Category: Musical


Festival de jazz Mérida 2011

Et la musique fut !

Le jazz s’identifie facilement avec le noir. J’en ai eu la preuve directe, hier soir, lors d’un concert qui devait mettre en scène l’Orchestre symphonique de l ‘état de Mérida et l’ensemble de jazz Ananda pour une interprétation de la suite pour piano trio et orchestre de Claude Bolling -une première sur le continent. Le concert avait lieu dans le cadre du Festival internacional de jazz et blues de Mérida qui bat son plein depuis deux jours. En guise d’apéritif -plutôt consistant, il faut le dire- le programme proposait la célèbre Rhapsody in Blue de George Gershwin.

Abigail Romero dans Rhapsody in Blue de Gershwin

Les premières mesures de Rhapsody in Blue

Tout avait bien commencé. Abigail Romero, le soliste du jour (et par ailleurs organisateur du festival) était aux commandes de son piano concertant et répondait avec fougue aux sollicitations de l’orchestre. Quelques mesures, puis ce fut le noir : coupure de courant générale dans le secteur de la ville -comme nous en a habitué la Corporación Eléctrica Nacional (Corpoelec) depuis plus d’un an. La musique, inévitablement, s’interrompt. Que faire ? La salle -l’Aula Magna de l’Université des Andes- ne possède pas d’éclairage d’urgence. On ne peut espérer de rétablissement rapide de l’électricité.

« Je suis ici pour jouer ! »

Abigail Romero prend alors en charge la suite des évènements : « Tournons en avantage cet inconvénient » dit-il en s’adressant au public -sans micro, bien entendu. « Je suis musicien, je suis ici pour jouer ! » Il s’installe aussitôt à son piano et entame un standard de jazz bien trempé. Dans l’obscurité complète, à peine perturbée par quelque cellulaire, quatre cents personnes retiennent leur souffle : le concert a bel et bien commencé, dans une atmosphère intime que personne n’attendait. Adieu l’orchestre, adieu les ors de la salle, voici le jazz brut.

Se succèdent ainsi plusieurs pièces : à un boogie-woogie bien balancé succède -ô surprise- la troisième Gnossienne d’Erik Satie. C’est qu’Abigail est un fervent admirateur de ce compositeur inclassable et iconoclaste du début du 20e siècle. Et pour cause : le jazz n’est jamais loin de cette musique épurée, faussement naïve, qui fait la marque de Satie.

Un piano, une voix, l’essentiel

La pièce suivante, Abigail la dédie à une telle Mónica, demandant si elle se trouve dans la salle. « Si !» est la réponse courte et directe qui survient laconiquement d’un balcon latéral. Le pianiste entame alors Cry Me A River, un standard jazzy-blues bien connu, qui a été repris par des dizaines d’interprètes depuis sa création en 1953. Longue introduction musicale, puis apaisement. À la surprise générale, une voix s’élève alors depuis le balcon : c’est celle de Mónica !  De son siège, la voici qui échange avec le piano d’Abigail. Moment de toute beauté. Émotion. Le public est suspendu à ces deux musiciens qui, en pleine obscurité, séparés par une vingtaine de mètres, s’entendent et se répondent.

Le concert est sauvé, le festival est sauvé.  On oublie ce pour quoi on est venu et on jouit de cet instant rare et magique. Le jazz a -une fois de plus- opéré le miracle ! Le jazz dans toute sa nudité : un piano, une voix, l’essentiel.

En pleine lumière

Après cette envolée au huitième ciel, il faut bien revenir sur terre… On annonce que le courant ne sera pas rétabli de sitôt et que le concert prévu ne pourra avoir lieu. Le public est invité à quitter la salle. Déçu, Abigail reprend la parole : le concert sera reprogrammé, on pourra bel et bien entendre la Suite pour piano trio et orchestre de Claude Bolling et l’entrée sera gratuite pour tous ceux qui sont présents.

