Category: Inattendu


Vuvuzela au Venezuela

Vuvuzelas en concert

Concert de vuvuzelas sur la plage de Durban

Un instrument nouveau a fait irruption sur la scène mondiale à l’occasion de la Coupe du monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud: la vuvuzela. Cette corne en plastique –une descendante probable de la corne kudu traditionnelle–,  assourdit de son bourdonnement incessant joueurs, arbitres, sélectionneurs et même téléspectateurs. À tel point que les chaînes de télévision ont dû trouver une parade technique pour atténuer cet entêtant bruit de fond. Si le Mondial 2010 doit apporter quelque chose à la culture du foot, ce sera bien la vuvuzela!

Bizarrement, il est courant de la voir écrite erronément vuvuzuela (143.000 résultats sur Google, contre tout de même 6.880.000 résultats pour vuvuzela). La raison ? Une assonance avec Venezuela, sans aucun doute. Et là, je dois intervenir…

Pollution sonore

joueur de vuvuzela en Afrique du Sud

Haut en couleurs!

Cette dérivation n’est pas si idiote, finalement : si la vuvuzela n’avait pas été inventée par les Sud-Africains, elle l’aurait été sans aucun doute par les Vénézuéliens ! Car question de bruit, ici, on s’y connaît. La pollution sonore est omniprésente, jour et nuit, nuit et jour.

Tiens, rien qu’aujourd’hui, mon immeuble a été pollué pendant des heures par des coups de marteau venus d’on ne sait où. Il y a trois jours, c’est l’alarme d’une voiture qui, en pleine nuit, se déclenchait automatiquement toutes les demi-heures! Et je ne parle pas ici de la musique à plein tube dans les transports publics, des batailles pour la domination sonore dans les parcs et sur les plages (chaque groupe rivalisant par la puissance de ses haut-parleurs) ou même dans les rues commerçantes (les commerces faisant de même). Cela tient presque de la philosophie : en effet, pour le Vénézuélien moyen, le bruit c’est la vie, tandis que le silence, c’est déjà, en quelque sorte, l’antichambre de la mort, excusez du peu.

La vuvuzela est donc une véritable aubaine pour un peuple qui se nourrit de bruit comme pas deux. On peut donc s’attendre à ce que la corne en plastique rencontre le plus grand succès dans les stades du Venezuela, tant elle correspond parfaitement à l’idiosyncrasie locale.  Pour l’instant, les fanatiques vénézuéliens s’en tiennent à la trompette en plastique. Mais celle-ci ne fait décidément pas le poids face à la vuvuzela, dont la puissance peut atteindre 127 décibels!

De là à prédire une prochaine commercialisation massive de la vuvuzela dans le pays, il n’y a qu’un pas. Fabriquée en plastique –un matériau bon marché dans un pays pétrolier comme le Venezuela–, la vuvuzela a un rapport prix/bruit absolument imbattable! Il y a donc fort à parier que l’industrie nationale du plastique, déjà passablement prospère, y verra une bonne occasion de diversifier sa production et de s’enrichir à bon compte.

Instrument de culture

Pedro Espi-Sanchis

Pedro Espi-Sanchis

Un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait amplement tirer profit du vuvuzela, c’est la culture. Si les Vénézuéliens ont su faire des maracas, ce petit objet aux sonorités apparemment limitées, un instrument de musique à part entière, il n’y a aucune raison qu’il ne puissent faire de même avec la vuvuzela. Sa fondamentale en si bémol ne peut être un obstacle à la créativité musicale intrinsèque du Vénézuélien.

