Category: Inattendu


Laitue verte

La question pourrait paraître banale, ou encore bizarre. Toutefois, au Venezuela, elle revêt une signification cachée. Car enfin, qu’est-ce qui est vert, à part la laitue ? Un certain billet venu du Nord, suivez mon regard… Et ce certain billet est franchement attirant pour quelqu’un qui vit dans un pays où prévaut un (relativement strict) contrôle des changes.

En d’autres termes, le commun des mortels ne peut se procurer au Venezuela tous les billets verts qu’il pourrait désirer. Car CADIVI, l’administration chargée de réguler l’accès aux devises, veille au grain : tu as droit à autant si tu voyages à l’étranger, à autant si tu étudies à l’étranger, à autant si tu veux faire des achats sur Internet, etc. Les importateurs sont également surveillés et doivent justifier au coup par coup leurs besoins en dollars.

Théorie et pratique

Cela c’est la théorie. En pratique, chacun sait que dès qu’une pénurie (ici de billets verts) est provoquée, un marché parallèle s’installe, sur lequel on peut se procurer la précieuse denrée à un prix supérieur, avec toutes les spéculations que cela implique. En clair, on assiste à la création d’un beau terrain de jeu pour les spéculateurs, corrupteurs et corrompus.

C’est évidemment ce qui s’est produit au Venezuela, un pays déjà bien entraîné à la chose, avec la mise en place d’un marché parallèle du dollar. Là, le billet vert se transige quasiment au double de son prix officiel. Au départ, tout roulait plus ou moins, grâce à une certaine tolérance pour ce type d’échange de la part du gouvernement. Coexistaient donc deux marchés du dollar : l’officiel et le parallèle. On pouvait connaître le prix du dollar parallèle en consultant certains sites web spécialisés et faire les transactions correspondantes en toute quiétude.

La loi frappe

En mai 2010, le gouvernement a eu la brillante idée de réviser la Ley sobre los ilícitos cambiarios (Loi sur le change illicite). Dans le nouveau schéma, les opérations de change parallèle devenaient illégales. Il était donc interdit ne fût-ce que de diffuser le taux de change du dolar parallèle. En conséquence, les sites web qui le publiaient ont dû fermer ou ont été rendus indisponibles dans le pays par le gouvernement (c’est, du reste, la première censure connue du web au Venezuela). Voyez par exemple http://dolarparalelo.blogspot.com, http://bonosvenezuela.blogspot.com et http://www.dollar.nu/paralelo.php.

lechugaverde.com

Le prix de la laitue verte à Caracas

Qu’à cela ne tienne : à l’heure du web 2.0, il existe mille et une manières de contourner les interdits. C’est ici qu’entre en jeu la fameuse laitue verte. Un petit malin a eu l’idée de mettre en ligne un site lechugaverde.com [laitueverte.com] sur lequel est publié le prix référentiel de la “laitue verte” importée des États-Unis. On y trouve aussi le prix de la “laitue verte” à l’aéroport de Maiquetía (Caracas) et à Cúcuta (ville-frontière colombienne). La “laitue européenne” est également cotée. Pour mieux déjouer les moteurs de recherche, les prix n’apparaissent pas en html, mais sont incrustés sur une image .jpg.

Cerise sur le gâteau : le tout se complète par un forum, une page Facebook et un compte Twitter. Il est inutile d’ajouter que, portée par la demande, cette initiative originale a aussitôt rencontré un vif succès. Le nombre de visiteurs et suiveurs des sites se chiffre par dizaines de milliers.

Depuis lors, la laitue verte est entrée dans le langage codé des Vénézuéliens. Je ne dis pas de tous, car un bon nombre, vivant au salaire minimum ou moins, ne peuvent pas se permettre de rêver tant soit peu au billet vert. Mais les classes supérieures et les classes moyennes, elles, ne pensent qu’à ça. Et les bolibourgeois (bourgeois bolivariens) ne font pas exception !

