Category: Inattendu


crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

Une pincée de buzz

Shakira

La jolie Shakira

venezueLATINA vient de franchir le cap des 200.000 visiteurs depuis son premier article en janvier 2007. Pas de quoi se pavaner, Google reçoit autant de visiteurs en 5 minutes ! Malgré tout, pour fêter cela allègrement, on va s’offrir un moment de légèreté, sous la forme de quelques buzz qui ont secoué dernièrement le Venezuela.

La guitare rouge de Shakira

Guitare dédicacée par Shakira

La guitare rouge dédicacée

Le 14 mai dernier, Andrés Izarra, ministre de la Communication, annonçait dans un tweet que Shakira avait offert une guitare rouge dédicacée à Hugo Chávez. Démenti de la chanteuse colombienne : elle avait bel et bien offert six guitares lors de son dernier passage à Caracas, mais ne savait pas que l’une d’elles avait été remise au président du Venezuela.

En fait, il semblerait que ce soient les organisateurs du concert qui, après coup, l’aient fait parvenir à Hugo Chávez. Le service de presse de Shakira a envoyé ce communiqué : « Nous venons d’être informés que l’une des guitares a été envoyée au palais d’Hugo Chávez. Nous espérons que le geste de Shakira contribue à l’unité des citoyens colombiens et vénézuéliens. »

À l’occasion de la dernière visite de Shakira à Caracas, en mars dernier, Hugo Chávez avait manifesté le désir de rencontrer la chanteuse, qui a créé la Fondation Pies Descalzos pour venir en aide aux enfants défavorisés. Mais l’emploi du temps très chargé du président ne lui avait pas permis de rencontrer la jolie colombienne. Il a en tout cas remercié la chanteuse pour la guitare : « Hier soir, je me suis entraîné, j’ai cherché les connexions, parce que c’est une guitare électrique, je ne suis pas habitué », a-t-il déclaré.

Hugo Chávez danse avec Keiko Fujimori

Hugo Chávez danse avec Keiko Fujimori

Danse des canards pour présidents en goguette

Le site péruvien La Mula déterre une vieille photo sur laquelle on découvre un Hugo Chávez pratiquant la danse des canards avec Keiko Fujimori, fille de l’ex-président du Pérou Alberto Fujimori et actuelle candidate à la présidence de ce pays. La photo aurait été prise le 15 juin 2000, lors d’un sommet du Groupe de Río qui réunissait les chefs d’État latino-américains à Carthagène, en Colombie.

Alberto Fujimori, alors président du Pérou, y était venu avec sa fille Keiko. Le soir, après leur journée de travail ponctuée par de nombreuses réunions, les chefs d’État se détendaient, ne dédaignant pas un petit pas de danse. Il est amusant de voir Hugo Chávez, alors président depuis un peu plus d’un an, danser dans une attitude raide aux côtés de la jeune Keiko, devenue entretemps femme d’affaires et représentante de la droite aux élections péruviennes. Une danseuse plus avant, on reconnaît aussi Alfonso Portillo, qui venait d’être élu président du Guatemala et se trouve actuellement emprisonné pour délit de corruption et malversation de fonds.

Carlos écrit à Hugo Chávez

Ilich Ramírez Sánchez, dit "Carlos"

Ilich Ramírez Sánchez, dit "Carlos"

Circule depuis peu sur le Net une lettre ouverte de Carlos à Hugo Chávez, Dans cette missive, Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos, citoyen vénézuélien, se plaint au président du Venezuela du peu d’appui qu’il reçoit des services consulaires de son pays. Ayant été victime d’une agression en février dernier, « notre ambassade à Paris n’a rien fait, dit-il, à part bloquer complètement la moindre assistance pour ma défense. Déjà, en 2008, à la suite d’une autre agression, les diplomates vénézuéliens avaient “disparu” pendant presque six mois. » Après une digression sur la situation en Libye, Carlos demande à Hugo Chávez d’intervenir face à la « trahison de certains diplomates et politiciens vénézuéliens » qui « préparent leur futur exil doré après la “mort de Chávez” ».

