Category: Politiquement incorrect


Crèche de l'opposition vénézuélienne

Les candidats de l'opposition réunis dans la crèche

En ce début d’année, n’hésitons pas à faire dans le futile (quoique révélateur).

À peine vous avais-je parlé, dans un article précédent, de la controverse à propos d’une crèche chaviste installée en plein cœur de Caracas, que l’opposition a donné la réponse du berger à la bergère (ou plutôt, dans ce cas, de la bergère au berger). La Patilla, un site web animé par Alberto Federico Ravell, ex-directeur de la chaîne de télévision d’opposition Globovisión, publie une image non piquée des vers :  six personnes souriantes entourent le petit Jésus dans une crèche décorée aux couleurs nationales (à remarquer : il s’agit du drapeau à huit étoiles, tel qu’il a été modifié en 2006 à la demande de Hugo Chávez).

Qui sont ces gens?  Parbleu ! Ce sont les six candidats aux élections primaires que la Mesa de la Unidad Democrática (MUD, coalition de partis d’opposition) organisera le 12 février prochain pour désigner le candidat présidentiel d’union, futur adversaire de Hugo Chávez. De gauche à droite : Diego Arria, Leopoldo López, Henrique Capriles Radonski, Pablo Medina, María Corina Machado et Pablo Pérez (pour en savoir plus sur chacun d’eux, n’hésitez pas à cliquer).

Aah, cela tombe bien : il n’y a parmi eux qu’une seule représentante de la gent féminine !  La présence de plusieurs femmes aurait posé de sérieux problèmes pour recréer la scène de la nativité…

La Patilla n’en est pas restée là dans le pastiche : quelques jours plus tard, le site publiait une autre scène de nativité, que je ne résiste pas non plus à partager avec vous.

Hugo Chávez et Fidel Castro dans la crèche

Un surprenant petit Jésus et un agneau tout rouge!

crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

arepera mobile

L'"arepera mobile" sur la place Bolívar de Mérida

Quel oubli ! Je ne vous ai encore parlé que très transversalement de l’arepa, nourriture de base du Vénézuélien. C’était à l’occasion du cinquantenaire de la Harina P.A.N., la farine précuite qui est à la base de l’aliment-roi du Venezuela.

arepa reina pepiada

La délicieuse "Reina pepiada"

L’arepa est une petite galette de maïs, de forme ronde, qui sert de pain quotidien au Vénézuélien, spécialement aux repas du matin et du soir. À demi-ouverte (tel un pain pita), on peut la fourrer de toutes sortes d’ingrédients : mortadelle, jambon, fromage, viande éméchée, salade de thon ou saucisse hot-dog pour les plus simples ; œufs de caille, roti de porc, salade de poulpe ou de crevettes pour les plus sophistiqués. Et n’oublions pas la reine des arepas, la délicieuse Reina pepiada, fourrée d’une salade de poulet, avocat et petits légumes, symbole même de la vénézolanité.

Les arepas se fabriquent et se consomment dans tous les foyers vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. On peut se les procurer aussi dans les areperas, des snacks spécialisés dans ce type d’alimentation.

Promesses non tenues

Face à un aliment qui résume à lui tout seul le peuple vénézuélien, le chavisme ne pouvait évidemment pas rester indifférent. En 2009, il crée les Areperas socialistas, une chaîne d’alimentation rapide qui vend l’arepa à un prix largement inférieur à celui des areperas commerciales. L’objectif premier de la manœuvre est de lutter contre la politique de prix élevés et la spéculation qui font rage dans le secteur de la restauration (où le prix d’une arepa varie entre 15 et 25 Bs., contre 7 Bs. dans une Arepera socialista), et d’utiliser comme matières premières le maïs et les huiles produites dans les fermes nationalisées ou de production collective. Belle idée.

Hugo Chávez en  una arepera socialista

Hugo Chávez savoure une arepa socialista

Seulement voilà, l’entreprise socialiste n’a pas tout à fait marché comme prévu : faute d’approvisionnement régulier, les Areperas socialistas ont été obligées de fermer temporairement, si bien que leur fonctionnement a été intermittent. De plus, la législation du travail n’y est pas toujours respectée et plusieurs vols par des employés ont également été signalés. Bref, comme souvent dans les initiatives gouvernementales, la bonne gestion ne se trouvait pas au rendez-vous. Les areperas socialistas n’ont donc pas tenu toutes leurs promesses.

