Chaves et Chávez

21 mars 2008

Manuel Chaves Chavez et le perroquetOn connaissait Dupont et Dupond. Voici Chaves et Chávez!

Excusez mon ignorance en matière de politique autonomique espagnole, mais c’est seulement hier que j’ai appris l’existence de Manuel Chaves (avec S et sans accent), le président de la Junta de Andalucía (gouvernement autonome d’Andalousie). Je suis d’autant plus impardonnable que le Chaves en question est arrivé au pouvoir le 27 juillet 1990, soit il y a près de 18 ans! Il vient d’être réélu pour un nouveau mandat aux élections du 9 mars dernier et en a donc pour quelques années encore.

Les deux hommes n’ont pas grand chose en commun pour ce qui est de leurs politiques respectives. Manuel Chaves est une huile du PSOE, social-démocrate, professeur universitaire. Hugo Chávez est le bouillant personnage que l’on sait, qui adore tirer sur tout ce qui bouge.

On ne peut en tout cas que s’étonner de la longévité au pouvoir des Chavesz (comme on dit les Dupondt)! Et on ne peut qu’être surpris d’apprendre qu’un autre Chaves, arrivé à la tête d’un gouvernement huit ans avant Hugo, a toutes les chances de rester au pouvoir plus longtemps que ce dernier!

En effet, étant donné que la réforme constitutionnelle qu’il proposait n’a pas été acceptée en décembre dernier, Hugo Chávez devra quitter son poste en 2013, après seulement 15 ans de pouvoir.

Encore que…


L’incroyable aventure d’un mot quechua

25 février 2008
Épicerie rurale

Il était une fois un mot quechua déjà utilisé au temps des Incas : yapa, qui veut dire quelque chose comme « ajout, supplément ». Son usage s’est répandu vers le Sud (Bolivie, Chili, Argentine, Paraguay, Uruguay) aussi bien que vers le Nord (Équateur). En arrivant en Colombie et au Venezuela, il s’est transformé en ñapa (prononcer gnapa), modification linguistique fréquente et naturelle.

Au Venezuela, le terme ñapa existe toujours et désigne le petit supplément gratuit qu’un commerçant offre parfois à l’acheteur. On achète un kilo de bananes et le vendeur ajoute, sans les peser, deux bananes : c’est la ñapa.

Dans leur désir forcené d’uniformisation et de rationalisation, les supermarchés ont irrémédiablement tué la ñapa, mais celle-ci est encore de mise lorsqu’on fait ses achats au marché ou chez le petit commerçant du coin. C’est l’aspect humain de l’acte de vendre et d’acheter, comme peut l’être aussi, sous d’autres latitudes, le marchandage.

Jusque chez Mark Twain

L’histoire ne se termine pas là. Le mot s’est étendu à plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique centrale, jusqu’au Mexique, pour échouer dans le grand port caribéen d’Amérique du Nord, la Nouvelle-Orléans. Là, les Français et les Cajuns (Acadiens) l’ont fait leur, le transformant en gniappe, avec la même signification de petit supplément gratuit.

De là, il passe à la langue anglaise. On le trouve, par exemple, dans la prose de Mark Twain, en 1883, sous la forme lagniappe. Et toujours actuellement, si vous ouvrez un dictionnaire d’anglais américain, vous trouvez ceci :

lagniappe
NOUN: Chiefly Southern Louisiana & Mississippi 1. A small gift presented by a storeowner to a customer with the customer’s purchase. 2. An extra or unexpected gift or benefit.

(The American Heritage® Dictionary of the English Language: Fourth Edition. 2000.)

Dans son ouvrage Buenas y malas palabras (Monte Ávila editores), le linguiste vénézuélien Ángel Rosenblat se demande pourquoi ce mot a eu autant de succès, ayant été adopté aussi rapidement et aussi universellement du Sud au Nord des Amériques. Selon lui, c’est parce que la yapa/ñapa/gniappe est une institution profondément américaine, qui reflète la vision du monde des premiers habitants de ces terres, les Amérindiens. La ñapa serait ainsi une institution d’origine magique : celui qui reçoit de l’argent rend un petit cadeau en espèces, pour s’attirer les bonnes grâces divines et se laver du « péché » de commercer.

Le prestige du cadeau

Angel Rosenblat dresse par ailleurs un parallèle entre la ñapa et le potlach, une autre institution des Indiens d’Amérique du Nord qui consiste à s’échanger des cadeaux entre clans. Pour lui, ces deux institutions relèvent du même esprit et témoignent du peu de prestige, en terre d’Amérique, de la vente, en comparaison avec l’énorme prestige du cadeau.

