Category: Insolite


L’équation fatale

L'équation: voiture, boisson, sexe

À la vue de tous

Toute personne normalement constituée a déjà fait la relation entre l’alcool et le sexe. Le premier n’entraîne pas nécessairement le second, mais tout de même cela aide… Je ne vais pas entrer ici dans la théorie des probabilités, trop complexe pour ma petite tête, mais disons qu’il existe une équation pour exprimer cette relation.

Au Venezuela, on fait à la fois plus compliqué et plus simple. Plus compliqué, parce qu’on ajoute de nouveaux éléments à l’équation. Plus simple, parce que la probabilité devient ici une certitude ! Et en plus on affiche tout cela aux yeux de tous ! Voyons cela en détail.

Comme vous le voyez sur le véhicule flambant jaune de la photo ci-dessus, le Vénézuélien écrit l’équation de la manière suivante :

véhicule (logo d’une marque, ici Daihatsu, ce pourrait être Toyota, Ford, GM, Fiat ou même Renault) + alcool + fille =  X sexe

Deux nouveaux éléments

Vous distinguez automatiquement les nouveaux éléments qui apparaissent : le véhicule et la fille.

Le fait d’introduire une fille indique immédiatement qu’on se trouve en territoire éminemment machiste. L’équation est clairement celle d’un mec. D’un mec hétéro, un vrai, qui n’imagine même pas qu’en matière sexuelle, il existe de multiples autres possibilités. Passons.

Et que vient faire la voiture dans tout cela ? Eh bien, elle n’est ni plus ni moins que l’outil indispensable pour atteindre le but recherché. Sans bagnole, un mec n’est qu’un pauvre bougre n’ayant pas la moindre chance de conquérir une fille, donc d’arriver à ses fins sexuelles. Autant dire qu’il n’existe pas, en tant que macho.

Résumons tout cela en une seule phrase que le plus simple d’esprit comprendra : pour arriver au sexe, vous avez besoin d’une voiture , laquelle vous permettra d’embarquer une fille, que vous saoulerez suffisamment pour obtenir un résultat rapide et convaincant.

Grosse cylindrée

J’ajouterai personnellement que si vous désirez augmenter vos chances de succès, vous aurez besoin d’un véhicule de grosse cylindrée –neuf de préférence. Histoire de raffiner, on pourrait ajouter cette variable à l’équation, mais cela ferait vraiment trop compliqué pour le macho moyen, qui –n’en doutez pas– comprend intuitivement tout l’intérêt qu’il y a à impressionner les meufs avec une grosse bagnole. Contentons-nous donc de l’équation de base, soit :

bagnole + alcool + gonzesse = X sexe

Cela vous paraît trop simple? C’est pourtant ce schéma-là qui se trouve dans la tête de la plupart des mecs. Et s’il ne se trouvait que là, ce ne serait encore qu’un demi-mal, mais il se trouve aussi dans la tête de bien des filles ! À tel point que l’afficher publiquement sur sa voiture, comme vous le voyez ci-dessus, ne semble choquer absolument personne : c’est dans l’air du temps.

Effets pervers

Ajouterai-je que le scénario prévu par l’équation fatale ne fonctionne pas à tout coup ? Il peut y avoir des imprévus, voire des effets pervers. Car comme dans toute équation qui se respecte, on peut jouer avec ses termes. Par exemple :

bagnole + alcool + gonzesse – X sexe = 0

C’est fort triste, ce résultat nul, mais c’est CQFD. Allons plus loin encore :

bagnole + alcool = X sexe – gonzesse

Alors là, vraiment, il y a un sérieux petit bémol…

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Sous l'œil de Bolívar...

Spectacle inhabituel à la télévision vénézuélienne la semaine dernière : l’exhumation des restes de Simón Bolívar depuis le Panthéon national. Moment de gloire pour certains, profanation pour d’autres : une fois de plus, les Vénézuéliens se sont divisés en deux blocs antagonistes et irréconciliables.

L’opération avait été commandée par Hugo Chávez lui-même. Qu’est-ce donc qui a poussé le président à faire exhumer le corps du Libertador, 179 ans après sa mort? Pour tout dire, cela fait un bon bout de temps que Hugo Chávez avait cette intention. À plusieurs reprises, il a lancé l’idée que Bolívar a été assassiné. Dans un discours de décembre 2007, il émettait publiquement des doutes sur l’authenticité des restes qui se trouvaient au Panthéon et demandait leur exhumation pour les analyser avec les outils scientifiques du 21e siècle. Mais on en était resté là.

Mort lente ou assassinat?

