Noël ne se termine pas à Noël

27 janvier 2008
“Paradura” dans les Andes vénézuéliennes

Dans les Andes vénézuéliennes, Noël ne se termine pas le 25 décembre, ni même le 6 janvier, fête des rois. Une tradition bien enracinée prolonge le temps de Noël jusqu’au 2 février, jour de la vierge de la Chandeleur : c’est la paradura del Niño, terme que l’on pourrait traduire par « Élévation de l’Enfant Jésus ».

Expression parfaite de la profonde religiosité populaire de la région andine, la paradura se célèbre entre le 1er janvier et le 2 février dans toutes les familles catholiques, qu’elles soient rurales ou urbaines, riches ou pauvres, et même dans les institutions publiques ou privées –écoles, universités, banques, entreprises…

Maison andine à la Toma AltaC’est cependant dans les régions rurales qu’elle conserve sa signification la plus profonde et la plus authentique. J’ai eu la chance de participer ce week-end à une paradura dans une communauté éloignée de la région du páramo : plus exactement à la Toma Alta, dernière communauté (quelques familles seulement) avant la montagne désertique, à 3700 mètres d’altitude.

Le “rezandero”Mais en quoi consiste donc une paradura, cette « élévation de Jésus »? Il s’agit de la célébration de l’enfant Jésus qui se met debout, qui marche, qui devient adulte… Ce symbole fort pour toute maman –son enfant se met debout– est ici appliqué à la divinité représentée par ce Christ enfant. Aidé par un parrain et une marraine choisis pour l’occasion, voici l’enfant-dieu qui se lève devant la communauté réunie, au son de prières incantatoires, de cantiques, de chants exprimant tout à la fois l’humilité, la joie et l’espérance.

Les parrains agenouillés devant la crècheLe rituel est fermement établi : tous, petits et grands, se réunissent autour de la crèche, spécialement illuminée pour l’occasion. Ensuite, le rosaire est chanté, entonné par le rezandero (réciteur) et aussitôt repris par le chœur. Puis commence un long chant accompagné de violon, de cuatro, de guitare, un chant répétitif dont les strophes célèbrent l’enfant Jésus et sa mère, tout en décrivant l’action en cours : les parrains s’agenouillent devant la crèche, saisissent l’enfant et le placent dans un tissu de soie.

La procession autour de la maisonAu bout d’un moment, commence une procession dans la maison, puis à l’extérieur, aux alentours, à la lueur des bougies. La procession revient ensuite devant la crèche. C’est alors que les parrains baisent l’enfant, puis le présentent aux participants, qui le baisent à leur tour. Finalement, les parrains replacent l’enfant dans la crèche, debout et non couché. Moment de recueillement et d’extrême dévotion.

Pendant que les cantiques et prières continuent, entonnés par les hommes, les femmes commencent à s’affairer à la cuisine pour préparer ce qui sera bientôt offert à tous les participants : un morceau de bizcochuelo (un gâteau très léger) accompagné d’un vin de banane sucré. De leur côté, les musiciens commencent à interpréter des pièces musicales populaires et la célébration prend alors un tour plus festif. Mais contrairement aux fêtes habituelles, on ne danse pas, car ce serait considéré comme un manque de respect pour l’enfant Jésus.

Paysage andin à la Toma AltaIl est difficile de rester insensible face à une dévotion d’une telle profondeur. À tout moment, on a l’impression que les participants vivent une histoire, ou plutôt se créent leur propre histoire aux côtés de l’enfant Jésus et de la Vierge Marie. La paradura apparaît ainsi comme un théâtre vécu, dans lequel grands-parents, parents et enfants réunis partagent, à leur manière, leur foi. Elle est aussi l’expression d’une vie communautaire réelle et intense, sans doute nécessaire lorsque l’on vit, relativement isolé du monde, à plus de 3500 mètres d’altitude, dans une région extrêmement belle, mais aussi extrêmement ingrate.

Un belle leçon de vie, en tout cas, pour nous tous –croyants ou non– qui avons l’habitude de nous nourrir de futilités sans fin…


Joyeux Noël, en chantant la parranda!