Menace d’intervention

Le site lechugaverde.com reste évidemment menacé d’intervention par le gouvernement, comme l’indiquait un tweet de Diosdado Cabello, ministre de Hugo Chávez et fidèle entre les fidèles, qui date du 15 juin dernier. Le site est resté en ligne depuis lors, mais pourrait être bloqué à tout moment. À quoi bon, en fait, car il n’y a pas que les laitues qui sont vertes… Il y a fort à parier que surgirait aussitôt un site citronvert.com !

La laitue verte, denrée rare s’il en est, continue donc d’exercer un attrait certain sur de vastes couches de la population vénézuélienne. Pour tout dire, nombreux sont ceux qui voudraient en avoir dans leur assiette, chaque matin. Mais tout dépend évidemment du prix.

À propos, elle est à combien, aujourd’hui, la laitue verte ?

Le guayuco traditionnel

Le guayuco traditionnel

Le guayuco, c’est ce vêtement traditionnel que portent nombre d’ethnies indigènes au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine : juste un petit bout de tissu d’origine végétale cachant les parties dites intimes de l’individu. Un vêtement qui n’a donc rien de bien compliqué, et qui a l’avantage incommensurable de mettre littéralement à nu le corps de celui qui le porte.

Le guayuco original

Guayuco original

Le guayuco met donc en valeur l’être, et non l’avoir (les grandes griffes de la mode n’ont pas encore sorti leur guayuco) : si tous les gens du monde se mettaient à porter un guayuco, on pourrait parler de révolution copernicienne pour les mœurs occidentales : on exhiberait ce que l’on est, et non plus ce que l’on a. On serait face à la complète transparence des êtres, dans un respect total de l’autre. Les dépravations seraient devenues théoriquement impossibles.

Image d’Épinal

Trêve de naturisme, trêve de rousseauisme… Le guayuco ne se porte pratiquement plus, ni au Venezuela, ni ailleurs. Il existe bien encore quelques touristes occidentaux qui s’illusionnent de croire que les indigènes portent le guayuco, qu’il leur suffira d’aller dans la forêt pour les rencontrer dans leur plus simple appareil. Image d’Épinal que celle-là.

Confronté au rouleau compresseur de l’occidentalisation, le guayuco a irrémédiablement perdu la bataille. Au mieux, il s’est retrouvé au stade dégradé du vêtement folklorique. À ce stade-là, oui, les touristes pourraient peut-être le voir. Ils auront ainsi la joie de vivre en toute sérénité leurs fantasmes de Tintin chez les Picaros. Mais de vrai guayuco, point.

Le guayuco, pièce d’identité de la facette indigène du Vénézuélien qui s’est logée quelque part dans l’inconscient collectif, n’a pourtant pas disparu. Il s’est retrouvé sous diverses formes déviées et subverties dans la vie quotidienne de l’habitant de ces parages. Et pas seulement, comme nous allons le voir, parmi les couches populaires –celles-là qui pourraient avoir une relation plus directe, malgré tous les métissages, avec le minuscule vêtement de leurs ancêtres autochtones. Même les classes dites supérieures, celles qui se targuent d’une bien illusoire pureté de race (blanche, bien entendu), conservent une relation certaine avec le guayuco. Un vêtement si près du corps ne peut en effet laisser personne indifférent.

Détournement de sens

Le nouveau guayuco

Le nouveau guayuco, vu par Guayuco.com

Voyez cette entreprise dénommée Guayuco. Elle produit des maillots de bain féminins  et autres vêtements de plage. (Soit dit en passant, il s’agit de l’un des rares secteurs industriels où le Venezuela est capable de concurrencer les meilleurs. À vrai dire, les corps de nos belles ont de quoi inspirer les designers!) Quoi de plus normal, en fait, que de détourner le nom de guayuco pour désigner ces bouts de tissus de plus en plus réduits qui viendront dissimuler révéler les parties les plus aguichantes d’un corps de femme? Beau détournement publicitaire, reconnaissons-le. Sauf qu’on ne se trouve plus dans le registre de l’être, mais dans celui de l’avoir : avoir de belles fesses, avoir de gros nichons, avoir tout ce qui vient avec…

Prenez encore cet atelier photo et audiovisuel dénommé Guayuco Gráfico. Il ne travaille pas nécessairement dans le nu, et fait plutôt, d’ailleurs, dans l’habillé. Mais il travaille en priorité sur le corps et a sans doute choisi ce nom pour le signifier, le guayuco ayant un rapport tout à fait direct avec le corps. Mais dans ce cas aussi, c’est indéniablement l’avoir qui prime sur l’être et le sens du guayuco original a été détourné. En effet, sous les flashes de ces (bons) photographes, le guayuco devient glamour, ce à quoi ce vêtement utilitaire n’était nullement destiné.

