Du pétrole pour combien de temps?

11 mai 2008

Ratio réserves/production de pétrole

Intéressant tableau dans l’Atlas environnement publié il y a quelque temps par le Monde diplomatique (ci-dessus): il met en évidence le ratio entre réserves et production de pétrole, exprimé en années. En clair, il s’agit du rapport entre les réserves de pétrole estimées en 2006 et la production des pays producteurs cette même année, le résultat indiquant le temps nécessaire pour épuiser les réserves si la production restait la même.

On peut discuter sans fin sur la notion de réserves estimées et sur la portée limitée de ce ratio. La carte n’en indique pas moins des tendances intéressantes. En effet, qu’y voit-on?

  • qu’un seul pays a plus de cent années de production assurée, à savoir l’Irak. Demandez-vous après cela pourquoi les États-Unis s’y intéressent autant…
  • que seuls quelques pays ont de 60 à 90 ans de production assurée au rythme actuel, à savoir l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Iran dans le Golfe, plus la Lybie, le Kazakhstan et… le Venezuela!
  • que les grands pays (anciens ou émergents) ont des réserves limitées : la Russie et l’Australie de 21 à 29 ans, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie de 11 à 20 ans
  • que plusieurs pays producteurs sont littéralement à la fin de leur réserves (moins de dix ans) : c’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Norvège, du Mexique, de l’Argentine
  • que l’Europe et l’Afrique sont, globalement, les enfants pauvres du pétrole. On le savait, mais la carte ci-dessus l’illustre excellemment de façon graphique.

Le pétrole comme joker

Mais revenons-en au Venezuela : il est le seul pays dans les Amériques –du Nord, du Centre ou du Sud– à jouir du privilège de plus de 60 années de réserves. Ne vous étonnez donc pas de voir Hugo Chávez jouer du pétrole comme d’un joker dans ses relations diplomatiques.

Il l’utilise pour se gagner des « amis » (depuis les présidents latino-américains jusqu’aux pauvres du monde, y compris ceux du Bronx!) ou encore pour faire de grandes propositions visant à l’intégration régionale, voire à la solution de problèmes mondiaux. La dernière en date, il y a quelques jours à peine, était la création d’un fonds spécial agricole destiné à financer la production d’aliments dans la région, afin de faire face à la crise alimentaire mondiale.

Avec les 60 à 90 années de production assurée du Venezuela, avec un prix du baril dont on annonce déjà qu’il pourrait d’atteindre les 200 dollars dans les six à vingt-quatre prochains mois, la diplomatie du pétrole a encore de belles perspectives.

Il est vrai que beaucoup de Vénézuéliens (et pas seulement ceux de l’opposition) n’apprécient guère cette diplomatie du pétrole qui consiste à investir dans de grands projets internationaux alors que des problèmes de base, comme la pauvreté, la sécurité, l’approvisionnement, sont loin d’être résolus dans le pays même.

Hugo Chávez, lui, sait pertinemment que l’arme diplomatique du pétrole a aussi des avantages. Elle lui assure des soutiens politiques et économiques (parfois opportunistes, il faut le dire, mais pas toujours). Et surtout, elle crée de lui une image positive dans certains milieux internationaux, jusqu’à en faire une sorte de leader régional ou mondial. Ce n’est pas rien. Sans compter que certaines de ses initiatives, telle la création d’un fonds monétaire latino-américain, sont réellement positives en terme d’intégration régionale.

Et cela pour le prix de quelques centaines de milliers de barils de pétrole… Reconnaissons-le : ce n’est pas très cher payé…

P.S. : Je recommande chaudement l’Atlas environnement du Monde diplomatique : il est bourré d’informations intéressantes et inédites, agrémentées de cartes et de tableaux qui parlent plus qu’un simple texte.

Le comandante dans son labyrinthe

27 avril 2008

L’autre jour, je déjeunais à El Molino, petit village confiné dans une vallée des Andes vénézuéliennes. Comme de bien entendu, la télévision était allumée. C’est (malheureusement) la règle dans ces contrées.

Pas de telenovela ce midi-là (tant pis pour La Hija del Mariachi, on en verra le prochain épisode demain), car l’antenne avait été réquisitionnée par le Comandante, Hugo Chávez en personne. Ce n’est pas rare. Tout comme Sarkozy, notre prési a la faculté légale de se réserver des temps d’antenne. Simplement, au lieu de 90 minutes tous les six mois, Chávez occupe au moins le double chaque semaine, sans compter sa propre émission Aló Presidente, qui peut durer 3 ou 4 heures le dimanche après-midi! Soit. L’utilisation de la télévision par Hugo Chávez n’est pas le sujet de ce billet.