23 décembre 2007
Musique vénézuélienne

Je vous parlais dans un billet précédent de villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas. Késeksa? Ce sont les musiques traditionnelles de Noël au Venezuela. Comme quoi, il n’y a pas que la salsa… Les Vénézuéliens, comme la plupart des Latino-Américains, ont la grande chance de connaître et d’apprécier encore leurs musiques traditionnelles, de les danser, de les chanter, de les partager.

Or, interpréter les musiques traditionnelles, c’est aussi, précisément, se créer des moments privilégiés pour l’échange. Et quel meilleur moment pour échanger que la période de Noël? Même si celle-ci est, ici comme ailleurs, un grand moment de consommation collective (le socialisme du XXIe siècle n’y retrouve pas ses petits…), elle est aussi, par excellence, le moment de partager en famille.

Réunis en famille (regroupant le plus souvent trois générations), les Vénézuéliens partagent le pesebre [la crèche], l’arbre de Noël (made in China, voire importé du Canada, si on en a les moyens), les hallacas [plat typique de Noël, une sorte de ragoût de viandes et légumes variés, enveloppé de semoule de maïs et d'une feuille de bananier], le pan de jamón [pain au jambon, olives et raisins de Corynthe], la torta negra [sorte de cake noir], et j’en passe. Tout cela, bien entendu, au rythme des musiques de circonstance. Car, ne l’oublions jamais, la musique est l’ingrédient majeur de toute célébration au Venezuela.

Question musique de Noël, on n’entendra pas autant Douce nuit ou Jingle Bells que ces villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas dont je vous parlais plus haut. Pour vous donner une idée de cette ambiance un peu folle, rien de tel que de décrire ces genres musicaux et surtout, les écouter et les voir. Voici.

Le villancico

Il s’agit de la première forme d’expression musicale de Noël que l’on connaisse au Venezuela. Au XVIe siècle, les Espagnols apportèrent sur le continent américain des compositions qui louangeaient la naissance de Jésus, destinées à être interprétées essentiellement par des chorales religieuses. S’inspirant de ce genre, les habitants du Venezuela ont créé de nouvelles représentations musicales, avec des paroles et des sonorités propres au métissage qui les identifiait. Sur un rythme simple et uniforme, sans refrain, ces cantiques de Noël possèdent une seule strophe, que les choristes répètent à volonté ou a satiété… Le cuatro [petite guitare à quatre cordes], la tambora (sorte de tambour grave), le tiple [guitare aigüe], le bandolín [instrument de la famille du luth] et la charrasca [instrument de percussion a rainures frottées] sont quelques-uns des instruments utilisés pour son interprétation. Voici un villancico interprété à l’ancienne par le groupe Camarita.

Les aguinaldos

Ce sont les chants typiques de Noël au Venezuela. Les paroles font allusion à des épisodes de la naissance de Jésus : l’annonce de l’ange Gabriel, le voyage de Marie et Joseph à Bethléem, l’arrivée de l’enfant, l’adoration des bergers, les offrandes des rois mages, etc. Les vers de ces mélodies sont en général d’extension libre et leur interprétation se caractérise par la présence d’une refrain entre les strophes. Les instruments utilisés varient de région à région, mais les plus utilisés sont le violon, le cuatro, le tambour, le furruco, la bandola, la charrasca, la pandereta [tambourin] et le triangle. Je vous propose d’écouter un aguinaldo très connu, Corre Caballito, interprété ici par Juan Carlos Salazar.

La Parranda

La parranda est le genre musical qui exprime le mieux le sentiment de joie qui anime les Vénézuéliens durant la période de Noël. Les paroles traitent de personnages populaires et de situations de la vie quotidienne dont on se souvient avec plaisir et sympathie en cette fin d’année. Le cuatro, la guitare, la tambora, le furruco, le chapero, le chineco, les maracas et le tres [guitare à six cordes groupées par deux] sont les instruments avec lesquels on l’interprète généralement. Chantée en groupe, la parranda fait intervenir divers solistes accompagnés par un chœur qui s’ingénie à improviser des réparties. Son rythme contagieux témoigne d’une influence marquée des genres et des chants indiens et africains. Pour vous illustrer tout cela, voici une parranda de l’île Margarita interprétée par l’ensemble Aguinaldos y punto.

