Simón Bolívar à toutes les sauces

21 juin 2009

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S’il est un héros national au Venezuela, c’est bien Simón Bolívar. Né à Caracas en 1783, il prit part et dirigea la guerre d’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, rêva de l’unité latino-américaine, mourut rejeté par presque tous.

Doté du titre de Libertador, il est devenu l’emblême par excellence du Venezuela, où il a donné son nom à toutes les places principales des villes et villages du pays, à la monnaie nationale, à de multiples institutions et même à un satellite! Bref, il vaut mieux ne pas toucher à cette icône nationale!

Effectivement, rares sont ceux qui y touchent, même pour simplement l’analyser à la lumière de la critique historique. Car il n’est pas un homme, il est un superman! Aussi est-il, sans le moindre scrupule, conjugué à toutes les sauces. Tout discours politiquement correct au Venezuela doit faire référence au Libertador. Il n’est pas un président vénézuélien qui ne se soit dit inspiré par sa pensée et son action. Tout le monde le veut pour lui!

Le gendarme nécessaire

simon_bolivar_chevalblancC’est la droite qui, la première, s’est emparée de Simón Bolívar pour en faire le mentor de sa politique. En octobre 1911, Laureano Vallenilla Lanz, intellectuel organique de la dictature de Juan Vicente Gómez, publie un article intitulé El gendarme necesario [Le gendarme nécessaire]. Dans celui-ci, s’inspirant du conservateur français Hippolyte Taine, il expose sa thèse de l’inévitabilité de l’homme fort dans les sociétés hispano-américaines. Il invoque pour ce faire les textes de Simón Bolívar, dont il extrait les éléments qui le servent, notamment les figures de président à vie et d’exécutif fort inscrites dans la constitution de la Bolivie qu’a rédigée le Libertador.

Cette interprétation de Bolívar est reprise par la droite colombienne qui voit en lui le fondateur de la doctrine conservatrice. Dans les années trente, la droite internationale pousse la balle plus loin encore. Dans l’Italie fasciste, on commémore le centenaire de la mort de Bolívar en affirmant que Mussolini était « l’incarnation historique » dans laquelle se reproduisaient « quelques aspects de l’esprit bolivarien ». Dans cette conception, le Libertador apparaît pratiquement comme un précurseur lointain du fascisme. Dans l’Espagne franquiste du début des années 1970, il se produit quelque chose de similaire. On n’hésite pas à faire de Franco –chef d’État nommé à vie et créateur d’un sénat contrôlé– «l’authentique interprète de la pensée bolivarienne ».

Coup de théâtre

En face, la gauche n’est pas restée de marbre. Dès 1923, le Cubain Julio Antonio Mella invoque l’idéal du Libertador comme source inspiratrice des luttes émancipatrices du continent américain. De même , le Péruvien José Carlos Mariátegui mentionne dans ses écrits « l’actualité révolutionnaire du génie de Bolívar ».

En 1935, c’est le coup de théâtre : les éditeurs soviétiques des Œuvres complètes de Marx et Engels découvrent un texte de Karl Marx à propos de Simón Bolívar, écrit en 1857-1858. L’auteur du Capital n’y est pas tendre du tout envers le Libertador, qu’il présente comme un homme politique sans envergure, un piètre militaire, un couard, voire un traître! À la décharge de Marx, il faut dire qu’il s’agit d’un simple texte de commande, alimentaire, rédigé pour la New American Cyclopedia. Utilisant des sources douteuses, Marx y donne libre cours à des préjugés anti-hispaniques et tombe aisément dans la mesquinerie. Il en arrive ainsi à démolir en bonne et due forme Simón Bolívar, qu’il accuse de bonapartisme, sa bête noire politique du moment. Incontestablement, ce texte de qualité très médiocre est indigne du Marx historien, sociologue et économiste.