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une relation particulière

Ce qui a précipité les choses, c’est une recherche récente menée par le docteur Paul Auwaerter, un médecin spécialiste en maladies infectieuses de l’Université Johns Hopkins. Sur base de la littérature décrivant les symptômes qui ont précédé la mort de Simón Bolívar, le Dr Auwaerter est d’avis que le Libertador n’est pas mort de tuberculose -comme l’affirme l’histoire officielle- mais bien d’ingestion d’arsenic.

Le chercheur penche plutôt pour l’hypothèse d’une mort lente naturelle (l’arsenic en petites doses existant à l’état naturel et étant par ailleurs utilisé comme curatif par la médecine de l’époque), mais il n’écarte pas tout à fait pour autant la possibilité d’une mort par empoisonnement. Il conclut en disant qu’une exhumation du corps et une analyse des tissus et des cheveux pourraient apporter des éclaircissements sur les causes réelles de la mort du Libertador.

Équipe muldidisciplinaire

L’occasion était trop belle pour Hugo Chávez. Au Venezuela, une équipe scientifique et technique, formée d’historiens, de médecins légistes et de spécialistes en ADN, a été mise sur pied. L’opération d’exhumation s’est déroulée dans la nuit du 15 au 16 juillet : ouverture du catafalque, prélèvement d’échantillons pour mener des tests aux rayons X et d’ADN, tomographie du crâne afin de réaliser une reconstruction faciale de Bolívar, etc.

À une heure du matin, Hugo Chávez commente sur Twitter :

Hola mis amigos! Que momentos tan impresionantes hemos vivido esta noche!! Hemos visto los restos del Gran Bolívar! [Salut mes amis! Quels moments impressionnants nous avons vécu cette nuit!! Nous avons vu les restes du Grand Bolívar!]

Puis :

Confieso que hemos llorado, hemos jurado. Les digo: tiene que ser Bolivar ese esqueleto glorioso, pues puede sentirse su llamarada. [Je confesse que nous avons pleuré, que nous avons juré. Je vous le dis: ce doit bien être Bolívar ce glorieux squelette, car on peut sentir sa flamme.]

Parallèle historique

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une certaine vision de Bolívar

Les résultats de l’exhumation seront rendus publics et un documentaire sera réalisé. Il reste à espérer que prévaudront les évidences scientifiques sur les pressentiments d’Hugo Chávez.

Car cela conviendrait sans doute au président bolivarien de trouver en Bolívar un héros victime d’assassinat, un martyr de la cause latino-américaine. Cela tracerait un furieux parallèle historique entre son modèle source d’inspiration et sa propre personne, alors que, selon ses propres dires, lui aussi est constamment menacé d’assassinat. De quoi l’assimiler au héros et au martyr, cette figure toujours populaire parmi les foules.

Présence de la mort

Au fond et au bout de tout cela, il y a la mort : le culte à la mort, qui n’est jamais loin de la vie en Amérique latine. Cette sorte de flirt constant avec la grande faucheuse, auquel la politique elle-même ne semble pas pouvoir échapper.

Exhumation, arsenic, assassinat, martyr : tout, dans cette histoire, ramène à la mort. Jusqu’au slogan en vigueur dans la république bolivarienne d’Hugo Chávez, qui fut prononcé à maintes reprises durant la macabre opération : Patria socialista o muerte!

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Images de l’exhumation du corps de Simón Bolívar, sur fond d’hymne national :

Lire aussi :

Football par procuration

Mundial au Venezuela

Comme à Buenos Aires...

En temps normal, ils s’entredéchirent entre le Barça et le Real. En temps de Mundial, c’est entre le Brésil et l’Argentine. Qui ça, « ils »? Eh bien, les fanatiques de foot du Venezuela, pardi !

Les pauvres, ils n’ont pas grand chose de national à se mettre sous la dent en matière de football. Ce n’est pas le Caracas Football Club, le Deportivo Táchira ou Estudiantes de Mérida qui vont pouvoir rivaliser avec les grands clubs latino-américains. Ce n’est pas non plus la Vino Tinto, l’équipe nationale, qui va les faire rêver comme pourrait le faire une équipe gagnante. Ils doivent donc vivre le football par procuration.

C’est le cas tout particulièrement en ce mois de juin 2010, Mundial oblige. Pour le Vénézuélien moyen, il est littéralement impossible de rester de marbre alors que le monde entier entre en transe. Il faut absolument faire la fête, participer à la folie générale. Car la fiesta, n’est-ce pas ?, c’est tout simplement le sel de la vie.

