Category: Politiquement incorrect


Soutien à Chavez malade

Pa'lante Comandante! (En avant, commandant!)

Nul ne doute, au Venezuela ou ailleurs, que la maladie de Hugo Chávez marque un tournant pour le pays. Quoi qu’il arrive, le cancer dont il souffre crée une nouvelle donne dans le jeu politique vénézuélien. Le temps des incertitudes est arrivé, il ouvre de nouvelles perspectives.

Jugez-en : d’ici quelques semaines, quelques mois (l’incertitude déjà…), Hugo Chávez pourrait reintégrer son poste plus fringant que jamais, en héros capable de tout vaincre, même le cancer. Ou bien pourrait être tout simplement éliminé de la scène politique nationale, laissant un vide immense autour de lui –et pas seulement du côté de ses partisans. Dans les deux cas, c’est une nouvelle dynamique qui s’instaurerait. Dans un cas, la lente dégénérescence du mouvement bolivarien que l’on pressent depuis quelque temps serait enrayée. Dans l’autre, les opposants reprendraient du poil de le bête. Tout s’accélèrerait, dans un sens ou dans l’autre.

Nouvelle dynamique

CHAVEZ-CANCER-SURGERY

Retour triomphal à Caracas

Déjà actuellement, les manifestations de soutien des partisans du président, soudés autour de leur chef, créent une nouvelle dynamique populaire du côté du chavisme : un nouvel élan dans un processus qui en manquait. Chávez théâtralise sa maladie pour remobiliser ses troupes, raille-t-on du côté de l’opposition. Parallèlement, au sommet du pouvoir, une dynamique nouvelle s’enclenche aussi : des mouvements tactiques se produisent, dit-on, au sein de Parti Socialiste Unifié du Venezuela, dans le but de bien se placer dans le cas où s’ouvrirait une ligne de succession.

Les opposants ne sont pas en reste, même si la maladie du président les gêne aux entournures. En effet, il serait pour eux de mauvais goût de se réjouir trop ouvertement de la situation difficile dans laquelle se trouve leur adversaire (tout en ne se privant pas de le faire en privé, toutefois). Pour utiliser un euphémisme, disons qu’ils restent aux aguets de la moindre information qui pourrait provenir de l’entourage politique et médical de Hugo Chávez. Et ils ne lésinent aucunement  dès qu’il s’agit de diffuser de la désinformation à ce sujet.

Le vrai front est ailleurs

Car si la bataille de Chávez contre le cancer est bien réelle, le vrai front est ailleurs : autour de la bataille informative qui se joue à propos de la situation médicale du président.

D’un côté, le président et ses proches adoptent une ligne résolument optimiste, symbolisée par le nouveau slogan Venceremos y viviremos [Nous vaincrons et nous vivrons] qu’utilise maintenant Hugo Chávez à la fin de ses interventions, en lieu et place de Patria, Socialismo o Muerte [Patrie, socialisme ou mort] –un changement révélateur. Quelle autre ligne pourraient-ils d’ailleurs adopter? Il serait pour eux politiquement dangereux d’agrandir la brèche qu’a déjà ouverte l’annonce de la maladie du président.

Roger Noriega

Roger Noriega

En face, les adversaires tentent de décrypter les messages subliminaux qui permettraient de déceler le degré de gravité de la maladie, et donc d’établir une stratégie en fonction des faibles signaux reçus. Leurs mentors, faut-il le dire, se trouvent aux États-Unis, du côté de la droite dure. Et notamment autour de Roger Noriega, qui fut ambassadeur des États-Unis devant l’OEA et sous-secrétaire d’État aux affaires de l’hémisphère occidental sous George W. Bush. Proche de ce dernier, le groupe Interamerican Security Watch affiche ouvertement sur son site web une page intitulée Chavez Health Watch. En bonne place y figure une vidéo dans laquelle Roger Noriega affirme que « les jours de Hugo Chávez sont comptés » et fait ses recommandations à l’opposition (en anglais et en espagnol). Ces informations-là, vraies ou fausses, sont amplement reprises dans la presse nationale d’opposition. Elles font partie du jeu politique actuel, qui voit deux adversaires s’affronter à coup d’informations et de désinformations sur la santé du président, sans trop savoir vers quoi ils se dirigent.