L’authenticité de la lettre n’est pas prouvée. À remarquer qu’elle a été publiée initialement par le Parti Anti-Sioniste, fondé par Dieudonné en 2009 et étiqueté d’extrême-droite. Pour la petite histoire, ajoutons que le très controversé Dieudonné a rencontré le président Chávez en 2006 à Damas, déclarant qu’à ses yeux, « Hugo Chávez est le chef de la résistance mondiale à l’impérialisme américain ».

Carlos, Dieudonné, Chávez (et Ahmadinejad n’est pas loin…) : bizarres accointances, au nom de l’antisionisme. Hugo Chávez aurait tout intérêt à bien choisir ses amis et supporters, histoire de ne pas embarrasser inutilement ses vrais amis…

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C’étaient donc les buzz de la semaine. Mis en perspective, ils ne sont pas si anodins que cela et reflètent certains aspects cachés et non officiels de la politique vénézuélienne. À vous de lire entre les lignes pour les déchiffrer.

Et pourtant elle roule !

Et pourtant elle roule !

J’ai la grande chance de vivre dans un pays où le rire se trouve au coin de la rue. Ici, au Venezuela, chaque jour, chaque heure, chaque seconde nous apporte son lot d’étonnements et de surprises –à commencer par les déclarations de notre cher président, mais c’est là une toute autre histoire…

Cela fait longtemps que chaque fois que je me trouve face à une venezolanada (c’est-à-dire une quelconque manifestation qui serait caractéristique du Venezuela), je me dis que je devrais la photographier, histoire d’en tenir un registre. À la longue, cette collection d’images deviendrait extrêmement intéressante et révélatrice. Mais voilà, non seulement il faut disposer d’un appareil photo sur soi en permanence –heureusement, grâce au cellulaire, cela devient maintenant la règle–, mais encore faut-il pouvoir dégainer très vite dès qu’il se produit quelque chose, et cela c’est moins simple.

J’ai quelquefois eu la chance d’être the right man in the right place, et j’ai bien sûr pris quelques clichés de ce genre très spécial. Je vous les offre ci-dessous.

Heureusement, d’autres ont eu la même idée que moi et ont créé des sites web qui réunissent des photos de ce même type. Elles illustrent ces instants privilégiés où se manifeste dans toute sa splendeur la vénézolanitude. Les deux sites du genre les plus connus sont Sólo en Venezuela et Venezolanadas, ce dernier ayant en outre son groupe sur le site de partage de photos Flickr, qui permet de recevoir les productions des photographes amateurs des quatre coins du pays. Voici donc une sélection de ces photos, le plus souvent prises en catimini, qui nous montrent un Venezuela étonnant, insolite, quelquefois désopilant :

Mine de rien, il se détache de toutes ces images une attitude, un style de vie, voire une vision du monde qui caractériserait le Vénézuélien moyen (pour autant que celui-ci puisse exister) : un mélange bizarre d’insouciance, de débrouillardise, de créativité, de joie, de plaisir, de bonheur, avec tout de même une certaine dose de jemenfoutisme, d’inconscience, voire d’irresponsabilité.

Mais le dénominateur commun à toutes ces situations cocasses, c’est le rire et surtout cet énorme clin d’œil pour nous dire deux choses : 1) que la vie vaut la peine d’être vécue et 2) qu’elle n’est vraiment pas sérieuse. Toute une philosophie !

wikileaksLes câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks ne manquent pas de révélations intéressantes sur la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela. Mais on y trouve aussi quelques perles amusantes qui feront désormais partie de la petite histoire, à défaut de la grande. Des ragots, des commérages apparemment sans importance, mais tout de même révélateurs.