Les Sud-Africains eux-mêmes ont tracé la voie. Un Vuvuzela Orchestra existe bel et bien, qui parvient à mettre en valeur la pauvre palette sonore de l’instrument. Curieusement, cet orchestre a été mis sur pied par un espagnol, Pedro Espi-Sanchis, spécialiste des musiques traditionnelles sud-africaines, qui considère que la vuvuzela permet de renouer avec les racines musicales du pays. Mais à quoi ressemble donc un concert de vuvuzelas ? Voici :

Le Vuvuzela Orchestra interprète ici, dans une chorégraphie artistique, Shosholoza, chant traditionnel des travailleurs noirs, devenu ensuite un des symboles de la lutte contre l’apartheid, puis hymne sportif, qui a été interprété notamment par Ladysmith Black Mambazo (de loin la meilleure version), Peter Gabriel et Helmut Lotti !

Sur scène, le Vuvuzela Orchestra est nettement plus spontané :

Bon, je l’accorde, c’est un peu sommaire, mais les musiciens vénézuéliens feront mille fois mieux, j’en suis sûr. Je vois (ou plutôt j’entends) très bien les vuvuzelas accompagner les musiques noires de la côte centrale du Venezuela ou du sud du lac de Maracaibo.

Vuvuzela et politique

vuvuzela

Soufflez fort !

Enfin, il y a un troisième domaine où la vuvuzela a un avenir tout tracé au Venezuela : la politique! On imagine sans peine les grands rassemblements politiques, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition, animés par des dizaines de milliers de trompes en plastique! La totale ! On imagine tout aussi aisément la classe moyenne manifester son mécontentement en troquant la traditionnelle casserole pour la vuvuzela, plus performante. Ainsi, les opposants pourraient jouer de la vuvuzela pendant les interventions de Hugo Chávez à la télévision (là, il leur faudra du souffle! Pour leur faciliter la tâche, il pourront toujours jouer de la vuvuzela virtuelle ou encore brancher en boucle la radio vuvuzula.fm).

Sport, culture, politique : voici donc trois domaines dans lesquels la vuvuzela a toutes ses chances d’être adoptée et bonifiée au Venezuela. Mais si de telles prédictions se vérifient, il n’y aura alors plus de doute : la vuvuzela deviendra bel et bien la vuvuzuela!

Chávez le bref

Hugo Chavez sur Twitter

@chavezcandanga sur Twitter

C’est un véritable défi pour Hugo Chávez : se limiter à 140 pauvres caractères, lui qui est un habitué des discours fleuves de 200.000 caractères et plus. Telle est la dure règle de Twitter, service de micro-blogging auquel le Comandante vient de s’affilier. Ici, au-delà de 140 caractères, tu n’existes plus! Voici le volubile président obligé de devenir Chávez le bref !

La grande et la petite presse ont déjà largement commenté l’entrée en fanfare de Hugo Chávez sur Twitter : des dizaines de milliers de followers en quelques heures, 188.000 en moins d’une semaine… Il est encore loin des 3.843.162 followers de Barack Obama, certes, mais il se trouve déjà dans le top 10 des hommes politiques sur Twitter, toutes nationalités confondues. Beau début pour quelqu’un qui s’est décidé tout récemment seulement à se lancer dans les réseaux sociaux. Il l’avait annoncé il y a quelque temps : il compte aussi mener la bataille sur ce front-là, afin d’occuper un espace qu’il avait quelque peu délaissé au profit de ses adversaires politiques. C’est aussi, par ailleurs, une façon directe de répondre à tous ceux qui le soupçonnaient de vouloir réguler ou censurer Internet au Venezuela.