Pour qui s’embraser ?

mundial au Venezuela

Brésil, Argentine, les bien-aimés

Seulement voilà : le Venezuela étant absent des festivités, pour qui s’embraser? À défaut d’équipe nationale à supporter, il faut donc trouver une équipe pour laquelle s’enthousiasmer. Le choix n’est en général pas trop difficile : les voisins brésiliens, ces artistes du foot habitués à la victoire, font généralement l’affaire. De fait, ils sont, Mundial après Mundial, les préférés des Vénézuéliens. Pas de grosse prise de risque avec les vert et or, ils sont cools, sympas et gagnent (presque) toujours –un point qui n’est jamais à dédaigner.

Les suivent les Argentins. Ils gagnent aussi, mais sont par nature moins sympas… Dans leurs mauvais jours, ils peuvent être odieux comme des Français ou mauvais perdants comme des Italiens… Malgré tout, ils peuvent servir de substitut, pour autant qu’ils jouent bien et qu’ils gagnent -ce qui semble être le cas en 2010.

Résultat : des milliers de petits drapeaux brésiliens et argentins flottent aux quatre vents du pays sur autant de véhicules circulant dans les rues vénézuéliennes. Le jour des matches, ce sont de grands drapeaux étrangers qui se déploient ça et là. Et si l’une de ces deux équipes gagne, des cortèges de voitures se forment spontanément, pour se concentrer ensuite dans quelques points stratégiques de la ville. Là, jusque bien tard dans la nuit, les discussions vont bon train et la boisson coule à flots. Une vraie fête par procuration, comme si on se trouvait à Rio de Janeiro ou à Buenos Aires!

Derrière les grands

mundial au Venezuela

Argentins par procuration

Derrière ces deux grands, il y a quelques autres équipes qui pointent : on croise aussi dans les rues et sur les voitures –mais en nombre infiniment plus restreint– des drapeaux espagnols, italiens et portugais. Pourquoi ceux-là? Rien de plus évident si l’on tient compte de l’importance des communautés de ces trois pays européens au Venezuela : ce sont eux qui ont fourni le plus fort contingent d’immigrants dans le pays.

Dans la foulée, on rencontrera l’un ou l’autre drapeau allemand, anglais ou même français. Ce ne sont plus alors des communautés, sinon des individus attachés à leur pays d’origine et leur équipe nationale, ou encore l’un ou l’autre Vénézuélien renégat, qui a une relation particulière avec ces pays, pour y avoir étudié ou travaillé, ou pour s’être amouraché avec quelqu’un de là-bas.

C’est tout : je n’ai jamais vu de drapeau du Japon, de Nouvelle-Zélande, de Côte d’Ivoire ou du Ghana, et encore moins des États-Unis ou de Corée du Nord ! Mine de rien, on voit ainsi se profiler certaine hiérarchie entre les équipes des pays participants au Mundial. Cela mérite un explication supplémentaire.

Prendre parti

Tout au long du Mundial, le Vénézuélien regarde les matches dans la rue, dans les bars, en famille, n’hésitant pas à prendre, le cas échéant, des arrangements boiteux par rapport à ses obligations professionnelles. Dans tous les cas, une règle s’impose : peu importe qui joue contre qui, pour que le jeu soit intéressant, il faut absolument prendre parti pour l’une ou l’autre des équipes en présence. Sans cela, la fête serait insipide, dépassionnée.

Comme par enchantement, des préférences se marquent : les bons -ceux qui attirent immédiatement la sympathie- sont, dans l’ordre, les pays latino-américains en premier lieu, les pays africains ensuite. En face, les mauvais sont les pays asiatiques (allez savoir pourquoi) et les pays européens (parce qu’ils sont les concurrents les plus dangereux des latino-américains). Si deux pays européens s’affrontent, on prendra parti pour le plus latin –Espagne et Italie en tête– plutôt que pour le nordique. Et si deux nordiques s’affrontent, on se mettra du côté des « artistes » du ballon plutôt que pour les « machines » implacables : les Pays-Bas plutôt que l’Allemagne, par exemple.

Représentation du monde

mundial de football

Planète foot

Intéressant de voir ainsi se créer une hiérarchie de préférences, et d’autant plus intéressant qu’on se trouve dans un pays, le Venezuela, qui n’a aucun intérêt national direct dans ce Mundial. Finalement, à travers ces choix –basés, faut-il le dire, sur des a priori et des stéréotypes– c’est toute une représentation du monde qui apparaît en filigrane, la représentation que se font du monde les Vénézuéliens.

