L’amour, la mort, les immondices

1 mai 2008

El amor, la muerte

Eros, Thanatos. Les voici une fois de plus réunis en un seul lieu. Et quel lieu! Un dépôt d’immondices sauvage, comme il en abonde par ici, en bordure d’une petite route menant aux Pueblos del Sur.

Passant par là l’autre jour, j’ai dû freiner sec pour en croire mes pupilles. Oui, c’est bien un cercueil en bonne et due forme qui se trouve là! Un de ces cercueils « modernes » en métal imitation bois. Il semble complet et en bon état, avec couvercle et tout. Non sans quelque crainte, je m’approche pour l’examiner de plus près : ouf, il est vide! Mais comment et pourquoi ce grand objet inutilisé est-il arrivé là? Le mystère reste et restera entier…

Attiré et fasciné par la boîte morbide, je n’avais pas remarqué, au premier abord, le soutien-gorge suspendu au fil de fer barbelé. il était, lui, en moins bon état, éreinté par le temps passé là. Mais la même question se posait : pourquoi et comment cette pièce intime avait-elle atterri dans un endroit aussi repoussant?

Sur cette rencontre fortuite entre un objet de mort et un objet d’amour (ou tout au moins de sexe), on peut imaginer des dizaines d’histoires, toutes plus ou moins nauséabondes. Je les laisse à votre imagination.

De mon côté, je me lance dans la rédaction d’un polar haletant, dont l’action se déroulera, bien entendu, au Venezuela. Exotisme garanti.


Chaves et Chávez

21 mars 2008

Manuel Chaves Chavez et le perroquetOn connaissait Dupont et Dupond. Voici Chaves et Chávez!

Excusez mon ignorance en matière de politique autonomique espagnole, mais c’est seulement hier que j’ai appris l’existence de Manuel Chaves (avec S et sans accent), le président de la Junta de Andalucía (gouvernement autonome d’Andalousie). Je suis d’autant plus impardonnable que le Chaves en question est arrivé au pouvoir le 27 juillet 1990, soit il y a près de 18 ans! Il vient d’être réélu pour un nouveau mandat aux élections du 9 mars dernier et en a donc pour quelques années encore.

Les deux hommes n’ont pas grand chose en commun pour ce qui est de leurs politiques respectives. Manuel Chaves est une huile du PSOE, social-démocrate, professeur universitaire. Hugo Chávez est le bouillant personnage que l’on sait, qui adore tirer sur tout ce qui bouge.

On ne peut en tout cas que s’étonner de la longévité au pouvoir des Chavesz (comme on dit les Dupondt)! Et on ne peut qu’être surpris d’apprendre qu’un autre Chaves, arrivé à la tête d’un gouvernement huit ans avant Hugo, a toutes les chances de rester au pouvoir plus longtemps que ce dernier!

En effet, étant donné que la réforme constitutionnelle qu’il proposait n’a pas été acceptée en décembre dernier, Hugo Chávez devra quitter son poste en 2013, après seulement 15 ans de pouvoir.

Encore que…


Les motos chinoises et la liberté

1 mars 2008
Moto chinoise

Les motos chinoises sont-elles source de liberté? Non, ce n’est pas la question du dernier bac de philo (encore que, pour décrasser quelque peu l’institution, ce pourrait en être une –et intéressante par-dessus le marché).

Examinons la photo ci-dessus, prise à Calderas, petite localité de l’état de Barinas, dans le piémont andin. La moto est chinoise, elle est flambant neuve, ils sont trois. La photo ne le dit pas, mais je mettrais ma main au feu que c’est leur premier véhicule.

Pour ces trois-là, oui, cette moto, c’est la liberté. Pour la première fois de leur vie sans doute, ils peuvent se déplacer librement, aller où ils le désirent, sans dépendre des anarchiques transports en commun.

Le trio de la photo n’est qu’un exemple parmi des milliers, si l’on en juge par le nombre de motos chinoises vendues ces dernières années au Venezuela. Il faut dire que les bêtes ne sont pas chères (à partir de trois salaires minimum) et se trouvent à la portée d’un tout nouveau public : les jeunes travailleurs, les jeunes paysans et tous ceux qui –tant bien que mal– ont vu leur condition de vie s’améliorer sous le chavisme (quoi qu’en disent les économistes classiques, ils existent, je les ai rencontrés).

