. Seules les institutions gouvernementales y ont accès. Merci, monsieur le Gouverneur!

Du coup, l’argent recueilli lors du bal devra être utilisé à autre chose. Pas de problème : il servira à l’entretien de l’église, ainsi en a décidé spontanément le village.

Le diable sous la soutane

Le village de Mucuchachí

Le village de Mucuchachí

L’histoire pourrait paraître banale. Elle ne l’est pourtant pas tellement dans un pays qui se targue de construire le socialisme bolivarien, et dont le chef d’État n’entretient pas de bonnes relations –c’est le moins que l’on puisse dire– avec l’Église catholique. Hugo Chávez –c’est évidemment de lui qu’il s’agit– a été jusqu’à dire de l’archevêque de Mérida qu’il avait le diable sous la soutane !

Dans le pays profond (Mucuchachí se trouve à quatre heures de route de Mérida), tout cela ne tient pas. Les Pueblos del Sur ont voté démocrate-chrétien depuis des dizaines d’années. Les curés se sont érigés en véritables leaders dans les villages. Ce sont eux, notamment, qui ont été à l’origine de la construction des premières routes de la région, dans les années 50 et 60 du siècle dernier.

Ce n’est pas le chavisme qui va changer cela en profondeur. Bien sûr, tous les villages votent rouge (chaviste) et suivent le grand mouvement social qui secoue le Venezuela depuis dix ans. Et pour cause : depuis que Hugo Chávez est en place, ils bénéficient de plus d’écoles, de dispensaires, de télécommunications, d’aides directes ou indirectes… Mais on ne peut s’empêcher de penser que cette adhésion reste superficielle, parfois même carrément opportuniste. Car le curé vaut plus, là-bas, que n’importe quel homme politique.

C’est cela sans doute qu’a compris le gouverneur. En offrant une voiture au curé, il s’assurait de la fidélité du peuple de Mucuchachí pour les mois et les années à venir… Pas mal joué !

Le Michel-Ange méconnu d’Aricagua

L'église d'Aricagua

L'église d'Aricagua

Vous connaissez Aricagua? C’est l’un des Pueblos del Sur de l’État de Mérida, au Venezuela. L’un des plus isolés. Pour parcourir les 85 km qui le séparent de la ville, il faut compter un minimum de quatre heures sur une route des plus spectaculaires, mais aussi des plus risquées. Bref, toute une équipée.

J’étais à Aricagua la semaine dernière. Comme souvent lorsque je visite un village, je suis rentré dans l’église, non en raison d’une spéciale dévotion, mais parce que c’est généralement le bâtiment le plus remarquable du lieu. Et là, illumination! L’église d’Aricagua ne ressemble à aucune autre dans la région. Elle est décorée de fond en comble de couleurs particuièrement lumineuses et arbore d’immenses fresques sur le plafond. Il s’en dégage une atmosphère sans pareille, bien différente des petites églises sombres et dépouillées de la plupart des villages andins.

Splendeur inattendue

Dioban Márquez Carrillo

Dioban Márquez Carrillo

La personne à l’origine de cette splendeur inattendue? Un homme, un peintre. Il s’appelle Dioban Márquez Carrillo. C’est lui qui, depuis mai 2008, a repeint de haut en bas, de bas en haut, l’église d’Aricagua. Le prêtre de l’endroit l’a engagé pour cette tâche immense il y a quatorze mois déjà. Il lui reste à terminer toute la nef gauche. Un travail de titan.

Par chance, Dioban se trouvait à l’œuvre au moment où je visitais les lieux. J’ai donc pu en savoir plus sur ce personnage singulier qui n’a pas hésité à abandonner durant de longs mois son lieu de résidence pour se lancer dans cette folle aventure au fin fond des Andes.

Dioban Márquez Carrillo a étudié à l’école d’art de l’Université des Andes, à Mérida. Fervent admirateur des peintures murales que l’artiste ukrainien Ivan Belski a réalisées dans la cathédrale de Mérida, il a toujours eu un goût particulier pour la peinture religieuse, qui est ainsi  devenue sa spécialité.