La plus belle subversion

Les couches pour bébés Guayucos

Les couches pour bébés Guayucos

Mais la plus belle subversion du guayuco reste le fait du gouvernement. Au mois de juin 2009,  dans son programme télévisé Aló Presidente, Hugo Chávez annonçait le lancement par une entreprise nationalisée d’une nouvelle marque de couches pour bébés. Et quel fut le nom commercial choisi pour ce produit made in socialisme? Guayucos! Rien à redire, le nom de marque choisi donne en plein dans le mille s’agissant d’une couche pour bébés : elle couvrira en effet les mêmes parties du corps que le guayuco original, sans avoir toutefois les mêmes fonctions.

Évidemment, dans un pays politiquement divisé comme l’est le Venezuela, il n’en fallait pas plus pour délier les mauvaises langues. Certains ont affirmé que l’entreprise était fantôme, d’autres qu’elle manquait de matières premières importées et n’avait produit que les couches nécessaires à la promotion du produit par le président. Toujours est-il que pas plus tard qu’hier, soit quinze mois plus tard, j’ai vu de mes propres yeux des couches Guayucos dans un supermarché Bicentenario, à un prix d’ailleurs imbattable (9,5 bolivars, soit 1,5 euro, le paquet de 16 couches). Les plus finauds ont fait dans la dérision : ils ont produit une publicité factice annonçant que, grâce au Hugoflex, les couches Guayucos permettaient de résister à un programme Aló Presidente! Ce qui n’est pas peu dire.

Détournement de sens

Guayuco bolivarien

... et leur mise en dérision

Des milliers de Vénézuéliens portent donc à nouveau un guayuco, que ce soit une couche pour bébés ou un bikini sexy pour grande fille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la transmission du vêtement indigène s’est bel et bien produite jusqu’aux générations actuelles. La persistance du guayuco dans l’inconscient collectif du Vénézuélien et le culte du corps (sexuel) largement partagé par toutes les couches de la population ont facilité cette transmission. D’autant plus qu’une ou deux générations à peine séparent souvent le monde rural traditionnel, proche du guayuco original, et la société urbaine actuellement dominante.

Cependant, comme nous l’avons vu, il ne s’agit plus du même guayuco. Celui-ci a été complètement subverti, au point de perdre tout son sens originel de liberté, d’authenticité, de transparence. À l’image de la société actuelle, son concept a été totalement mercantilisé : il est devenu un vulgaire motif publicitaire, qui plus est parfois utilisé avec un sous-entendu sexuel.

Ce n’est donc pas encore demain que l’on verra un vrai guayuco, avec les valeurs intrinsèques qu’il véhicule, dans les rues de Caracas.

Vuvuzelas en concert

Concert de vuvuzelas sur la plage de Durban

Un instrument nouveau a fait irruption sur la scène mondiale à l’occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud: la vuvuzela. Cette corne en plastique –une descendante probable de la corne kudu traditionnelle–,  assourdit de son bourdonnement incessant joueurs, arbitres, sélectionneurs et même téléspectateurs. À tel point que les chaînes de télévision ont dû trouver une parade technique pour atténuer cet entêtant bruit de fond. Si le Mondial 2010 doit apporter quelque chose à la culture du foot, ce sera bien la vuvuzela!

Bizarrement, il est courant de la voir écrite erronément vuvuzuela (143.000 résultats sur Google, contre tout de même 6.880.000 résultats pour vuvuzela). La raison ? Une assonance avec Venezuela, sans aucun doute. Et là, je dois intervenir…

Pollution sonore

joueur de vuvuzela en Afrique du Sud

Haut en couleurs!