Ce jour-là, il inaugurait à Barinas je ne sais quelle nouvelle entreprise agricole, une de ces initiatives gouvernementales appelées à préfigurer le socialisme dans le pays. Devant lui, un parterre d’invités de circonstance : l’un ou l’autre ministre, quelques généraux, les inévitables autorités locales, un groupe sélectionné de militants de base. Derrière lui, à titre de paysage, un immense champ irrigué par aspersion. Remarquable contraste entre la chemise rouge du président et le vert de l’arrière-plan.

Du grand Chávez

Le président pérorait, improvisant librement autour de quelques notes sans doute gribouillées à la va-vite. Comme à son habitude. Il est inlassable. Objectif de toujours : (re)mobiliser les troupes. Rien à dire, il le fait bien, avec brio, énormément de pédagogie, une bonne dose de charisme, pas mal d’humour et un cœur grand comme ça. Il y croit, à sa révolution. Il veut que les autres y croient. Et il se donne à fond pour cela.

Il parlait de construction du socialisme, du bien commun, avec des accents quasi-religieux. Immense et beau projet : la justice sociale, la fraternité, l’égalité… Il a le ton juste, mobilisateur (sauf pour ceux, bien entendu, qui n’accepteront jamais de se mobiliser pour de tels idéaux). Du grand Chávez.

Et là, tout à coup, j’ai eu pitié du personnage. Littéralement pitié. Je me suis dit : « Le pauvre, il n’y arrivera jamais! ». Car, sur qui et sur quoi peut-il compter? Sur ce parterre de ministres et militaires dont on se demande toujours s’il ne vont pas retourner leur veste à la première occasion? Sur ces dignitaires locaux devenus rouges par nécessité de survie politique? Sur un parti qui risque de devenir bientôt la copie conforme de Acción Democrática (le parti-phare de la IVe république, qui fut lui aussi, en son temps, « révolutionnaire », ne l’oublions pas) ? Ou encore sur ce petit peuple qui voit avant tout dans le processus en cours son intérêt à court terme? On a bien l’impression que les appuis solides (même s’il y en a quelques-uns) ne sont pas légion. Au-delà du politique, on perçoit la relative fragilité sociologique du processus.

Recréer l’humain

Chávez, qui est un fin nez politique, ne doit pas être dupe de cette réalité. Il doit bien se rendre compte que, pour réussir dans la folle entreprise dans laquelle il s’est lancé, il a besoin rien de moins que de fonder un homme nouveau. Recréer l’humain. C’est-à-dire, dans notre cas concret, changer le Vénézuélien, une personne généralement individualiste, spontanée, allergique à l’organisation, peu consciente du bien commun… Rude tâche s’il en est!

Tous les révolutionnaires, à un moment ou l’autre de leur trajectoire, se sont frottés à ce mur : on ne change (malheureusement) pas l’humain. Et tous, sans exception, ont manqué leur objectif final. Voyez Robespierre, Lénine, Mao, Castro… Faute de pouvoir créer cet homme nouveau, qu’est-il advenu de leurs grands idéaux révolutionnaires?

Entendons-vous bien : ces révolutionnaires, même perdants, ont souvent eu un rôle socialement utile. Et, de son côté, Hugo Chávez a eu -a encore- un rôle politique majeur au Venezuela. Il a donné une voix aux sans voix, il a donné l’espoir à ceux qui n’en avaient plus, il a bousculé l’establishment. Historiquement, dans ce pays où personne ne se posait de question sur l’ordonnancement social, c’est énorme. Après Chávez, le Venezuela ne sera plus jamais comme avant. Mais pourra-t-il aller plus loin?

À analyser les diverses révolutions dans l’histoire, rien n’est moins sûr. L’impression qui prévaut est que le Comandante, comme d’autres avant lui, est entré dans son labyrinthe.