Je gage qu’Abigail fera aussi des étincelles ce jour-là, lorsqu’il aura enfin l’occasion d’interpréter avec son ensemble Ananda la musique de Claude Bolling. Il faut savoir que c’est le musicien français qui, indirectement, a fait découvrir le jazz à Abigail lorsque, musicien classique, il écouta par hasard sa suite. Son rêve -depuis 1987, pas moins- est de pouvoir enfin exécuter la musique qui l’a ainsi ouvert à un nouvel univers.

Le Festival de jazz de Mérida lui a enfin donné la possibilité de rendre réel ce rêve de musicien. Il a contacté personnellement Claude Bolling, qui lui a donné le feu vert pour cette rare interprétation avec orchestre symphonique. Depuis janvier dernier, les répétitions se sont déroulées comme prévu, en trio et avec orchestre.

Le concert -quoi qu’il arrive- aura donc bien lieu, en pleine lumière cette fois.

L'orchestre symphonique de l'État de Mérida avec Abigail Romero

Avant la coupure de courant...

» Programme du Festival international de jazz et blues de Mérida

Pataruco

"Pataruco", un harpiste vétéran sur la place Bolívar d'Elorza

Je viens de passer une semaine à Elorza, dans les Llanos d’Apure, et je voudrais partager avec vous cette ambiance unique au Venezuela.

En effet, à Elorza plus qu’ailleurs, la musique et la danse font partie de la vie quotidienne des petits et des grands : la musique llanera, bien entendu, et cette danse particulière appelée joropo qui cumule influences européenne et indigène. Ce n’est pas pour rien que la petite ville (quelques milliers d’habitants seulement) s’attribue sans fausse honte le titre de capitale folklorique du Venezuela.

Le week-end dernier, c’était la Feria Agropecuaria [Fête agricole], l’une des trois fêtes qui ponctuent l’année à Elorza. Moins importante que la Feria del Pescao [Fête du poisson], en octobre, et surtout que la Fête patronale de San José, le 19 mars, elle n’en est pas moins intéressante. Sans grandes vedettes, c’est la population elle-même qui s’y exprime le plus librement du monde par la danse et le chant et partage avec ses invités venus des quatre coins des llanos vénézuéliens.

La fête a débuté sur la place Bolívar. Un groupe de musiciens (dont le harpiste “Pataruco”) et une troupe d’enfants de 3 à 12 ans sont venus danser le joropo. Pas de doute, la relève est assurée !

Le soir, c’est dans le Parque ferial [Parc des fêtes], au milieu de senteurs mélangées de bière et de vaches, que les festivités ont continué. Les fanatiques se sont livrés à leur sport favori : les toros coleados. Le jeu consiste pour les cavaliers à poursuivre un taureau et à le culbuter en le saisissant par la queue. Une variante locale de rodéo, en quelque sorte (les llaneros ayant plus d’une affinité avec les cow-boys nord-américains).

Pendant ce temps, à quelques encablures, sous un abri sommaire construit à l’aide de branches et de feuilles de palmier entrecroisées, prenait forme un spectacle à moitié improvisé (et parfois totalement improvisé, ce qui faisait son charme) : à nouveau, musique et danse étaient au rendez-vous.

Mais le meilleur était à venir. Les esprits s’échauffant, les chanteurs commencèrent à se succéder autour du groupe musical le plus simple et le plus traditionnel qui soit : harpe, cuatro et maracas. L’apothéose, ce soir-là, fut un extraordinaire contrapunteo entre un adolescent et un enfant.

Ce n’étaient là que quelques instants de cette fête qui a duré jusqu’aux petites heures. Un petit apéritif qui, je l’espère, vous aura ouvert l’appétit…

musica venezolana

Si j’en juge par les retombées de ce blog, pas mal de lecteurs s’intéressent à la musique vénézuélienne. Les articles sur les instruments de musique spécifiques du pays, notamment le cuatro, figurent parmi les plus consultés. Il y a déjà longtemps, pour répondre à la demande de ceux qui voulaient découvrir la musique qui se joue par ici, j’avais conseillé un CD qui pouvait servir d’introduction aux musiques du Venezuela. Ce n’est sans doute pas assez, puisque nombreux sont les lecteurs qui en redemandent !

