L’été en hiver

19 janvier 2008
L’été à Mérida

Le Venezuela est dans l’hémisphère nord (il y en a qui en doutent ou ne le savent pas, mais vérifiez). Dans l’hémisphère nord, l’hiver dure du 21 décembre au 20 mars. Nous sommes le 19 janvier. C’est donc le plein hiver au Venezuela!

La logique est implacable.

Et pourtant, détrompez-vous : c’est ici l’été! L’été en hiver! Vous n’y pigez rien? Moi non plus, au début. Puis j’ai compris : ce qu’on appelle ici le verano [l'été], c’est la saison sèche. La saison humide, quant à elle, correspond à l’invierno [hiver]. Or, il se fait que la période sèche s’étend généralement de décembre à avril, soit pendant l’hiver météorologique de l’hémisphère nord. L’été (verano) a donc lieu en hiver. Vous suivez toujours?

L’origine de tout cela, ce sont (une fois encore) les conquistadores et colonisateurs espagnols. Les pauvres ne sachant trop bien où ils se trouvaient (les hémisphères n’avaient aucun sens à l’époque), ils ont fait le parallèle entre saison sèche et verano, entre saison humide et invierno. Comme en plein cœur de la Castille, en quelque sorte.

La confusion est restée. Il n’est pas rare qu’un paysan vous dise, juste avant qu’il pleuve, ¡Llega un invierno fuerte! [littéralement : Un terrible hiver arrive!, à traduire par : Il va tomber des hallebardes!]. Ou encore, lorsque la sécheresse perdure, on vous dira : Qué largo este verano! [Qu'il est long, cet été!]. Et cela peu importe la saison de l’année à laquelle on se trouve.

La photo du haut, prise aujourd’hui à midi, illustre à quoi ressemble un verano, depuis la fenêtre de mon appartement. Vous y voyez un ciel immensément bleu surplombant la Sierra Nevada de Mérida et son pic Bolívar enneigé (4980 m). Voici maintenant le même paysage, toujours depuis ma fenêtre, en invierno (photo prise au mois d’août, soit en plein été de l’hémisphère nord) :

Sierra Nevada en hiver

Avouez qu’il y a de quoi être confondu, d’autant plus que, si près de l’Équateur, on perçoit à peine les changements de durée entre le jour et la nuit, selon la période de l’année.

Mais quelle importance peut avoir la saison lorsque, tout au long de l’année, le thermomètre flirte ici (à 1600 mètres d’altitude) avec les 25 degrés le jour et les 18 degrés la nuit? Cela en devient même monotone, à tel point qu’on se prend à rêver (pas trop souvent quand même) d’un vrai hiver!


Le Venezuela à la bonne heure

9 décembre 2007

Fuseau horaire au Venezuela

Le Venezuela a changé d’heure ce matin à 3 heures. Il se trouvait dans le fuseau horaire GMT -4:00, le voici maintenant, seul au monde, dans le fuseau GMT -4:30. Eh oui, 4h30 de différence avec Greenwich, 30 minutes de différence avec ses voisins, c’est pour le moins original.

Le changement a pourtant sa raison d’être géographique, ce que montre très bien la carte ci-dessus. Le point de référence du fuseau GMT -4:00 (60º de longitude ouest), qui était en vigueur jusqu’aujourd’hui dans le pays, passe par l’extrême est du pays. Et le point de référence du fuseau GMT -5:00 (75º de longitude ouest) traverse, lui, le centre de la Colombie, à l’ouest. Le Venezuela se trouve donc exactement à cheval entre deux fuseaux horaires.

Par contre, en choisissant GMT -4:30 (dont le point de référence est 67º30′ de longitude ouest), on obtient un fuseau horaire qui recouvre exactement le Venezuela d’est en ouest, et qui représente donc mieux la vraie heure géographique du pays. En fait, le Venezuela revient à l’heure qui était déjà la sienne avant 1965.