Pour le choix de son pseudo, Chávez n’a pas fait dans la dentelle : le nom Hugo Chávez, écrit sous toutes ses formes, ayant été pris par des usurpateurs ou des petits marrants, il s’est reporté sur le pseudo chavezcandanga. Candanga veut dire, en bon vénézuélien, quelque chose comme « empêcheur de tourner en rond ». Dans d’autres pays d’Amérique latine, toutefois, le mot signifie « diable ». Une petite provocation de plus, bien dans le style du personnage…

Copain-copain

Mais que raconte au juste Hugo Chávez, dans le cadre restreint de ces fatidiques 140 caractères? Jusqu’à présent pas de grosse révélation, pas de grandes idées, mais une approche plutôt copain-copain avec ses suiveurs. Jugez-en :

Le premier tweet, du 28 avril, était très générique :

Epa que tal? Aparecí como lo dije: a la medianoche. Pa Brasil me voy. Y muy contento a trabajar por Venezuela. Venceremos!! [Salut, comment va? Me voici tel que j'avais dit : à minuit. Je pars au Brésil. Et très content de travailler pour le Venezuela. Nous vaincrons !]

Le second, le 29 avril, n’était guère beaucoup plus précis :

Hola mis queridos Candangueros y Candangueras. Esto ha sido una explosión inesperada. Gracias.Thanks. Ahora en Barinas con Evo. Venceremos!! [Salut mes chers candangueros y candangueras. Ça a été une explosion inattendue. Merci. Thanks. Maintenant à Barinas avec Evo. Nous vaincrons !]

Puis vinrent une série de deux tweets relatifs à la fête des travailleurs (qu’il invite au « socialisme qui est le royaume de la classe ouvrière »). Puis, histoire de mobiliser les troupes, deux autres tweets à propos des élections internes du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), qui avaient lieu ce dimanche 2 mai.

Ensuite, ce 3 mai au matin, un autre tweet générique, et même rassembleur (plutôt rare chez Hugo Chávez)  -avec utilisation d’une orthographe simplifiée type SMS :

Buen día a tí q m lees q te leo. Donde estés y sin importar quien seas ni lo q pienses. Si eres Venezolano aquí estoy, trabajando para tÍ. [Bonjour toi qui me lis que je te lis. Où que tu sois, peu importe qui tu es et ce que tu penses. Si tu es Vénézuélien, je suis ici, en train de travailler pour toi]

Changement de ton

Changement de ton ensuite. Le voilà qui personnalise son propos, avec des messages adressés directement à d’autres utilisateurs de Twitter qui lui ont envoyé des messages. À une telle Mariana de Lucio, d’abord, il répond :

@marianadelucio Saludos mariana. Yo en verdad soy un antidictador y amo mucho a mi México lindo. Ah, (cont) http://tl.gd/14qfnl [@marianadelucio Salut Mariana. Moi, à dire vrai, je suis un antidictateur et j'aime beaucoup mon Mexique adoré. Ah, (suite) http://tl.gd/14qfnl]

Pour la première fois, dans ce tweet, Hugo Chávez dépasse les 140 caractères ! Aussi utilise-t-il le service Twitlonger, qui permet à l’utilisateur incontinent d’allonger ses tweets

Autant dire que Mariana de Lucio est devenue  « célèbre » en moins de deux à la suite de cette première réponse personnalisée de Chávez. Il en sera sans doute de même de Dessiree Andre, une fan nouvelle venue sur Twitter, dont tous les tweets étaient jusqu’ici adressés au seul Hugo Chávez. Ce dernier vient de lui répondre :

@dessiree_andre Bueno mi querida Dessiree, a tí te mando un beso. Ahora estoy muy atareado saliendo para Argentina a la cumbre de UNASUR. [@dessiree_andre Bon ma chère Dessiree, je t'envoie un baiser. Je suis maintenant très occupé, je pars pour l'Argentine au sommet de l'UNASUR].