Un site web pourra combler les plus exigeants : il s’agit de VenezuelaDemo, une initiative promotionnelle mise en place par le groupe indépendant ELG4 et soutenue par le ministère de la Communication et de l’Information du Venezuela.

Un CD par mois

VenezuelaDemo met en ligne chaque mois un CD virtuel contenant une sélection multigenres de musiques vénézuéliennes. Cela peut aller de la musique traditionnelle jusqu’au hip hop, en passant par le rock, le jazz, la musique académique et le reggae. Bref, un éventail de tout ce qui se produit actuellement au Venezuela en matière de musiques populaires, ainsi que quelques musiques savantes.

Huascar Barradas

Huascar Barradas, fusionneur de musiques

De mois en mois, il s’est ainsi constitué ainsi un catalogue musical de la production discographique vénézuélienne, réalisée autant dans le pays qu’à l’étranger. Le catalogue comprend à ce jour 34 volumes et regroupe près de 700 pièces musicales de tous genres.

VenezuelaDemo a été conçu à l’origine comme un outil de travail pour programmateurs, présentateurs et journalistes de radio, dans l’objectif d’appuyer la diffusion de musique vénézuélienne à la radio. Les ondes locales sont en effet trop souvent envahies par des musiques venues d’ailleurs, alors que la loi exige qu’au moins 50 % de la programmation musicale soit constitué par des productions nationales.

Par la même occasion, VenezuelaDemo sert à la promotion des artistes nationaux, leur permettant d’accéder à toutes les radios du pays, que celles-ci soient publiques, privées ou communautaires.

Brillants musiciens

Rien n’empêche évidemment le commun des mortels d’écouter cette musique en ligne, ou de la télécharger. Il est donc possible de se constituer un catalogue bien fourni de musiques et chansons du Venezuela et de découvrir la grande diversité des musiques du pays, qu’elles appartiennent au folklore ou soient des compositions actuelles.

L’occasion en vaut la peine : s’il y a une expression artistique dans laquelle le Vénézuélien brille tout particulièrement, c’est bien la musique. Celle-ci est ici presqu’un art de vivre, comme peut l’être la gastronomie en d’autres lieux. Elle fait partie de la vie de tous les jours et permet de socialiser mieux que n’importe quel autre vecteur.

Profitons-en donc allègrement et piochons dans VenezuelaDemo. Voici donc une sélection de pièces musicales que j’y ai trouvées. Il y en a pour tous les goûts. Bonne écoute et bonnes découvertes !

Traditionnel

Pasacalle, La guasa (folklore, recop.: Vicente Emilio Sojo; genre : guasa, 2003)

Cristóbal Jiménez, El último coplero (musique : folklore; paroles : Cristóbal Jiménez; genre : joropo, 2004)

Cheo Hurtado

Cheo Hurtado, virtuose du cuatro

Cheo Hurtado y José Archila, Periquera (Folklore; genre : joropo/periquera, 1998)

Vasallos del Sol, Tamborero (Musique : Jesús Rondón, folklore; paroles : Ángel Palacios, Jesús Rondón; genre : Golpe de tambor, 2004)

Golperos de Don Pío, Si acaso la vieres (musique: folklore, paroles: Pío Rafael Alvarado: genre: golpe larense, 2002)

Aquiles Báez, Mañana tuyera (comp. : Aquiles Báez, genre : joropo central’ 2003)

Cecilia Todd, Los grifiñafitos, (comp.: Henri Martínez, genre : golpe larense, 2000)

Fusion

Huáscar Barradas y Maracaibo, Habanera de la ópera Carmen (comp. : George Bizet, version Huáscar Barradas; genre : fusión, 2004)