Voyez ce câble émis le 1er octobre 2008 par l’Ambassade des États-Unis à Caracas. Il relate un incident qui s’est produit la veille à bord d’un vol American Airlines, lors de son arrivée au Venezuela.

Un membre de l’équipage aurait diffusé l’annonce suivante :

Welcome to Venezuela. Local Chavez time is…” [Bienvenue au Venezuela. Il est ... h., heure locale de Chávez.]

Il s’agissait d’une allusion pas très diplomatique -c’est le moins que l’on puisse dire-, au changement horaire de trente minutes que le gouvernement vénézuélien avait instauré quelques mois auparavant, en décembre 2007. Seulement voilà : un passager de l’avion n’a pas entendu exactement la même chose. Selon lui, l’annonce disait :

Welcome to Venezuela. Loco Chavez time is…” [Bienvenue au Venezuela. Il est ... H., heure du fou Chávez.]

Il est vrai qu’entre local prononcé à l’anglaise et l’espagnol loco, la différence de prononciation est minime. Cette petite différence allait mener en quelques minutes à un incident diplomatique mineur, de ceux qui viennent empoisonner les relations par des détails de peu d’importance, mais qui révèlent aussi l’extrême sensibilité qui prévaut concrètement dans le rapport entre les deux pays.

Accord à l’amiable

En effet, à la descente de l’avion, la personne qui attendait le passager mécontent n’était autre qu’un membre de l’Assemblée nationale élu sur les listes du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela). Ce dernier ne s’est pas fait prier pour téléphoner directement au vice-président de la République, qui a immédiatement tout mis en branle pour procéder à la détention des membres de l’équipage de l’avion. Ceux-ci ont dû rester dans l’aire internationale de l’aéroport en attendant la résolution de l’incident.

On ne saura sans doute jamais si le mot prononcé a été local ou loco. En effet, avant que les preuves de l’enregistrement ne soient recueillies, le représentant d’American Airlines au Venezuela est parvenu à un accord à l’amiable avec les autorités vénézuéliennes : l’avion redécollera sans passagers vers les États-Unis avec l’équipage incriminé aussitôt que le plein de carburant sera effectué.

Ainsi en fut-il. Le coût de l’incident était considérable pour la compagnie aérienne : le lendemain matin, le vol 902 de Caracas à Miami a dû être tout simplement annulé.

Laitue verte

La question pourrait paraître banale, ou encore bizarre. Toutefois, au Venezuela, elle revêt une signification cachée. Car enfin, qu’est-ce qui est vert, à part la laitue ? Un certain billet venu du Nord, suivez mon regard… Et ce certain billet est franchement attirant pour quelqu’un qui vit dans un pays où prévaut un (relativement strict) contrôle des changes.

En d’autres termes, le commun des mortels ne peut se procurer au Venezuela tous les billets verts qu’il pourrait désirer. Car CADIVI, l’administration chargée de réguler l’accès aux devises, veille au grain : tu as droit à autant si tu voyages à l’étranger, à autant si tu étudies à l’étranger, à autant si tu veux faire des achats sur Internet, etc. Les importateurs sont également surveillés et doivent justifier au coup par coup leurs besoins en dollars.

Théorie et pratique

Cela c’est la théorie. En pratique, chacun sait que dès qu’une pénurie (ici de billets verts) est provoquée, un marché parallèle s’installe, sur lequel on peut se procurer la précieuse denrée à un prix supérieur, avec toutes les spéculations que cela implique. En clair, on assiste à la création d’un beau terrain de jeu pour les spéculateurs, corrupteurs et corrompus.

C’est évidemment ce qui s’est produit au Venezuela, un pays déjà bien entraîné à la chose, avec la mise en place d’un marché parallèle du dollar. Là, le billet vert se transige quasiment au double de son prix officiel. Au départ, tout roulait plus ou moins, grâce à une certaine tolérance pour ce type d’échange de la part du gouvernement. Coexistaient donc deux marchés du dollar : l’officiel et le parallèle. On pouvait connaître le prix du dollar parallèle en consultant certains sites web spécialisés et faire les transactions correspondantes en toute quiétude.