En suspens

Le maître-mot reste donc l’incertitude : subitement, le temps s’est mis en suspens dans le Venezuela bolivarien. Mais tout pourrait s’accélérer d’un moment à l’autre. Chavisme et opposition vont devoir désormais jouer avec cette nouvelle réalité.

Le cardinal Velazco signe l'acte d'autoproclamation du gouvernement Carmona (12 avril 2002)

Le cardinal Velasco signe l'acte d'autoproclamation du gouvernement Carmona (12 avril 2002)

Alors que les nouvelles sur l’état de santé du président Chávez continuent de monopoliser tous les esprits, une intéressante information est passée inaperçue dans la presse nationale et internationale. Il est vrai qu’elle émane des câbles de WikiLeaks, ce qui n’est déjà plus « à la mode » ces temps-ci.

Au travers de ces câbles, on apprend que le pape Jean-Paul II avait ordonné aux prêtres du Venezuela de ne pas participer aux tentatives de faire tomber le président Hugo Chávez, il y a maintenant presque dix ans. Mais la hiérarchie catholique, stimulée par l’administration Bush, n’a aucunement tenu compte de cette directive et a délibérément choisi de désobéir au pape. C’est ce que révèlent des documents secrets du Département d’État recueillis par WikiLeaks et analysés par El Nuevo Herald, le quotidien en langue espagnole de Miami.

Inquiétude

« Le Saint-Siège manifeste de l’inquiétude face aux perspectives de violence civile au Venezuela dans les prochains mois. Le pape lui-même a demandé avec insistance aux évêques vénézuéliens de “congeler” l’activisme politique et d’encourager en revanche le dialogue », indique un câble de Jim Nicholson, alors ambassadeur des États-Unis au Vatican, envoyé le 19 novembre 2002 au Département d’État.

Dans ce document, Nicholson fait part de réunions tenues avec celui qui était alors directeur des affaires caribéennes du Saint-Siège, Giorgio Lingua. Ce dernier manifeste sa crainte que la violence ne s’empare rapidement du Venezuela, précisant que le pape a ordonné aux évêques de chercher à établir un dialogue avec Chávez. Le président du Venezuella, de son côté, n’a pas manqué de faire monter la tension en déclarant que l’Église catholique était un « cancer de la société vénézuélienne ».

Comme on le sait, le message du pape fut amplement ignoré. Le câble de Nicholson continue : « Lingua, en souriant, pensait que le message du pape “pourrait ne pas avoir été capté”. Il reconnut que le cardinal et archevêque de Caracas Antonio Ignacio Velasco García se trouvait peut-être très proche des putschistes ». Nicholson commente : « L’activisme soutenu du clergé vénézuélien, malgré la prudence du pape, ne nous surprend pas. »

Bénédiction au coup d’État

On sait en effet que le cardinal Velasco García participa à la cérémonie de prise de possession de Pedro Carmona au palais présidentiel de Miraflores le 12 avril 2002 (photo ci-dessus). En agissant ainsi, il donnait la bénédiction de l’Église au coup d’État de Carmona et annihilait tout espoir de réconciliation avec Hugo Chávez, qui revint au pouvoir deux jours plus tard.

« Le Saint-Siège craint une réaction négative [de Chávez] au fait que le cardinal archevêque de Caracas, Velasco García, a signé un document lors de la prise de possession, le samedi, de l’usurpateur Carmona », écrit encore Nicholson dans un câble du 22 novembre 2002, dans lequel il relate une réunion qu’il a eu avec l’archevêque Jean-Louis Tauran, qui occupait un poste équivalent à celui de premier ministre du Vatican.