Alexis Cárdenas Trío, Fou rire (comp. : Richard Galliano; genre: valse musette/joropo, 2005)

Cristóbal Soto, Por estos rincones (comp. : C. Soto; genre: valse)

Musiques caribéennes

Orlando Poleo, Publicidad gratuita (comp. O. Poleo; genre : salsa, 2001)

La Descarga Criolla, Una sola bandera (comp. : Dimas Pedrosa; genre : salsa, 2005)

Sonero Clásico del Caribe, Aunque tu mami no quiera (comp. : Luis Martínez Griñán; genre : son, 2006)

Los Melódicos, Besitos del corazón, (comp. : D. D.; genre : bomba de Porto Rico, 2007)

Jazz

Leo Blanco

Leo Blanco, un pianiste raffiné

Gerry Weil, Caballito frenao (comp.: Gerry Weil; genre : jazz vénézuélien, 1999)

Pablo Gil, Tambor p’Alfredo (comp. Pablo Gil; genre : jazz vénézuélien, 2004)

Leo Blanco World Jazz Ensemble, Golpeao (comp. : Leo Blanco; genre : jazz vénézuélien, 2004)

Bajo Sospecha, La danza del gallo patuleco (comp. : Johann Espinoza; genre : jazz vénézuélien, 2007)

Rock

Desorden Público, Luna verde (comp. : Horacio Blanco, genre : rock/reggae, 2004)

La Puta Eléctrica, Victoria (comp. : Norton Pérez; genre : rock, 2005)

Ska

papa shanty

Papa Shanty, au croisement du reggae, du ska et du hip hop

PapaShanty SoundSystem, Celebración (comp.: PapaShanty; genre : ska / hip hop, 2005)

Hip-hop

Zro, Better (comp.: “Zro” Belandria; genre: hip-hop, 2005)

Reggaeton

Tazajo Tamboo, No te quiere (N. Gutiérrez, L. Oporto y C. Tález; genre : Reggaetón, 2005)

Musiques anciennes

Musica Reservata, Cuncti Simus Concanentes (genre : virelai)

Ana María Hernández, Galliard (comp. : John Dowland; genre : gaillarde, 2001)

Schola Juvenil de VenezuelaLa chorale de jeunes Schola Juvenil du Venezuela est de passage en France cet été.

Son premier concert aura lieu à l’hôtel de ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis) le 31 juillet à 18 heures (entrée gratuite). Ce sera une sorte d’avant-première avant sa participation au célèbre festival Choralies de Vaison-la-Romaine (Vaucluse), où la chorale vénézuélienne aura les honneurs de la soirée d’ouverture, le 2 août à 20 heures, dans le cadre exceptionnel du théâtre antique de la ville.

La chorale Schola Juvenil du Venezuela est un ensemble de 45 adolescents, issus pour la plupart de milieux défavorisés. Cette chorale est partie prenante du concept du Sistema qui a permis depuis 1975, dans tout le pays, à plus de 270 .000 enfants sortis des  barrios (quartiers pauvres) des grandes villes du pays de recevoir une éducation atypique dans laquelle la musique et le chant sont des antidotes à la violence ordinaire.

Après l’école le matin, les enfants suivent dans un des 270 centres musicaux du Sistema l’apprentissage du chœur d’orchestre. En induisant discipline, travail, écoute des autres et responsabilité, cet apprentissage veut contrecarrer la misère ou la terreur ordinaire de la rue. L’enseignement y est gratuit, la méthode éducative est tout sauf élitiste : il ne s’agit pas tant d’atteindre la perfection technique que d’apprendre à jouer ensemble. À l’exclusion répond l’intégration.

La musique pour surmonter la pauvreté

José Antonio Abreu, le musicien et éducateur à l’ origine du Sistema, a pu écrire : « À l’ origine l’art était fait par une minorité pour une minorité. Puis il a été fait par une minorité pour une majorité. Maintenant, c’est le commencement d’une nouvelle ère, où l’art sera fait par une majorité pour une majorité. » Ou encore : « La pauvreté matérielle peut être vaincue par la richesse spirituelle, qui offre une disposition mentale, des principes éthiques et des instruments intellectuels efficaces pour surmonter la pauvreté ».