Dans le tweet suivant, l’étudiante Yesenia Gamardo est plus pragmatique. Elle lui demande un « crédit pour travailler », mais la réponse du président sur ce point reste plus que vague. Yesenia insiste : « J’ai besoin de savoir si vous m’aiderez avec le crédit ». Le président répondra-t-il ? Il est peu probable qu’il le fasse, car cela créerait un précédent plutôt gênant… D’autres tweets personnalisés se suivent à la chaîne ce soir. Utilisant son Blackberry et le service ÜberTwitter, Hugo Chávez semble ainsi s’occuper, en attendant le décollage de l’avion pour Buenos Aires…

Transcendance

Nous en sommes là, en ce 3 mai au soir : une douzaine de tweets en une semaine, des messages de plus en plus personnalisés, peu de politique dure, mais quelques messages d’orientation. À en juger par les derniers tweets, se dirige-t-on vers une utilisation personnalisée de Twitter , une sorte de lien direct entre le président et les citoyens ? Le public visé est-il exclusivement celui des partisans du président ? Ou bien la parole sera-t-elle ouverte plus largement, y compris aux opposants déclarés ? À suivre donc l’évolution de l’usage fait de ce moyen de communication peu commun par un président tout de même assez spécial.

Une seule certitude : il n’y aura sans doute rien de bien transcendant dans ces échanges. Mais Twitter, il est vrai, n’est pas fait pour la transcendance…

Isla presidencial: Uribe, Lula, Chávez

En route vers l'Île présidentielle

Le Venezuela a son Charlie Hebdo : le Chigüire Bipolar. Du chigüire, cet animal qui passe pour être représentatif du Venezuela, je vous ai parlé dans mon précédent article. Mais pourquoi bipolaire ? Parce qu’il n’est pas unipolaire, serais-je tenté de répondre, sans en savoir plus…

El Chigüire Bipolar

El Chigüire Bipolar

Quoi qu’il en soit, le Chigüire Bipolar est une sorte de magazine satirique qui se publie essentiellement sous la forme d’un blog sur le web. Il s’agit d’une initiative de trois amis qui décidèrent un jour de rompre avec le ronron de la presse conventionnelle et de se lancer dans l’aventure satirique. Mis à part quelques antécédents célèbres comme le Morrocoy Azul (créé en 1941) et le Camaleón (dans les années 1980), la presse satirique n’a jamais eu le vent en poupe au Venezuela : ici, il n’a jamais été de bon ton de rire -publiquement du moins- de ses gouvernants, ni des travers de sa société.

Modeste au départ, l’initiative  a aussitôt rencontré le succès, notamment auprès de la jeunesse, qui y a vu un exutoire à la langue de bois pratiquée  non seulement par le gouvernement (Patria, socialismo o muerte !),  mais aussi par l’opposition, qui depuis des années remâche le même discours primaire anti-Chávez.

Phénomène de presse

Deux ans après sa création, le Chigüire Bipolar peut se targuer d’être un véritable phénomène de presse. En nombre de pages vues, il dépasse, dit-on, le site de El Nacional, le plus grand quotidien du pays. Cela est dû, en grande partie, à l’excellente utilisation par l’équipe des médias sociaux tels que Facebook (37.450 fans aujourd’hui) et Twitter (76.645 abonnés).  Les courtes notes publiées sur ceux-ci renvoient systématiquement sur les productions du site web : articles, photomontages et vidéos. Le bouche à oreille a fait le reste.

Le livre que Chávez a offert à Obama

Quel livre Chávez a-t-il offert à Obama?

Le personnage d’Hugo Chávez est évidemment au centre des productions du Chigüire Bipolar. Comment pourrait-il en être autrement,  avec ce président qui est aussi communicateur hors pair, grand acteur et même chanteur à ses heures ? Toutefois, l’opposition n’est pas épargnée non plus, et notamment le mouvement étudiant. Même Alberto Federico Ravell, ex-directeur de Globovision (la chaîne de télévision d’opposition qui se caractérise par ses reportages antichavistes primaires), en prend pour son grade, alors même qu’il est le père de l’un des créateurs du Chigüire Bipolar ! Cela dit, soyons clairs : la tonalité antichaviste est celle qui domine sur le site, et de loin.