La loi frappe

En mai 2010, le gouvernement a eu la brillante idée de réviser la Ley sobre los ilícitos cambiarios (Loi sur le change illicite). Dans le nouveau schéma, les opérations de change parallèle devenaient illégales. Il était donc interdit ne fût-ce que de diffuser le taux de change du dolar parallèle. En conséquence, les sites web qui le publiaient ont dû fermer ou ont été rendus indisponibles dans le pays par le gouvernement (c’est, du reste, la première censure connue du web au Venezuela). Voyez par exemple http://dolarparalelo.blogspot.com, http://bonosvenezuela.blogspot.com et http://www.dollar.nu/paralelo.php.

lechugaverde.com

Le prix de la laitue verte à Caracas

Qu’à cela ne tienne : à l’heure du web 2.0, il existe mille et une manières de contourner les interdits. C’est ici qu’entre en jeu la fameuse laitue verte. Un petit malin a eu l’idée de mettre en ligne un site lechugaverde.com [laitueverte.com] sur lequel est publié le prix référentiel de la “laitue verte” importée des États-Unis. On y trouve aussi le prix de la “laitue verte” à l’aéroport de Maiquetía (Caracas) et à Cúcuta (ville-frontière colombienne). La “laitue européenne” est également cotée. Pour mieux déjouer les moteurs de recherche, les prix n’apparaissent pas en html, mais sont incrustés sur une image .jpg.

Cerise sur le gâteau : le tout se complète par un forum, une page Facebook et un compte Twitter. Il est inutile d’ajouter que, portée par la demande, cette initiative originale a aussitôt rencontré un vif succès. Le nombre de visiteurs et suiveurs des sites se chiffre par dizaines de milliers.

Depuis lors, la laitue verte est entrée dans le langage codé des Vénézuéliens. Je ne dis pas de tous, car un bon nombre, vivant au salaire minimum ou moins, ne peuvent pas se permettre de rêver tant soit peu au billet vert. Mais les classes supérieures et les classes moyennes, elles, ne pensent qu’à ça. Et les bolibourgeois (bourgeois bolivariens) ne font pas exception !

Menace d’intervention

Le site lechugaverde.com reste évidemment menacé d’intervention par le gouvernement, comme l’indiquait un tweet de Diosdado Cabello, ministre de Hugo Chávez et fidèle entre les fidèles, qui date du 15 juin dernier. Le site est resté en ligne depuis lors, mais pourrait être bloqué à tout moment. À quoi bon, en fait, car il n’y a pas que les laitues qui sont vertes… Il y a fort à parier que surgirait aussitôt un site citronvert.com !

La laitue verte, denrée rare s’il en est, continue donc d’exercer un attrait certain sur de vastes couches de la population vénézuélienne. Pour tout dire, nombreux sont ceux qui voudraient en avoir dans leur assiette, chaque matin. Mais tout dépend évidemment du prix.

À propos, elle est à combien, aujourd’hui, la laitue verte ?

Le guayuco traditionnel

Le guayuco traditionnel

Le guayuco, c’est ce vêtement traditionnel que portent nombre d’ethnies indigènes au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine : juste un petit bout de tissu d’origine végétale cachant les parties dites intimes de l’individu. Un vêtement qui n’a donc rien de bien compliqué, et qui a l’avantage incommensurable de mettre littéralement à nu le corps de celui qui le porte.

Le guayuco original

Guayuco original

Le guayuco met donc en valeur l’être, et non l’avoir (les grandes griffes de la mode n’ont pas encore sorti leur guayuco) : si tous les gens du monde se mettaient à porter un guayuco, on pourrait parler de révolution copernicienne pour les mœurs occidentales : on exhiberait ce que l’on est, et non plus ce que l’on a. On serait face à la complète transparence des êtres, dans un respect total de l’autre. Les dépravations seraient devenues théoriquement impossibles.