Un camion tout neuf

Dans la petite ville où je vis (Mérida, 300.000 habitants), aucune arepera socialista ne s’était implantée. Quelle ne fut pas ma surprise, il y a quelques jours, de découvrir installée sur la place Bolívar, en plein cœur de la ville, une arepera mobile (photo ci-dessus). Suivant les instructions de Chávez lui-même (qui ne trouve pas judicieux d’accoler le mot socialisme à toutes les initiatives gouvernementales), le mot socialista a été remplacé par celui de Venezuela. Voilà donc la Arepera Venezuela Móvil, un camion spécialement adapté pour offrir au passant un service de petite restauration : 7,50 Bs. pour une arepa, 10 Bs. avec un jus de fruits.

À l'intérieur de l'arepera movil

Un intérieur impeccable

Renseignements pris, le camion tout neuf venait d’arriver à Mérida et en était à ses premiers essais. À l’intérieur, tout était impeccable. Trois jeunes filles s’affairaient au service, sous la supervision d’un homme qui devait sans doute faire office de gestionnaire (les rôles sont respectés…). Dehors, la file n’était pas très longue. Quelques personnes mangeaient leur arepa sur la place aux alentours.

L’initiative est originale, mais on peut tout de même se poser des questions sur sa praticité et fonctionnalité. Car, par définition, une arepera mobile se déplace. Comment savoir où elle se trouve ? À moins qu’elle n’ait une programmation bien établie (ce qu’elle semble ne pas avoir jusqu’à présent), on voit mal comment elle serait utile à la population. C’est seulement par un heureux hasard qu’on risquerait de la rencontrer sur son chemin. Pas très fonctionnel.

Opération publicitaire ?

La délicieuse arepa

Une arepa bien savoureuse

On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle opération publicitaire, destinée à montrer la présence du gouvernement çà et là, au fur et à mesure de ses nécessités de promotion. Un telle mobilité sera bien utile en cette période pré-électorale. Elle n’aura cependant que des effets très marginaux sur le coût de l’alimentation du Vénézuélien. L’autre avantage de la mobilité, c’est que, en cas de rupture des approvisionnements en farine de maïs ou autres ingrédients, il suffira de ne pas faire circuler le camion. Plus simple et plus discret que de fermer un établissement fixe.

Au final, l’aventure des areperas socialistas devenues areperas Venezuela s’apparente à bien des initiatives du gouvernement : une bonne idée et de bonnes intentions au départ,  mais aussi une incapacité de gestion une fois que l’idée doit passer au stade de la réalité. Et pour cause : les administrateurs et gestionnaires qui doivent mettre le projet en route manquent généralement de formation. En outre, ils peuvent être idéologiquement obtus, ou, au contraire, être dépourvus de principes moraux élevés, ce qui, dans les deux cas, n’arrange évidemment pas les choses… Du côté des travailleurs, le manque de formation, de conscience et d’engagement est également patent. De ce côté-là, c’est plutôt l’opportunisme et l’égoïsme qui prévalent.

Bonnes intentions

Conclusion : les bonnes intentions ne suffisent pas. Et il ne suffit pas d’accoler çà et là l’adjectif “socialiste” pour faire du socialisme. Le chaemin est beaucoup plus long et plus ardu. Le socialisme du XXIe siècle, phénomène marginal dans un monde presqu’uniformément capitaliste, a encore beaucoup à apprendre pour entreprendre la transition au socialisme, si tant est que le “socialisme dans un seul pays” ou “dans un petit groupe de pays” soit vraiment possible et viable.

Hugo Chávez à son retour d'un contrôle médical à Cuba

Hugo Chávez à son retour d'un contrôle médical à Cuba

Retour de vacances. Replongée dans le Venezuela du 21e siècle. L’an dernier, à cette même date, j’avais pu vous parler des nouvelles que vous aviez manquées durant mon absence :  une nouvelle Miss Univers vénézuélienne, une nouvelle loi sur l’éducation, Hugo Chávez au festival de Venise, les nouvelles mamours de Hugo Chávez et du roi Juan Carlos, et j’en passe…

Cette année, rien. Il ne s’est rien passé. Ou plutôt il ne s’est passé qu’une chose : on glose et on glose et on glose sur la maladie de Hugo Chávez. Et Hugo Chávez glose et glose et glose sur son rétablissement. Ce fut le feuilleton de l’été, c’est encore celui de l’automne, et –j’en mets ma main au feu– ce sera celui de l’hiver…