Le monde proche, le monde rassurant, celui qui ressemble le plus à l’image que l’on a de soi, est constitué par les pays latino-américains : même langue (ou presque), même culture (ou presque), même désinvolture (ou presque). Se dessine ainsi une sorte de solidarité latino-américaine qui va bien au-delà des tentatives d’union politique ou économique en cours. Une solidarité populaire qui plonge ses racines dans un vague passé fait de conquête, de colonisation et d’indépendance perçu comme commun.

Un peu moins proche mais presque aussi rassurant est le monde « latin » venu d’Europe, conforté qu’il est par la présence dans le pays de grandes communautés espagnole, italienne et portugaise. On y retrouve une passion et un désordre bien proches, dans la perception des Vénézuéliens, de ce qu’ils vivent dans leur pays.

Curieusement, l’Afrique est perçue également comme assez proche : serait-ce en raison de la présence de fortes racines africaines dans la culture vénézuélienne ? Ou pour le parallèle fait entre des situations coloniales et néocoloniales pourtant bien différentes? Ou pour la condition de petits pays opposés aux grands, de pays pauvres opposés aux riches? Un peu de tout cela sans doute. Toujours est-il qu’on peut voir les fanatiques vénézuéliens s’enflammer pour des équipes de pays africains, comme le Cameroun ou le Ghana, qu’ils sont incapables de situer sur une carte ! Ils n’en connaissent généralement que l’équipe de foot…

Parfaite antithèse

mundial au Venezuela

¡Viva Argentina!

Dans cette représentation du monde, les nordiques et les asiatiques sont perçus comme négatifs, pour des raisons différentes : les nordiques parce qu’ils représentent à la fois l’efficacité et le manque de passion, et constituent ainsi une parfaite antithèse de ce que l’on croit être. Les Asiatiques parce que tout simplement il n’existent pas : ils font partie, avec les Océaniens, du monde lointain et inconnu, sans relation réelle et concrète avec le Venezuela, si ce n’était par la présence d’une immigration chinoise ressentie comme de plus en plus invasive, donc négative.

Le Mundial permet ainsi de décrypter la lecture que se fait du monde le Vénézuélien moyen, représenté ici par le fanatique de foot. La méthode n’est sans doute pas rigoureusement scientifique, encore que le concept de représentation sociale permettrait à coup sûr de l’affiner.

Grâce au Mundial, on voit ainsi s’ébaucher une véritable géopolitique populaire. Celle-ci n’est pas totalement dénuée de signification, loin s’en faut. Chacun en tirera ses conclusions.

¡Viva Brasil! ¡Viva Argentina! On va gagner! Par procuration.

Vuvuzela au Venezuela

Vuvuzelas en concert

Concert de vuvuzelas sur la plage de Durban

Un instrument nouveau a fait irruption sur la scène mondiale à l’occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud: la vuvuzela. Cette corne en plastique –une descendante probable de la corne kudu traditionnelle–,  assourdit de son bourdonnement incessant joueurs, arbitres, sélectionneurs et même téléspectateurs. À tel point que les chaînes de télévision ont dû trouver une parade technique pour atténuer cet entêtant bruit de fond. Si le Mondial 2010 doit apporter quelque chose à la culture du foot, ce sera bien la vuvuzela!

Bizarrement, il est courant de la voir écrite erronément vuvuzuela (143.000 résultats sur Google, contre tout de même 6.880.000 résultats pour vuvuzela). La raison ? Une assonance avec Venezuela, sans aucun doute. Et là, je dois intervenir…

Pollution sonore

joueur de vuvuzela en Afrique du Sud

Haut en couleurs!

Cette dérivation n’est pas si idiote, finalement : si la vuvuzela n’avait pas été inventée par les Sud-Africains, elle l’aurait été sans aucun doute par les Vénézuéliens ! Car question de bruit, ici, on s’y connaît. La pollution sonore est omniprésente, jour et nuit, nuit et jour.

Tiens, rien qu’aujourd’hui, mon immeuble a été pollué pendant des heures par des coups de marteau venus d’on ne sait où. Il y a trois jours, c’est l’alarme d’une voiture qui, en pleine nuit, se déclenchait automatiquement toutes les demi-heures! Et je ne parle pas ici de la musique à plein tube dans les transports publics, des batailles pour la domination sonore dans les parcs et sur les plages (chaque groupe rivalisant par la puissance de ses haut-parleurs) ou même dans les rues commerçantes (les commerces faisant de même). Cela tient presque de la philosophie : en effet, pour le Vénézuélien moyen, le bruit c’est la vie, tandis que le silence, c’est déjà, en quelque sorte, l’antichambre de la mort, excusez du peu.