Avoir une moto, fût-elle chinoise, c’est grimper dans l’échelle sociale, c’est pouvoir sortir entre amis, inviter sa belle à une balade le dimanche après-midi… C’est pas la liberté, ça? Il n’y a pas si longtemps, on disait en Europe : Mon auto, c’est ma liberté! Peut-on décemment jeter la pierre sur les Vénézuéliens qui disent maintenant : Ma moto chinoise, c’est la liberté?

Bon, soyons clairs : la moto chinoise, ce n’est pas la panacée. On ne parlera pas ici de leurs qualités mécaniques réputées douteuses, de la difficulté de trouver des pièces, des trop nombreux accidents de la route, du regain d’insécurité qu’elles impliquent (car elles sont pratiques pour les petits vols à la tire)…

Mais la liberté, cette sensation de pouvoir aller où on veut quand on veut, cela vaut bien de prendre quelques risques. Bien sûr, ce n’est pas la Liberté avec un grand L et en lettres grasses, mais cette petite liberté-là, cette petite sensation, vaut bien 1000 dollars, le prix de la moto…

P.S. : À l’origine, j’avais pensé écrire un article pour ironiser sur le trio à moto de la photo, le casque de vélo du conducteur, le postérieur sur le porte-bagage, etc. Puis je suis tombé sur ce site et je me suis désisté, devant l’inanité de mes intentions. À la vue de ces photos, je suis resté bouche bée, tout en riant jusqu’aux larmes (essayez, c’est possible). Allez donc y jeter un coup d’œil : vous y trouverez de solides arguments pour répondre à la question qui ouvre ce billet.


L’été en hiver

19 janvier 2008
L’été à Mérida

Le Venezuela est dans l’hémisphère nord (il y en a qui en doutent ou ne le savent pas, mais vérifiez). Dans l’hémisphère nord, l’hiver dure du 21 décembre au 20 mars. Nous sommes le 19 janvier. C’est donc le plein hiver au Venezuela!

La logique est implacable.

Et pourtant, détrompez-vous : c’est ici l’été! L’été en hiver! Vous n’y pigez rien? Moi non plus, au début. Puis j’ai compris : ce qu’on appelle ici le verano [l'été], c’est la saison sèche. La saison humide, quant à elle, correspond à l’invierno [hiver]. Or, il se fait que la période sèche s’étend généralement de décembre à avril, soit pendant l’hiver météorologique de l’hémisphère nord. L’été (verano) a donc lieu en hiver. Vous suivez toujours?

L’origine de tout cela, ce sont (une fois encore) les conquistadores et colonisateurs espagnols. Les pauvres ne sachant trop bien où ils se trouvaient (les hémisphères n’avaient aucun sens à l’époque), ils ont fait le parallèle entre saison sèche et verano, entre saison humide et invierno. Comme en plein cœur de la Castille, en quelque sorte.

La confusion est restée. Il n’est pas rare qu’un paysan vous dise, juste avant qu’il pleuve, ¡Llega un invierno fuerte! [littéralement : Un terrible hiver arrive!, à traduire par : Il va tomber des hallebardes!]. Ou encore, lorsque la sécheresse perdure, on vous dira : Qué largo este verano! [Qu'il est long, cet été!]. Et cela peu importe la saison de l’année à laquelle on se trouve.

La photo du haut, prise aujourd’hui à midi, illustre à quoi ressemble un verano, depuis la fenêtre de mon appartement. Vous y voyez un ciel immensément bleu surplombant la Sierra Nevada de Mérida et son pic Bolívar enneigé (4980 m). Voici maintenant le même paysage, toujours depuis ma fenêtre, en invierno (photo prise au mois d’août, soit en plein été de l’hémisphère nord) :

Sierra Nevada en hiver

Avouez qu’il y a de quoi être confondu, d’autant plus que, si près de l’Équateur, on perçoit à peine les changements de durée entre le jour et la nuit, selon la période de l’année.