Cycle circadien

Voilà pour la géographie. À cela s’ajoute de grandes justifications scientifiques. Écoutons Hector Navarro, ministre du pourvoir populaire pour la science et la technologie :

Le changement de fuseau horaire est très important parce que depuis longtemps on sait qu’il y a des éléments du métabolisme des êtres humains qui sont associés au cycle solaire. C’est ce que l’on appelle le cycle circadien. Cette série d’éléments est en rapport avec la lumière du soleil et synchronise la croissance et l’activité intellectuelle, entre autres.

Il existe une hormone de croissance produite cycliquement en fonction de la présence de lumière solaire. Ainsi, quand une personne vit seulement la nuit et ne reçoit jamais de lumière solaire, son cycle circadien en sera affecté et par conséquent, selon toutes les études scientifiques, sa croissance en souffrira aussi, dans le cas d’un enfant, par exemple.

Explication scientifique sophistiquée pour dire entre les lignes que grâce au changement d’heure, les enfants vénézuéliens se rendant à l’école se lèveront avec le soleil, et non avant, comme c’était le cas jusqu’ici. Socialement, la mesure sera donc profitable au plus grand nombre.

Coût économique

Quant au calcul économique, il semble ne pas avoir été effectué par le gouvernement. Il est clair qu’un changement horaire -d’une demi-heure de surcroît- entraîne un surcoût pour les entreprises et les institutions, toujours plus nombreuses, qui travaillent en temps réel. Signalons que Microsoft a préparé une mise à jour pour ses systèmes d’exploitation.

Enfin, pour la petite histoire, signalons que le Venezuela, avec sa demi-heure de différence par rapport aux 24 fuseaux horaires traditionnels, se retrouve dans le cercle très fermé des régions et des pays qui partagent cette particularité : la région de Darwin et Adelaide, en Australie (GMT +9:30), la Birmanie (GMT +6:30), le Sri Lanka ainsi que Calcutta, Delhi, Mumbai, en Inde (GMT +5:30), l’Afghanistan (GMT +4:30), l’Iran (GMT +3:30) et Terre-Neuve, au Canada (GMT -3:30). Quant au Népal, il est le seul au monde dans un fuseau GMT +5:45!


Le cirque arrive à Niquitao

10 octobre 2007

Rencontre du 4e type

Étais-je à Niquitao, ce petit village au fin fond des Andes vénézuéliennes, ou bien à Macondo? Je ne rêvais pourtant pas : un cirque ambulant officiait sur la place du village, devant un public enthousiaste installé sur les marches en forme de gradins.

Immédiatement, ce sont les images des romans de Gabriel García Márquez qui me sont revenues : l’arrivée de clowns dans un petit village improbable; l’effervescence que provoque cet événement inespéré; la rencontre inédite, au coin d’une rue, d’un cheval monté par un enfant et d’un monocycle monté par un clown. Réalisme tellement magique!

Trois jeunes échappés de la civilisation urbaine se sont associés pour former le Circo a patas [Cirque à pied] et sillonner le Venezuela profond. A patas, parce qu’ils n’ont pour tout véhicule que leurs pieds, ou alors ils font du stop. Dans leur sac, un bric-à-brac d’objets en tous genres, en commençant par deux monocycles, –car tout clown qui se respecte monte à monocycle!

Pas besoin de publicité. À peine arrivés, ils installent leur attirail sur la place Bolívar du village. Les premiers curieux s’approchent, les enfants se donnent le mot : « Venez vite, il y a des clowns sur la place! » Bientôt des dizaines de personnes attendent avec impatience que le spectacle commence.

Et il commence, enfin. Le soir est tombé, créant une atmosphère encore plus envoûtante. Bientôt, ce ne sont plus que rires, cris, pleurs, peurs… Le village se déride comme il ne l’a plus fait depuis longtemps!