Un gros coup

Le Chigüire Bipolar a dernièrement fait un gros coup, qui a permis de populariser le site dans l’ensemble des pays de l’Amérique latine. Il a produit une vidéo intitulée Isla presidencial [Île présidentielle], version satirique du célèbre feuilleton télévisé Lost [Les disparus]. Les personnages ? Douze présidents d’Amérique latine qui échouent sur une île déserte et sont tenus de vivre ensemble.

En voici la bande-annonce, en style hollywoodien (sous-titres anglais) :

Voici le premier épisode (sous-titres anglais) :

Et le second épisode (en espagnol) :

Dans le collimateur ?

Caustique et irrespectueux, Le Chigüire Bipolar se trouve-t-il dans le collimateur du pouvoir ? Ce dernier ne se caractérise pas précisément par son sens de l’humour : la révolution, c’est sérieux ! Elle tolère difficilement la critique, fut-elle en mode satirique. Aussi le Chigüire Bipolar a-t-il été la cible d’attaques directes de la part d’un Mario Silva, par exemple, qui anime une émission quotidienne sur VTV, la chaîne de télévision gouvernementale. Mais, malgré un contexte difficile pour la presse d’opposition, le site continue à naviguer comme si de rien n’était, avec l’humour comme moyen de défense ultime.

Quant à Hugo Chávez lui-même, il n’a encore rien déclaré, à ma connaissance, sur le Chigüire Bipolar. La question qui se pose est la suivante : quelle est sa capacité réelle à rire de lui-même, fût-ce en privé ? En clair, est-il capable de supporter ceci :

ou encore ceci :

On peut espérer que le président, qui fait preuve d’esprit quand il parle de « pajarito » [petit oiseau] pour faire allusion à Twitter, est également capable d’apprécier  l’humour des autres à son égard. Après tout, critique ou non, satirique ou non, c’est lui qui reste la grande vedette du film !

Le rongeur devenu poisson

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Du vécu, enfin !

Finca près de Mucuchachí (Venezuela)

Je mets ma main au feu que certains lecteurs trouvent que ce blogue manque de vécu. Trop sérieux, trop académique, trop didactique. Pour tout dire, un brin ennuyeux… Vous voulez du vécu ? Vous voulez du sang, de la sueur et des larmes ? Continuez à lire, en voici.

Commençons par le commencement. Regardez la photo ci-dessus. Splendide paysage bucolique. La photo a été prise à Mucuchachí, l’un des Pueblos del Sur de l’état de Mérida, au Venezuela. Une magnifique région que je fréquente régulièrement pour des raisons professionnelles. Je travaille en effet pour la Fondation Programa Andes Tropicales, qui développe depuis deux ans un projet de tourisme de base communautaire dans les Pueblos del Sur.

Inoffensives ?

Jusqu’ici, rien que de très normal, mais ne vous fiez pas aux apparences. La belle prairie que vous distinguez en contrebas -et même la végétation que vous voyez en avant- ne sont pas aussi inoffensives qu’il n’y paraît. Elles sont chargées de milliers (de millions peut-être) de petites bêtes appelées localement garrapatas. Il s’agit en fait d’une des nombreuses espèces de tiques, ces acariens parasites qui se nourrissent du sang des vertébrés.

tique_garrapata

La grandeur d'une tique: comparaison avec une allumette

Je déambulais donc dans ce site enchanteur afin de l’explorer et d’évaluer son potentiel touristique (qui est élevé, je peux vous l’assurer, si ce n’était la présence de ces bestioles). Première constatation : les garrapatas du lieu sont vives à trouver leur proie, en l’occurrence les bovins ou encore les pauvres humains qui se risquent sur les lieux. J’en étais un…  Mes compagnons d’infortunes et moi-même, nous sommes donc sortis de là recouverts chacun de dizaines de ces petits acariens récalcitrants, dont les plus petits avaient la taille d’un grain de sable et les plus grands deux millimètres.