Pinceau créatif

À Aricagua, Dioban ne s’est pas contenté de peindre sur le plafond des scènes inspirées de la vie du Christ. Il a aussi décoré la coupole, y alternant scènes religieuses et anges décoratifs. Mais encore, il a peint  tous les murs, tous les plafonds, toutes les colonnes de l’église, leur conférant des textures de marbre, de pierre ou même de ciment ou les décorant de motifs géométriques qui simulent des moulures en trois dimensions. Pas un centimètre carré n’a échappé à son pinceau créatif et appliqué.

Les nièces du curé

Les fresques du plafond apparaissent évidemment comme les œuvres les plus ambitieuses et les plus achevées de ce grand ensemble pictural. Pour les réaliser, il a d’abord travaillé sur papier, avec des modèles vivants à qui il demandait de poser. Ainsi, ce sont des nièces du curé qui ont posé pour représenter la Vierge Marie et Marie-Madeleine ! Pour simuler une tombe sur laquelle quelqu’un était en pleurs, un simple casier de bière a fait l’affaire !

Ensuite, monté sur un échafaudage, à une dizaine de mètres de hauteur, il a transposé les scènes ainsi ébauchées sur l’immense surface du plafond. Il travaillait non pas couché, mais assis, la tête vers le haut. Une position pas vraiment confortable.

Une belle réussite

L’entreprise est une belle réussite. Aricagua possède maintenant l’une des églises les plus lumineuses de la région. Ses vitraux se marient parfaitement avec les tons pastels choisis par Dioban pour donner vie au lieu.

Véritable Michel-Ange des Andes, l’inlassable Dioban aura laissé à Aricagua une œuvre digne, toutes proportions gardées, du grand maître italien.

La coupole

La coupole

Noël ne se termine pas à Noël

“Paradura” dans les Andes vénézuéliennes

Dans les Andes vénézuéliennes, Noël ne se termine pas le 25 décembre, ni même le 6 janvier, fête des rois. Une tradition bien enracinée prolonge le temps de Noël jusqu’au 2 février, jour de la vierge de la Chandeleur : c’est la paradura del Niño, terme que l’on pourrait traduire par « Élévation de l’Enfant Jésus ».

Expression parfaite de la profonde religiosité populaire de la région andine, la paradura se célèbre entre le 1er janvier et le 2 février dans toutes les familles catholiques, qu’elles soient rurales ou urbaines, riches ou pauvres, et même dans les institutions publiques ou privées –écoles, universités, banques, entreprises…

Maison andine à la Toma AltaC’est cependant dans les régions rurales qu’elle conserve sa signification la plus profonde et la plus authentique. J’ai eu la chance de participer ce week-end à une paradura dans une communauté éloignée de la région du páramo : plus exactement à la Toma Alta, dernière communauté (quelques familles seulement) avant la montagne désertique, à 3700 mètres d’altitude.

Le “rezandero”Mais en quoi consiste donc une paradura, cette « élévation de Jésus »? Il s’agit de la célébration de l’enfant Jésus qui se met debout, qui marche, qui devient adulte… Ce symbole fort pour toute maman –son enfant se met debout– est ici appliqué à la divinité représentée par ce Christ enfant. Aidé par un parrain et une marraine choisis pour l’occasion, voici l’enfant-dieu qui se lève devant la communauté réunie, au son de prières incantatoires, de cantiques, de chants exprimant tout à la fois l’humilité, la joie et l’espérance.

Les parrains agenouillés devant la crècheLe rituel est fermement établi : tous, petits et grands, se réunissent autour de la crèche, spécialement illuminée pour l’occasion. Ensuite, le rosaire est chanté, entonné par le rezandero (réciteur) et aussitôt repris par le chœur. Puis commence un long chant accompagné de violon, de cuatro, de guitare, un chant répétitif dont les strophes célèbrent l’enfant Jésus et sa mère, tout en décrivant l’action en cours : les parrains s’agenouillent devant la crèche, saisissent l’enfant et le placent dans un tissu de soie.