Photo : C.G. Rawlins / Reuters

Manipulations

28 mars 2008
Émeutes au Tibet

Il y a quelques jours, Francis rapportait dans son blogue que Hugo Chávez avait déclaré, à propos des événements du Tibet, que le dalaï-lama était un suppôt de Satan (lisez : de Georges Bush). En d’autres termes, que les manifestations de Lhassa étaient manipulées depuis les États-Unis. (Personnellement, je n’ai pas eu vent de la déclaration exacte de Chávez. Soit.)

Et Francis d’affirmer que, sur ce point-là, il était « plutôt d’accord avec l’ami Hugo ». Cette affirmation a déclenché tout un débat parmi les lecteurs de son blogue.

Je vous dirai que, personnellement, j’ai appris à avoir de sérieux doutes quand je vois des manifestations « spontanées » prendre aussi rapidement une telle ampleur, tandis que la presse occidentale, unanime, s’empare de l’affaire avec un empressement quelque peu suspect.

Exemple parfait : la révolution orange en Ukraine. Elle nous paraissait si belle, si romantique, avec ce fameux terrain de camping sous la neige de décembre. Quelques années plus tard, plus personne ne doute que les pays occidentaux se trouvaient derrière, avec de beaux dollars pas encore dévalués et de beaux euros tout neufs.

Retour sur les manifestations étudiantes

Manifestation antichaviste pour la “liberté”Au Venezuela (j’y arrive), on connaît bien tout cela. Vous vous souvenez du mouvement étudiant de l’année dernière, qui se trouvait en première ligne dans les manifestations contre le non-renouvellement de la concession de la télévision d’opposition RCTV, au printemps; puis dans celles qui ont précédé le référendum sur la réforme constitutionnelle, en automne? Ce mouvement étudiant érigé en nouveau héros de l’opposition, ce soi-disant sang neuf qu’apportait la jeunesse à l’antichavisme?

Eh bien, ce mouvement si « spontané », si « pur », si « authentique », il ne fait aucun doute qu’il était appuyé et financé de l’extérieur. Manipulé par les droites en tous genres, et pas les meilleures.

Regardez le documentaire suivant réalisé par le jeune réalisateur espagnol David Segarra Soler et intitulé Nuevas Caras: el mismo objetivo [Nouvelles têtes, le même objectif].

Le film met bien en évidence les liens existant entre les leaders étudiants de l’opposition vénézuélienne et l’organisation serbe Otpor, les institutions du gouvernement étatsunien, les jeunesses du parti de Silvio Berlusconi ainsi que… le Vatican. Les connexions de ces étudiants s’étendent aussi au Parti Populaire espagnol, à Nuevas Generaciones et à la Fondation FAES présidée par Aznar.

Chair à canon

Je sais, ce documentaire est passé sur Telesur, la chaîne d’information latino-américaine contrôlée par le Venezuela, et les chavistes en ont fait leurs choux gras. Mais les déclarations des intéressés, les étudiants de l’opposition (pour la plupart provenant d’universités privées) sont sans appel : ils reconnaissent effectivement avoir été financés pour aller à Rome, avoir reçu une formation Otpor, etc. Sans compter ce qu’ils ne disent pas… et surtout ce qu’ils ne savent pas!

On peut imaginer que l’étudiant moyen n’était pas au courant de ce qui se passait derrière les rideaux. Ignorant jusqu’aux symboles de l’extrême droite –qui fleurissaient ça et là durant les manifestations– et ne connaissant pas Otpor (qui a pourtant un site vénézuélien), ce petit manifestant faisait office de chair à canon. Il était ma-ni-pu-lé, ins-tru-men-té.

Et pour en revenir au Tibet, où nous avions débuté cet article, vous comprendrez aisément que j’ai quelques doutes quant à la virginité du mouvement protestataire, dans un territoire où il existe trop d’intérêts en jeu. Les joueurs? La Chine et les États-Unis bien sûr (l’Europe à sa suite), mais n’oublions pas l’Inde émergente, voisine du conflit (qui du reste héberge le dalaï-lama), ni la Russie, dont on n’est pas loin de la sphère d’influence traditionnelle.

Car la guerre froide, même si elle est froide, reste une guerre.


Ni dieu, ni diable

26 mars 2008

Ni dieu, ni diableChávez encore… C’est seulement maintenant que je découvre un article de Georges Couffignal publié le 20 novembre de l’année dernière dans Telos. Le titre est peu raccoleur et pas vraiment engageant : Mais qui est donc Hugo Chávez? (Pour la petite histoire, il ne s’agit probablement pas du titre original original de l’article, comme semble l’indiquer l’URL. Que s’est-il passé là?).