Autant vous dire qu’à notre retour, nous avons dû procéder à un examen minutieux du corps suivi d’un bain complet. Trois jours plus tard, je suis encore marqué par des dizaines de piqures sur tout le corps, comme si j’étais frappé de varicelle. Je vous épargne les photos…

Sanguinolant

Tout cela, c’est du vécu, mais à part celui que pompent silencieusement les tiques, il n’y a pas encore beaucoup de sang… Attendez la suite, le second épisode est plus sanguinolant.

Le lendemain, dans un autre village des Pueblos del Sur appelé El Molino, je me rendais chez un ami. Les portes de la maison étant ouvertes, tout indiquait qu’il se trouvait chez lui. Mais j’avais beau appeler, personne ne répondait. Je me suis donc résolu à contourner la maison pour me rendre au jardin et voir si l’ami en question s’y trouvait. Mais subitement, à deux ou trois mètres de moi, un énorme berger allemand, noir de surcroît, a déboulé sans crier gare. Trop tard pour réagir. Le fauve m’a saisi le mollet, y enfonçant ses crocs.

Résultat : une jambe ensanglantée, une blessure de plusieurs centimètres. Après les premiers soins sur place, ce fut la recherche du médecin du village. Par chance, on l’a trouvé sans trop de problèmes. Désinfection, quatre points de suture, puis retour à la ville de Mérida, où je me suis fait appliquer le vaccin antirabique quelques heures plus tard. Ici aussi, je vous épargne les photos.

Sentier aérien

Vous vouliez du vécu, vous l’avez eu. Ce n’était là que le récit d’une semaine (presque) comme les autres sous les Tropiques…

Pour ce qui est de ma personne, rassurez-vous : malgré ces aventures quelque peu désagréables, le moral est là. Ce dimanche, je me suis baladé sur un sentier aérien entre les cimes des arbres du Jardin botanique de Mérida. Là, je ne vous épargne pas la photo !

Sentier aérien au Jardin botanique de Mérida (Venezuela)

Au sentier aérien du Jardin botanique de Mérida

Le mystère des petites culottes jaunes

Karolina Kurkova en petite culotte jaune

Pas vénézuélienne pour un sou, mais en petite culotte jaune !

Les douze coups du premier jour de l’an viennent de sonner ! Je mets ma main au feu que 80 % des Vénézuéliennes portent en ce moment exact une petite culotte jaune ! Cela porte chance pour l’année nouvelle, assurent-elles. À la condition, toutefois, de s’être fait offrir la culotte en question (et, ajoutent certaines, de la mettre à l’envers). Généralement donc, on se fait le cadeau entre amies, histoire de s’assurer que le précieux objet fera partie de la toilette du 31 décembre.  Et si vous ajoutez un soutien-gorge rouge, l’amour sera plus que certainement au rendez-vous, continuent les plus fondamentalistes. Une très belle affaire pour les commerçants du jour…

Bizarrement, je n’ai pu trouver d’illustration convenable de cette petite culotte jaune chère aux vénézuéliennes. Pas la moindre trace photographique de la chose, comme s’il s’agissait d’une manifestation tenant du domaine le plus privé. À l’heure où tout le monde s’affiche joyeusement sur Facebook, cela est d’autant plus étonnant. J’ai donc dû me résigner à illustrer ce billet avec la photo d’une non-vénézuélienne, la jolie Karolina Kurkova –qui, faut-il le dire, ne dépare en rien l’esthétique de la page !

Origine inconnue

Pire encore : j’ai eu beau googler et binger, je n’ai pu trouver l’origine de ce curieux rite de nouvelle année. J’en ai trouvé des traces dans la Colombie voisine, au Mexique et jusqu’au Chili, ce qui semblerait vouloir dire qu’une grande partie de l’Amérique latine pratique cette tradition. Mais d’où vient ce rite de la petite culotte jaune ? Mystère ! Personne ne donne d’explication un tant soi peu rationnelle du phénomène. Et pour cause : c’est qu’on se trouve ici dans le parfait irrationnel. On touche du doigt le réalisme magique qui fait la beauté de ces pays.