De fait, les relations entre Chávez et l’Église n’ont cessé de se détériorer, y compris après la mort du cardinal Velasco, le 6 juillet 2003. Le président déclara même en 2008, dans un discours commémoratif des évènements de 2002, qu’ « il retrouverait en enfer le cardinal Velasco ».

Un autre câble confidentiel, daté du 19 octobre 2004, fait état d’une analyse du cardinal vénézuélien José Castillo Lara, qui avait occupé plusieurs postes à responsabilité au sein du Vatican et était alors retraité. Le cardinal considérait que Chávez disposait maintenant de l’avantage et que l’Église serait « moins agressive que les années précédentes vis-à-vis du gouvernement du Venezuela ». Il ne croyait pas cependant que tous les évêques l’accepteraient : « Le cardinal n’écartait pas l’hypothèse que des évêques, agissant individuellement, pourraient être plus actifs aux côté des groupes d’opposition », signale le câble.

Détail révélateur : étant donné que le gouvernement vénézuélien, en vertu d’un accord de 1964, a un pouvoir de veto sur la nomination des évêques, le Vatican n’a pas nommé de successeur au cardinal Velasco avant 2006, soit après la mort du pape Jean-Paul II.

Au plus bas

Presque dix ans après le coup d’État manqué, les relations entre l’Église et le gouvernement restent au plus bas. Et pour cause : les câbles dévoilés par WikiLeaks ne font que confirmer par le détail ce que l’on savait déjà : la hiérarchie de l’Église catholique non seulement est alignée sur l’opposition, mais encore fait presque fonction de parti politique dans le débat vénézuélien.

Les exemples abondent. Ainsi, en 2005, Mgr Baltazar Porras Cardozo, archevêque de Mérida et président à l’époque de la Conférence épiscopale vénézuélienne, aurait demandé au gouvernement des États-Unis d’être plus explicite dans sa condamnation du gouvernement de Hugo Chávez, comme le révèle un autre câble dévoilé par WikiLeaks.  Sur un plan moins diplomatique, en 2006, dans une homélie tenue en pleine messe, le cardinal José Castillo Lara a demandé de « prier avec ferveur la Vierge Marie pour qu’elle sauve le Venezuela » qui vivait l’une des situations les plus graves de son histoire.

En 2011, la hiérarchie catholique continue à favoriser l’affrontement politique plutôt que la recherche du dialogue. Depuis belle lurette, elle a choisi son camp : celui du conservatisme et de l’opposition à Chávez. Comme on l’a vu, même la plus grande autorité de l’Église, le pape Jean-Paul II lui-même, n’a rien pu faire, à l’époque, contre cette relation incestueuse entre élites politiques, économiques et religieuses.

Il est vrai que l’Église catholique vénézuélienne a trouvé en Chávez son plus grand concurrent auprès des pauvres, qui forment sa principale « clientèle »… Décidément, c’était bien mieux avant…

Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Regardez attentivement ces deux photos : il s’agit de la même maison, située sur la place Bolívar de Aricagua, un village de l’état de Mérida. En 2009 (photo de gauche), c’était le siège de la section municipale du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), le parti qui regroupe les partisans de Hugo Chávez. La maison était à vendre. Et qui l’a achetée ? La réponse se trouve sur la photo de droite : le comité exécutif municipal d’Action démocratique (AD), parti d’opposition. Un peu de peinture –le blanc est la couleur de AD– et le tour était joué !

À première vue, ce transfert pourrait paraître incongru. Et pourtant !… Il suffit de creuser quelque peu dans l’histoire politique du Venezuela pour se rendre compte que le passage de l’un à l’autre (et de l’autre à l’un) n’est pas si étonnant.