Le contenu de l’article, lui, se révèle franchement intéressant. Georges Couffignal, professeur de sciences politiques à l’université Paris 3 et chercheur à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, y décrit notre cher prési comme « un caudillo assez classique, doté d’une belle éloquence et d’un fort charisme, qui a parfaitement compris l’importance des moyens modernes de communication de masse et qui s’inscrit dans trois registres de la plus pure tradition latino-américaine. » Puis de citer ces trois registres : le passage du coup d’état aux urnes, le registre militaire et l’appel au peuple.

Georges Couffignal explique ensuite ce que fait Hugo Chávez du pouvoir qu’il a conquis:

  • Il utilise les leviers de l’État pour en faire l’instrument direct de sa politique
  • Il surfe sur l’anti-américanisme latent demeuré très vivace dans les populations de l’ensemble du continent
  • Il tente d’élaborer une politique étrangère nouvelle en utilisant les ressources que lui procure la manne pétrolière

L’auteur examine ensuite ce que fera Hugo Chávez dans les années qui viennent, tant à l’interne qu’à l’international. Aucune révélation ici, mais une vision contextualisée.

Conclusion du professeur :

Ni dieu ni diable : gardons-nous de prédire tous les maux au Venezuela, ou d’être béats devant un « socialisme » du XXIe siècle très flou en devenir, c’est-à-dire de l’observer avec notre regard européo-centré toujours prompt à se focaliser sur des ailleurs. Chavez n’a rien d’un dictateur à la mode hélas courante des pays d’Asie ou du proche et Moyen Orient avec lesquelles nous commerçons sans états d’âme. Il a redonné sa dignité à une partie de son peuple mais il n’a rien d’un prophète et ses politiques publiques internes ou externes sont de portée limitée. Il est un dirigeant parmi d’autres en Amérique latine, un dirigeant qui n’est certainement pas celui qui compte le plus si l’on projette l’avenir de cette région dans le futur…

Bref, voilà –enfin!– une vision équilibrée du personnage Chávez et de sa politique. Bon connaisseur de l’Amérique latine, Georges Couffignal resitue le personnage dans une perspective élargie que ni la grande presse, ni les blogueurs (sauf exceptions rarissimes), adoptent généralement. Désigner Hugo Chávez comme un caudillo assez classique ou un dirigeant parmi d’autres en Amérique latine est pour le moins décapant!

Grâce à cette hauteur de vue proprement inhabituelle, l’article n’a pris aucune ride, plus de quatre mois après sa publication. C’est que le texte de Georges Couffignal ne fait ni dans le scoop, ni dans l’anecdote. Il tente au contraire de gratter sous la surface des choses. Je vous laisse lire le tout en détail.

Les grands débats de Telos

Du reste, cette recherche de profondeur dans l’analyse de l’information est la caractéristique principales de Telos, « agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels, qui aspire à répercuter sans esprit partisan les grands débats mondiaux. »

On peut titiller sur ce qualificatif bizarroïde d’« agence intellectuelle ». Mais je vous invite à suivre Telos de plus près, vous y trouverez des points de vue inédits sur les grands débats du moment. Par exemple, cet article récent sur Obama et la question raciale.


Chaves et Chávez

21 mars 2008

Manuel Chaves Chavez et le perroquetOn connaissait Dupont et Dupond. Voici Chaves et Chávez!

Excusez mon ignorance en matière de politique autonomique espagnole, mais c’est seulement hier que j’ai appris l’existence de Manuel Chaves (avec S et sans accent), le président de la Junta de Andalucía (gouvernement autonome d’Andalousie). Je suis d’autant plus impardonnable que le Chaves en question est arrivé au pouvoir le 27 juillet 1990, soit il y a près de 18 ans! Il vient d’être réélu pour un nouveau mandat aux élections du 9 mars dernier et en a donc pour quelques années encore.

Les deux hommes n’ont pas grand chose en commun pour ce qui est de leurs politiques respectives. Manuel Chaves est une huile du PSOE, social-démocrate, professeur universitaire. Hugo Chávez est le bouillant personnage que l’on sait, qui adore tirer sur tout ce qui bouge.