Bolívar démocrate et antiimpérialiste

simon_bolivar_petitL’écrit n’en est pas moins embarrassant pour les marxistes orthodoxes, lesquels ont tendance à suivre à la lettre leur maître à penser. Dans un premier temps, le marxiste argentin Aníbal Ponce traduit le texte en espagnol et, dans une préface, défend aveuglément tous les arguments de Marx. Mais une première réplique vient de Colombie lorsque Gilberto Vieira, secrétaire général du Parti communiste colombien, publie un ouvrage dans lequel il réhabilite l’héritage démocratique de Bolívar et sa condition de révolutionnaire. De son côté, en 1939, le marxiste vénézuélien Carlos Irazábal récuse point par point la thèse du « gendarme nécessaire » et récupère l’idéal démocratique de Bolívar.

Plus tard, en 1977, l’historien cubain Francisco Pividal, dans son livre Bolívar, pensamiento precursor del antiimperialismo, revendique la signification révolutionnaire de la pensée et de l’action de Bolívar, en qui il voit le promoteur de l’unité latino-américaine contre les tendances hégémoniques des États-Unis. D’autres efforts de réhabilitation suivront, y compris en Union soviétique, où l’historien Anatoli Shulgovski publie en 1983 un article qui fait de Simón Bolívar, vu en libérateur des esclaves et combattant de la liberté, un symbole et un guide pour les révolutionnaires d’Amérique latine.

Socialisme bolivarien

Avec l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela, en 1998, Simón Bolívar revient directement à l’avant-plan des luttes politiques. Le fringant président vénézuélien en fait son inspirateur direct : le socialisme qu’il projette de construire sera bolivarien ou ne sera pas.

Face à cette nouvelle réalité, la droite est divisée. Traditionnellement, elle avait délibérément choisi Bolívar comme une arme contre le socialisme, en faisant de lui un conservateur. Mais voici qu’avec Chávez, ceux qui se revendiquent du socialisme se revendiquent aussi de Bolívar ! Les jeux sont donc brouillés. S’il reste encore quelques conservateurs pour invoquer Bolívar en répétant ad infinitum le rituel du culte sacralisateur, il en est d’autres qui se prennent à détester le Bolívar qu’ils adoraient!

Bataille à coup de citations

simon_bolivar_pistolaPlus que jamais, voici donc Simón Bolívar placé au centre des enjeux politiques du moment. Il n’est pas rare que l’on se batte à coup de citations du grand homme. On le fait quelquefois avec les mêmes extraits de discours, retirés de leur contexte, auquel on fait dire ce que l’on veut qu’il disent. Une constante dans tout cela : le héros est instrumentalisé à des fins politiques sans qu’on analyse ses textes à la lumière des circonstances et du moment historique dans lesquels ils ont été écrits. D’une façon générale, l’histoire, dans le sens de «science historique », a peu à voir dans ce débat qui est avant tout idéologique.

Le plus amusant de la chose, c’est que Simón Bolívar avait prévu cet usage indu que l’on ferait de sa pensée. Dans une lettre à Leocadio Guzmán, écrite un an avant sa mort, il disait :

Si des personnes interprètent ma façon de penser et fondent sur cette interprétation leurs erreurs, cela ne m’est pas insensible, mais c’est inévitable. En utilisant mon nom, on veut faire en Colombie le bien et le mal, et beaucoup l’invoquent comme un texte pour leurs sottises.

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Source : El Bolívar de Marx. Estudios críticos de Inés Quintero y Vladimir Acosta. Editorial Alfa, colección Tropicos, Caracas, 2007.

Les 7 péchés d’Hugo Chávez

9 mai 2009

Michel Collon - Les 7 péchés d'Hugo ChavezLe journaliste belge Michel Collon vient de publier un nouvel ouvrage intitulé Les 7 péchés d’Hugo Chávez. Il n’en est pas à ses premières armes en la matière puisqu’il est un observateur zélé de la politique d’Hugo Chávez depuis l’arrivée de ce dernier au pouvoir. Avec la réalisatrice Vanessa Stojilkovic, il a notamment produit un documentaire intitulé Bruxelles-Caracas.