Cette dérivation n’est pas si idiote, finalement : si la vuvuzela n’avait pas été inventée par les Sud-Africains, elle l’aurait été sans aucun doute par les Vénézuéliens ! Car question de bruit, ici, on s’y connaît. La pollution sonore est omniprésente, jour et nuit, nuit et jour.

Tiens, rien qu’aujourd’hui, mon immeuble a été pollué pendant des heures par des coups de marteau venus d’on ne sait où. Il y a trois jours, c’est l’alarme d’une voiture qui, en pleine nuit, se déclenchait automatiquement toutes les demi-heures! Et je ne parle pas ici de la musique à plein tube dans les transports publics, des batailles pour la domination sonore dans les parcs et sur les plages (chaque groupe rivalisant par la puissance de ses haut-parleurs) ou même dans les rues commerçantes (les commerces faisant de même). Cela tient presque de la philosophie : en effet, pour le Vénézuélien moyen, le bruit c’est la vie, tandis que le silence, c’est déjà, en quelque sorte, l’antichambre de la mort, excusez du peu.

La vuvuzela est donc une véritable aubaine pour un peuple qui se nourrit de bruit comme pas deux. On peut donc s’attendre à ce que la corne en plastique rencontre le plus grand succès dans les stades du Venezuela, tant elle correspond parfaitement à l’idiosyncrasie locale.  Pour l’instant, les fanatiques vénézuéliens s’en tiennent à la trompette en plastique. Mais celle-ci ne fait décidément pas le poids face à la vuvuzela, dont la puissance peut atteindre 127 décibels!

De là à prédire une prochaine commercialisation massive de la vuvuzela dans le pays, il n’y a qu’un pas. Fabriquée en plastique –un matériau bon marché dans un pays pétrolier comme le Venezuela–, la vuvuzela a un rapport prix/bruit absolument imbattable! Il y a donc fort à parier que l’industrie nationale du plastique, déjà passablement prospère, y verra une bonne occasion de diversifier sa production et de s’enrichir à bon compte.

Instrument de culture

Pedro Espi-Sanchis

Pedro Espi-Sanchis

Un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait amplement tirer profit du vuvuzela, c’est la culture. Si les Vénézuéliens ont su faire des maracas, ce petit objet aux sonorités apparemment limitées, un instrument de musique à part entière, il n’y a aucune raison qu’il ne puissent faire de même avec la vuvuzela. Sa fondamentale en si bémol ne peut être un obstacle à la créativité musicale intrinsèque du Vénézuélien.

Les Sud-Africains eux-mêmes ont tracé la voie. Un Vuvuzela Orchestra existe bel et bien, qui parvient à mettre en valeur la pauvre palette sonore de l’instrument. Curieusement, cet orchestre a été mis sur pied par un espagnol, Pedro Espi-Sanchis, spécialiste des musiques traditionnelles sud-africaines, qui considère que la vuvuzela permet de renouer avec les racines musicales du pays. Mais à quoi ressemble donc un concert de vuvuzelas ? Voici :

Le Vuvuzela Orchestra interprète ici, dans une chorégraphie artistique, Shosholoza, chant traditionnel des travailleurs noirs, devenu ensuite un des symboles de la lutte contre l’apartheid, puis hymne sportif, qui a été interprété notamment par Ladysmith Black Mambazo (de loin la meilleure version), Peter Gabriel et Helmut Lotti !

Sur scène, le Vuvuzela Orchestra est nettement plus spontané :

Bon, je l’accorde, c’est un peu sommaire, mais les musiciens vénézuéliens feront mille fois mieux, j’en suis sûr. Je vois (ou plutôt j’entends) très bien les vuvuzelas accompagner les musiques noires de la côte centrale du Venezuela ou du sud du lac de Maracaibo.

Vuvuzela et politique

vuvuzela

Soufflez fort !