La procession autour de la maisonAu bout d’un moment, commence une procession dans la maison, puis à l’extérieur, aux alentours, à la lueur des bougies. La procession revient ensuite devant la crèche. C’est alors que les parrains baisent l’enfant, puis le présentent aux participants, qui le baisent à leur tour. Finalement, les parrains replacent l’enfant dans la crèche, debout et non couché. Moment de recueillement et d’extrême dévotion.

Pendant que les cantiques et prières continuent, entonnés par les hommes, les femmes commencent à s’affairer à la cuisine pour préparer ce qui sera bientôt offert à tous les participants : un morceau de bizcochuelo (un gâteau très léger) accompagné d’un vin de banane sucré. De leur côté, les musiciens commencent à interpréter des pièces musicales populaires et la célébration prend alors un tour plus festif. Mais contrairement aux fêtes habituelles, on ne danse pas, car ce serait considéré comme un manque de respect pour l’enfant Jésus.

Paysage andin à la Toma AltaIl est difficile de rester insensible face à une dévotion d’une telle profondeur. À tout moment, on a l’impression que les participants vivent une histoire, ou plutôt se créent leur propre histoire aux côtés de l’enfant Jésus et de la Vierge Marie. La paradura apparaît ainsi comme un théâtre vécu, dans lequel grands-parents, parents et enfants réunis partagent, à leur manière, leur foi. Elle est aussi l’expression d’une vie communautaire réelle et intense, sans doute nécessaire lorsque l’on vit, relativement isolé du monde, à plus de 3500 mètres d’altitude, dans une région extrêmement belle, mais aussi extrêmement ingrate.

Un belle leçon de vie, en tout cas, pour nous tous –croyants ou non– qui avons l’habitude de nous nourrir de futilités sans fin…

Joyeux Noël, en chantant la parranda!

Musique vénézuélienne

Je vous parlais dans un billet précédent de villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas. Késeksa? Ce sont les musiques traditionnelles de Noël au Venezuela. Comme quoi, il n’y a pas que la salsa… Les Vénézuéliens, comme la plupart des Latino-Américains, ont la grande chance de connaître et d’apprécier encore leurs musiques traditionnelles, de les danser, de les chanter, de les partager.

Or, interpréter les musiques traditionnelles, c’est aussi, précisément, se créer des moments privilégiés pour l’échange. Et quel meilleur moment pour échanger que la période de Noël? Même si celle-ci est, ici comme ailleurs, un grand moment de consommation collective (le socialisme du XXIe siècle n’y retrouve pas ses petits…), elle est aussi, par excellence, le moment de partager en famille.

Réunis en famille (regroupant le plus souvent trois générations), les Vénézuéliens partagent le pesebre [la crèche], l’arbre de Noël (made in China, voire importé du Canada, si on en a les moyens), les hallacas [plat typique de Noël, une sorte de ragoût de viandes et légumes variés, enveloppé de semoule de maïs et d'une feuille de bananier], le pan de jamón [pain au jambon, olives et raisins de Corynthe], la torta negra [sorte de cake noir], et j’en passe. Tout cela, bien entendu, au rythme des musiques de circonstance. Car, ne l’oublions jamais, la musique est l’ingrédient majeur de toute célébration au Venezuela.

Question musique de Noël, on n’entendra pas autant Douce nuit ou Jingle Bells que ces villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas dont je vous parlais plus haut. Pour vous donner une idée de cette ambiance un peu folle, rien de tel que de décrire ces genres musicaux et surtout, les écouter et les voir. Voici.