Le coup d’État de 1945

La junte de gouvernement (1945-1948)

La junte de gouvernement (1945-1948)

Sait-on encore (même au Venezuela) qu’en 1945, le parti Action démocratique est arrivé au pouvoir en fomentant un coup d’État, avec l’appui d’un secteur des forces armées ? Sait-on encore qu’Action démocratique plaçait la révolution au centre de son discours, comme l’atteste encore l’hymne du parti (dont le refrain dit “En avant miliciens, à la voix de la révolution“) ? Sait-on aussi qu’à ses origines AD avait une idéologie clairement nationaliste, anti-impérialiste et anti-oligarchique ?

Premier parti de masse au Venezuela, AD s’est doté très tôt d’une organisation centralisée d’inspiration quasi soviétique qui lui a permis d’assurer sa présence jusque dans les derniers recoins du pays. Très tôt aussi, le discours et la pratique populistes sont devenus la marque du parti. Si l’on excepte la parenthèse dictatoriale de 1948 à 1958, AD s’est imposé rapidement comme la force politique dominante dans le pays. À tel point qu’il n’est pas rare, de nos jours encore, d’entendre dire que « tout Vénézuélien porte un petit adeco [partisan de AD] à l’intérieur ».

Parallélisme

Le parallèle historique et idéologique entre AD et le chavisme n’est en fait pas fortuit, avec la différence que Hugo Chávez est arrivé au pouvoir par les urnes, gonflé il est vrai par son coup d’État de 1992.

Ce parallélisme va plus loin : tout comme AD s’est peu à peu bureaucratisé, embourgeoisé, institutionnalisé, pour ne pas dire pétrifié, au fil des ans on constate une tendance semblable dans le mouvement chaviste, et dans le PSUV en particulier. À la lumière de l’histoire des révolutions, cette évolution semble bel et bien inéluctable, à moins d’être un adepte d’une révolution permanente qui ne laisserait aucun répit (et ne s’est jamais produite autrement qu’en théorie).

On en est là : un parti de masse de plus en plus bureaucratisé, dont beaucoup de leaders s’embourgeoisent (la bolibourgeoisie ou bourgeoisie bolivarienne) et dont beaucoup de membres sont en réalité infiltrés, car leur adhésion tient plus de la recherche d’ascension sociale, d’enrichissement personnel ou tout simplement d’emploi, que de l’idéologie socialiste prônée par le parti.

S’étonnera-t-on d’apprendre que beaucoup d’adecos se sont enrôlés dans le PSUV, trouvant dans le parti de Hugo Chávez un réceptacle proche de leur engagement antérieur ? Se surprendra-t-on de voir ces mêmes adecos « actiondémocratiser » peu à peu le PSUV ? Trouvera-t-on étranges ces constants vases communicants entre partis aux contours sociaux finalement très semblables ?

Quadrature du cercle

bolibourgeoisie au Venezuela

Incrustation bourgeoise au sein du chavisme

S’il n’est plus qu’un parti de seconde zone, déchiré et sans leader notable, Action démocratique n’est pas mort. À défaut de militants, le parti survit au sein des cœurs et des esprits : l’adéquisme comme mode de fonctionnement politique et social, en quelque sorte, reste profondément implanté dans les masses vénézuéliennes.

Tout cela oblige inévitablement à se poser la question : la révolution bolivarienne est-elle soluble dans l’adéquisme ? Ou cette autre, tout aussi gênante : les bolivariens ne sont-ils pas les adecos du 21e siècle ?

Pour le chavisme, la réponse à cette tendance forte d’« adéquisation » serait de provoquer une révolution dans la révolution. Il est cependant devenu difficile de croire à cette perspective tant l’incrustation bureaucratique, bourgeoise et opportuniste est déjà forte dans les rangs du PSUV.

Voilà donc la révolution bolivarienne au pied du mur : ou bien elle se radicalise et se transforme en robespierrisme, au risque de s’isoler des masses et de se perdre dans une espèce de soviétisation de la société ; ou bien elle met la révolution au rancart et renoue à terme avec le populisme mou, paternaliste et droitier d’Action démocratique.

En d’autres termes, le chavisme se trouve plongé dans une quadrature du cercle quasiment insoluble.