En tant que journaliste et essayiste, Michel Collon s’est aussi intéressé à la guerre du Golfe, à la guerre de Yougoslavie, à la Palestine, aux méfaits de l’impérialisme bushien. Analyste de la guerre médiatique, il s’est attelé tout particulièrement à dévoiler ce qu’il appelle les médiamensonges : la marée noire créée par Saddam Hussein (TF1); l’antisémitisme de Chávez (Libération); les soldats chinois déguisés en moines tibétains, sans parler des fameuses armes de destruction massive.

Mais revenons aux 7 péchés d’Hugo Chávez. Avec un titre pareil, je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer la liste des sept péchés en question :

  • Premier péché : il leur apprend à lire
  • Deuxième péché : chacun a droit à la santé
  • Troisième péché : chacun peut manger à sa faim
  • Quatrième péché : il change les règles entre les riches et les pauvres
  • Cinquième péché : la démocratie, c’est plus qu’un bulletin de vote
  • Sixième péché : il ne se soumet pas au pouvoir des médias
  • Septième péché : l’homme qui tient tête aux États-Unis

Ouh, que voilà sept péchés capitaux (j’allais dire : pour le capital)! Si les trois premiers sont classiques, les trois suivants donnent dans le mille. Ce sont sans doute ceux qui gênent le plus, le septième et dernier n’étant que la conclusion quasi inévitable de ce qui précède.

Le péché mortel

Changer les règles : là est le pire péché, le péché mortel. Changer les règles entre les classes sociales avant tout, changer les règles de la démocratie ensuite, changer les règles des relations avec les médias enfin. Michel Collon décrypte tout cela dans son livre. Il pose clairement les questions : l’expérience du Venezuela représente-t-elle une alternative valable ? Face au fossé riches-pauvres, le droit à l’alternative existe-t-il ? Et une alternative est-elle possible ?

Autres interrogations qui parcourent le livre : les multinationales pétrolières sont-elles compatibles avec l’avenir de l’humanité ? Le Venezuela pourra-t-il créer une nouvelle économie ? La solution Chávez fonctionne-t-elle ? Chávez est-il trop lent et trop conciliant ? la démocratie participative est-elle la solution ? Chávez est-il un populiste ? D’où provient et que vaut notre info sur Chávez ? Est-il possible de réaliser une révolution sociale sans et contre les médias ?

En homme de gauche, Michel Collon ne cache évidemment pas sa sympathie pour le processus politique en cours au Venezuela, ce qui ne l’empêche pas d’être critique et de faire ressortir les faiblesses du chavisme. Son ouvrage est un apport supplémentaire à la discussion sans fin autour du phénomène Chávez.

Et à propos de discussion, en voici une. Elle a eu lieu sur le plateau de l’émission Ce soir ou jamais, sur France 3, le 16 novembre 2008. Michel Collon y défend son point de vue sur le chavisme :

> Acheter en ligne l’ouvrage Les 7 péchés d’Hugo Chávez

Le livre que Chávez a offert à Obama

20 avril 2009

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Tout le monde le sait déjà : lors du Sommet des Amériques, à Trinité-et-Tobago, Hugo Chávez a offert un livre à Barack Obama : Las venas abiertas de América Latina [Les veines ouvertes de l'Amérique latine] de l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano. Ce n’est pas la première fois que le pétulant président vénézuélien joue au conseiller littéraire. En 2007, en pleine Assemblée générale de l’ONU, il avait conseillé ouvertement la lecture d’un ouvrage de Noam Chomsky, Dominer le monde ou sauver la planète ? : L’Amérique en quête d’hégémonie mondiale, lors d’une intervention plutôt remarquée durant laquelle il avait traité Georges Bush de démon.

Une fois de plus, Chávez réalise un beau coup médiatique. Pour lui (qui s’offre une poignée de main « réconciliatrice » avec le président des États-Unis) et pour le livre : en deux jours, celui-ci a été propulsé parmi les meilleures ventes sur Amazon.com, passant de la 54295e place à la 6e ! Sur Amazon.fr, il est actuellement classé en 37e position, pas mal non plus… Un débat s’est même ouvert sur Amazon : Obama aurait-il dû accepter ce livre venant du méchant Chávez?