La schola juvenil du Venezuela à MontreuilDes grands noms, qu’on retrouve dans les orchestres et les chœurs les plus prestigieux, sont issus du Sistema : Maria Guinand, Alberto Grau, Gustavo Dudamel, qui dirige actuellement l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Le Sistema, cet incubateur de talents issus des milieux populaires fît dire au directeur de l’Orchestre philharmonique de Berlin que  « l’avenir de la musique classique est au Venezuela ».

Lors de ses concerts en France, la chorale Schola Juvenil du Venezuela offrira un florilège de musique latino-américaine contemporaine et de musique populaire. Au programme également, l’Ave Maria de Monteverdi.

À ne pas manquer pour découvrir l’énorme talent des jeunes choristes vénézuéliens !

L’ensemble Schola Juvenil:

L’ensemble Schola Juvenil interprète Pata Pata, de Myriam Makeba:

Vuvuzelas en concert

Concert de vuvuzelas sur la plage de Durban

Un instrument nouveau a fait irruption sur la scène mondiale à l’occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud: la vuvuzela. Cette corne en plastique –une descendante probable de la corne kudu traditionnelle–,  assourdit de son bourdonnement incessant joueurs, arbitres, sélectionneurs et même téléspectateurs. À tel point que les chaînes de télévision ont dû trouver une parade technique pour atténuer cet entêtant bruit de fond. Si le Mondial 2010 doit apporter quelque chose à la culture du foot, ce sera bien la vuvuzela!

Bizarrement, il est courant de la voir écrite erronément vuvuzuela (143.000 résultats sur Google, contre tout de même 6.880.000 résultats pour vuvuzela). La raison ? Une assonance avec Venezuela, sans aucun doute. Et là, je dois intervenir…

Pollution sonore

joueur de vuvuzela en Afrique du Sud

Haut en couleurs!

Cette dérivation n’est pas si idiote, finalement : si la vuvuzela n’avait pas été inventée par les Sud-Africains, elle l’aurait été sans aucun doute par les Vénézuéliens ! Car question de bruit, ici, on s’y connaît. La pollution sonore est omniprésente, jour et nuit, nuit et jour.

Tiens, rien qu’aujourd’hui, mon immeuble a été pollué pendant des heures par des coups de marteau venus d’on ne sait où. Il y a trois jours, c’est l’alarme d’une voiture qui, en pleine nuit, se déclenchait automatiquement toutes les demi-heures! Et je ne parle pas ici de la musique à plein tube dans les transports publics, des batailles pour la domination sonore dans les parcs et sur les plages (chaque groupe rivalisant par la puissance de ses haut-parleurs) ou même dans les rues commerçantes (les commerces faisant de même). Cela tient presque de la philosophie : en effet, pour le Vénézuélien moyen, le bruit c’est la vie, tandis que le silence, c’est déjà, en quelque sorte, l’antichambre de la mort, excusez du peu.

La vuvuzela est donc une véritable aubaine pour un peuple qui se nourrit de bruit comme pas deux. On peut donc s’attendre à ce que la corne en plastique rencontre le plus grand succès dans les stades du Venezuela, tant elle correspond parfaitement à l’idiosyncrasie locale.  Pour l’instant, les fanatiques vénézuéliens s’en tiennent à la trompette en plastique. Mais celle-ci ne fait décidément pas le poids face à la vuvuzela, dont la puissance peut atteindre 127 décibels!

De là à prédire une prochaine commercialisation massive de la vuvuzela dans le pays, il n’y a qu’un pas. Fabriquée en plastique –un matériau bon marché dans un pays pétrolier comme le Venezuela–, la vuvuzela a un rapport prix/bruit absolument imbattable! Il y a donc fort à parier que l’industrie nationale du plastique, déjà passablement prospère, y verra une bonne occasion de diversifier sa production et de s’enrichir à bon compte.