Image d’Épinal

Trêve de naturisme, trêve de rousseauisme… Le guayuco ne se porte pratiquement plus, ni au Venezuela, ni ailleurs. Il existe bien encore quelques touristes occidentaux qui s’illusionnent de croire que les indigènes portent le guayuco, qu’il leur suffira d’aller dans la forêt pour les rencontrer dans leur plus simple appareil. Image d’Épinal que celle-là.

Confronté au rouleau compresseur de l’occidentalisation, le guayuco a irrémédiablement perdu la bataille. Au mieux, il s’est retrouvé au stade dégradé du vêtement folklorique. À ce stade-là, oui, les touristes pourraient peut-être le voir. Ils auront ainsi la joie de vivre en toute sérénité leurs fantasmes de Tintin chez les Picaros. Mais de vrai guayuco, point.

Le guayuco, pièce d’identité de la facette indigène du Vénézuélien qui s’est logée quelque part dans l’inconscient collectif, n’a pourtant pas disparu. Il s’est retrouvé sous diverses formes déviées et subverties dans la vie quotidienne de l’habitant de ces parages. Et pas seulement, comme nous allons le voir, parmi les couches populaires –celles-là qui pourraient avoir une relation plus directe, malgré tous les métissages, avec le minuscule vêtement de leurs ancêtres autochtones. Même les classes dites supérieures, celles qui se targuent d’une bien illusoire pureté de race (blanche, bien entendu), conservent une relation certaine avec le guayuco. Un vêtement si près du corps ne peut en effet laisser personne indifférent.

Détournement de sens

Le nouveau guayuco

Le nouveau guayuco, vu par Guayuco.com

Voyez cette entreprise dénommée Guayuco. Elle produit des maillots de bain féminins  et autres vêtements de plage. (Soit dit en passant, il s’agit de l’un des rares secteurs industriels où le Venezuela est capable de concurrencer les meilleurs. À vrai dire, les corps de nos belles ont de quoi inspirer les designers!) Quoi de plus normal, en fait, que de détourner le nom de guayuco pour désigner ces bouts de tissus de plus en plus réduits qui viendront dissimuler révéler les parties les plus aguichantes d’un corps de femme? Beau détournement publicitaire, reconnaissons-le. Sauf qu’on ne se trouve plus dans le registre de l’être, mais dans celui de l’avoir : avoir de belles fesses, avoir de gros nichons, avoir tout ce qui vient avec…

Prenez encore cet atelier photo et audiovisuel dénommé Guayuco Gráfico. Il ne travaille pas nécessairement dans le nu, et fait plutôt, d’ailleurs, dans l’habillé. Mais il travaille en priorité sur le corps et a sans doute choisi ce nom pour le signifier, le guayuco ayant un rapport tout à fait direct avec le corps. Mais dans ce cas aussi, c’est indéniablement l’avoir qui prime sur l’être et le sens du guayuco original a été détourné. En effet, sous les flashes de ces (bons) photographes, le guayuco devient glamour, ce à quoi ce vêtement utilitaire n’était nullement destiné.

La plus belle subversion

Les couches pour bébés Guayucos

Les couches pour bébés Guayucos

Mais la plus belle subversion du guayuco reste le fait du gouvernement. Au mois de juin 2009,  dans son programme télévisé Aló Presidente, Hugo Chávez annonçait le lancement par une entreprise nationalisée d’une nouvelle marque de couches pour bébés. Et quel fut le nom commercial choisi pour ce produit made in socialisme? Guayucos! Rien à redire, le nom de marque choisi donne en plein dans le mille s’agissant d’une couche pour bébés : elle couvrira en effet les mêmes parties du corps que le guayuco original, sans avoir toutefois les mêmes fonctions.