La Gaita

La gaita est originaire du Zulia, la région de Maracaibo, dans la partie occidentale du pays. Comme beaucoup de manifestations culturelles du Venezuela, elle nait de la fusion de chants et rituels indiens, européens et africains et est donc une expression du métissage qui a fait le pays. En fonction de ses caractéristiques musicales, des instruments utilisés et de la région et la date où on l’interprète, on peut distinguer divers types de gaita : la gaita de furro, la gaita perijanera, la gaita de tambora et la gaita de Santa Lucía. Les thèmes traités dans ces chansons sont extrêmement variés. Ils vont de chants dédiés à la Chinita, la vierge régionale du Zulia, jusqu’à des chansons d’amour, des chants cocasses ou même des chansons socialement engagées. Toujours joyeuse et entrainante, la gaita est maintenant diffusée bien au-delà de sa région d’origine. Depuis de nombreuses années, elle s’identifie comme l’une des manifestations de Noël les plus caractéristiques dans le Venezuela tout entier. Écoutez la gaita intitulée Vivo y muero interprétée par Los Gaiteritos.

Même si la gaita est un peu plus délurée, toutes ces interprétations peuvent vous paraître quelque peu guindées. Je vous l’accorde, mais je vous réserve pour la fin une parranda familiale dans toute sa splendeur. C’est moins académique, mais cela déborde de vécu! Vous pénètrerez ainsi, subrepticement, au cœur même du Venezuela, là où vous n’auriez jamais pensé parvenir!

Joyeux Noël à tous –en entonnant une parranda, bien sûr!

Source : Educación musical en Venezuela


Tintamarre religieux

16 décembre 2007

AguinaldoFigurez-vous que ce matin encore, j’ai été réveillé par une symphonie de pétards! Il devait être cinq heures du matin. Il ne s’agissait pas, cette fois, de réveiller le bon peuple pour aller voter (voir mon billet précédent Petit matin référendaire). Non, aujourd’hui, le motif du tintamarre était religieux : annoncer à tous que la misa de aguinaldos allait commencer.

Ancrées dans la tradition vénézuélienne depuis des siècles, les messes d’aguinaldos se célèbrent pendant la neuvaine qui précède Noël, soit du 16 au 24 décembre. Ce sont des messes bien particulières : elles ont lieu nécessairement à l’aube et s’accompagnent toujours de chants de circonstance, aguinaldos et villancicos, dont l’origine remonte à la Renaissance espagnole. Il s’agit donc d’une espèce de rite de préparation aux réjouissances de Noël, célébration particulièrement chère au cœur des Vénézuéliens.

Privilège

À l’origine, les messes qui précédaient Noël se caractérisaient par leur sobriété. Mais un tel recueillement correspondait mal au sens inné de la fête qui anime les Vénézuéliens. Aussi le Saint-Siège leur a-t-il concédé le privilège d’inclure des villancicos et des aguinaldos dans la cérémonie.

misa_aguinaldo2.jpg C’est ainsi que le cuatro (petite guitare à 4 cordes), le tambour, les maracas, le furruco (instrument de percussion à friction) et la pandereta (tambourin) sont entrés dans les églises vénézuéliennes bien avant le concile Vatican II.

La fête commence avant la messe, avec les inévitables pétards. Elle continue pendant la cérémonie, avec les aguinaldos. Mais elle ne s’arrête pas avec le Ite missa est : une fois la messe terminée, il est fréquent que les participants se réunissent autour d’une table pour un repas communautaire. C’est alors l’occasion d’entonner d’autres chants, tout spécialement les entraînantes parrandas ou même les gaitas plus profanes.

Rouleau compresseur

La fête et le bruit, donc, dominent largement cette manifestation matinale. La messe d’aguinaldos est devenue, avec le temps, un fait plus social que religieux. Il est vrai que, collectivement, les Vénézuéliens –comme la plupart des Caribéens– aiment la fête et le bruit. Le principe en est simple : plus il y a de FÊTE, plus il y a de BRUIT, plus il y a aussi de VIE!