Les veines ouvertes de l'Amérique latineEt le contenu de l’ouvrage? Tout Latino-américain tant soit peu intellectuel sait qu’il s’agit d’un classique des années 1970, un essai à la tonalité résolument de gauche qui analyse l’histoire de l’Amérique latine à travers le prisme des colonisations dont elle fut victime durant cinq siècles. Amérique latine spoliée, victime de tous les abus de la part de puissances coloniales et néo-coloniales qui ont pillé à tous crins ses ressources naturelles. Dérangeant, le livre a été interdit en Argentine, en Uruguay et au Chili durant la période des dictatures. Son auteur a dû s’exiler de 1973 à 1985.

Toujours actuellement, Las venas abiertas de América latina figure parmi les lectures obligatoires de tout étudiant en sciences humaines qui se respecte et il n’est pas rare de trouver cet ouvrage au kiosque du coin, aux côtés de El Profeta de Khalil Gibran ou de El Alquimista de Paulo Coelho.

Reste à savoir si Barack Obama lira ce cadeau « empoisonné ».

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Après la rue, le stade

8 mars 2009

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Une rue portait déjà son nom au Liban. Voici maintenant qu’un stade s’appelle Hugo Chávez. Cela se passe en Libye, à Benghazi, où Mohamed Kadhafi, le fils du président Mouammar Kadhafi, a inauguré le 5 mars dernier le stade Hugo Chávez. Le nom du président vénézuélien a été donné à ce nouveau stade « en reconnaissance de son programme révolutionnaire au Venezuela et de son rôle dans l’avènement de l’espace sud-américain », indique l’agence de presse libyenne Jana.

D’une capacité de 11.000 spectateurs, le stade fera partie des sites qui accueilleront les rencontres de la Coupe d’Afrique des nations de football 2014, qui se déroulera en Libye.

Le principal intéressé n’est pas vraiment satisfait : « On m’a dit qu’en Libye Kadhafi a donné mon nom à un stade à Benghazi. Kadhafi est Kadhafi, mais cela ne vaut pas la peine de faire un tel geste », a commenté le président vénézuélien. « Je refuse que l’on mette mon nom sur quoi que ce soit », a-t-il ajouté.

Popularité

Il n’empêche : la popularité du président vénézuélien dans le monde musulman ne se dément pas. Et pour cause : après avoir expulsé l’ambassadeur d’Israël en représailles aux crimes commis à Gaza, Hugo Chávez récidive. Le gouvernement vénézuélien vient en effet de mettre en cause le mandat d’arrêt lancé par la Cour pénale internationale (CPI) contre le président soudanais Omar el-Béchir, estimant qu’il s’agissait d’une ingérence dans les affaires intérieures susceptible de conduire à une recrudescence de la violence. « Le Venezuela conteste cette ingérence dans les affaires légitimes et intérieures (relevant de) la souveraineté du peuple soudanais », a indiqué le secrétaire d’État vénézuélien aux Affaires étrangères chargé de l’Afrique, Reinaldo Bolivar, dans un communiqué.

Le gouvernement vénézuélien se joint ainsi à l’appel de « l’Union africaine, de la Ligue des États arabes et de nombreux pays de la communauté internationale afin d’éviter que les organismes juridiques » tels que la CPI « ne soient politisés à des fins de déstabilisation en Afrique et au Soudan en particulier », continue le communiqué.

Dérive inquiétante

Qu’on ne s’y trompe pas : une telle position, assez incompréhensible dans nos belles démocraties, se justifie aux yeux de beaucoup de non-Occidentaux. Si l’on examine les choses d’un peu plus près, on remarque en effet, que le « nouveau droit international », représenté notamment par la Cour pénale internationale, se colle de plus en plus aux valeurs défendues par l’Occident, au nom, notamment, d’une prétendue universalité des droits de l’homme. C’est le cas à propos de la Chine, de l’Irak, de l’Afghanistan, de divers pays d’Afrique et d’ailleurs : les sempiternels droits de l’homme sont de plus en plus instrumentalisés à des fins politiques, ouvrant la voie à l’ingérence –on parle même de « droit d’ingérence ».