Instrument de culture

Pedro Espi-Sanchis

Pedro Espi-Sanchis

Un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait amplement tirer profit du vuvuzela, c’est la culture. Si les Vénézuéliens ont su faire des maracas, ce petit objet aux sonorités apparemment limitées, un instrument de musique à part entière, il n’y a aucune raison qu’il ne puissent faire de même avec la vuvuzela. Sa fondamentale en si bémol ne peut être un obstacle à la créativité musicale intrinsèque du Vénézuélien.

Les Sud-Africains eux-mêmes ont tracé la voie. Un Vuvuzela Orchestra existe bel et bien, qui parvient à mettre en valeur la pauvre palette sonore de l’instrument. Curieusement, cet orchestre a été mis sur pied par un espagnol, Pedro Espi-Sanchis, spécialiste des musiques traditionnelles sud-africaines, qui considère que la vuvuzela permet de renouer avec les racines musicales du pays. Mais à quoi ressemble donc un concert de vuvuzelas ? Voici :

Le Vuvuzela Orchestra interprète ici, dans une chorégraphie artistique, Shosholoza, chant traditionnel des travailleurs noirs, devenu ensuite un des symboles de la lutte contre l’apartheid, puis hymne sportif, qui a été interprété notamment par Ladysmith Black Mambazo (de loin la meilleure version), Peter Gabriel et Helmut Lotti !

Sur scène, le Vuvuzela Orchestra est nettement plus spontané :

Bon, je l’accorde, c’est un peu sommaire, mais les musiciens vénézuéliens feront mille fois mieux, j’en suis sûr. Je vois (ou plutôt j’entends) très bien les vuvuzelas accompagner les musiques noires de la côte centrale du Venezuela ou du sud du lac de Maracaibo.

Vuvuzela et politique

vuvuzela

Soufflez fort !

Enfin, il y a un troisième domaine où la vuvuzela a un avenir tout tracé au Venezuela : la politique! On imagine sans peine les grands rassemblements politiques, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition, animés par des dizaines de milliers de trompes en plastique! La totale ! On imagine tout aussi aisément la classe moyenne manifester son mécontentement en troquant la traditionnelle casserole pour la vuvuzela, plus performante. Ainsi, les opposants pourraient jouer de la vuvuzela pendant les interventions de Hugo Chávez à la télévision (là, il leur faudra du souffle! Pour leur faciliter la tâche, il pourront toujours jouer de la vuvuzela virtuelle ou encore brancher en boucle la radio vuvuzula.fm).

Sport, culture, politique : voici donc trois domaines dans lesquels la vuvuzela a toutes ses chances d’être adoptée et bonifiée au Venezuela. Mais si de telles prédictions se vérifient, il n’y aura alors plus de doute : la vuvuzela deviendra bel et bien la vuvuzuela!

petite fiesta entre amis

Cela ressemble à quoi, une petite fête entre amis, au Venezuela ? À ce que vous voyez ci-dessus : un cercle autour d’un cuatro, la petite guitare vénézuélienne à quatre cordes, tellement indispensable à la vie en société.

La télé est branchée –tout de même, on est moderne ou on ne l’est pas!–, mais, heureusement, quelqu’un a eu la bonne idée d’en couper le son. L’un des présents, le moins timide, le plus musicien, s’empare de l’instrument et commence à gratter. Il entame une chanson, presqu’intimement. Puis une autre, une autre… Très rapidement, les demandes affluent : « Chante-nous celle-là! Et cette autre! » Puis voilà que le cuatro passe de main en main, tandis que tout objet tant soit peu résonnant est susceptible de servir d’instrument de percussion. La période d’échauffement est passée. La tension monte. Ce n’est pas encore la transe, mais presque. Rires, cris. Chacun y va maintenant de sa petite ritournelle, que tous reprennent en chœur : depuis les succès les plus débiles du jour jusqu’aux chansons engagées du siècle dernier (ouuuh, cela fait vraiment vieux!) en passant par les vieilles rengaines impérissables.