Enfin, il y a un troisième domaine où la vuvuzela a un avenir tout tracé au Venezuela : la politique! On imagine sans peine les grands rassemblements politiques, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition, animés par des dizaines de milliers de trompes en plastique! La totale ! On imagine tout aussi aisément la classe moyenne manifester son mécontentement en troquant la traditionnelle casserole pour la vuvuzela, plus performante. Ainsi, les opposants pourraient jouer de la vuvuzela pendant les interventions de Hugo Chávez à la télévision (là, il leur faudra du souffle! Pour leur faciliter la tâche, il pourront toujours jouer de la vuvuzela virtuelle ou encore brancher en boucle la radio vuvuzula.fm).

Sport, culture, politique : voici donc trois domaines dans lesquels la vuvuzela a toutes ses chances d’être adoptée et bonifiée au Venezuela. Mais si de telles prédictions se vérifient, il n’y aura alors plus de doute : la vuvuzela deviendra bel et bien la vuvuzuela!

Chávez le bref

Hugo Chavez sur Twitter

@chavezcandanga sur Twitter

C’est un véritable défi pour Hugo Chávez : se limiter à 140 pauvres caractères, lui qui est un habitué des discours fleuves de 200.000 caractères et plus. Telle est la dure règle de Twitter, service de micro-blogging auquel le Comandante vient de s’affilier. Ici, au-delà de 140 caractères, tu n’existes plus! Voici le volubile président obligé de devenir Chávez le bref !

La grande et la petite presse ont déjà largement commenté l’entrée en fanfare de Hugo Chávez sur Twitter : des dizaines de milliers de followers en quelques heures, 188.000 en moins d’une semaine… Il est encore loin des 3.843.162 followers de Barack Obama, certes, mais il se trouve déjà dans le top 10 des hommes politiques sur Twitter, toutes nationalités confondues. Beau début pour quelqu’un qui s’est décidé tout récemment seulement à se lancer dans les réseaux sociaux. Il l’avait annoncé il y a quelque temps : il compte aussi mener la bataille sur ce front-là, afin d’occuper un espace qu’il avait quelque peu délaissé au profit de ses adversaires politiques. C’est aussi, par ailleurs, une façon directe de répondre à tous ceux qui le soupçonnaient de vouloir réguler ou censurer Internet au Venezuela.

Pour le choix de son pseudo, Chávez n’a pas fait dans la dentelle : le nom Hugo Chávez, écrit sous toutes ses formes, ayant été pris par des usurpateurs ou des petits marrants, il s’est reporté sur le pseudo chavezcandanga. Candanga veut dire, en bon vénézuélien, quelque chose comme « empêcheur de tourner en rond ». Dans d’autres pays d’Amérique latine, toutefois, le mot signifie “diable”. Une petite provocation de plus, bien dans le style du personnage…

Copain-copain

Mais que raconte au juste Hugo Chávez, dans le cadre restreint de ces fatidiques 140 caractères? Jusqu’à présent pas de grosse révélation, pas de grandes idées, mais une approche plutôt copain-copain avec ses suiveurs. Jugez-en :

Le premier tweet, du 28 avril, était très générique :

Epa que tal? Aparecí como lo dije: a la medianoche. Pa Brasil me voy. Y muy contento a trabajar por Venezuela. Venceremos!! [Salut, comment va? Me voici tel que j'avais dit : à minuit. Je pars au Brésil. Et très content de travailler pour le Venezuela. Nous vaincrons !]

Le second, le 29 avril, n’était guère beaucoup plus précis :

Hola mis queridos Candangueros y Candangueras. Esto ha sido una explosión inesperada. Gracias.Thanks. Ahora en Barinas con Evo. Venceremos!! [Salut mes chers candangueros y candangueras. Ça a été une explosion inattendue. Merci. Thanks. Maintenant à Barinas avec Evo. Nous vaincrons !]

Puis vinrent une série de deux tweets relatifs à la fête des travailleurs (qu’il invite au « socialisme qui est le royaume de la classe ouvrière »). Puis, histoire de mobiliser les troupes, deux autres tweets à propos des élections internes du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), qui avaient lieu ce dimanche 2 mai.