Très beau tout cela, mais ne s’agit-il pas d’une dérive inquiétante à de nombreux égards? D’autant plus inquiétante que la cause des droits de l’homme obtient sans peine le soutien massif de millions de citoyens bien intentionnés (et dupes, pour la plupart) dans les démocraties occidentales.

Réfléchissons-y, si vous le voulez bien, de ce point de vue : une fois de plus, le droit international se place au service des puissants de ce monde. Il n’est pas neutre. Et les droits de l’homme, qui sont l’un de ses instruments privilégiés, ne le sont pas non plus, n’en déplaise à certains.


L’antéchrist proclame la semaine de l’amour

16 février 2009

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Hugo Chávez a gagné. Il y en a au moins un qui n’est pas content : c’est ce monsieur surpris hier, en pleine circulation référendaire, avec cette superbe inscription sur sa voiture : Díle no al anticristo [Dis non à l'antéchrist]. Eh bien, le pauvre a dû se rendre à l’évidence : l’antéchrist a obtenu 54,85 % des voix!

Ce n’est sans doute pas sa plus grande victoire, en terme de pourcentage. 45,15 % des Vénézuéliens ont voté non, ce qui n’est tout de même pas négligeable. La division du pays en deux reste donc d’actualité. Et les résultats confirment ce que l’on savait déjà : c’est dans les zones rurales que Chávez récolte ses plus beaux scores, tandis que dans les régions les plus urbanisées, l’opposition fait mieux que se défendre : elle gagne.

Paradoxalement, cela prouve que Chávez peut bel et bien perdre une élection et que, par conséquent, toute accusation de dictature est totalement déplacée. Par ailleurs, une petite analyse sociologique des résultats s’avère absolument nécessaire de la part du président s’il veut conserver ou amplifier sa part d’électorat à long terme. On ne gouverne pas, cher Hugo, qu’avec ses seuls partisans, il faut aussi savoir se gagner les autres, sous peine d’usure inéluctable du pouvoir.

Rompu à la discipline

Justement, maintenant que le président a obtenu ce qui lui tenait le plus à cœur –à savoir la possibilité d’inscrire son action dans la durée–, on peut espérer qu’il va s’attaquer à ce qui préoccupe le plus la population : l’insécurité. En effet, on s’explique mal comment un militaire rompu à la discipline comme Chávez a jusqu’à présent été incapable de s’attaquer à ce fléau qui frappe toutes les classes sociales, y compris les plus pauvres. Il y a fort à parier que s’il réussissait à contrôler et diminuer la criminalité galopante de ce pays, il récolterait 10 % de voix supplémentaires.

L’a-t-il compris? En tout cas, dans son discours de la victoire tenu depuis le « balcon du peuple » du palais de Miraflores, il a affirmé qu’il allait maintenant se consacrer en priorité à la lutte contre la criminalité et la corruption. Il lui reste donc à prouver qu’il contrôle aussi bien la police (les polices) et l’administration que l’armée. C’est apparemment beaucoup plus difficile.

Gouaille

Dans le même discours, Hugo Chávez a confirmé que la semaine qui commence sera la « semaine de l’amour ». On retrouve ici la gouaille typique du personnage. Expliquons en deux mots : le 14 février, jour de la Saint-Valentin, était aussi la veille du référendum. Comme d’habitude avant les échéances électorales, c’était ce qu’on appelle ici un día seco [jour sec], c’est-à-dire une journée où toute vente d’alcool est interdite, y compris dans les restaurants. La mesure était dure à accepter pour les millions d’amoureux de ce pays!

En compensation, Hugo Chávez avait promis à ses partisans de proclamer une « semaine de l’amour » aussitôt après sa victoire. Il a tenu parole.

Pas de doute : c’est un vrai antéchrist!


Pour qui votera Simón Bolívar?

15 février 2009
La signature de Simón Bolivar sur les affiches du Si

La signature de Simón Bolívar sur les affiches du Sí

Le Libertador Simón Bolívar, héros national vénézuélien s’il en est, s’est trouvé malgré lui au cœur de la campagne référendaire qui vient de se terminer.