Les 12 raisins

Les 12 raisins de minuit

En effet, la petite culotte jaune n’est qu’un échantillon de ces rites païens du passage à l’an nouveau. En voici quelques autres : lorsque les douze coups de minuit résonnent le 1er janvier, ayez dans la main droite un dollar (ou un euro, c’est selon, car the times they are a-changing) pour vous assurer la richesse. Vous voulez voyager ? Sortez de chez vous avec une valise pleine de vêtements. Vous désirez l’abondance dans votre foyer ? Deux possibilités se présentent à vous : placez un épi de blé sur la table ou préparez un potage de lentilles, ou faites les deux, pour plus de sûreté. Vous avez des désirs secrets ? À chacun des douze coups de minuit, avalez un raisin en faisant un vœu (là, il convient d’être vif et de bien préparer ses souhaits). L’origine de ce dernier rite, par contre, semble connue : au cours des années vingt du siècle dernier, des producteurs de raisin catalans en auraient lancé la mode, histoire de se défaire d’un excédent de production…

Panacée

Bref, il existe toute une une panacée de rites et superstitions qui vous assureront un heureux passage à l’an nouveau. Mieux qu’une analyse freudienne, cela explique bien de quoi est fait le subconscient vénézuélien –et latino-américain en général. La magie y joue un rôle essentiel, qui touche à l’existence même : elle permet, d’une part, de se jouer du temps qui passe et, d’autre part, d’affronter en les surpassant les duretés de la vie. Bien utile, vous en conviendrez…

En un mot, on nous dit : vivons magiques, vivons heureux. À vous d’essayer.

Sur les traces de Doña Bárbara

La Fundación Mata de Totumo

La Fundación Mata de Totumo, qui appartenait à Pancha Vásquez

Doña Bárbara, héroïne du roman homonyme de Rómulo Gallegos, représente au Venezuela l’archétype de la femme dévoreuse d’hommes, personnage particulièrement craint dans un pays de machos bien trempés. Autant dire qu’elle reste présente dans le conscient et l’inconscient de bien des Vénézuéliens (et Vénézuéliennes), qu’ils aient ou non lu le roman.

L’autre jour, je me trouvais à Elorza, petite localité des Llanos vénézuéliens. Là, il ne fait aucun doute que, pour créer son personnage, Rómulo Gallegos s’est inspiré d’une femme du cru, appelée Pancha Vásquez. Cette dernière fut propriétaire, au début du XXe siècle, du hato [grande propriété terrienne] Mata de Totumo.

On sait que Rómulo Gallegos a réellement connu Pancha Vásquez. La dame lui aurait été présentée par un autre écrivain vénézuélien, Andrés Eloy Blanco, qui fut dans les années 1920 l’avocat de Pancha Vásquez. Ce qui n’est pas sûr, par contre, c’est que cette dernière ait effectivement été le modèle qui a donné naissance au personnage romanesque de Doña Bárbara.

Qu’à cela ne tienne : à Elorza, tout le monde est persuadé que les deux personnages n’en font qu’un : que Pancha Vásquez est Doña Bárbara. Bel exemple donc –un de plus– d’un roman qui fabrique la réalité!

Embrouillamini

Étant à Elorza, où la légende de Pancha Vásquez/Doña Barbara se trouve dans toutes les bouches, je me suis pris au jeu. Aussi ai-je voulu suivre les traces de Doña Bárbara, m’immerger dans cette histoire qui n’est pas exempte de contradictions. Il faut savoir en effet que, comme dans tout mythe (et ceci en est un), différentes versions circulent, tant dans la bouche de ceux qui prétendent avoir été proches de Pancha Vásquez –le plus souvent par personne interposée– que dans celle de ceux qui affirment avoir étudié sérieusement les faits. Dans cet embrouillamini, la vérité vraie n’est donc pas près d’apparaître.