Hit parade

Parmi les classiques qui reviennent à chaque coup –c’est presque inscrit dans les gènes!–, il y a la cumbia Pagarás, mieux connue sous le titre plus explicite et plus amusant de Es el humo del cigarrillo que me hace llorar [C'est la fumée de la cigarette qui me fait pleurer]. Ce vieux succès d’il y a trente ans, qui semble ne jamais vouloir mourir, vient de rejaillir à la surface ces dernières années. Pour vous situer, en voici une interprétation par le Grupo 5 du Pérou, créateur du hit, accompagné comme il se doit par une jeune dame sexy (sans quoi on ne se trouverait pas en Amérique latine!) :

Pour le moment romantique de la fiesta ( car il y en a toujours un), la chanson inévitable, c’est Yolanda, l’hymne à l’amour de Pablo Milanés, vraiment l’une des rares chansons qui, je l’avoue tout de go, me met les larmes aux yeux chaque fois que l’entend (je suis si sensible).  En voici une interprétation sur scène qui date de 1984, en duo avec le compère de toujours Silvio Rodríguez.

Pas très vénézuélien tout cela, me direz-vous. Heureusement pour la patrie, il y a Dame pa’ Matalá, le groupe vénézuélien qui monte qui monte et qui est très très bon, il faut le dire. Certains l’accusent d’être chaviste (c’est un péché?), mais ils l’aiment quand même, c’est tout dire ! Par ce groupe, voici Chichiriviche, du nom d’une plage locale, très facile à reprendre en chœur :

La fête touche à sa fin. Les troupes sont fatiguées ou se sont un peu trop portées sur la boisson ? Il y a un tout dernier recours : Sigo siendo el Rey. Immanquable, celle-là, surtout après quelques lampées de trop ! Je ne résiste pas à vous en transcrire le couplet :

Con dinero y sin dinero
Hago siempre lo que quiero
Y mi palabra es la ley
No tengo trono ni reina
Ni nadie que me comprenda
Pero sigo siendo el rey

Je vous traduis :

Avec de l’argent ou sans argent
Je fais toujours ce qui me plaît
Et ma parole, c’est la loi
Je n’ai ni trône ni reine
Ni personne qui me comprenne
Mais je reste le roi

Pour vous plonger la tête la première dans l’extrême pathos de cette chanson, en voici l’interprétation la plus célèbre, celle de Vicente Fernández, l’inénarrable chanteur mexicain :

Il est déjà trois heures du matin. Le soleil se lève bientôt. Si à ce niveau de la partie, vous n’avez toujours pas saisi le sens profond –quasi philosophique– de ces paroles et surtout de cette macho attitude, désolé de vous décevoir, mais vous n’avez rien compris à l’Amérique latine !


Sculpture de Jesus Soto

Sculpture de Jesús Soto (photo : Javier Volcán)

Coup sur coup, je tombe sur plusieurs informations concernant des artistes vénézuéliens en Europe, des musiciens pour être plus précis. On sait combien le talent musical est énorme dans ce pays. En voici encore deux illustrations, pour ceux qui auraient encore quelque doute à ce sujet.

Venezuela Crónica

Venezuela Crónica

Venezuela Crónica

Au Festival international de la guitare de Vendôme, dans le Loir-et-Cher, c’est un groupe vénézuélien qui, en compagnie d’un duo argentin, aura les honneurs du concert d’ouverture, le samedi 17 avril à 20h30. Son nom ? Venezuela Crónica. Cet ensemble a été créé par Cristóbal Soto à la fin des années 90. L’objectif premier était de rassembler les musiciens vénézuéliens vivant à Paris autour de leurs musiques traditionnelles et de faire partager au public leurs émotions. La richesse musicale du Venezuela aidant, le succès s’est trouvé au rendez-vous.