La vuvuzela est donc une véritable aubaine pour un peuple qui se nourrit de bruit comme pas deux. On peut donc s’attendre à ce que la corne en plastique rencontre le plus grand succès dans les stades du Venezuela, tant elle correspond parfaitement à l’idiosyncrasie locale.  Pour l’instant, les fanatiques vénézuéliens s’en tiennent à la trompette en plastique. Mais celle-ci ne fait décidément pas le poids face à la vuvuzela, dont la puissance peut atteindre 127 décibels!

De là à prédire une prochaine commercialisation massive de la vuvuzela dans le pays, il n’y a qu’un pas. Fabriquée en plastique –un matériau bon marché dans un pays pétrolier comme le Venezuela–, la vuvuzela a un rapport prix/bruit absolument imbattable! Il y a donc fort à parier que l’industrie nationale du plastique, déjà passablement prospère, y verra une bonne occasion de diversifier sa production et de s’enrichir à bon compte.

Instrument de culture

Pedro Espi-Sanchis

Pedro Espi-Sanchis

Un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait amplement tirer profit du vuvuzela, c’est la culture. Si les Vénézuéliens ont su faire des maracas, ce petit objet aux sonorités apparemment limitées, un instrument de musique à part entière, il n’y a aucune raison qu’il ne puissent faire de même avec la vuvuzela. Sa fondamentale en si bémol ne peut être un obstacle à la créativité musicale intrinsèque du Vénézuélien.

Les Sud-Africains eux-mêmes ont tracé la voie. Un Vuvuzela Orchestra existe bel et bien, qui parvient à mettre en valeur la pauvre palette sonore de l’instrument. Curieusement, cet orchestre a été mis sur pied par un espagnol, Pedro Espi-Sanchis, spécialiste des musiques traditionnelles sud-africaines, qui considère que la vuvuzela permet de renouer avec les racines musicales du pays. Mais à quoi ressemble donc un concert de vuvuzelas ? Voici :

Le Vuvuzela Orchestra interprète ici, dans une chorégraphie artistique, Shosholoza, chant traditionnel des travailleurs noirs, devenu ensuite un des symboles de la lutte contre l’apartheid, puis hymne sportif, qui a été interprété notamment par Ladysmith Black Mambazo (de loin la meilleure version), Peter Gabriel et Helmut Lotti !

Sur scène, le Vuvuzela Orchestra est nettement plus spontané :

Bon, je l’accorde, c’est un peu sommaire, mais les musiciens vénézuéliens feront mille fois mieux, j’en suis sûr. Je vois (ou plutôt j’entends) très bien les vuvuzelas accompagner les musiques noires de la côte centrale du Venezuela ou du sud du lac de Maracaibo.

Vuvuzela et politique

vuvuzela

Soufflez fort !

Enfin, il y a un troisième domaine où la vuvuzela a un avenir tout tracé au Venezuela : la politique! On imagine sans peine les grands rassemblements politiques, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition, animés par des dizaines de milliers de trompes en plastique! La totale ! On imagine tout aussi aisément la classe moyenne manifester son mécontentement en troquant la traditionnelle casserole pour la vuvuzela, plus performante. Ainsi, les opposants pourraient jouer de la vuvuzela pendant les interventions de Hugo Chávez à la télévision (là, il leur faudra du souffle! Pour leur faciliter la tâche, il pourront toujours jouer de la vuvuzela virtuelle ou encore brancher en boucle la radio vuvuzula.fm).

Sport, culture, politique : voici donc trois domaines dans lesquels la vuvuzela a toutes ses chances d’être adoptée et bonifiée au Venezuela. Mais si de telles prédictions se vérifient, il n’y aura alors plus de doute : la vuvuzela deviendra bel et bien la vuvuzuela!

La cascade au nom de femme

J’étais de passage à Los Rastrojos, un hameau perdu à deux heures de piste cahotante de Chacantá, Pueblo del Sur situé lui-même à quatre heures de route de la ville de Mérida. Presque le bout du monde.

Sur le flanc opposé du village, une cascade –une belle cascade entourée de végétation luxuriante– attire aussitôt mon attention. L’endroit est d’autant plus attirant qu’il semble presque vierge de toute fréquentation humaine.

« Comment s’appelle cette cascade ? », demandé-je, intéressé, à un groupe d’habitants du lieu.

« Yessica », me répond-on.

« Yessica ?… Mais c’est le nom d’une femme… »

« Oui, c’est le nom de la première femme qui s’y est baignée ».  Interloqué, je veux en savoir plus. Les villageois s’animent. À plusieurs voix, chacun renchérissant sur l’autre, ils me racontent donc l’histoire de la cascade, ou plutôt du nom de la cascade.