Le villancico

Il s’agit de la première forme d’expression musicale de Noël que l’on connaisse au Venezuela. Au XVIe siècle, les Espagnols apportèrent sur le continent américain des compositions qui louangeaient la naissance de Jésus, destinées à être interprétées essentiellement par des chorales religieuses. S’inspirant de ce genre, les habitants du Venezuela ont créé de nouvelles représentations musicales, avec des paroles et des sonorités propres au métissage qui les identifiait. Sur un rythme simple et uniforme, sans refrain, ces cantiques de Noël possèdent une seule strophe, que les choristes répètent à volonté ou a satiété… Le cuatro [petite guitare à quatre cordes], la tambora (sorte de tambour grave), le tiple [guitare aigüe], le bandolín [instrument de la famille du luth] et la charrasca [instrument de percussion a rainures frottées] sont quelques-uns des instruments utilisés pour son interprétation. Voici un villancico interprété à l’ancienne par le groupe Camarita.

Les aguinaldos

Ce sont les chants typiques de Noël au Venezuela. Les paroles font allusion à des épisodes de la naissance de Jésus : l’annonce de l’ange Gabriel, le voyage de Marie et Joseph à Bethléem, l’arrivée de l’enfant, l’adoration des bergers, les offrandes des rois mages, etc. Les vers de ces mélodies sont en général d’extension libre et leur interprétation se caractérise par la présence d’une refrain entre les strophes. Les instruments utilisés varient de région à région, mais les plus utilisés sont le violon, le cuatro, le tambour, le furruco, la bandola, la charrasca, la pandereta [tambourin] et le triangle. Je vous propose d’écouter un aguinaldo très connu, Corre Caballito, interprété ici par Juan Carlos Salazar.

La Parranda

La parranda est le genre musical qui exprime le mieux le sentiment de joie qui anime les Vénézuéliens durant la période de Noël. Les paroles traitent de personnages populaires et de situations de la vie quotidienne dont on se souvient avec plaisir et sympathie en cette fin d’année. Le cuatro, la guitare, la tambora, le furruco, le chapero, le chineco, les maracas et le tres [guitare à six cordes groupées par deux] sont les instruments avec lesquels on l’interprète généralement. Chantée en groupe, la parranda fait intervenir divers solistes accompagnés par un chœur qui s’ingénie à improviser des réparties. Son rythme contagieux témoigne d’une influence marquée des genres et des chants indiens et africains. Pour vous illustrer tout cela, voici une parranda de l’île Margarita interprétée par l’ensemble Aguinaldos y punto.

La Gaita

La gaita est originaire du Zulia, la région de Maracaibo, dans la partie occidentale du pays. Comme beaucoup de manifestations culturelles du Venezuela, elle nait de la fusion de chants et rituels indiens, européens et africains et est donc une expression du métissage qui a fait le pays. En fonction de ses caractéristiques musicales, des instruments utilisés et de la région et la date où on l’interprète, on peut distinguer divers types de gaita : la gaita de furro, la gaita perijanera, la gaita de tambora et la gaita de Santa Lucía. Les thèmes traités dans ces chansons sont extrêmement variés. Ils vont de chants dédiés à la Chinita, la vierge régionale du Zulia, jusqu’à des chansons d’amour, des chants cocasses ou même des chansons socialement engagées. Toujours joyeuse et entrainante, la gaita est maintenant diffusée bien au-delà de sa région d’origine. Depuis de nombreuses années, elle s’identifie comme l’une des manifestations de Noël les plus caractéristiques dans le Venezuela tout entier. Écoutez la gaita intitulée Vivo y muero interprétée par Los Gaiteritos.

Même si la gaita est un peu plus délurée, toutes ces interprétations peuvent vous paraître quelque peu guindées. Je vous l’accorde, mais je vous réserve pour la fin une parranda familiale dans toute sa splendeur. C’est moins académique, mais cela déborde de vécu! Vous pénètrerez ainsi, subrepticement, au cœur même du Venezuela, là où vous n’auriez jamais pensé parvenir!

Joyeux Noël à tous –en entonnant une parranda, bien sûr!