Qu’en 2008, la ñapa soit toujours appliquée dans les petits magasins de village et de barrio [quartier pauvre] montre à quel point de vieilles modalités de l’esprit amérindien subsistent dans la vie quotidienne. Il est d’ailleurs révélateur que, d’une façon générale, le Vénézuélien, même en affaires, répugne à parler d’argent, comme si cela le gênait aux entournures. Il a en effet toujours tendance à remettre la question du coût ou du prix à plus tard.

Par contre, il n’a aucune difficulté à donner une ñapa, et encore moins à en réclamer une!


L’été en hiver

19 janvier 2008
L’été à Mérida

Le Venezuela est dans l’hémisphère nord (il y en a qui en doutent ou ne le savent pas, mais vérifiez). Dans l’hémisphère nord, l’hiver dure du 21 décembre au 20 mars. Nous sommes le 19 janvier. C’est donc le plein hiver au Venezuela!

La logique est implacable.

Et pourtant, détrompez-vous : c’est ici l’été! L’été en hiver! Vous n’y pigez rien? Moi non plus, au début. Puis j’ai compris : ce qu’on appelle ici le verano [l'été], c’est la saison sèche. La saison humide, quant à elle, correspond à l’invierno [hiver]. Or, il se fait que la période sèche s’étend généralement de décembre à avril, soit pendant l’hiver météorologique de l’hémisphère nord. L’été (verano) a donc lieu en hiver. Vous suivez toujours?

L’origine de tout cela, ce sont (une fois encore) les conquistadores et colonisateurs espagnols. Les pauvres ne sachant trop bien où ils se trouvaient (les hémisphères n’avaient aucun sens à l’époque), ils ont fait le parallèle entre saison sèche et verano, entre saison humide et invierno. Comme en plein cœur de la Castille, en quelque sorte.

La confusion est restée. Il n’est pas rare qu’un paysan vous dise, juste avant qu’il pleuve, ¡Llega un invierno fuerte! [littéralement : Un terrible hiver arrive!, à traduire par : Il va tomber des hallebardes!]. Ou encore, lorsque la sécheresse perdure, on vous dira : Qué largo este verano! [Qu'il est long, cet été!]. Et cela peu importe la saison de l’année à laquelle on se trouve.

La photo du haut, prise aujourd’hui à midi, illustre à quoi ressemble un verano, depuis la fenêtre de mon appartement. Vous y voyez un ciel immensément bleu surplombant la Sierra Nevada de Mérida et son pic Bolívar enneigé (4980 m). Voici maintenant le même paysage, toujours depuis ma fenêtre, en invierno (photo prise au mois d’août, soit en plein été de l’hémisphère nord) :

Sierra Nevada en hiver

Avouez qu’il y a de quoi être confondu, d’autant plus que, si près de l’Équateur, on perçoit à peine les changements de durée entre le jour et la nuit, selon la période de l’année.

Mais quelle importance peut avoir la saison lorsque, tout au long de l’année, le thermomètre flirte ici (à 1600 mètres d’altitude) avec les 25 degrés le jour et les 18 degrés la nuit? Cela en devient même monotone, à tel point qu’on se prend à rêver (pas trop souvent quand même) d’un vrai hiver!


Ces bêtes politiques qui nous gouvernent

22 octobre 2007

ChavezSarkoAllez savoir pourquoi, l’annonce récente de la séparation de Nicolas Sarkozy et Cécilia (rassurez-vous, je n’en parlerai pas ici!) m’a tout de suite fait penser à la séparation de Hugo Chávez et de sa femme Marisabel.

En bon iconoclaste que je suis, j’avais déjà pensé, en mon for intérieur, à l’existence -ô combien inattendue- d’un certain parallélisme entre Sarko et Chávez! Bien entendu, en matière de contenu politique, ils se situent à l’opposé l’un de l’autre, mais en terme de moyens et de méthodes, il faut reconnaître qu’il existe pas mal de similitudes. Voyez plutôt :

  • Chávez et Sarko sont tous deux de très belles bêtes politiques : des individus à la personnalité forte, aux convictions nettement affirmées, littéralement assoiffés et obsédés de pouvoir, persuadés enfin de pouvoir marquer leur société et leur époque.
  • Chávez et Sarko ont été élus grâce à une relation privilégiée avec le « peuple », à qui il s’adressent quasi personnellement, faisant fi des institutions et des lignes de césure traditionnelles en politique.
  • Chávez et Sarko utilisent leur parti ou leur organisation essentiellement comme un faire-valoir.
  • Chávez et Sarko ont le don du verbe : ils utilisent la parole comme une arme tranchante, allant jusqu’à exercer certaine fascination sur leurs adversaires eux-mêmes.
  • Chávez et Sarko, faisant preuve d’ubiquité, se précipitent dès qu’un événement, aussi minuscule soit-il, peut leur permettre d’entretenir cette relation qu’ils désirent privilégiée avec leur « peuple ».
  • Chávez et Sarko, à travers leurs gesticulations, savent gérer à la perfection leur image médiatique, à laquelle ils attachent une importance particulière.
  • Et j’en passe…

Simple hasard?