Plus secret, plus discret

Pour le président, il s’agit de ne pas perdre pied, lui qui avait habitué son petit monde (jusqu’à ses adversaires) à être omniprésent, tel un dieu de l’Olympe hyperactif, que ce soit sur le terrain, à la télé, à la radio ou ailleurs.  Son traitement contre le cancer et son long rétablissement l’empêchent désormais de se démener autant. Il a donc choisi une nouvelle stratégie : le voici qui apparaît, tel un dieu encore –mais plus secret, plus discret– au moment où on l’attend le moins.

L’autre jour, c’était en plein milieu d’une manifestation officielle qui réunissait des sportifs, transmise en direct par la télévision d’État. Un appel téléphonique totalement inattendu interrompt le cours de la cérémonie.

« C’est le fantôme qui vous parle ! » Le public s’agite, les ministres sourient, on applaudit.

« Le fantôme de Miraflores! [le palais présidentiel] », continue la voix grave. Tout le monde sait déjà que c’est le président qui parle. On perçoit même, derrière la voix grave, une cacophonie de coqs et de perroquets, comme pour signifier que Hugo Chávez téléphone bien depuis le jardin du palais, où on l’imagine se remettre de sa dernière chimiothérapie.

N’importe où, n’importe quand

Le « fantôme » peut ainsi apparaître n’importe où, n’importe quand, par voie téléphonique ou par vidéo, pour haranguer ses partisans ou se moquer de ses adversaires. Et il ne rate jamais l’occasion pour répéter qu’il sera bel et bien candidat aux élections présidentielles d’octobre 2012.

Ce ne sont plus les discours marathons à la télévision auxquels il nous avait habitués depuis 12 ans. Il s’agit maintenant pour le président de montrer sa présence, dans la mesure de ses capacités physiques et de ce qu’autorisent ses médecins. Car il suffit qu’il soit absent des écrans ou des ondes pendant deux jours pour que les rumeurs les plus folles commencent à courir. L’hermétisme officiel n’aide évidemment pas.

« Que veux-tu que je te dises ? Que je te montre la tumeur et que je t’explique de quelle sorte de tumeur il s’agit ? C’est ce que tu veux pour alimenter le côté morbide ? Eh bien, je ne vais pas vous satisfaire », répliqua-t-il tout de go alors qu’on lui demandait pour la xième fois de révéler les détails de sa maladie. Celle-ci est un secret d’État, comme l’est du reste l’état de santé de Fidel Castro.

Spirale

Ce silence et ce mystère ont déclenché une spirale d’hypothèses qui vont depuis un cancer de la prostate, du colon ou de la vessie jusqu’à de bizarres sarcomes musculaires, en passant par des métastases dans des organes vitaux, un état terminal, une anémie grave ou des déficiences rénales irréversibles. À l’inverse, d’aucuns affirment que cette maladie n’est qu’une vulgaire ruse destinée à gagner des votes. En effet, la popularité du président n’a cessé de remonter depuis l’annonce de sa maladie, pour atteindre à nouveau les 60 %.

L’opposition, elle, émet des doutes sur la supposée récupération du président. « C’est un magicien, il a eu des conseillers extraordinaires pour dissimuler la vérité, dévier l’attention, diffuser des contre-informations. Mais je crois que, finalement, celui qui a le plus de doutes est le président lui-même », écrit Nelson Bocaranda, un journaliste d’opposition, dans sa page Runrun.

Élément-clé

Un candidat malade ou pas malade ?

Un candidat malade ou pas malade ?

Personne n’en doute : la perception que chacun aura sur l’état de santé du président sera un élément-clé dans l’élection présidentielle de 2012. Si Chávez apparaît physiquement affaibli, l’électorat pourrait se détourner de lui pour choisir un leader plus dynamique. Par contre, s’il gagne sa lutte contre le cancer, cela renforcerait son aura d’invincibilité et augmenterait ses chances à l’élection.