Source : Educación musical en Venezuela

Tintamarre religieux

AguinaldoFigurez-vous que ce matin encore, j’ai été réveillé par une symphonie de pétards! Il devait être cinq heures du matin. Il ne s’agissait pas, cette fois, de réveiller le bon peuple pour aller voter (voir mon billet précédent Petit matin référendaire). Non, aujourd’hui, le motif du tintamarre était religieux : annoncer à tous que la misa de aguinaldos allait commencer.

Ancrées dans la tradition vénézuélienne depuis des siècles, les messes d’aguinaldos se célèbrent pendant la neuvaine qui précède Noël, soit du 16 au 24 décembre. Ce sont des messes bien particulières : elles ont lieu nécessairement à l’aube et s’accompagnent toujours de chants de circonstance, aguinaldos et villancicos, dont l’origine remonte à la Renaissance espagnole. Il s’agit donc d’une espèce de rite de préparation aux réjouissances de Noël, célébration particulièrement chère au cœur des Vénézuéliens.

Privilège

À l’origine, les messes qui précédaient Noël se caractérisaient par leur sobriété. Mais un tel recueillement correspondait mal au sens inné de la fête qui anime les Vénézuéliens. Aussi le Saint-Siège leur a-t-il concédé le privilège d’inclure des villancicos et des aguinaldos dans la cérémonie.

misa_aguinaldo2.jpg C’est ainsi que le cuatro (petite guitare à 4 cordes), le tambour, les maracas, le furruco (instrument de percussion à friction) et la pandereta (tambourin) sont entrés dans les églises vénézuéliennes bien avant le concile Vatican II.

La fête commence avant la messe, avec les inévitables pétards. Elle continue pendant la cérémonie, avec les aguinaldos. Mais elle ne s’arrête pas avec le Ite missa est : une fois la messe terminée, il est fréquent que les participants se réunissent autour d’une table pour un repas communautaire. C’est alors l’occasion d’entonner d’autres chants, tout spécialement les entraînantes parrandas ou même les gaitas plus profanes.

Rouleau compresseur

La fête et le bruit, donc, dominent largement cette manifestation matinale. La messe d’aguinaldos est devenue, avec le temps, un fait plus social que religieux. Il est vrai que, collectivement, les Vénézuéliens –comme la plupart des Caribéens– aiment la fête et le bruit. Le principe en est simple : plus il y a de FÊTE, plus il y a de BRUIT, plus il y a aussi de VIE!

Quant à ceux –ils existent– qui voudraient échapper au tintamarre et préfèreraient le silence à cette agitation matinale, tant pis pour eux. Le rouleau compresseur du conformisme social et religieux n’a pas la moindre pitié pour ces pauvres marginaux!

Messe d’aguinaldo

Messe d’aguinaldo : dans l’attente du repas

María Lionza, vénus du Venezuela

Las Tres Potencias

Je vous parlais il y a quelque temps de la vierge de Coromoto, patronne du Venezuela. Il est juste que je vous présente maintenant sa principale outsider, la dénommée María Lionza.

María Lionza est à proprement parler la déesse des Vénézuéliens. Elle fait l’objet d’un culte original, qui a donné lieu à la seule religion née dans le pays.

Comme toujours, à la base du mouvement religieux se trouve une légende. Il en existe plusieurs versions, qui se résument à peu près à ceci : fille d’un conquistador selon les uns, princesse d’une tribu autochtone selon les autres, la belle jeune fille aux yeux verts aurait été avalée dans un lac par un serpent anaconda. Mais au fond du lac, l’animal aurait éclaté, libérant sa proie. María Lionza se transforma alors en reine des eaux et princesse de la nature, vivant désormais dans la forêt, entourée d’une multitude d’animaux et de plantes.

Reine et princesse, elle l’est : on la représente souvent avec une couronne, entourée du cacique Guaicaipuro et du negro Felipe. À eux trois, ils forment Las tres potencias [les trois puissances], représentation imagée parfaite du métissage vénézuélien : la Blanche, l’Amérindien, le Noir.