Dégourdie et délurée

Yessica : ainsi s’appelait une jeune fille qui, il y a quelques années, vint à Los Rastrojos avec une équipe technique du Consejo Nacional Electoral [le Conseil national électoral, l'institution chargée d'organiser les élections au Venezuela]. Son objectif : l’installation d’une machine à voter avec son antenne parabolique. Comme on peut le voir, les faits ne remontent pas très loin, le premier vote électronique datant de 2004.

Les travaux d’installation nécessitant plusieurs jours, les techniciens étaient logés par les familles villageoises, avec lesquelles ils se sont tout naturellement liés d’amitié. Comment pouvait-il en être autrement dans ce lieu retiré, dans ce paysage idyllique ? Cela a dû être une expérience unique pour ces fonctionnaires urbanisés venus de Caracas ou des grandes villes du pays.

Yessica, apparemment, était plutôt du genre dégourdi et déluré. Lorsqu’elle annonça qu’elle voulait se baigner dans la cascade, tout le monde, ou presque, la prit pour une folle. Et pour cause : l’endroit est difficile d’accès, à flanc de montagne, et seuls quelques adolescents allaient très occasionnellement s’y baigner. Et puis surtout, surtout, aucune femme n’y était encore allée ! On fit donc tout pour la décourager.

Nue ou pas nue?

Yessica n’en démordit pas. Un beau jour, elle partit, seule et résolue, vers la cascade. Autant dire que, dans le village, ce fut l’attraction de l’année ! Tous les habitants de Los Rastrojos la suivirent du regard, durant sa longue descente dans la vallée, puis lors de sa remontée sur la montagne d’en face. Au terme d’une longue marche, elle arriva finalement sur le lieu.

Puis elle se baigna, longuement, dans les eaux diaphanes venues de la montagne. Certains ajoutent qu’elle était nue, d’autres affirment que non, mais comment en être sûr à une telle distance? Quoi qu’il en soit, ce doute quant à la nudité de la belle n’a fait qu’ajouter un piment supplémentaire à l’évènement. Les hommes, en particulier, en parlent encore avec une petite flamme dans les yeux.

La cascade, qui étrangement n’avait pas de nom, subitement en a eu un. Ce nom s’imposa tout naturellement : ce sera celui de la première femme qui s’y baigna, osant vaincre les interdits et affronter les préjugés.

Bel hommage à cette Yessica devenue presque mythique dans le village, qui n’est jamais revenue à Los Rastrojos et ne sait sans doute pas qu’une cascade y porte à jamais son nom.

Chávez le bref

Hugo Chavez sur Twitter

@chavezcandanga sur Twitter

C’est un véritable défi pour Hugo Chávez : se limiter à 140 pauvres caractères, lui qui est un habitué des discours fleuves de 200.000 caractères et plus. Telle est la dure règle de Twitter, service de micro-blogging auquel le Comandante vient de s’affilier. Ici, au-delà de 140 caractères, tu n’existes plus! Voici le volubile président obligé de devenir Chávez le bref !

La grande et la petite presse ont déjà largement commenté l’entrée en fanfare de Hugo Chávez sur Twitter : des dizaines de milliers de followers en quelques heures, 188.000 en moins d’une semaine… Il est encore loin des 3.843.162 followers de Barack Obama, certes, mais il se trouve déjà dans le top 10 des hommes politiques sur Twitter, toutes nationalités confondues. Beau début pour quelqu’un qui s’est décidé tout récemment seulement à se lancer dans les réseaux sociaux. Il l’avait annoncé il y a quelque temps : il compte aussi mener la bataille sur ce front-là, afin d’occuper un espace qu’il avait quelque peu délaissé au profit de ses adversaires politiques. C’est aussi, par ailleurs, une façon directe de répondre à tous ceux qui le soupçonnaient de vouloir réguler ou censurer Internet au Venezuela.

Pour le choix de son pseudo, Chávez n’a pas fait dans la dentelle : le nom Hugo Chávez, écrit sous toutes ses formes, ayant été pris par des usurpateurs ou des petits marrants, il s’est reporté sur le pseudo chavezcandanga. Candanga veut dire, en bon vénézuélien, quelque chose comme « empêcheur de tourner en rond ». Dans d’autres pays d’Amérique latine, toutefois, le mot signifie « diable ». Une petite provocation de plus, bien dans le style du personnage…

Copain-copain

Mais que raconte au juste Hugo Chávez, dans le cadre restreint de ces fatidiques 140 caractères? Jusqu’à présent pas de grosse révélation, pas de grandes idées, mais une approche plutôt copain-copain avec ses suiveurs. Jugez-en :

Le premier tweet, du 28 avril, était très générique :

Epa que tal? Aparecí como lo dije: a la medianoche. Pa Brasil me voy. Y muy contento a trabajar por Venezuela. Venceremos!! [Salut, comment va? Me voici tel que j'avais dit : à minuit. Je pars au Brésil. Et très content de travailler pour le Venezuela. Nous vaincrons !]