On ne peut en tout cas que s’étonner de la longévité au pouvoir des Chavesz (comme on dit les Dupondt)! Et on ne peut qu’être surpris d’apprendre qu’un autre Chaves, arrivé à la tête d’un gouvernement huit ans avant Hugo, a toutes les chances de rester au pouvoir plus longtemps que ce dernier!

En effet, étant donné que la réforme constitutionnelle qu’il proposait n’a pas été acceptée en décembre dernier, Hugo Chávez devra quitter son poste en 2013, après seulement 15 ans de pouvoir.

Encore que…


La guerre, vous y avez cru, vous?

15 mars 2008

Personnellement, ils m’ont bien fait rire, ces supposés bruits de bottes qui ont couru ces dernières semaines aux frontières de la Colombie, de l’Équateur et du Venezuela. La guerre! La vraie! La VRAIE GUERRE!

Mes voisins s’affolaient, mes amis s’inquiétaient, ma famille m’appelait. Avec leurs titres grands comme des maisons, les journaux confirmaient. Les agences de presse internationales en remettaient. La toute-puissante télé –même TV5– en faisait ses choux gras. Les blogues surchauffaient…

« Monsieur le Ministre de la défense, envoyez-moi dix bataillons à la frontière. Immédiatement ». C’est vrai, Hugo Chávez l’a dit, comme ça, en direct, au cours de son émission Aló Presidente du dimanche :

Avouez que c’est de la diplomatie en direct comme vous n’en avez jamais vu! Un autre grand moment de télévision! Mais soyons sérieux, Chávez n’en est pas à son premier bluff. Politiquement, il vit même presque de cela, avec ses déclarations à l’emporte-pièces qui font la joie des journalistes. C’était là un bluff de plus. La tête d’ahuri du ministre de la Défense, au cours de l’échange télévisé, en dit suffisamment long sur le sujet. Disons que pour la première fois, le bluff portait sur un sujet particulièrement sérieux, la guerre.

Or, la guerre, justement, ne s’improvise pas, et encore moins se décrète à la télévision. S’il y a un domaine où s’applique la rationalité (même dans la passionnelle Amérique latine), c’est bien le domaine de la guerre. On ne la déclare que si l’on a de bonnes chances de la gagner. C’est le b.a.-ba du militaire. Et en militaire qu’il est, Chávez le sait mieux que quiconque.

Rapport de forces

Comme le président vénézuélien l’a sans doute fait avant nous, voyons froidement quel est le rapport des forces en présence (1) :

  • La Colombie compte 44,5 millions d’habitants, le Venezuela 26,5 millions
  • Les forces armées colombiennes ont un effectif de 389.000 hommes, les forces armées vénézuéliennes de 252.000 hommes
  • L’armée colombienne est entraînée et expérimentée, en raison de sa guerre continue contre les FARC, tandis que l’armée vénézuélienne s’occupe plutôt, depuis plusieurs années, de tâches « sociales » (opérations de santé publique, recherche et confiscation des produits accaparés par les commerçants, etc.)
  • L’armée colombienne est unie autour d’un objectif commun, combattre les FARC, tandis que l’armée vénézuélienne (ou du moins certains de ses membres) a régulièrement tendance à conspirer…
  • L’armée colombienne est bien équipée et obtient un appui logistique sans condition de la part des États-Unis (comme on l’a vu lors de son opération commando contre le camp des FARC en Équateur), tandis que l’armée vénézuélienne, sans soutien extérieur important, devra attendre 2012 pour recevoir les nouveaux équipements commandés à la Russie.
  • 10,2 % des importations du Venezuela proviennent de Colombie. Il s’agit surtout de produits de première nécessité et de grande consommation, dont la pénurie ferait mal à une majorité de la population. La Colombie n’a pas cette dépendance.
  • Des millions de Colombiens et de personnes d’origine colombienne vivent au Venezuela, ce qui n’augure pas d’un front uni en cas de conflit. En revanche, il y a peu de Vénézuéliens vivant en Colombie.

Bref, s’en aller en guerre contre la Colombie, c’était aller au casse-pipe certain. Je suis persuadé que Hugo Chávez, qui n’est pas Malbrough, n’y a jamais pensé sérieusement. Cela dit, il devait faire son cinéma pour correspondre à l’image qu’il voulait (et devait) donner de lui. C’était… de bonne guerre, si l’on peut dire.

Quant à la fameuse réconciliation scellée en République dominicaine quelques jours plus tard –cet autre grand moment pour les médias assoiffés de spectacle–, je vous pose sincèrement la question : vous y croyez, vous?