« Si Chávez se rétablit, il sera le favori à l’élection, bien qu’il ne soit pas blindé », écrit Luis Vicente León, de la maison de sondages Datanálisis. « Mais s’il doit se lancer dans la campagne en étant malade, il l’aura difficile, d’autant plus que le candidat de l’opposition, quel qu’il soit, pourra faire montre de ce qu’il pourrait ne plus avoir : la jeunesse, l’énergie et l’avenir. »

En attendant, les rumeurs se multiplient. À celles sur la santé du président s’ajoutent les constantes élucubrations sur son éventuel successeur, sur de soi-disant divisions au sein des forces armées, sur un schisme qui minerait le parti gouvernemental ou sur la grande peur de la bourgeoisie : la défense armée de la révolution, en cas de crise. « Tout cela n’est qu’une manœuvre de l’opposition pour générer le chaos, une tentative de diminuer l’appui qu’a le président, en semant le doute sur sa capacité à continuer à gouverner », répondent en chœur les alliés du président.

Les indignés ?

Bref, après quelques semaines passées outre-Atlantique, me revoilà donc en plein Venezuela, dans ce pays du non-débat. Cela me change des interminables primaires socialistes en France ou de la (plus interminable encore) constitution d’un gouvernement en Belgique. Et cela me change aussi des « indignés » qui fleurissent aux quatre coins du globe.

Les indignés ? Tiens, il semble bien que le Venezuela soit le seul pays au monde où il n’y en ait pas un seul ! Et pour cause : la maladie de Chávez emporte toute pensée sur son passage –et le fantôme de Miraflores veille, comme toujours.

PS :  Mensonge ! Ce n’est pas vrai qu’il ne s’est rien passé ces dernières semaines au Venezuela. La pays a connu au moins deux évènements majeurs : 1. Le Venezuela a battu l’Argentine 1-0 (je vous parle de football), c’est l’euphorie nationale et 2. Blackberry a eu de sérieux problèmes de serveur, c’est le désastre national.

Source : América Economía

Lingots d'or La nouvelle a fait la une des journaux ces derniers jours : Hugo Chávez a décidé de nationaliser l’exploration et l’extraction d’or au Venezuela et de rapatrier l’or vénézuélien placé à l’étranger. Voilà deux mesures qui ne sont pas passées inaperçues, car l’une et l’autre concernent  l’or, un métal qui apparaît de plus en plus une valeur refuge par les temps de crise qui courent.

La première mesure a surtout pour objectif de contrôler la production nationale d’or. Deux entreprises se partagent le marché officiel : l’une russo-canadienne, Rusoro Mining (qui a détrôné, le gouvernement aidant, la canadienne Cristallex), l’autre cubaine, Geominsal, actuellement en phase d’exploration. Mais ce n’est là que le haut de l’iceberg :  l’essentiel de la production se fait de manière illégale et échappe au contrôle du gouvernement. Plus de 100 tonnes d’or sortiraient annuellement du pays en contrebande. C’est cette fuite que le gouvernement cherche à combattre par la nationalisation. Ce ne sera guère facile étant donné la dispersion des mines illégales dans le vaste territoire de l’état Bolívar et la puissance des réseaux de corruption qui permettent la sortie illégale de l’or. Sans compter l’aspect social : les mineurs sont le plus souvent des aventuriers d’extraction modeste, les fameux garimpeiros, ou même des indigènes de l’ethnie pemon.

Spectaculaire

La seconde mesure est plus spectaculaire : il s’agit de rapatrier dans les coffres de la Banque nationale du Venezuela les centaines de tonnes que le Venezuela a placé à l’étranger. On parle de 211,35 tonnes d’or stockées à l’étranger pour un montant de 11 milliards de dollars, dont 80% se trouvent au Royaume-Uni, principalement dans la Bank of England.

Cette mesure inhabituelle a marqué les esprits, tant au Venezuela qu’à l’étranger. Mais à quoi répond-elle ?

L’argumentaire officiel est le suivant : face à la détérioration de la situation économique mondiale (qui est analysée par Hugo Chávez comme une crise du capitalisme), il vaut mieux avoir ses réserves chez soi que dans des coffres situés à l’étranger, qui plus est dans les capitales de la finance internationale. Il s’agit donc d’une mesure essentiellement nationaliste visant a protéger les avoirs de la nation face au risque d’effondrement économique mondial.