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

Insécurité au Venezuela

Il y a le Venezuela qui pleure. C’est celui de la photo ci-dessus. Des milliers de victimes chaque semaine : règlements de compte, enlèvements, violence gratuite… Le niveau d’insécurité est à son comble dans le pays, dit-on, statistiques (non officielles) à l’appui : le nombre de meurtres se serait multiplié par quatre depuis 1998. C’est ce que soutient l’ONG Observatorio venezolano de violencia [Observatoire vénézuélien sur la violence] dans son dernier rapport : 4550 en 1998, 16.047 en 2009.

Cela, vous le savez sans doute. Car, attirés par la réputation de Caracas (« la ville la plus dangereuse du monde après Ciudad Juarez au Mexique ») et par les chiffres exorbitants de la criminalité, les équipes de télévision se sont succédées dans les quartiers les plus mal famés de la capitale vénézuélienne. À chacun d’y faire son petit tour, accompagné bien entendu de la police.

Radio-Canada d’abord :

L’Agence France-Presse (AFP) ensuite :

La télévision espagnole TVE est aussi passée par là avec un long reportage dont voici la première partie :

Et la seconde :

On comprend que la soif de sensationnalisme attire ainsi les télévisions étrangères. On comprend moins certains détails :

  • L’année 1998 est toujours prise comme point de départ des statistiques. Comme par hasard, c’est l’année de l’élection de Hugo Chávez à la présidence de la République. Le discours ici sous-entendu est clair : s’il y a une telle augmentation de la criminalité durant cette période, c’est Chávez qui en porte la responsabilité. Et de fait, les reportages ci-dessus, tout entier aspirés par les chiffres et les faits, ne prennent pas la peine de faire une analyse un tant soit peu circonstanciée.
  • Les trois chaînes de télévision citées plus haut, à quelques mois d’intervalles, ont été accueillies par la police de Sucre, municipalité passée aux mains de l’opposition lors des dernières élections municipales. Pur hasard? Il y aurait là un petit biais que ça n’étonnerait personne. À la décharge de l’AFP, son reportage traite également des efforts faits par le gouvernement, avec la création d’une nouvelle police nationale.

Méfiance donc devant ces reportages télévisés, qui tiennent plus du sensationnel que de l’analyse. Aucune mise en perspective, si ce n’est la relation, avouée ou cachée, entre l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir et l’augmentation de la criminalité. Pour une étude profonde de la situation, il faut s’en remettre au Monde Diplomatique, qui en août 2010 a publié deux articles documentés sur le sujet : Caracas brûle-t-elle ? et La Police nationale bolivarienne relève le défi. Je vous invite donc à les lire.

Le Venezuela qui rit

Mais il n’y a pas que ce Venezuela violent. En effet, les foyers de violence sont généralement concentrés dans des secteurs bien déterminés (certains quartiers des grandes villes, la zone frontalière avec la Colombie…), dans des circonstances précises (la nuit plus que le jour, le week-end plus que la semaine) et dans des milieux connus (trafic de drogues, d’armes).

Même s’ils prennent certaines précautions élémentaires pour assurer leur sécurité, la plupart des Vénézuéliens continuent à vivre plutôt normalement, même à Caracas : ils vont travailler, ils sortent, ils vont au restaurant, dans les parcs, etc. Par ailleurs, les zones rurales, qui recouvrent la plus grande partie du pays, ne souffrent que très peu de cette situation d’insécurité. Et croyez-le ou non, les Vénézuéliens rient, s’amusent, vivent plus intensément que l’Européen ou le Nord-Américain moyen ! Cherchez où est l’erreur…

Pour compenser les vidéos antérieures et leur dramatisme forcené, je voudrais terminer en montrant des images du Venezuela qui rit. Il s’agit de la nouvelle vidéo de promotion touristique du pays. Plus que des paysages, on y voit des gens, des sourires, de la bonne humeur. OK, c’est entendu, c’est de la pub, c’est exagéré, mais pas plus exagéré que les reportages des chaînes de télévision occidentales montrés ci-dessus.