Du côté du oui, on a joué dans le subliminal : l’affiche principale de la campagne montre un énorme rouge sur fond de signatures : un échantillon des signatures de personnes qui ont appuyé la convocation de ce référendum, en décembre dernier. Et puis, ô surprise!,  parmi ces signatures de citoyens apparaît, bien en évidence, celle de Simón Bolívar.

"Bolivar a déjà dit non"

"Bolívar a déjà dit non"

Du côté du non, l’argument est que « Bolívar a déjà dit non », et de citer, re-citer et rere-citer certaine petite phrase du fameux discours de Angostura que Bolívar a prononcé le 15 février 1819 (tiens, c’en est aujourd’hui, jour du référendum, le 190e anniversaire, ce n’est certainement pas un hasard non plus! ) :

Nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. El pueblo se acostumbra a obedecerle y él se acostumbra a mandarlo; de donde se origina la usurpación y la tiranía.

[Rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. Le peuple s’accoutume à lui obéir et lui s’accoutume à le commander; en découlent l’usurpation et la tyrannie.

OK, on a compris où ils veulent en venir. Cependant, il y a un petit hic... La première phrase est tronquée et dit textuellement :

Las repetidas elecciones son esenciales en los sistemas populares, porque nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. (...)

[Les élections répétées sont essentielles dans les systèmes populaires, parce que rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. (...)]

Vous aurez sans doute perçu la petite différence. Du coup, Hugo Chávez y va d’une autre citation tirée du même discours :

¡Dichoso el ciudadano que bajo el escudo de las armas de su mando ha convocado la soberanía nacional para que ejerza su voluntad absoluta!

[Heureux le citoyen qui sous le bouclier des armes de son commandement a convoqué la souveraineté nationale pour qu’elle exerce sa volonté absolue!]

Et l’on se bat ainsi à coup de citations du Libertador, lesquelles, prises hors de leur contexte historique, veulent dire tout et n’importe quoi.

Référence ultime

Il faut dire qu’au Venezuela, Simón Bolívar a toujours été la référence ultime des hommes politiques, quels qu’ils soient –de gauche ou de droite, dictateurs ou démocrates… Déjà, en 1969, l’historien Germán Carrera Damas publiait un essai intitulé El culto a Bolívar, dans lequel il se proposait de « comprendre une forme idéologique d’une importance capitale dans la vie historique du Venezuela ».  Et de préciser :

Par culte à Bolívar, nous entendons la complexe formation historico-idéologique qui a permis de projeter les valeurs de la figure du Héros sur tous les aspects de la vie d’un peuple.

Comme quoi le « bolivarianisme », comme facteur d’unité nationale, comme facteur de gouvernement et comme facteur de dépassement national, n’est pas né avec Hugo Chávez. Autant le savoir.

Cela dit, la question reste entière : pour qui va voter Simón Bolívar dans le référendum de ce jour? La partie semble si serrée que c’est son fantôme omniprésent qui, peut-être, va décider du résultat…

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Pour qui voudrait approfondir la question, signalons l’article de Frédérique Langue, Les cendres des héros, Mémoires et histoires du temps présent vénézuélien paru dans la revue universitaire Nuevo Mundo-Mundos Nuevos.

La poupée qui dit oui, la poupée qui dit non

7 février 2009

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Tel un boxeur, Hugo Chávez met son titre en jeu dimanche prochain 15 février. Il lance un référendum qui concerne rien de moins que son avenir politique. Et celui du Venezuela.

L’enjeu consiste à amender l’actuelle constitution, qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux périodes. Sans cet amendement, Hugo Chávez devrait nécessairement laisser sa place à quelqu’un d’autre en 2012, à la fin de son actuel mandat. Trop limitatif à son goût. Aussi se lance-t-il une nouvelle fois dans l’arène pour poser aux Vénézuéliens une question simple : êtes-vous d’accord de ne plus limiter le nombre de mandats à deux et de permettre au président de se représenter aux élections autant de fois qu’il le juge utile?