Mais la vraie raison semble se trouver ailleurs : il s’agirait d’une mesure préventive visant à éviter un gel éventuel des avoirs vénézuéliens à l’étranger. Sur ce point, les évènements de Libye ont servi d’avertissement on ne peut plus clair : avec l’assentiment de l’ONU, les puissances occidentales ont pu sans difficulté geler l’ensemble des avoirs de la Libye de Kaddhafi placés dans leurs banques. Circonstance aggravante : à peine Tripoli a-t-elle été prise par les rebelles, ces avoir ont été en partie libérés pour être remis au Conseil national de transition. Hugo Chávez n’a eu aucune peine à faire le parallèle : son pouvoir se trouvant depuis belle lurette dans le collimateur des États-Unis, qui sait si, dans des circonstances données (et provoquées), les puissances occidentales ne pourraient pas reproduire un scénario identique pour le Venezuela, un pays d’autant plus attractif qu’il possède les plus grandes réserves de pétrole du monde ?

Scénario possible

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Pour Hugo Chávez, un tel scénario est loin d’être exclu alors qu’il se produit depuis la fin de la guerre froide un délitement du droit international en faveur des interventions dites  « humanitaires », Celles-ci sont maintenant justifiées par un droit d’ingérence fondé sur la récente reconnaissance du « devoir des États de protéger les populations civiles ». Ces nouveaux concepts de droit international étant à géométrie variable, ils sont susceptibles d’être appliqués selon les intérêts des grandes puissances représentées au Conseil de sécurité. Loin d’être fixés, ils permettent pratiquement tout et n’importe quoi, y compris de donner un appui militaire à une faction rebelle contre un dirigeant qui dérange, ainsi qu’on l’a vu en Libye. Aussi certains vont-ils  jusqu’à parler d’« impérialisme humanitaire ».

Face à ce danger qui pèse sur le pays, le rapatriement de l’or est donc essentiellement une mesure préventive pour le gouvernement Chávez, comme l’est également la récente décision de transférer les réserves internationales du Venezuela (quelque 6,2 milliards de dollars en liquide ou en bons échangeables conservés dans des établissements bancaires suisse, britannique, français et américains) vers des institutions de pays «amis» comme la Chine, la Russie ou le Brésil.

Ces paris économiques sont sans doute risqués. Il rompent avec l’orthodoxie financière internationale qui veut que les grandes places financières du capitalisme mondial sont les places les plus sûres. Mais il pourraient aussi être visionnaires et préfigurer un monde où la Chine sera dominante et les États-Unis un de ses clients parmi d’autres…

Soutien à Chavez malade

Pa'lante Comandante! (En avant, commandant!)

Nul ne doute, au Venezuela ou ailleurs, que la maladie de Hugo Chávez marque un tournant pour le pays. Quoi qu’il arrive, le cancer dont il souffre crée une nouvelle donne dans le jeu politique vénézuélien. Le temps des incertitudes est arrivé, il ouvre de nouvelles perspectives.

Jugez-en : d’ici quelques semaines, quelques mois (l’incertitude déjà…), Hugo Chávez pourrait reintégrer son poste plus fringant que jamais, en héros capable de tout vaincre, même le cancer. Ou bien pourrait être tout simplement éliminé de la scène politique nationale, laissant un vide immense autour de lui –et pas seulement du côté de ses partisans. Dans les deux cas, c’est une nouvelle dynamique qui s’instaurerait. Dans un cas, la lente dégénérescence du mouvement bolivarien que l’on pressent depuis quelque temps serait enrayée. Dans l’autre, les opposants reprendraient du poil de le bête. Tout s’accélèrerait, dans un sens ou dans l’autre.

Nouvelle dynamique

CHAVEZ-CANCER-SURGERY

Retour triomphal à Caracas

Déjà actuellement, les manifestations de soutien des partisans du président, soudés autour de leur chef, créent une nouvelle dynamique populaire du côté du chavisme : un nouvel élan dans un processus qui en manquait. Chávez théâtralise sa maladie pour remobiliser ses troupes, raille-t-on du côté de l’opposition. Parallèlement, au sommet du pouvoir, une dynamique nouvelle s’enclenche aussi : des mouvements tactiques se produisent, dit-on, au sein de Parti Socialiste Unifié du Venezuela, dans le but de bien se placer dans le cas où s’ouvrirait une ligne de succession.