(1) La plupart des chiffres cités proviennent du World Factbook de la CIA, des gens qui devraient être bien informés.


Exxon Mobil : Goliath contre Chávez

24 février 2008

La raffinerie de Chalmette (Louisiane)Depuis quelques semaines, c’est le bras de fer entre Exxon Mobil et le Venezuela. Refusant de négocier de nouvelles conditions d’exploitation avec la compagnie nationale vénézuélienne PDVSA (comme l’on fait la plupart des autres pétrolières) et mécontente des conditions de son expropriation, Exxon Mobil a préféré se tourner vers les tribunaux. Elle a obtenu de la Haute Cour de Londres le gel de 12 milliards de dollars d’actifs de PDVSA. L’affaire, pour sûr, n’en est qu’à ses débuts, le Venezuela comptant interjeter appel de cette décision.

Nul ne doute, cependant, que le tréfond de l’affaire est plus politique qu’économique. Il est difficile de croire que la stratégie d’affrontement choisie par Exxon Mobil n’ait pas reçu l’aval –pour ne pas dire l’approbation ou même l’appui– de la Maison Blanche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la dynastie Bush entretient des relations étroites, quasi incestueuses, avec Exxon Mobil et les barons de l’énergie du Texas. Il est de notoriété publique que la pétrolière a infiltré l’administration Bush et largement financé le lobby anti-Kyoto.

Croustillant

Alors même que cette attaque frontale a lieu contre le Venezuela, il est croustillant de lire dans la section Économie du Monde du 20 février, sous la plume de Cyrus Sanati, un article curieusement (et abusivement?) intitulé Le pétrolier ExxonMobil est en voie de disparition.

Extraits :

Comme toutes les grandes compagnies pétrolières, ExxonMobil éprouve les pires difficultés à renouveler ses réserves. Le géant texan peine à remplacer la quantité de pétrole et de gaz qu’il a produit en 2007. La lutte pour accéder aux nouvelles réserves devient de plus en plus intense. Et si cela continue, ce groupe pourrait bien disparaître en moins d’une génération.

(…) En utilisant la méthode de calcul préconisée par le gouvernement américain, ExxonMobil n’aurait remplacé que trois barils produits sur quatre. Le pétrolier rejette cette méthode et, selon ses propres chiffres, a remplacé 101 % de ses réserves. Même dans ce cas, il s’agit de sa plus mauvaise performance depuis la fusion avec Mobil en 1999. Sur les cinq dernières années, le taux de remplacement était tombé de 121 % à 112 %.

A son niveau actuel de production, ExxonMobil a suffisamment de ressources pour exister quatorze ans. Les prix très élevés du baril et la prise de contrôle des champs les plus importants par des compagnies nationales peuvent accélérer le processus. ExxonMobil doit être plus agressif en matière de fusion et d’acquisition ou trouver de nouvelles ressources dans les champs qu’il possède. Si la compagnie ne le fait pas, elle va disparaître.

On a peine à croire à la disparition du géant pétrolier. Avec son chiffre d’affaires équivalent au PIB de la Suisse et supérieur à celui de 179 des 195 pays reconnus par l’ONU, la pétrolière saura toujours bien se recycler…

En tout cas, une chose est certaine : ce n’est pas l’éternuement de Hugo Chávez qui va perturber outre-mesure Exxon Mobil, seconde capitalisation boursière mondiale et l’une des entreprises les plus profitables au monde. De plus, l’ancienne PDVSA et Exxon Mobil entretenaient des relations pour le moins cordiales. De cette époque pas si lointaine, il subsiste une entreprise de propriété commune (50/50), la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, où est raffiné le pétrole vénézuélien à haute teneur en soufre du champ de Cerro Negro. Exxon Mobil n’est donc pas dénuée d’arguments qui pourraient faire mal au portefeuille…

S’il veut gagner son combat face à ce Goliath économique, Hugo Chávez aurait avantage à faire preuve de diplomatie et de sage détermination, plutôt que de ruer dans les brancards et de bluffer comme il en a l’habitude. D’autant plus que derrière Exxon Mobil se profilent les faucons étatsuniens, qui ne rêvent que d’une chose : en découdre avec lui.

Sur la photo : la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, propriété commune de Exxon Mobil et PDVSA.