Il ne s’agit donc pas, comme le présentent les mal-intentionnés, de permettre à Hugo Chávez d’être président à vie, puisque, si l’amendement est accepté, il devra continuer à se présenter aux élections… et les gagner! Cela dit, reconnaissons qu’en Amérique latine comme ailleurs (plus qu’ailleurs…), il existe un certain avantage à se trouver aux commandes au moment de se présenter à des élections (1). Mais l’emporter contre le pouvoir en place n’est pas impossible non plus, même dans le Venezuela de Chávez, comme l’a bien montré le référendum de 2007, gagné par l’opposition.

Denrée rare

Hugo Chávez veut se défaire de la limitation constitutionnelle des deux mandats. Pour quelle raison? Parce qu’il a absolument besoin d’une denrée particulièrement rare en politique : le temps. En effet, il faut bien se rendre compte que le Venezuela se trouve au cœur d’un processus qui se veut révolutionnaire, dont l’objectif est de transformer radicalement les structures politiques, économiques et sociales du pays, rien de moins. Vaste programme qui touche à l’utopie (on peut discuter ad infinitum de la factibilité des révolutions), mais qui, en toute hypothèse, a besoin de beaucoup de TEMPS pour se réaliser. On ne transforme pas les tréfonds d’une société, on ne change pas l’humain (car au fond, c’est de cela qu’il s’agit) en cinq ans, en dix ans, en vingt ans. Chávez le sait : il veut donc du temps.

hugo_chavez_caricaturaEt il le veut pour lui, pour sa personne. Car le processus en cours au Venezuela, contrairement à d’autres du genre, est extrêmement focalisé autour d’une personne, d’un leader : Chávez!  C’est comme si la révolution française avait commencé directement avec Napoléon… C’est d’ailleurs l’une des principales faiblesses de cette révolution bolivarienne : on ne sent pas, autour de Chávez, la présence d’une équipe, d’un collectif. C’est lui le leader, point c’est tout, et tout le monde l’accepte ainsi. Le PSUV (Partido Socialista Unificado de Venezuela), créé pour institutionnaliser quelque peu le processus en cours, reste politiquement effacé. Il n’est essentiellement qu’un appareil de transmission de directives venues du haut, c’est-à-dire du président. Aussi a-t-on parfois l’impression qu’en bon militaire, Chávez dirige son parti (ou même dirige son peuple, ce qui est plus grave!) comme on dirige une armée.

Nouveaux espaces démocratiques

Dans le contexte révolutionnaire qui est le sien, le Venezuela n’est déjà plus une démocratie comme les autres. À savoir une belle démocratie parlementaire toute propre dans laquelle les différents partis se trouvent dans une supposée égalité sur la case départ, prêts à jouer le jeu de l’ « alternance démocratique ». Ici, la « logique révolutionnaire » prévaut déjà sur la « logique démocratique ». Aussi ne faut-il pas s’étonner si les partisans d’une démocratie représentative de type occidental sentent que les dés sont en partie pipés : on se trouve déjà dans une logique qui n’est plus la leur, dans un autre système.

En contrepartie, dans ce système en devenir, la « logique révolutionnaire » a ouvert de nouveaux espaces démocratiques, qui ne sont pas ceux de la sacro-sainte alternance des partis au pouvoir. Ces nouveaux espaces, ce sont une multitude de formes d’expressions populaires, qu’elles soient institutionnalisées, comme les conseils communaux; médiatiques, comme les radios ou les télévisions communautaires: ou encore spontanées.  Elles ne sont pas toujours, d’ailleurs, contrôlées par le parti ou le pouvoir, et c’est tant mieux. Plus que dans les structures, plus que dans le parti, c’est là que réside que la véritable force du processus, la vraie « révolution », la promesse d’avenir.