Quant à ceux –ils existent– qui voudraient échapper au tintamarre et préfèreraient le silence à cette agitation matinale, tant pis pour eux. Le rouleau compresseur du conformisme social et religieux n’a pas la moindre pitié pour ces pauvres marginaux!

Messe d’aguinaldo

Messe d’aguinaldo : dans l’attente du repas


María Lionza, vénus du Venezuela

24 juillet 2007

Las Tres Potencias

Je vous parlais il y a quelque temps de la vierge de Coromoto, patronne du Venezuela. Il est juste que je vous présente maintenant sa principale outsider, la dénommée María Lionza.

María Lionza est à proprement parler la déesse des Vénézuéliens. Elle fait l’objet d’un culte original, qui a donné lieu à la seule religion née dans le pays.

Comme toujours, à la base du mouvement religieux se trouve une légende. Il en existe plusieurs versions, qui se résument à peu près à ceci : fille d’un conquistador selon les uns, princesse d’une tribu autochtone selon les autres, la belle jeune fille aux yeux verts aurait été avalée dans un lac par un serpent anaconda. Mais au fond du lac, l’animal aurait éclaté, libérant sa proie. María Lionza se transforma alors en reine des eaux et princesse de la nature, vivant désormais dans la forêt, entourée d’une multitude d’animaux et de plantes.

Reine et princesse, elle l’est : on la représente souvent avec une couronne, entourée du cacique Guaicaipuro et du negro Felipe. À eux trois, ils forment Las tres potencias [les trois puissances], représentation imagée parfaite du métissage vénézuélien : la Blanche, l’Amérindien, le Noir.

Femme originelle

Statue de Maria Lionza

Mais on la connaît aussi sous la forme d’une femme nue, aux formes provocantes, chevauchant un tapir. Elle est alors la vénus vénézuélienne : la femme originelle, concentration de tous les désirs, mais aussi de tous les respects.

Protectrice des animaux et de la nature, dont la beauté est exubérante comme une forêt tropicale, elle s’affirme –du haut de son tapir– comme une « déesse écologique, amante de la biodiversité bien avant la vague contemporaine de l’écologie », ainsi que l’écrit Roberto Hernández Montoya.

Son culte, divers et complexe, reflète cet aspect écologique. Il se déroule essentiellement dans son royaume, la montagne boisée de Sorte, dans l’état de Yaracuy. C’est là que se réunissent ses fidèles pour s’y adonner à des rituels dont les racines africaines et amérindiennes sautent aux yeux : purification par le tabac, par l’eau ou par le feu, offrandes, libations, danse sur les braises, chants incantatoires… La santería cubaine et le vaudou ne sont jamais loin, notamment lors de séances rituelles ou de spiritisme qui mènent directement à la la transe. Mais, curieusement, la religion chrétienne non plus n’est pas loin : le Notre père, le Je vous salue Marie et le Credo font partie des prières souvent entonnées en chœur.

Fatras de personnalités

Syncrétisme donc, comme en témoigne l’hétérogénéité des « cours » qui entourent María Lionza : la cour indienne, composée de caciques et de reines; la cour noire, présidée par le Negro Felipe; la cour vénézuélienne où l’on trouve des personnages ayant marqué l’histoire du pays, Simón Bolívar en tête; la cour africaine, avec les dieux de la religion yoruba; la cour des don juans, avec des personnages issus du folklore populaire; la cour médicale, dans laquelle se trouve notamment le docteur José Gregorio Hernández, très vénéré au Venezuela; la cour viking, avec Éric le Rouge et ses filles; la cour céleste formée par Jésus-Christ, la vierge Marie et plusieurs saints catholiques; la cour des anges; la cour des malfrats, etc. Bref un fatras de personnalités où chacun peut trouver son compte, selon ses affinités.

Il est remarquable que la trilogie María Lionza/Guaicaipuro/Negro Felipe, qui domine la hiérarchie du culte, se situe elle-même sous la Sainte Trinité et la vierge Marie. Le culte s’insère donc parfaitement au sein de l’héritage catholique, à tel point que beaucoup de fidèles de la déesse sont aussi des catholiques qui trouvent chez María Lionza des rites et croyances complémentaires, sans aucun doute mieux adaptés à l’idiosyncrasie vénézuélienne.