Cristóbal Soto

Le fondateur du groupe, Cristóbal Soto, est le fils de l’artiste plasticien Jesús Soto, célèbre pour ses peintures et sculptures géométriques d’art cinétique, mais aussi musicien à ses heures. Au début de sa carrière de musicien, il a été membre de nombreux groupes de musique traditionnelle vénézuélienne et sud-américaine. En 1971 et 1972, il est en France où participe comme musicien, acteur et acrobate au Grand Magic Circus que dirige Jérôme Savary. L’année suivante, il fait du cinéma : il est l’acteur principal du film de Jacques Doillon, Les doigts dans la tête.

Cristobal Soto avec Soledad Bravo en 1979

Cristobal Soto avec Soledad Bravo en 1979

Entre 1974 et 1996, il est de retour à Caracas où il travaille comme accompagnateur en concerts, disques et télévision de grandes figures vénézuéliennes et sud-américaines de la chanson, telles que Soledad Bravo, Mercedes Sosa, Simón Díaz, Cecilia Todd et Serenata Guayanesa. Il fonde plusieurs groupes de musique instrumentale vénézuélienne, comme Gurrufío, Los Anauco, Cañon Contigo et enregistre avec eux de nombreux disques.

En 1996, il revient à Paris où il continue sa carrière musicale : il participe à de nombreux groupes, en crée d’autres, comme Venezuela Crónica, la Fanfare La Tina, Yare, etc. Il joue aussi comme soliste de mandoline, son instrument de prédilection, et interprète aussi bien ses propres compositions que de la musique traditionnelle latino-américaine ou même des pièces baroques comme le Concerto pour deux mandolines de Vivaldi. Il dirige également des ateliers musicaux et est l’un des animateurs principaux des stages de musique vénézuélienne qui ont lieu depuis 2002 dans les Cévennes.

Les Festival de Vendôme vous offre donc une excellente occasion de rencontrer ce musicien prolixe, cette fois à la tête de l’ensemble Venezuela Crónica.

La Passion selon saint Marc

OSVALDO GOLIJOV, La Pasión según San Marcos

OSVALDO GOLIJOV La Pasión según San Marcos

La seconde nouvelle musicale du jour concerne la toute récente parution -chez Deutsche Grammophon, rien de moins- de l’œuvre La Pasión según San Marcos [La passion selon saint Marc] du compositeur argentin Osvaldo Golijov. Cet enregistrement exceptionnel a été réalisé par des musiciens vénézuéliens : les solistes sont Biella Da Costa, Jessica Rivera et Reynaldo González, le chœur est celui de la Schola Cantorum du Venezuela, l’orchestre est formé de membres de l’Orchestre symphonique de la jeunesse du Venezuela Simón Bolívar, le tout sous la direction de María Guinand.

L’œuvre est déconcertante et n’est sans doute pas facile à appréhender. Le critique Jacques Schmitt, sur ResMusica, la décrit de cette manière :

La musique est un mélange de rythmes afro-cubains et d’harmonies classiques modernes, tambourins et trompettes alternent aux chants, un melting-pot de rythmes et de mélodies insolites, mais avec une maîtrise de l’écriture dont témoignent les musiques de film du compositeur. Une passion profane dans les rues d’Argentine, du Venezuela ou de Cuba avec son concert de voix entremêlées. On est ici dans une célébration joyeuse et jubilatoire, sorte de tentative de synthèse des cultures comme Bernstein l’avait déjà envisagé dans sa géniale Messe.

Le coffret comprend deux CD (enregistrés à Caracas) et un DVD (enregistré en concert au Royal Carré Theatre d’Amsterdam en juin 2008).

Comme vous pouvez le constater, les artistes vénézuéliens se portent donc plutôt bien, même si leurs succès à l’étranger ne sont pas toujours reconnus à leur juste mesure dans le pays. Le vieil adage « Nul n’est prophète… » se vérifie donc une fois de plus.

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