Évidemment, dans un pays politiquement divisé comme l’est le Venezuela, il n’en fallait pas plus pour délier les mauvaises langues. Certains ont affirmé que l’entreprise était fantôme, d’autres qu’elle manquait de matières premières importées et n’avait produit que les couches nécessaires à la promotion du produit par le président. Toujours est-il que pas plus tard qu’hier, soit quinze mois plus tard, j’ai vu de mes propres yeux des couches Guayucos dans un supermarché Bicentenario, à un prix d’ailleurs imbattable (9,5 bolivars, soit 1,5 euro, le paquet de 16 couches). Les plus finauds ont fait dans la dérision : ils ont produit une publicité factice annonçant que, grâce au Hugoflex, les couches Guayucos permettaient de résister à un programme Aló Presidente! Ce qui n’est pas peu dire.

Détournement de sens

Guayuco bolivarien

... et leur mise en dérision

Des milliers de Vénézuéliens portent donc à nouveau un guayuco, que ce soit une couche pour bébés ou un bikini sexy pour grande fille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la transmission du vêtement indigène s’est bel et bien produite jusqu’aux générations actuelles. La persistance du guayuco dans l’inconscient collectif du Vénézuélien et le culte du corps (sexuel) largement partagé par toutes les couches de la population ont facilité cette transmission. D’autant plus qu’une ou deux générations à peine séparent souvent le monde rural traditionnel, proche du guayuco original, et la société urbaine actuellement dominante.

Cependant, comme nous l’avons vu, il ne s’agit plus du même guayuco. Celui-ci a été complètement subverti, au point de perdre tout son sens originel de liberté, d’authenticité, de transparence. À l’image de la société actuelle, son concept a été totalement mercantilisé : il est devenu un vulgaire motif publicitaire, qui plus est parfois utilisé avec un sous-entendu sexuel.

Ce n’est donc pas encore demain que l’on verra un vrai guayuco, avec les valeurs intrinsèques qu’il véhicule, dans les rues de Caracas.

Vuvuzelas en concert

Concert de vuvuzelas sur la plage de Durban

Un instrument nouveau a fait irruption sur la scène mondiale à l’occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud: la vuvuzela. Cette corne en plastique –une descendante probable de la corne kudu traditionnelle–,  assourdit de son bourdonnement incessant joueurs, arbitres, sélectionneurs et même téléspectateurs. À tel point que les chaînes de télévision ont dû trouver une parade technique pour atténuer cet entêtant bruit de fond. Si le Mondial 2010 doit apporter quelque chose à la culture du foot, ce sera bien la vuvuzela!

Bizarrement, il est courant de la voir écrite erronément vuvuzuela (143.000 résultats sur Google, contre tout de même 6.880.000 résultats pour vuvuzela). La raison ? Une assonance avec Venezuela, sans aucun doute. Et là, je dois intervenir…

Pollution sonore

joueur de vuvuzela en Afrique du Sud

Haut en couleurs!

Cette dérivation n’est pas si idiote, finalement : si la vuvuzela n’avait pas été inventée par les Sud-Africains, elle l’aurait été sans aucun doute par les Vénézuéliens ! Car question de bruit, ici, on s’y connaît. La pollution sonore est omniprésente, jour et nuit, nuit et jour.

Tiens, rien qu’aujourd’hui, mon immeuble a été pollué pendant des heures par des coups de marteau venus d’on ne sait où. Il y a trois jours, c’est l’alarme d’une voiture qui, en pleine nuit, se déclenchait automatiquement toutes les demi-heures! Et je ne parle pas ici de la musique à plein tube dans les transports publics, des batailles pour la domination sonore dans les parcs et sur les plages (chaque groupe rivalisant par la puissance de ses haut-parleurs) ou même dans les rues commerçantes (les commerces faisant de même). Cela tient presque de la philosophie : en effet, pour le Vénézuélien moyen, le bruit c’est la vie, tandis que le silence, c’est déjà, en quelque sorte, l’antichambre de la mort, excusez du peu.