Rite du culte à Maria Lionza

©Cristina García Rodero

Dans le panthéon

Même s’il a des racines lointaines, le culte à María Lionza s’est surtout affirmé à partir des années 1920, lors de l’entrée du Venezuela –pétrole aidant– dans la modernité. Longtemps occulte, le mouvement religieux est apparu au grand jour avec l’urbanisation du pays. Bien qu’il touche indifféremment toutes les classes sociales, le phénomène est sans aucun doute plus urbain que rural.

En 1950, le mouvement religieux recevait sa consécration, avec l’érection en plein Caracas, à deux pas de l’Université Centrale, d’une imposante statue de la déesse nue chevauchant son tapir.

Désormais acceptée par l’establishment lui-même, Maria Lionza faisait son entrée dans le panthéon vénézuélien. Elle pouvait ouvertement concurrencer sa rivale, et néanmoins amie, la vierge de Coromoto.

> Pour en savoir plus sur le culte de María Lionza, voyez l’excellent article Possession et pouvoir dans le culte de María Lionza au Venezuela d’Anabel Fernández Quintana


À chacun sa vierge

22 juillet 2007

Vierges latinoaméricaines

Bon, je vais les citer toutes, pour ne pas faire de jalouses, même s’il n’existe pas –malheureusement– de photo de groupe (ci-dessus, la meilleure photo d’elles que j’ai rencontrée) :

  • l’Argentine a Nuestra Señora de Lujan
  • la Bolivie a Nuestra Señora de Copacabana
  • le Brésil a Nossa Senhora Aparecida
  • le Chili a Nuestra Señora del Carmen de Maipú
  • la Colombie a Nuestra Señora de la Chiquinquirá
  • le Costa Rica a Nuestra Señora de los Angeles
  • Cuba a Nuestra Señora de la Caridad del Cobre
  • l’Équateur a Nuestra Señora de la Presentación del Quinche
  • El Salvador a Nuestra Señora de la Paz
  • le Guatemala a Nuestra Señora del Rosario
  • le Honduras a Nuestra Señora de Supaya
  • le Mexique a Nuestra Señora de Guadalupe
  • le Nicaragua a Nuestra Señora de El Viejo
  • le Paraguay a Nuestra Señora de Caacupé
  • le Pérou a Nuestra Señora de la Evangelización
  • Porto Rico a Nuestra Señora de la Divina Providencia
  • la République dominicaine a Nuestra Señora de las Mercedes
  • l’Uruguay a la Virgen de los Treinta y Tres
  • et le Venezuela, enfin, possède Nuestra Señora de Coromoto.

Une histoire exemplaire

Toutes ont leur histoire, leur légende. Mais celle de la vierge de Coromoto, au Venezuela, est tout à fait exemplaire. Je ne résiste pas au plaisir de vous la conter :

En 1651, le cacique de la tribu des Cospes et son épouse se dirigeaient vers leur plantation lorsque, lors de la traversée d’une rivière, la vierge leur apparut, marchant sur l’eau. Elle leur demanda d’aller chez les hommes blancs et de s’y faire baptiser, pour ainsi avoir droit au ciel.

Impressionné, le cacique accepta que les membres de sa tribu se rendent à la hacienda de Juan Sánchez pour y recevoir des terres et se faire baptiser. Mais lui-même refusa de recevoir le baptême, de vivre avec les étrangers et de travailler pour eux.

Le 8 septembre suivant, la vierge fit une autre apparition au cacique. Ce dernier tenta de la chasser avec son arc, mais au contraire la figure se rapprocha de lui. Lorsqu’elle fut à sa portée, il tenta de la saisir, mais elle disparut aussitôt, ne laissant dans sa main qu’une image étrangement lumineuse.

Le cacique alla dissimuler l’image dans la paille qui recouvrait sa case. Mais un de ses jeunes neveux, qui avait été le témoin des événements, prit l’image et l’emmena chez lui où il la plaça sur un autel. Une bougie y brûla miraculeusement pendant plusieurs jours. Les indiens commencèrent à la vénérer.