Les opposants ne sont pas en reste, même si la maladie du président les gêne aux entournures. En effet, il serait pour eux de mauvais goût de se réjouir trop ouvertement de la situation difficile dans laquelle se trouve leur adversaire (tout en ne se privant pas de le faire en privé, toutefois). Pour utiliser un euphémisme, disons qu’ils restent aux aguets de la moindre information qui pourrait provenir de l’entourage politique et médical de Hugo Chávez. Et ils ne lésinent aucunement  dès qu’il s’agit de diffuser de la désinformation à ce sujet.

Le vrai front est ailleurs

Car si la bataille de Chávez contre le cancer est bien réelle, le vrai front est ailleurs : autour de la bataille informative qui se joue à propos de la situation médicale du président.

D’un côté, le président et ses proches adoptent une ligne résolument optimiste, symbolisée par le nouveau slogan Venceremos y viviremos [Nous vaincrons et nous vivrons] qu’utilise maintenant Hugo Chávez à la fin de ses interventions, en lieu et place de Patria, Socialismo o Muerte [Patrie, socialisme ou mort] –un changement révélateur. Quelle autre ligne pourraient-ils d’ailleurs adopter? Il serait pour eux politiquement dangereux d’agrandir la brèche qu’a déjà ouverte l’annonce de la maladie du président.

Roger Noriega

Roger Noriega

En face, les adversaires tentent de décrypter les messages subliminaux qui permettraient de déceler le degré de gravité de la maladie, et donc d’établir une stratégie en fonction des faibles signaux reçus. Leurs mentors, faut-il le dire, se trouvent aux États-Unis, du côté de la droite dure. Et notamment autour de Roger Noriega, qui fut ambassadeur des États-Unis devant l’OEA et sous-secrétaire d’État aux affaires de l’hémisphère occidental sous George W. Bush. Proche de ce dernier, le groupe Interamerican Security Watch affiche ouvertement sur son site web une page intitulée Chavez Health Watch. En bonne place y figure une vidéo dans laquelle Roger Noriega affirme que « les jours de Hugo Chávez sont comptés » et fait ses recommandations à l’opposition (en anglais et en espagnol). Ces informations-là, vraies ou fausses, sont amplement reprises dans la presse nationale d’opposition. Elles font partie du jeu politique actuel, qui voit deux adversaires s’affronter à coup d’informations et de désinformations sur la santé du président, sans trop savoir vers quoi ils se dirigent.

En suspens

Le maître-mot reste donc l’incertitude : subitement, le temps s’est mis en suspens dans le Venezuela bolivarien. Mais tout pourrait s’accélérer d’un moment à l’autre. Chavisme et opposition vont devoir désormais jouer avec cette nouvelle réalité.

Le cardinal Velazco signe l'acte d'autoproclamation du gouvernement Carmona (12 avril 2002)

Le cardinal Velasco signe l'acte d'autoproclamation du gouvernement Carmona (12 avril 2002)

Alors que les nouvelles sur l’état de santé du président Chávez continuent de monopoliser tous les esprits, une intéressante information est passée inaperçue dans la presse nationale et internationale. Il est vrai qu’elle émane des câbles de WikiLeaks, ce qui n’est déjà plus « à la mode » ces temps-ci.

Au travers de ces câbles, on apprend que le pape Jean-Paul II avait ordonné aux prêtres du Venezuela de ne pas participer aux tentatives de faire tomber le président Hugo Chávez, il y a maintenant presque dix ans. Mais la hiérarchie catholique, stimulée par l’administration Bush, n’a aucunement tenu compte de cette directive et a délibérément choisi de désobéir au pape. C’est ce que révèlent des documents secrets du Département d’État recueillis par WikiLeaks et analysés par El Nuevo Herald, le quotidien en langue espagnole de Miami.

Inquiétude

« Le Saint-Siège manifeste de l’inquiétude face aux perspectives de violence civile au Venezuela dans les prochains mois. Le pape lui-même a demandé avec insistance aux évêques vénézuéliens de “congeler” l’activisme politique et d’encourager en revanche le dialogue », indique un câble de Jim Nicholson, alors ambassadeur des États-Unis au Vatican, envoyé le 19 novembre 2002 au Département d’État.

Dans ce document, Nicholson fait part de réunions tenues avec celui qui était alors directeur des affaires caribéennes du Saint-Siège, Giorgio Lingua. Ce dernier manifeste sa crainte que la violence ne s’empare rapidement du Venezuela, précisant que le pape a ordonné aux évêques de chercher à établir un dialogue avec Chávez. Le président du Venezuella, de son côté, n’a pas manqué de faire monter la tension en déclarant que l’Église catholique était un « cancer de la société vénézuélienne ».