Ensuite, ce 3 mai au matin, un autre tweet générique, et même rassembleur (plutôt rare chez Hugo Chávez)  -avec utilisation d’une orthographe simplifiée type SMS :

Buen día a tí q m lees q te leo. Donde estés y sin importar quien seas ni lo q pienses. Si eres Venezolano aquí estoy, trabajando para tÍ. [Bonjour toi qui me lis que je te lis. Où que tu sois, peu importe qui tu es et ce que tu penses. Si tu es Vénézuélien, je suis ici, en train de travailler pour toi]

Changement de ton

Changement de ton ensuite. Le voilà qui personnalise son propos, avec des messages adressés directement à d’autres utilisateurs de Twitter qui lui ont envoyé des messages. À une telle Mariana de Lucio, d’abord, il répond :

@marianadelucio Saludos mariana. Yo en verdad soy un antidictador y amo mucho a mi México lindo. Ah, (cont) http://tl.gd/14qfnl [@marianadelucio Salut Mariana. Moi, à dire vrai, je suis un antidictateur et j'aime beaucoup mon Mexique adoré. Ah, (suite) http://tl.gd/14qfnl]

Pour la première fois, dans ce tweet, Hugo Chávez dépasse les 140 caractères ! Aussi utilise-t-il le service Twitlonger, qui permet à l’utilisateur incontinent d’allonger ses tweets

Autant dire que Mariana de Lucio est devenue  « célèbre » en moins de deux à la suite de cette première réponse personnalisée de Chávez. Il en sera sans doute de même de Dessiree Andre, une fan nouvelle venue sur Twitter, dont tous les tweets étaient jusqu’ici adressés au seul Hugo Chávez. Ce dernier vient de lui répondre :

@dessiree_andre Bueno mi querida Dessiree, a tí te mando un beso. Ahora estoy muy atareado saliendo para Argentina a la cumbre de UNASUR. [@dessiree_andre Bon ma chère Dessiree, je t'envoie un baiser. Je suis maintenant très occupé, je pars pour l'Argentine au sommet de l'UNASUR].

Dans le tweet suivant, l’étudiante Yesenia Gamardo est plus pragmatique. Elle lui demande un « crédit pour travailler », mais la réponse du président sur ce point reste plus que vague. Yesenia insiste : « J’ai besoin de savoir si vous m’aiderez avec le crédit ». Le président répondra-t-il ? Il est peu probable qu’il le fasse, car cela créerait un précédent plutôt gênant… D’autres tweets personnalisés se suivent à la chaîne ce soir. Utilisant son Blackberry et le service ÜberTwitter, Hugo Chávez semble ainsi s’occuper, en attendant le décollage de l’avion pour Buenos Aires…

Transcendance

Nous en sommes là, en ce 3 mai au soir : une douzaine de tweets en une semaine, des messages de plus en plus personnalisés, peu de politique dure, mais quelques messages d’orientation. À en juger par les derniers tweets, se dirige-t-on vers une utilisation personnalisée de Twitter , une sorte de lien direct entre le président et les citoyens ? Le public visé est-il exclusivement celui des partisans du président ? Ou bien la parole sera-t-elle ouverte plus largement, y compris aux opposants déclarés ? À suivre donc l’évolution de l’usage fait de ce moyen de communication peu commun par un président tout de même assez spécial.

Une seule certitude : il n’y aura sans doute rien de bien transcendant dans ces échanges. Mais Twitter, il est vrai, n’est pas fait pour la transcendance…

Isla presidencial: Uribe, Lula, Chávez

En route vers l'Île présidentielle

Le Venezuela a son Charlie Hebdo : le Chigüire Bipolar. Du chigüire, cet animal qui passe pour être représentatif du Venezuela, je vous ai parlé dans mon précédent article. Mais pourquoi bipolaire ? Parce qu’il n’est pas unipolaire, serais-je tenté de répondre, sans en savoir plus…

El Chigüire Bipolar

El Chigüire Bipolar

Quoi qu’il en soit, le Chigüire Bipolar est une sorte de magazine satirique qui se publie essentiellement sous la forme d’un blog sur le web. Il s’agit d’une initiative de trois amis qui décidèrent un jour de rompre avec le ronron de la presse conventionnelle et de se lancer dans l’aventure satirique. Mis à part quelques antécédents célèbres comme le Morrocoy Azul (créé en 1941) et le Camaleón (dans les années 1980), la presse satirique n’a jamais eu le vent en poupe au Venezuela : ici, il n’a jamais été de bon ton de rire -publiquement du moins- de ses gouvernants, ni des travers de sa société.