La vuvuzela est donc une véritable aubaine pour un peuple qui se nourrit de bruit comme pas deux. On peut donc s’attendre à ce que la corne en plastique rencontre le plus grand succès dans les stades du Venezuela, tant elle correspond parfaitement à l’idiosyncrasie locale.  Pour l’instant, les fanatiques vénézuéliens s’en tiennent à la trompette en plastique. Mais celle-ci ne fait décidément pas le poids face à la vuvuzela, dont la puissance peut atteindre 127 décibels!

De là à prédire une prochaine commercialisation massive de la vuvuzela dans le pays, il n’y a qu’un pas. Fabriquée en plastique –un matériau bon marché dans un pays pétrolier comme le Venezuela–, la vuvuzela a un rapport prix/bruit absolument imbattable! Il y a donc fort à parier que l’industrie nationale du plastique, déjà passablement prospère, y verra une bonne occasion de diversifier sa production et de s’enrichir à bon compte.

Instrument de culture

Pedro Espi-Sanchis

Pedro Espi-Sanchis

Un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait amplement tirer profit du vuvuzela, c’est la culture. Si les Vénézuéliens ont su faire des maracas, ce petit objet aux sonorités apparemment limitées, un instrument de musique à part entière, il n’y a aucune raison qu’il ne puissent faire de même avec la vuvuzela. Sa fondamentale en si bémol ne peut être un obstacle à la créativité musicale intrinsèque du Vénézuélien.

Les Sud-Africains eux-mêmes ont tracé la voie. Un Vuvuzela Orchestra existe bel et bien, qui parvient à mettre en valeur la pauvre palette sonore de l’instrument. Curieusement, cet orchestre a été mis sur pied par un espagnol, Pedro Espi-Sanchis, spécialiste des musiques traditionnelles sud-africaines, qui considère que la vuvuzela permet de renouer avec les racines musicales du pays. Mais à quoi ressemble donc un concert de vuvuzelas ? Voici :

Le Vuvuzela Orchestra interprète ici, dans une chorégraphie artistique, Shosholoza, chant traditionnel des travailleurs noirs, devenu ensuite un des symboles de la lutte contre l’apartheid, puis hymne sportif, qui a été interprété notamment par Ladysmith Black Mambazo (de loin la meilleure version), Peter Gabriel et Helmut Lotti !

Sur scène, le Vuvuzela Orchestra est nettement plus spontané :

Bon, je l’accorde, c’est un peu sommaire, mais les musiciens vénézuéliens feront mille fois mieux, j’en suis sûr. Je vois (ou plutôt j’entends) très bien les vuvuzelas accompagner les musiques noires de la côte centrale du Venezuela ou du sud du lac de Maracaibo.

Vuvuzela et politique

vuvuzela

Soufflez fort !

Enfin, il y a un troisième domaine où la vuvuzela a un avenir tout tracé au Venezuela : la politique! On imagine sans peine les grands rassemblements politiques, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition, animés par des dizaines de milliers de trompes en plastique! La totale ! On imagine tout aussi aisément la classe moyenne manifester son mécontentement en troquant la traditionnelle casserole pour la vuvuzela, plus performante. Ainsi, les opposants pourraient jouer de la vuvuzela pendant les interventions de Hugo Chávez à la télévision (là, il leur faudra du souffle! Pour leur faciliter la tâche, il pourront toujours jouer de la vuvuzela virtuelle ou encore brancher en boucle la radio vuvuzula.fm).

Sport, culture, politique : voici donc trois domaines dans lesquels la vuvuzela a toutes ses chances d’être adoptée et bonifiée au Venezuela. Mais si de telles prédictions se vérifient, il n’y aura alors plus de doute : la vuvuzela deviendra bel et bien la vuvuzuela!

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