Comme on le sait, le message du pape fut amplement ignoré. Le câble de Nicholson continue : « Lingua, en souriant, pensait que le message du pape “pourrait ne pas avoir été capté”. Il reconnut que le cardinal et archevêque de Caracas Antonio Ignacio Velasco García se trouvait peut-être très proche des putschistes ». Nicholson commente : « L’activisme soutenu du clergé vénézuélien, malgré la prudence du pape, ne nous surprend pas. »

Bénédiction au coup d’État

On sait en effet que le cardinal Velasco García participa à la cérémonie de prise de possession de Pedro Carmona au palais présidentiel de Miraflores le 12 avril 2002 (photo ci-dessus). En agissant ainsi, il donnait la bénédiction de l’Église au coup d’État de Carmona et annihilait tout espoir de réconciliation avec Hugo Chávez, qui revint au pouvoir deux jours plus tard.

« Le Saint-Siège craint une réaction négative [de Chávez] au fait que le cardinal archevêque de Caracas, Velasco García, a signé un document lors de la prise de possession, le samedi, de l’usurpateur Carmona », écrit encore Nicholson dans un câble du 22 novembre 2002, dans lequel il relate une réunion qu’il a eu avec l’archevêque Jean-Louis Tauran, qui occupait un poste équivalent à celui de premier ministre du Vatican.

De fait, les relations entre Chávez et l’Église n’ont cessé de se détériorer, y compris après la mort du cardinal Velasco, le 6 juillet 2003. Le président déclara même en 2008, dans un discours commémoratif des évènements de 2002, qu’ « il retrouverait en enfer le cardinal Velasco ».

Un autre câble confidentiel, daté du 19 octobre 2004, fait état d’une analyse du cardinal vénézuélien José Castillo Lara, qui avait occupé plusieurs postes à responsabilité au sein du Vatican et était alors retraité. Le cardinal considérait que Chávez disposait maintenant de l’avantage et que l’Église serait « moins agressive que les années précédentes vis-à-vis du gouvernement du Venezuela ». Il ne croyait pas cependant que tous les évêques l’accepteraient : « Le cardinal n’écartait pas l’hypothèse que des évêques, agissant individuellement, pourraient être plus actifs aux côté des groupes d’opposition », signale le câble.

Détail révélateur : étant donné que le gouvernement vénézuélien, en vertu d’un accord de 1964, a un pouvoir de veto sur la nomination des évêques, le Vatican n’a pas nommé de successeur au cardinal Velasco avant 2006, soit après la mort du pape Jean-Paul II.

Au plus bas

Presque dix ans après le coup d’État manqué, les relations entre l’Église et le gouvernement restent au plus bas. Et pour cause : les câbles dévoilés par WikiLeaks ne font que confirmer par le détail ce que l’on savait déjà : la hiérarchie de l’Église catholique non seulement est alignée sur l’opposition, mais encore fait presque fonction de parti politique dans le débat vénézuélien.

Les exemples abondent. Ainsi, en 2005, Mgr Baltazar Porras Cardozo, archevêque de Mérida et président à l’époque de la Conférence épiscopale vénézuélienne, aurait demandé au gouvernement des États-Unis d’être plus explicite dans sa condamnation du gouvernement de Hugo Chávez, comme le révèle un autre câble dévoilé par WikiLeaks.  Sur un plan moins diplomatique, en 2006, dans une homélie tenue en pleine messe, le cardinal José Castillo Lara a demandé de « prier avec ferveur la Vierge Marie pour qu’elle sauve le Venezuela » qui vivait l’une des situations les plus graves de son histoire.

En 2011, la hiérarchie catholique continue à favoriser l’affrontement politique plutôt que la recherche du dialogue. Depuis belle lurette, elle a choisi son camp : celui du conservatisme et de l’opposition à Chávez. Comme on l’a vu, même la plus grande autorité de l’Église, le pape Jean-Paul II lui-même, n’a rien pu faire, à l’époque, contre cette relation incestueuse entre élites politiques, économiques et religieuses.

Il est vrai que l’Église catholique vénézuélienne a trouvé en Chávez son plus grand concurrent auprès des pauvres, qui forment sa principale « clientèle »… Décidément, c’était bien mieux avant…

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