Suivons plutôt la règle d’Aristote : choisissons le juste milieu pour nous faire une idée du Venezuela réel.

wikileaksLes câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks ne manquent pas de révélations intéressantes sur la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela. Mais on y trouve aussi quelques perles amusantes qui feront désormais partie de la petite histoire, à défaut de la grande. Des ragots, des commérages apparemment sans importance, mais tout de même révélateurs.

Voyez ce câble émis le 1er octobre 2008 par l’Ambassade des États-Unis à Caracas. Il relate un incident qui s’est produit la veille à bord d’un vol American Airlines, lors de son arrivée au Venezuela.

Un membre de l’équipage aurait diffusé l’annonce suivante :

Welcome to Venezuela. Local Chavez time is…” [Bienvenue au Venezuela. Il est ... h., heure locale de Chávez.]

Il s’agissait d’une allusion pas très diplomatique -c’est le moins que l’on puisse dire-, au changement horaire de trente minutes que le gouvernement vénézuélien avait instauré quelques mois auparavant, en décembre 2007. Seulement voilà : un passager de l’avion n’a pas entendu exactement la même chose. Selon lui, l’annonce disait :

Welcome to Venezuela. Loco Chavez time is…” [Bienvenue au Venezuela. Il est ... H., heure du fou Chávez.]

Il est vrai qu’entre local prononcé à l’anglaise et l’espagnol loco, la différence de prononciation est minime. Cette petite différence allait mener en quelques minutes à un incident diplomatique mineur, de ceux qui viennent empoisonner les relations par des détails de peu d’importance, mais qui révèlent aussi l’extrême sensibilité qui prévaut concrètement dans le rapport entre les deux pays.

Accord à l’amiable

En effet, à la descente de l’avion, la personne qui attendait le passager mécontent n’était autre qu’un membre de l’Assemblée nationale élu sur les listes du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela). Ce dernier ne s’est pas fait prier pour téléphoner directement au vice-président de la République, qui a immédiatement tout mis en branle pour procéder à la détention des membres de l’équipage de l’avion. Ceux-ci ont dû rester dans l’aire internationale de l’aéroport en attendant la résolution de l’incident.

On ne saura sans doute jamais si le mot prononcé a été local ou loco. En effet, avant que les preuves de l’enregistrement ne soient recueillies, le représentant d’American Airlines au Venezuela est parvenu à un accord à l’amiable avec les autorités vénézuéliennes : l’avion redécollera sans passagers vers les États-Unis avec l’équipage incriminé aussitôt que le plein de carburant sera effectué.

Ainsi en fut-il. Le coût de l’incident était considérable pour la compagnie aérienne : le lendemain matin, le vol 902 de Caracas à Miami a dû être tout simplement annulé.

Combat de coqs

combat de coqs

Un combat acharné

Élections législatives au Venezuela ce dimanche 26 septembre. La lutte risque d’être acharnée entre les partisans de Hugo Chávez et les opposants de tous bords. L’enjeu ?  Tout d’abord compter les forces en présence.

En effet, on sent depuis quelques mois que l’appui à Hugo Chávez a faibli, y compris parmi ses propres troupes, et ce tant dans les bidonvilles urbains que dans les zones rurales. Ce qui ne veut pas dire que l’opposition a nécessairement grandi. C’est en effet plutôt le scepticisme qui a gagné du terrain… Ces élections constituent donc une excellente occasion pour  permettre à chaque camp de compter ses forces, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, à laquelle Hugo Chávez est déjà candidat déclaré.

Au-delà du simple comptage des forces en présence, l’enjeu consiste pour le président à conserver une majorité des deux-tiers à l’Assemblée, afin de pouvoir continuer son action et faire passer de nouvelles réformes destinées à « approfondir la révolution bolivarienne ».