Le jour suivant, le cacique fuit vers les montagnes, accompagné d’un groupe de compagnons. Dans la forêt, un serpent venimeux le mordit. C’est alors que passa un chrétien blanc. Le cacique lui demanda de le baptiser. Il reçut le sacrement et, juste avant de mourir, il exhorta ses compagnons à retourner auprès des blancs, ce qu’ils firent aussitôt.

Le résultat recherché

Histoire particulièrement édifiante, pas vrai? Tout s’y trouve : la colonisation, l’évangélisation, l’esclavage, la résistance. Et le petit coup de pouce de la vierge pour arriver au résultat recherché : la capitulation.

Vierge de CoromotoLe 7 octobre 1944 , le pape Pie XII a déclaré la vierge de Coromoto « Patronne de la république du Venezuela ». Son couronnement canonique a eu lieu trois siècles exactement après son apparition, en 1952. Le Venezuela avait enfin sa vierge! Il était l’un des derniers pays d’Amérique latine à faire partie du club marial.

Depuis lors, le culte ne s’est jamais démenti. À tel point que beaucoup de petites filles vénézuéliennes reçoivent à la naissance le nom de Coromoto. Sur les lieux de l’apparition, un énorme sanctuaire consacré à Nuestra Señora de Coromoto a été inauguré par le pape Jean-Paul II lors de sa seconde visite au Venezuela, en 1996. On peut y voir, paraît-il, l’image que reçut le cacique, rendue presque invisible par le passage du temps.

Au cours des siècles, les Vénézuéliens ont largement appliqué la leçon que la vierge a voulu leur enseigner, en ce beau jour de 1652 : faites-vous baptiser (sous-entendu : intégrez-vous au nouveau mode de production, quitte à y perdre votre être –mais une vierge ne parle pas comme ça).

Officiellement, le pays est catholique à 95 %. Cependant, derrière le culte –ou à côté, ou en-dessous– il y a encore de beaux restes de croyances antérieures. Et il subsiste aussi, par ci par là, de beaux restes de révoltes.

Le cacique n’a donc pas tout perdu…


Autel particulier

13 mai 2007

Autel particulier en Guaraque

De passage à Guaraque, l’un des Pueblos del Sur de l’état de Mérida, je cherchais un endroit où manger. On m’indique le seul restaurant du village (un bien grand mot pour ce dont il s’agissait). L’intérieur en était très simple : un table adossée à un mur et trois chaises en plastique.

Trônant au fond de la pièce, un autel en forme de niche, abritant une pléiade de figures religieuses, dont une collection de vierges. Il n’est pas rare, au Venezuela, de trouver ce genre de construction religieuse dans une maison privée. Les Vénézuéliens –et tout spécialement ceux des Andes– ont en effet la réputation d’être très religieux.

Il serait faux de dire qu’ils ne le sont pas, mais leur religiosité est très particulière : plus superstitieuse que spirituelle, plus extérieure que mystique. Ceci explique ce goût immodéré pour les manifestations visuelles du religieux : les statues, les images, et donc les autels destinés à les recueillir.

N’allez pas croire non plus que seule la religion catholique a droit de cité. Depuis sa « découverte » et son évangélisation, le continent latino-américain a été celui des syncrétismes. Les croyances chrétiennes n’ont pu que se superposer aux croyances indiennes, bien ancrées dans les inconscients. Les rites en tous genres se sont confondus.

Cinq cents ans plus tard, les syncrétismes sont toujours bien vivants dans les têtes, même s’ils ne s’expriment pas toujours au grand jour. Il leur arrive cependant d’émerger parfois à la surface, comme c’est le cas dans certaines manifestations folklorico-religieuses.

Ne vous étonnez donc pas si, au hasard d’un autel comme celui-ci, vous découvrez côte à côte la vierge de Coromoto, la plus vénérée au Venezuela, et María Lionza, princesse indienne qui préside à un culte païen encore bien vivant dans le pays.

Espérons que le pape en soit informé!