Circo a patasNos trois compères, eux, s’amusent comme larrons en foire. Le public répond, en veut plus. Mais le rêve se termine, par un signal inéquivoque : un chapeau commence à circuler dans les rangs. Les petites pièces sonnantes et trébuchantes suffiront-elles pour passer la journée qui vient? Heureusement, oui : le village enthousiasmé racle jusqu’au fond de ses poches. On invite les artistes à manger, peut-être à dormir (et si ce n’était pas le cas, ils passeront la nuit dans leur tente).

À Macondo/Niquitao, ce soir-là, j’ai revécu un bout de moyen-âge. Venus d’on ne sait où, les jongleurs ont officié sur la place, pour le bonheur de tous. Ils repartiront demain pour le village suivant.

Mais promis juré, ils reviendront à Niquitao pour la fête de Saint Raphaël, le 20 octobre.

Fin du spectacle


Dieu est avec les Vénézuéliens!

23 septembre 2007

Je vous mets tout de suite dans le jus. Regardez ceci :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Bon, l’histoire n’est pas finie, c’est comme ces films d’avant-garde qui se terminent sur rien. Mais je peux vous dire que -ouf!- le camion est arrivé à bon port. Happy end, donc. Ce n’était pourtant pas une mince affaire : dans les voix off, on entend quelqu’un dire qu’une fois un camion de la Polar (oui, la bière) a coulé a pic.

Et cela se passe où? Au Venezuela, pardi! À Puerto Colombia, près de Choroní, sur la côte caraïbe. Le camion en question doit arriver à Chuao, petit village cacaotier à quelques kilomètres de là, sans accès routier. Vous me direz : pourquoi un camion alors? Ben, sans doute pour faire le trajet entre la plage et le village, soit 3 ou 4 km. C’est tout ce que ce camion pourra parcourir! (Calculez ici dans combien de temps devra se faire la révision des 10.000 km à raison de deux allers-retours par jour, excepté les jours où il n’y a pas de gasoil.)

Mais je m’égare. Voyez plutôt les lieux de l’action sur cette carte. (Petite publicité : La région vaut vraiment le déplacement. Superbes plages, fêtes endiablées, un des meilleurs cacaos du monde, forêts imposantes, le tout à proximité du parc national Henri-Pittier, dont la biodiversité est véritablement exceptionnelle).

Et le bon dieu là-dedans? Ah, vous trouvez qu’il n’a rien fait dans cette épopée? Une traversée de plusieurs kilomètres sur une mer pas vraiment calme avec un camion sommairement installé sur trois barques, et il n’aurait rien fait? Détrompez-vous, sans lui, il n’y aurait pas de camion à Chuao!

C’est pour cela qu’on dit couramment ici : Dieu est avec les Vénézuéliens! Et face à une ingéniérie populaire dont la créativité est absolument phénoménale (le vidéo en offre un bon exemple), il en a du travail, le pauvre!


Le bulldozer et le système D

19 juin 2007

Le bulldozer et le système D

Je m’étonnerai toujours des ressources inattendues de l’esprit humain. L’esprit vénézuélien, en particulier, n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de trouver une solution de fortune à un problème inédit.

L’autre jour, à la sortie d’un village, un groupe d’ouvriers étaient confrontés au problème suivant : comment déplacer un immense bulldozer du point A au point B sans endommager l’asphalte? Il était impossible d’envisager de faire venir un transport spécial sur une route de montagne en lacets très serrés.

La solution trouvée? Élémentaire, mon cher Einstein : faire glisser de vieux pneus sous les chenilles du bulldozer au fur et à mesure de son mouvement! Cela implique bien sûr de disposer, en plus du conducteur de l’engin, d’une main d’œuvre (4 travailleurs) pour placer les pneus à l’avant des chenilles, les retirer à l’arrière et les transporter à nouveau à l’avant, telle une noria sans fin. La photo ci-dessus illustre l’opération.