Mais quelle importance peut avoir la saison lorsque, tout au long de l’année, le thermomètre flirte ici (à 1600 mètres d’altitude) avec les 25 degrés le jour et les 18 degrés la nuit? Cela en devient même monotone, à tel point qu’on se prend à rêver (pas trop souvent quand même) d’un vrai hiver!


Le Venezuela à la bonne heure

9 décembre 2007

Fuseau horaire au Venezuela

Le Venezuela a changé d’heure ce matin à 3 heures. Il se trouvait dans le fuseau horaire GMT -4:00, le voici maintenant, seul au monde, dans le fuseau GMT -4:30. Eh oui, 4h30 de différence avec Greenwich, 30 minutes de différence avec ses voisins, c’est pour le moins original.

Le changement a pourtant sa raison d’être géographique, ce que montre très bien la carte ci-dessus. Le point de référence du fuseau GMT -4:00 (60º de longitude ouest), qui était en vigueur jusqu’aujourd’hui dans le pays, passe par l’extrême est du pays. Et le point de référence du fuseau GMT -5:00 (75º de longitude ouest) traverse, lui, le centre de la Colombie, à l’ouest. Le Venezuela se trouve donc exactement à cheval entre deux fuseaux horaires.

Par contre, en choisissant GMT -4:30 (dont le point de référence est 67º30′ de longitude ouest), on obtient un fuseau horaire qui recouvre exactement le Venezuela d’est en ouest, et qui représente donc mieux la vraie heure géographique du pays. En fait, le Venezuela revient à l’heure qui était déjà la sienne avant 1965.

Cycle circadien

Voilà pour la géographie. À cela s’ajoute de grandes justifications scientifiques. Écoutons Hector Navarro, ministre du pourvoir populaire pour la science et la technologie :

Le changement de fuseau horaire est très important parce que depuis longtemps on sait qu’il y a des éléments du métabolisme des êtres humains qui sont associés au cycle solaire. C’est ce que l’on appelle le cycle circadien. Cette série d’éléments est en rapport avec la lumière du soleil et synchronise la croissance et l’activité intellectuelle, entre autres.

Il existe une hormone de croissance produite cycliquement en fonction de la présence de lumière solaire. Ainsi, quand une personne vit seulement la nuit et ne reçoit jamais de lumière solaire, son cycle circadien en sera affecté et par conséquent, selon toutes les études scientifiques, sa croissance en souffrira aussi, dans le cas d’un enfant, par exemple.

Explication scientifique sophistiquée pour dire entre les lignes que grâce au changement d’heure, les enfants vénézuéliens se rendant à l’école se lèveront avec le soleil, et non avant, comme c’était le cas jusqu’ici. Socialement, la mesure sera donc profitable au plus grand nombre.

Coût économique

Quant au calcul économique, il semble ne pas avoir été effectué par le gouvernement. Il est clair qu’un changement horaire -d’une demi-heure de surcroît- entraîne un surcoût pour les entreprises et les institutions, toujours plus nombreuses, qui travaillent en temps réel. Signalons que Microsoft a préparé une mise à jour pour ses systèmes d’exploitation.

Enfin, pour la petite histoire, signalons que le Venezuela, avec sa demi-heure de différence par rapport aux 24 fuseaux horaires traditionnels, se retrouve dans le cercle très fermé des régions et des pays qui partagent cette particularité : la région de Darwin et Adelaide, en Australie (GMT +9:30), la Birmanie (GMT +6:30), le Sri Lanka ainsi que Calcutta, Delhi, Mumbai, en Inde (GMT +5:30), l’Afghanistan (GMT +4:30), l’Iran (GMT +3:30) et Terre-Neuve, au Canada (GMT -3:30). Quant au Népal, il est le seul au monde dans un fuseau GMT +5:45!


Le cirque arrive à Niquitao

10 octobre 2007

Rencontre du 4e type

Étais-je à Niquitao, ce petit village au fin fond des Andes vénézuéliennes, ou bien à Macondo? Je ne rêvais pourtant pas : un cirque ambulant officiait sur la place du village, devant un public enthousiaste installé sur les marches en forme de gradins.