Sondages peu crédibles

Faisons peu de cas des sondages, peu crédibles et instrumentalisés par les forces politiques en présence. Certains donnent Chávez gagnant avec 52 % des voix, d’autres le voient perdant la majorité absolue. Le tout se jouerait donc dans un mouchoir de poche. Mais sont rarement sondés ceux qui appuient Chávez du fond de leur bidonville ou de leur campagne profonde.

La journée a commencé très tôt pour les chavistes : dès trois heures du matin, des pétards ont retenti dans les différents quartiers et un clairon tout ce qu’il y a de plus militaire a même sonné la charge! Il s’agissait de mobiliser les troupes pour qu’elles fassent acte de présence aux différentes tables électorales et n’oublient pas d’aller voter.

Car l’un des principaux écueils de ces élections, pour les chavistes, serait l’abstention à un scrutin qui ne met pas directement en jeu la personne du président et  pourrait être considéré comme secondaire. Cela laisserait la voie libre à l’opposition, cette fois fortement motivée. Il y a cinq ans, prétextant une fraude massive, cette dernière avait boycotté le scrutin. Elle s’en mord toujours les doigts : cette grave erreur avait permis à Chávez de gouverner pendant cinq ans sans la moindre opposition à l’Assemblée nationale.

Interpréter les résultats

Comment faudra-t-il interpréter les résultats?

  • Dans un premier temps, il faudra voir si Hugo Chávez conserve la majorité absolue des suffrages (plus de 50 %). C’est le chiffre-clé permettant de mesurer le degré de popularité du président, qui s’est mis en avant dans la campagne. Dans ce sens, ces élections apparaissent comme un plébiscite, en quelque sorte.
  • En deuxième lieu, il faudra voir si, en terme de sièges, les partisans de Chávez conservent une majorité des deux-tiers à l’Assemblée. Même avec un peu plus de 50 % des suffrages exprimés en faveur du chavisme, cela pourrait être le cas, grâce à une loi électorale et un redécoupage des circonscriptions favorables au gouvernement actuel. Revers de la médaille : si le chavisme obtient une majorité de sièges mais moins de voix que l’opposition, il serait irrémédiablement affaibli, car sa domination à l’assemblée pourrait être considérée comme illégitime. Ce serait là le pire des résultats pour lui.
  • Enfin, il faudra estimer les résultats en fonction du taux général d’abstention. Moins celui-ci sera élevé, plus les résultats seront considérés comme légitimes, tant pour le chavisme que pour l’opposition. Mais il est évident que le président a plus besoin que ses opposants de votes exprimés en sa faveur, s’il désire confirmer sa position de force à l’approche des élections présidentielles de 2012.

Vœux pieux

Mesurer la popularité de Chávez

Mesurer la popularité de Chávez (photo: Carlos García, Reuters)

Le retour de l’opposition à l’Assemblée nationale est en tout cas assuré. Peu importe les résultats, ce sera la grande nouveauté à l’issue du scrutin. Certains pensent que cela va handicaper le chavisme, habitué à gouverner seul depuis cinq ans. Je pense exactement le contraire : face à une opposition que l’on espère cohérente et structurée (rien n’est moins sûr, cependant, tant les disparités sont criantes entre les partis qui la forment), le chavisme sera tenu de mieux se définir idéologiquement (lui aussi est très dispersé) et devra revoir ses actions pour plus d’efficacité et de cohérence. L’approfondissement du processus de transformation sociale et la reconquête de ceux qui se sont éloignés du mouvement sont à ce prix.

À l’issue de ces élections, on ose ingénument espérer que s’instaure un véritable débat politique en lieu et place des injures manichéennes qui sont (malheureusement) le lot de tous les jours dans ce pays profondément divisé en deux camps irréconciliables.

Se parler, s’écouter, argumenter…, tout simplement ! Vœux pieux, probablement : c’est sans doute beaucoup demander à des hommes politiques habitués à la négation de l’autre et plus aptes à se lancer dans un combat de coqs –jusqu’à la mort de l’adversaire, si possible– qu’à participer à un débat constructif et contradictoire.

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