Petit inconvénient cependant : la manœuvre est exagérément lente. Mais sachez que la notion de temps est bien différente au Venezuela, car ici, le temps n’est pas nécessairement de l’argent, –et c’est tant mieux. Poco a poco, comme on dit ici : peu à peu, tout se fait et peu à peu, tout se fera…

L’autre inconvénient, c’est de se trouver bloqué dans la file derrière le bulldozer sans pouvoir le dépasser en raison de l’étroitesse de la chaussée. Alors là, une seule solution : se laisser pénétrer profondément par la mentalité locale et se répéter inlassablement : Poco a poco… poco a poco…


Autel particulier

13 mai 2007

Autel particulier en Guaraque

De passage à Guaraque, l’un des Pueblos del Sur de l’état de Mérida, je cherchais un endroit où manger. On m’indique le seul restaurant du village (un bien grand mot pour ce dont il s’agissait). L’intérieur en était très simple : un table adossée à un mur et trois chaises en plastique.

Trônant au fond de la pièce, un autel en forme de niche, abritant une pléiade de figures religieuses, dont une collection de vierges. Il n’est pas rare, au Venezuela, de trouver ce genre de construction religieuse dans une maison privée. Les Vénézuéliens –et tout spécialement ceux des Andes– ont en effet la réputation d’être très religieux.

Il serait faux de dire qu’ils ne le sont pas, mais leur religiosité est très particulière : plus superstitieuse que spirituelle, plus extérieure que mystique. Ceci explique ce goût immodéré pour les manifestations visuelles du religieux : les statues, les images, et donc les autels destinés à les recueillir.

N’allez pas croire non plus que seule la religion catholique a droit de cité. Depuis sa « découverte » et son évangélisation, le continent latino-américain a été celui des syncrétismes. Les croyances chrétiennes n’ont pu que se superposer aux croyances indiennes, bien ancrées dans les inconscients. Les rites en tous genres se sont confondus.

Cinq cents ans plus tard, les syncrétismes sont toujours bien vivants dans les têtes, même s’ils ne s’expriment pas toujours au grand jour. Il leur arrive cependant d’émerger parfois à la surface, comme c’est le cas dans certaines manifestations folklorico-religieuses.

Ne vous étonnez donc pas si, au hasard d’un autel comme celui-ci, vous découvrez côte à côte la vierge de Coromoto, la plus vénérée au Venezuela, et María Lionza, princesse indienne qui préside à un culte païen encore bien vivant dans le pays.

Espérons que le pape en soit informé!


Épinglées au mur

1 mai 2007

Les miss de Canaguá

Je faisais allusion dans un précédent billet à la folie pour les concours de beauté qui régnait au Venezuela. Les villages les plus isolés, les quartiers les plus deshérités, les écoles les plus minuscules se doivent absolument d’organiser leur concours et d’élire leur miss. Être l’heureuse élue de ces mini-concours permet de rêver à une carrière dans le monde de la beauté, à une ascension, d’échelon en échelon, jusqu’à la consécration finale : devenir Miss Venezuela! devenir Miss Monde! Les candidates sont nombreuses à s’illusionner, tandis que les élues, faut-il le dire, se comptent sur les doigts d’une main.

Étant récemment de passage à Canaguá, village situé à quatre heures de route de la ville la plus proche, Mérida, je suis tombé sur les beaux restes des festivités locales, qui venaient de se dérouler peu auparavant : les affiches des quatre candidates au titre de Miss Canaguá. Elles étaient épinglées sur le mur d’un « restaurant » (lisez « débit de boisson »), appelé très judicieusement Rancho Alegre, sur la place Bolívar.

Tandis que je photographiais les jolies épinglées, le propriétaire du lieu me suggéra de me rendre plutôt au lycée : « Là, vous pourriez les photographier pour de vrai! ». Ce qui l’animait, c’était sans doute l’espoir que je fasse la promotion des miss du village dans la capitale, voire à l’étranger! Et l’illusion de voir l’une des filles de Canaguá gravir les échelons et quitter son village pour un avenir plus radieux.

Ah oui… pour la petite histoire, c’est la candidate Julia, dite La Negra, qui a été élue Miss Canaguá. Ce fut un excellent choix, ma foi…