Le second, le 29 avril, n’était guère beaucoup plus précis :

Hola mis queridos Candangueros y Candangueras. Esto ha sido una explosión inesperada. Gracias.Thanks. Ahora en Barinas con Evo. Venceremos!! [Salut mes chers candangueros y candangueras. Ça a été une explosion inattendue. Merci. Thanks. Maintenant à Barinas avec Evo. Nous vaincrons !]

Puis vinrent une série de deux tweets relatifs à la fête des travailleurs (qu’il invite au « socialisme qui est le royaume de la classe ouvrière »). Puis, histoire de mobiliser les troupes, deux autres tweets à propos des élections internes du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), qui avaient lieu ce dimanche 2 mai.

Ensuite, ce 3 mai au matin, un autre tweet générique, et même rassembleur (plutôt rare chez Hugo Chávez)  -avec utilisation d’une orthographe simplifiée type SMS :

Buen día a tí q m lees q te leo. Donde estés y sin importar quien seas ni lo q pienses. Si eres Venezolano aquí estoy, trabajando para tÍ. [Bonjour toi qui me lis que je te lis. Où que tu sois, peu importe qui tu es et ce que tu penses. Si tu es Vénézuélien, je suis ici, en train de travailler pour toi]

Changement de ton

Changement de ton ensuite. Le voilà qui personnalise son propos, avec des messages adressés directement à d’autres utilisateurs de Twitter qui lui ont envoyé des messages. À une telle Mariana de Lucio, d’abord, il répond :

@marianadelucio Saludos mariana. Yo en verdad soy un antidictador y amo mucho a mi México lindo. Ah, (cont) http://tl.gd/14qfnl [@marianadelucio Salut Mariana. Moi, à dire vrai, je suis un antidictateur et j'aime beaucoup mon Mexique adoré. Ah, (suite) http://tl.gd/14qfnl]

Pour la première fois, dans ce tweet, Hugo Chávez dépasse les 140 caractères ! Aussi utilise-t-il le service Twitlonger, qui permet à l’utilisateur incontinent d’allonger ses tweets

Autant dire que Mariana de Lucio est devenue  « célèbre » en moins de deux à la suite de cette première réponse personnalisée de Chávez. Il en sera sans doute de même de Dessiree Andre, une fan nouvelle venue sur Twitter, dont tous les tweets étaient jusqu’ici adressés au seul Hugo Chávez. Ce dernier vient de lui répondre :

@dessiree_andre Bueno mi querida Dessiree, a tí te mando un beso. Ahora estoy muy atareado saliendo para Argentina a la cumbre de UNASUR. [@dessiree_andre Bon ma chère Dessiree, je t'envoie un baiser. Je suis maintenant très occupé, je pars pour l'Argentine au sommet de l'UNASUR].

Dans le tweet suivant, l’étudiante Yesenia Gamardo est plus pragmatique. Elle lui demande un « crédit pour travailler », mais la réponse du président sur ce point reste plus que vague. Yesenia insiste : « J’ai besoin de savoir si vous m’aiderez avec le crédit ». Le président répondra-t-il ? Il est peu probable qu’il le fasse, car cela créerait un précédent plutôt gênant… D’autres tweets personnalisés se suivent à la chaîne ce soir. Utilisant son Blackberry et le service ÜberTwitter, Hugo Chávez semble ainsi s’occuper, en attendant le décollage de l’avion pour Buenos Aires…

Transcendance

Nous en sommes là, en ce 3 mai au soir : une douzaine de tweets en une semaine, des messages de plus en plus personnalisés, peu de politique dure, mais quelques messages d’orientation. À en juger par les derniers tweets, se dirige-t-on vers une utilisation personnalisée de Twitter , une sorte de lien direct entre le président et les citoyens ? Le public visé est-il exclusivement celui des partisans du président ? Ou bien la parole sera-t-elle ouverte plus largement, y compris aux opposants déclarés ? À suivre donc l’évolution de l’usage fait de ce moyen de communication peu commun par un président tout de même assez spécial.