Immédiatement, ce sont les images des romans de Gabriel García Márquez qui me sont revenues : l’arrivée de clowns dans un petit village improbable; l’effervescence que provoque cet événement inespéré; la rencontre inédite, au coin d’une rue, d’un cheval monté par un enfant et d’un monocycle monté par un clown. Réalisme tellement magique!

Trois jeunes échappés de la civilisation urbaine se sont associés pour former le Circo a patas [Cirque à pied] et sillonner le Venezuela profond. A patas, parce qu’ils n’ont pour tout véhicule que leurs pieds, ou alors ils font du stop. Dans leur sac, un bric-à-brac d’objets en tous genres, en commençant par deux monocycles, –car tout clown qui se respecte monte à monocycle!

Pas besoin de publicité. À peine arrivés, ils installent leur attirail sur la place Bolívar du village. Les premiers curieux s’approchent, les enfants se donnent le mot : « Venez vite, il y a des clowns sur la place! » Bientôt des dizaines de personnes attendent avec impatience que le spectacle commence.

Et il commence, enfin. Le soir est tombé, créant une atmosphère encore plus envoûtante. Bientôt, ce ne sont plus que rires, cris, pleurs, peurs… Le village se déride comme il ne l’a plus fait depuis longtemps!

Circo a patasNos trois compères, eux, s’amusent comme larrons en foire. Le public répond, en veut plus. Mais le rêve se termine, par un signal inéquivoque : un chapeau commence à circuler dans les rangs. Les petites pièces sonnantes et trébuchantes suffiront-elles pour passer la journée qui vient? Heureusement, oui : le village enthousiasmé racle jusqu’au fond de ses poches. On invite les artistes à manger, peut-être à dormir (et si ce n’était pas le cas, ils passeront la nuit dans leur tente).

À Macondo/Niquitao, ce soir-là, j’ai revécu un bout de moyen-âge. Venus d’on ne sait où, les jongleurs ont officié sur la place, pour le bonheur de tous. Ils repartiront demain pour le village suivant.

Mais promis juré, ils reviendront à Niquitao pour la fête de Saint Raphaël, le 20 octobre.

Fin du spectacle


Dieu est avec les Vénézuéliens!

23 septembre 2007

Je vous mets tout de suite dans le jus. Regardez ceci :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Bon, l’histoire n’est pas finie, c’est comme ces films d’avant-garde qui se terminent sur rien. Mais je peux vous dire que -ouf!- le camion est arrivé à bon port. Happy end, donc. Ce n’était pourtant pas une mince affaire : dans les voix off, on entend quelqu’un dire qu’une fois un camion de la Polar (oui, la bière) a coulé a pic.

Et cela se passe où? Au Venezuela, pardi! À Puerto Colombia, près de Choroní, sur la côte caraïbe. Le camion en question doit arriver à Chuao, petit village cacaotier à quelques kilomètres de là, sans accès routier. Vous me direz : pourquoi un camion alors? Ben, sans doute pour faire le trajet entre la plage et le village, soit 3 ou 4 km. C’est tout ce que ce camion pourra parcourir! (Calculez ici dans combien de temps devra se faire la révision des 10.000 km à raison de deux allers-retours par jour, excepté les jours où il n’y a pas de gasoil.)

Mais je m’égare. Voyez plutôt les lieux de l’action sur cette carte. (Petite publicité : La région vaut vraiment le déplacement. Superbes plages, fêtes endiablées, un des meilleurs cacaos du monde, forêts imposantes, le tout à proximité du parc national Henri-Pittier, dont la biodiversité est véritablement exceptionnelle).

Et le bon dieu là-dedans? Ah, vous trouvez qu’il n’a rien fait dans cette épopée? Une traversée de plusieurs kilomètres sur une mer pas vraiment calme avec un camion sommairement installé sur trois barques, et il n’aurait rien fait? Détrompez-vous, sans lui, il n’y aurait pas de camion à Chuao!

C’est pour cela qu’on dit couramment ici : Dieu est avec les Vénézuéliens! Et face à une ingéniérie populaire dont la créativité est absolument phénoménale (le vidéo en offre un bon exemple), il en a du travail, le pauvre!