Ce n’est pas cela qui m’a arrêté. Concrètement, je me suis rendu sur les terres ayant appartenu à Pancha Vásquez, anxieux de voir ce qu’il en reste.

Mata de Totumo existe encore. Il s’agit maintenant d’une fundación (c’est-à-dire une propriété dépendante d’un domaine plus vaste) qui fait partie du Hato Peñalero. Pour s’y rendre, un véhicule 4X4 est nécessaire, voire même un tracteur pendant la période des pluies. Depuis la maison principale du Hato Peñalero, il faut compter une bonne demi-heure sur une route de terre franchement embourbée sur les derniers kilomètres.

Émotion, déception…

Une fois sur place, c’est l’émotion de pénétrer dans un lieu « historique » où personne (ou presque) ne s’est rendu, mais c’est aussi la déception de découvrir la situation d’abandon dans laquelle se trouve l’endroit. La maison ne conserve probablement plus grand chose de la bâtisse originale. C’est une vaste demeure sans beaucoup de personnalité, qui respire plutôt la tristesse. De nombreux espaces semblent abandonnés.

Une famille y vit, dans un relatif dénuement : un jeune couple et ses deux petites filles. Sa mission est d’assurer avant tout une présence humaine sur les lieux et de s’occuper du bétail attenant. De l’aveu même du contremaitre du Hato Peñalero, la partie de la propriété qui correspond à Mata de Totumo n’a pas encore été développée, ni modernisée. Mais les propriétaires auraient des projets à ce sujet.

À quelques mètres de la demeure principale, une tombe : ce serait celle du fils de Pancha Vásquez. Puis, plus loin, dans une mata [bosquet] aux arbres enchevêtrés, un véritable cimetière : une dizaine de tombes qui seraient celles des travailleurs employés par Pancha Vásquez à Mata de Totumo. La plupart datent des années 30 et 40 du siècle dernier. À l’époque, il était courant d’enterrer les morts sur place plutôt que dans les cimetières municipaux, trop éloignés.

Quelques photos de Mata de Totumo

Gonfler le mythe

Quant à Pancha Vásquez elle-même, il est à peu près certain qu’elle n’est pas enterrée à Mata de Totumo. On raconte que, se sentant gravement malade, elle décida de se rendre chez son compadre José Natalio Estrada, propriétaire du hato voisin de La Trinidad de Arauca. Elle n’ira pas plus loin : c’est à La Trinidad que la maladie l’aurait terrassée. Selon ses vœux, on l’enterra à quelques mètres seulement du río Arauca.

De fait, à La Trinidad de Arauca, il existe une tombe qui serait celle de Pancha Vásquez. Elle semble avoir été profanée, comme en témoigne le trou creusé à la place de la pierre tombale. On raconte que des personnes mal intentionnées auraient tenté de récupérer –en vain– les sacs de pièces d’or avec lesquels Pancha Vásquez aurait quitté Mata de Totumo. Mais certains, sur place, prétendent que cette tombe n’est pas authentique et ne serait qu’une reconstitution faite postérieurement pour une série télévisée. Selon eux, Pancha Vásquez aurait été enterrée à plusieurs kilomètres de là, dans un cimetière indigène.

La tombe présumée de Pancha Vásquez à La Trinidad de Arauca

D’autres enfin affirment que Pancha Vásquez ne serait pas morte à La Trinidad de Arauca, mais aurait continué sa route en descendant l’Arauca sur un bongo. On aurait alors perdu sa trace à jamais…

Le mystère le plus complet continue donc à planer sur la légende de Pancha Vásquez/Doña Bárbara, jusqu’à sa mort. De quoi gonfler encore le mythe, comme si le personnage avait été littéralement englouti par cela même qui l’avait engendré : le tellurique llano vénézuélien.

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