Plus jamais comme avant

consejo-comunalCar s’il y a un élément, un seul, qu’il faut sauver du chavisme, c’est bien celui-là : l’empowerment des bases populaires, dans les quartiers, dans les zones rurales, dans les usines,… Cette grande prise de conscience sociale de millions de personnes qui, avant Chávez, restaient soumises, et sans grand espoir de voir changer leur condition de soumises, en face d’un statu quo social et économique imperméable et inéluctable. Or, voilà que ce statu quo, après dix ans de chavisme, n’existe plus. La pyramide sociale a littéralement été secouée. C’est sans aucun doute l’actif historique le plus important du processus bolivarien. Il peut faire espérer que, avec Chávez ou sans Chávez, le Venezuela ne sera plus jamais comme avant.

Bien sûr, ce grand chambardement fait grincer des dents, au Venezuela comme à Washington. Comme dans tout mouvement social radical, un certain nombre de puissants ont perdu des privilèges, des facilités, des commodités… Ils n’ont pas dit leur dernier mot. On se trouve ici clairement au cœur d’une lutte qui –appelons-la par son nom– est une vraie lutte des classes. L’opposition au chavisme reste puissante et bénéficie d’appuis non négligeables. Idéologiquement, elle essaime dans de nombreuses strates de la population, y compris parmi les moins favorisées. Mais malheureusement pour elle, et heureusement pour Chávez, elle manque de consistance politique. Elle ne possède ni leader affirmé ni programme cohérent.

Cri passionnel

chavez_noEn réalité, l’opposition ne sait pas comment prendre le taureau Chávez par les cornes. C’est ainsi que dans les actuelles circonstances du référendum, elle se contente de dire No es no [non, c'est non], pour rappeler que lors du référendum de décembre 2007, portant cette fois-là sur un changement substantiel de la constitution, le non l’avait emporté. Message de portée limitée, donc, face à un Chávez qui, lui, a une vision pour le pays (et quelle vision!). Divisée, s’étendant de l’extrême-droite la plus rance à certaine gauche intellectuelle en passant par toutes les variétés de bourgeoisies et petites bourgeoisies, l’opposition a toutes les difficultés du monde à aller plus loin que se réunir autour d’un simple cri passionnel « Non à Chávez! ». Un peu court quand même…

Cela dit, les chavistes jouent également sur le registre des passions. Leur thème préféré pour le référendum : que perdrons-nous si notre président n’est plus là en 2012? Et d’égrener la liste des acquis sociaux (réels, pour la plupart) qui pourraient être perdus. Toutefois, en centrant tout sur le personnage Chávez, présenté comme le leader nécessaire, elle met également en évidence ce qui fait sa faiblesse : elle semble indiquer qu’il ne peut y avoir de chavisme sans Chávez. En définitive, ce serait l’attachement des masses à Chávez, voire leur amour pour Chávez, qui déciderait de l’avenir du processus. Un peu court aussi pour un processus qui se déclare révolutionnaire.

Oui ou non?

Alors, oui ou non à Chávez le 15 février? Les pronostics sont ouverts. Mais les camps sont formés depuis longtemps et il ne risque pas, cette fois, d’y avoir beaucoup de transfuges. Dans cette bataille, chacun s’adresse avant tout à ses troupes afin de les mobiliser face à cette nouvelle échéance référendaire. Car le vrai test, ce sera la participation électorale, la mobilisation des uns et des autres.

Étant donné l’enjeu, on peut d’ores et déjà assurer que la participation sera élevée. On peut également assurer qu’à l’issue du scrutin, le pays restera profondément divisé, presque fifty-fifty. Mais une chose est certaine : on ne peut pas assurer qui va l’emporter!

Dans ce référendum qui mobilise les passions plus que les raisons, dans ce face à face plus irrationnel que rationnel, comme presque tout ce qui touche à Chávez, il y aura en définitive des millions de poupées d’un bord qui diront oui et des millions de poupées d’un autre bord qui diront non. Il restera alors à compter les poupées de chaque camp… Et de cela dépendra en grande partie l’avenir politique du Venezuela.

(1) C’est la raison essentielle pour laquelle a été instaurée dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis (et récemment en France), la limitation du nombre de mandats présidentiels. Mais remarquons quand même que cette limitation n’existe pas dans la plupart des pays ayant un régime parlementaire, où les premiers ministres peuvent se succéder à eux-mêmes autant de fois qu’ils remportent les élections.