Femme originelle

Statue de Maria Lionza

Mais on la connaît aussi sous la forme d’une femme nue, aux formes provocantes, chevauchant un tapir. Elle est alors la vénus vénézuélienne : la femme originelle, concentration de tous les désirs, mais aussi de tous les respects.

Protectrice des animaux et de la nature, dont la beauté est exubérante comme une forêt tropicale, elle s’affirme –du haut de son tapir– comme une « déesse écologique, amante de la biodiversité bien avant la vague contemporaine de l’écologie », ainsi que l’écrit Roberto Hernández Montoya.

Son culte, divers et complexe, reflète cet aspect écologique. Il se déroule essentiellement dans son royaume, la montagne boisée de Sorte, dans l’état de Yaracuy. C’est là que se réunissent ses fidèles pour s’y adonner à des rituels dont les racines africaines et amérindiennes sautent aux yeux : purification par le tabac, par l’eau ou par le feu, offrandes, libations, danse sur les braises, chants incantatoires… La santería cubaine et le vaudou ne sont jamais loin, notamment lors de séances rituelles ou de spiritisme qui mènent directement à la la transe. Mais, curieusement, la religion chrétienne non plus n’est pas loin : le Notre père, le Je vous salue Marie et le Credo font partie des prières souvent entonnées en chœur.

Fatras de personnalités

Syncrétisme donc, comme en témoigne l’hétérogénéité des « cours » qui entourent María Lionza : la cour indienne, composée de caciques et de reines; la cour noire, présidée par le Negro Felipe; la cour vénézuélienne où l’on trouve des personnages ayant marqué l’histoire du pays, Simón Bolívar en tête; la cour africaine, avec les dieux de la religion yoruba; la cour des don juans, avec des personnages issus du folklore populaire; la cour médicale, dans laquelle se trouve notamment le docteur José Gregorio Hernández, très vénéré au Venezuela; la cour viking, avec Éric le Rouge et ses filles; la cour céleste formée par Jésus-Christ, la vierge Marie et plusieurs saints catholiques; la cour des anges; la cour des malfrats, etc. Bref un fatras de personnalités où chacun peut trouver son compte, selon ses affinités.

Il est remarquable que la trilogie María Lionza/Guaicaipuro/Negro Felipe, qui domine la hiérarchie du culte, se situe elle-même sous la Sainte Trinité et la vierge Marie. Le culte s’insère donc parfaitement au sein de l’héritage catholique, à tel point que beaucoup de fidèles de la déesse sont aussi des catholiques qui trouvent chez María Lionza des rites et croyances complémentaires, sans aucun doute mieux adaptés à l’idiosyncrasie vénézuélienne.

Rite du culte à Maria Lionza

©Cristina García Rodero

Dans le panthéon

Même s’il a des racines lointaines, le culte à María Lionza s’est surtout affirmé à partir des années 1920, lors de l’entrée du Venezuela –pétrole aidant– dans la modernité. Longtemps occulte, le mouvement religieux est apparu au grand jour avec l’urbanisation du pays. Bien qu’il touche indifféremment toutes les classes sociales, le phénomène est sans aucun doute plus urbain que rural.

En 1950, le mouvement religieux recevait sa consécration, avec l’érection en plein Caracas, à deux pas de l’Université Centrale, d’une imposante statue de la déesse nue chevauchant son tapir.

Désormais acceptée par l’establishment lui-même, Maria Lionza faisait son entrée dans le panthéon vénézuélien. Elle pouvait ouvertement concurrencer sa rivale, et néanmoins amie, la vierge de Coromoto.

> Pour en savoir plus sur le culte de María Lionza, voyez l’excellent article Possession et pouvoir dans le culte de María Lionza au Venezuela d’Anabel Fernández Quintana
> Pour un reportage photographique sur le culte de María Lionza, voyez la très belle galerie de Cristina Garcia Rodero (agence Magnum), ainsi que cette présentation réalisée par Ali Colmenares :