Modeste au départ, l’initiative  a aussitôt rencontré le succès, notamment auprès de la jeunesse, qui y a vu un exutoire à la langue de bois pratiquée  non seulement par le gouvernement (Patria, socialismo o muerte !),  mais aussi par l’opposition, qui depuis des années remâche le même discours primaire anti-Chávez.

Phénomène de presse

Deux ans après sa création, le Chigüire Bipolar peut se targuer d’être un véritable phénomène de presse. En nombre de pages vues, il dépasse, dit-on, le site de El Nacional, le plus grand quotidien du pays. Cela est dû, en grande partie, à l’excellente utilisation par l’équipe des médias sociaux tels que Facebook (37.450 fans aujourd’hui) et Twitter (76.645 abonnés).  Les courtes notes publiées sur ceux-ci renvoient systématiquement sur les productions du site web : articles, photomontages et vidéos. Le bouche à oreille a fait le reste.

Le livre que Chávez a offert à Obama

Quel livre Chávez a-t-il offert à Obama?

Le personnage d’Hugo Chávez est évidemment au centre des productions du Chigüire Bipolar. Comment pourrait-il en être autrement,  avec ce président qui est aussi communicateur hors pair, grand acteur et même chanteur à ses heures ? Toutefois, l’opposition n’est pas épargnée non plus, et notamment le mouvement étudiant. Même Alberto Federico Ravell, ex-directeur de Globovision (la chaîne de télévision d’opposition qui se caractérise par ses reportages antichavistes primaires), en prend pour son grade, alors même qu’il est le père de l’un des créateurs du Chigüire Bipolar ! Cela dit, soyons clairs : la tonalité antichaviste est celle qui domine sur le site, et de loin.

Un gros coup

Le Chigüire Bipolar a dernièrement fait un gros coup, qui a permis de populariser le site dans l’ensemble des pays de l’Amérique latine. Il a produit une vidéo intitulée Isla presidencial [Île présidentielle], version satirique du célèbre feuilleton télévisé Lost [Les disparus]. Les personnages ? Douze présidents d’Amérique latine qui échouent sur une île déserte et sont tenus de vivre ensemble.

En voici la bande-annonce, en style hollywoodien (sous-titres anglais) :

Voici le premier épisode (sous-titres anglais) :

Et le second épisode (en espagnol) :

Dans le collimateur ?

Caustique et irrespectueux, Le Chigüire Bipolar se trouve-t-il dans le collimateur du pouvoir ? Ce dernier ne se caractérise pas précisément par son sens de l’humour : la révolution, c’est sérieux ! Elle tolère difficilement la critique, fut-elle en mode satirique. Aussi le Chigüire Bipolar a-t-il été la cible d’attaques directes de la part d’un Mario Silva, par exemple, qui anime une émission quotidienne sur VTV, la chaîne de télévision gouvernementale. Mais, malgré un contexte difficile pour la presse d’opposition, le site continue à naviguer comme si de rien n’était, avec l’humour comme moyen de défense ultime.

Quant à Hugo Chávez lui-même, il n’a encore rien déclaré, à ma connaissance, sur le Chigüire Bipolar. La question qui se pose est la suivante : quelle est sa capacité réelle à rire de lui-même, fût-ce en privé ? En clair, est-il capable de supporter ceci :

ou encore ceci :

On peut espérer que le président, qui fait preuve d’esprit quand il parle de “pajarito” [petit oiseau] pour faire allusion à Twitter, est également capable d’apprécier  l’humour des autres à son égard. Après tout, critique ou non, satirique ou non, c’est lui qui reste la grande vedette du film !