Une seule certitude : il n’y aura sans doute rien de bien transcendant dans ces échanges. Mais Twitter, il est vrai, n’est pas fait pour la transcendance…

Isla presidencial: Uribe, Lula, Chávez

En route vers l'Île présidentielle

Le Venezuela a son Charlie Hebdo : le Chigüire Bipolar. Du chigüire, cet animal qui passe pour être représentatif du Venezuela, je vous ai parlé dans mon précédent article. Mais pourquoi bipolaire ? Parce qu’il n’est pas unipolaire, serais-je tenté de répondre, sans en savoir plus…

El Chigüire Bipolar

El Chigüire Bipolar

Quoi qu’il en soit, le Chigüire Bipolar est une sorte de magazine satirique qui se publie essentiellement sous la forme d’un blog sur le web. Il s’agit d’une initiative de trois amis qui décidèrent un jour de rompre avec le ronron de la presse conventionnelle et de se lancer dans l’aventure satirique. Mis à part quelques antécédents célèbres comme le Morrocoy Azul (créé en 1941) et le Camaleón (dans les années 1980), la presse satirique n’a jamais eu le vent en poupe au Venezuela : ici, il n’a jamais été de bon ton de rire -publiquement du moins- de ses gouvernants, ni des travers de sa société.

Modeste au départ, l’initiative  a aussitôt rencontré le succès, notamment auprès de la jeunesse, qui y a vu un exutoire à la langue de bois pratiquée  non seulement par le gouvernement (Patria, socialismo o muerte !),  mais aussi par l’opposition, qui depuis des années remâche le même discours primaire anti-Chávez.

Phénomène de presse

Deux ans après sa création, le Chigüire Bipolar peut se targuer d’être un véritable phénomène de presse. En nombre de pages vues, il dépasse, dit-on, le site de El Nacional, le plus grand quotidien du pays. Cela est dû, en grande partie, à l’excellente utilisation par l’équipe des médias sociaux tels que Facebook (37.450 fans aujourd’hui) et Twitter (76.645 abonnés).  Les courtes notes publiées sur ceux-ci renvoient systématiquement sur les productions du site web : articles, photomontages et vidéos. Le bouche à oreille a fait le reste.

Le livre que Chávez a offert à Obama

Quel livre Chávez a-t-il offert à Obama?

Le personnage d’Hugo Chávez est évidemment au centre des productions du Chigüire Bipolar. Comment pourrait-il en être autrement,  avec ce président qui est aussi communicateur hors pair, grand acteur et même chanteur à ses heures ? Toutefois, l’opposition n’est pas épargnée non plus, et notamment le mouvement étudiant. Même Alberto Federico Ravell, ex-directeur de Globovision (la chaîne de télévision d’opposition qui se caractérise par ses reportages antichavistes primaires), en prend pour son grade, alors même qu’il est le père de l’un des créateurs du Chigüire Bipolar ! Cela dit, soyons clairs : la tonalité antichaviste est celle qui domine sur le site, et de loin.

Un gros coup

Le Chigüire Bipolar a dernièrement fait un gros coup, qui a permis de populariser le site dans l’ensemble des pays de l’Amérique latine. Il a produit une vidéo intitulée Isla presidencial [Île présidentielle], version satirique du célèbre feuilleton télévisé Lost [Les disparus]. Les personnages ? Douze présidents d’Amérique latine qui échouent sur une île déserte et sont tenus de vivre ensemble.

En voici la bande-annonce, en style hollywoodien (sous-titres anglais) :

Voici le premier épisode (sous-titres anglais) :

Et le second épisode (en espagnol) :

Dans le collimateur ?

Caustique et irrespectueux, Le Chigüire Bipolar se trouve-t-il dans le collimateur du pouvoir ? Ce dernier ne se caractérise pas précisément par son sens de l’humour : la révolution, c’est sérieux ! Elle tolère difficilement la critique, fut-elle en mode satirique. Aussi le Chigüire Bipolar a-t-il été la cible d’attaques directes de la part d’un Mario Silva, par exemple, qui anime une émission quotidienne sur VTV, la chaîne de télévision gouvernementale. Mais, malgré un contexte difficile pour la presse d’opposition, le site continue à naviguer comme si de rien n’était, avec l’humour comme moyen de défense ultime.

Quant à Hugo Chávez lui-même, il n’a encore rien déclaré, à ma connaissance, sur le Chigüire Bipolar. La question qui se pose est la suivante : quelle est sa capacité réelle à rire de lui-même, fût-ce en privé ? En clair, est-il capable de supporter ceci :

ou encore ceci :

On peut espérer que le président, qui fait preuve d’esprit quand il parle de « pajarito » [petit oiseau] pour faire allusion à Twitter, est également capable d’apprécier  l’humour des autres à son égard. Après tout, critique ou non, satirique ou non, c’est lui qui reste la grande vedette du film !