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Du vécu, enfin !

Finca près de Mucuchachí (Venezuela)

Je mets ma main au feu que certains lecteurs trouvent que ce blogue manque de vécu. Trop sérieux, trop académique, trop didactique. Pour tout dire, un brin ennuyeux… Vous voulez du vécu ? Vous voulez du sang, de la sueur et des larmes ? Continuez à lire, en voici.

Commençons par le commencement. Regardez la photo ci-dessus. Splendide paysage bucolique. La photo a été prise à Mucuchachí, l’un des Pueblos del Sur de l’état de Mérida, au Venezuela. Une magnifique région que je fréquente régulièrement pour des raisons professionnelles. Je travaille en effet pour la Fondation Programa Andes Tropicales, qui développe depuis deux ans un projet de tourisme de base communautaire dans les Pueblos del Sur.

Inoffensives ?

Jusqu’ici, rien que de très normal, mais ne vous fiez pas aux apparences. La belle prairie que vous distinguez en contrebas -et même la végétation que vous voyez en avant- ne sont pas aussi inoffensives qu’il n’y paraît. Elles sont chargées de milliers (de millions peut-être) de petites bêtes appelées localement garrapatas. Il s’agit en fait d’une des nombreuses espèces de tiques, ces acariens parasites qui se nourrissent du sang des vertébrés.

tique_garrapata

La grandeur d'une tique: comparaison avec une allumette

Je déambulais donc dans ce site enchanteur afin de l’explorer et d’évaluer son potentiel touristique (qui est élevé, je peux vous l’assurer, si ce n’était la présence de ces bestioles). Première constatation : les garrapatas du lieu sont vives à trouver leur proie, en l’occurrence les bovins ou encore les pauvres humains qui se risquent sur les lieux. J’en étais un…  Mes compagnons d’infortunes et moi-même, nous sommes donc sortis de là recouverts chacun de dizaines de ces petits acariens récalcitrants, dont les plus petits avaient la taille d’un grain de sable et les plus grands deux millimètres.

Autant vous dire qu’à notre retour, nous avons dû procéder à un examen minutieux du corps suivi d’un bain complet. Trois jours plus tard, je suis encore marqué par des dizaines de piqures sur tout le corps, comme si j’étais frappé de varicelle. Je vous épargne les photos…

Sanguinolant

Tout cela, c’est du vécu, mais à part celui que pompent silencieusement les tiques, il n’y a pas encore beaucoup de sang… Attendez la suite, le second épisode est plus sanguinolant.

Le lendemain, dans un autre village des Pueblos del Sur appelé El Molino, je me rendais chez un ami. Les portes de la maison étant ouvertes, tout indiquait qu’il se trouvait chez lui. Mais j’avais beau appeler, personne ne répondait. Je me suis donc résolu à contourner la maison pour me rendre au jardin et voir si l’ami en question s’y trouvait. Mais subitement, à deux ou trois mètres de moi, un énorme berger allemand, noir de surcroît, a déboulé sans crier gare. Trop tard pour réagir. Le fauve m’a saisi le mollet, y enfonçant ses crocs.

Résultat : une jambe ensanglantée, une blessure de plusieurs centimètres. Après les premiers soins sur place, ce fut la recherche du médecin du village. Par chance, on l’a trouvé sans trop de problèmes. Désinfection, quatre points de suture, puis retour à la ville de Mérida, où je me suis fait appliquer le vaccin antirabique quelques heures plus tard. Ici aussi, je vous épargne les photos.

Sentier aérien

Vous vouliez du vécu, vous l’avez eu. Ce n’était là que le récit d’une semaine (presque) comme les autres sous les Tropiques…

Pour ce qui est de ma personne, rassurez-vous : malgré ces aventures quelque peu désagréables, le moral est là. Ce dimanche, je me suis baladé sur un sentier aérien entre les cimes des arbres du Jardin botanique de Mérida. Là, je ne vous épargne pas la photo !

Sentier aérien au Jardin botanique de Mérida (Venezuela)

Au sentier aérien du Jardin botanique de Mérida

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