Mais là, avec la séparation de Nicolas et Cécilia, trop c’est trop : tant Sarko que Chávez ont perdu leur chère épouse peu de temps après avoir matérialisé leur objectif politique majeur, à savoir l’accession à la présidence de la République. Je me dis qu’il y a là plus qu’un simple hasard.

De fait, avec les récentes aventures du petit Nicolas et de Cécilia, il semble bien se vérifier que ces bêtes politiques, une fois au pouvoir, deviennent rapidement insupportables pour leur entourage. En toute première ligne se trouvent évidemment les épouses, qui ne reconnaissent tout simplement plus l’homme qu’elles ont connu, une fois que celui-ci peut donner libre cours -enfin!- à ses énormes appétits de pouvoir. Il est d’ailleurs significatif que chez les Sarko comme chez les Chávez, ce sont les femmes qui ont pris l’initiative de quitter la barque, se déclarant tout bonnement incapables de supporter la pression du pouvoir.

Fabriqués du même métal

Alors Sarko et Chávez, même combat? Non, mille fois non. L’idéologie les sépare, leurs politiques se situent aux antipodes l’une de l’autre, c’est une évidence.

Mais en tant que bêtes politiques, ils sont fabriqués du même métal. Aussi peuvent-ils s’entendre et se comprendre. La preuve : depuis que Hugo Chávez a accepté le rôle de médiateur entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC, ils s’envoient mutuellement des fleurs et ont de fréquentes conversations téléphoniques. Bientôt, ils se réuniront autour d’une table, à Paris, pour faire le point sur les perspectives de libération d’Ingrid Betancourt.

Leur objectif commun : gagner des points auprès de l’opinion publique. Car tel est le principal carburant de toutes les bêtes politiques, quelles que soient leurs convictions.


Le cirque arrive à Niquitao

10 octobre 2007

Rencontre du 4e type

Étais-je à Niquitao, ce petit village au fin fond des Andes vénézuéliennes, ou bien à Macondo? Je ne rêvais pourtant pas : un cirque ambulant officiait sur la place du village, devant un public enthousiaste installé sur les marches en forme de gradins.

Immédiatement, ce sont les images des romans de Gabriel García Márquez qui me sont revenues : l’arrivée de clowns dans un petit village improbable; l’effervescence que provoque cet événement inespéré; la rencontre inédite, au coin d’une rue, d’un cheval monté par un enfant et d’un monocycle monté par un clown. Réalisme tellement magique!

Trois jeunes échappés de la civilisation urbaine se sont associés pour former le Circo a patas [Cirque à pied] et sillonner le Venezuela profond. A patas, parce qu’ils n’ont pour tout véhicule que leurs pieds, ou alors ils font du stop. Dans leur sac, un bric-à-brac d’objets en tous genres, en commençant par deux monocycles, –car tout clown qui se respecte monte à monocycle!

Pas besoin de publicité. À peine arrivés, ils installent leur attirail sur la place Bolívar du village. Les premiers curieux s’approchent, les enfants se donnent le mot : « Venez vite, il y a des clowns sur la place! » Bientôt des dizaines de personnes attendent avec impatience que le spectacle commence.

Et il commence, enfin. Le soir est tombé, créant une atmosphère encore plus envoûtante. Bientôt, ce ne sont plus que rires, cris, pleurs, peurs… Le village se déride comme il ne l’a plus fait depuis longtemps!

Circo a patasNos trois compères, eux, s’amusent comme larrons en foire. Le public répond, en veut plus. Mais le rêve se termine, par un signal inéquivoque : un chapeau commence à circuler dans les rangs. Les petites pièces sonnantes et trébuchantes suffiront-elles pour passer la journée qui vient? Heureusement, oui : le village enthousiasmé racle jusqu’au fond de ses poches. On invite les artistes à manger, peut-être à dormir (et si ce n’était pas le cas, ils passeront la nuit dans leur tente).

À Macondo/Niquitao, ce soir-là, j’ai revécu un bout de moyen-âge. Venus d’on ne sait où, les jongleurs ont officié sur la place, pour le bonheur de tous. Ils repartiront demain pour le village suivant.

Mais promis juré, ils reviendront à Niquitao pour la fête de Saint Raphaël, le 20 octobre.

Fin du spectacle


Le bulldozer et le système D

19 juin 2007

Le bulldozer et le système D

Je m’étonnerai toujours des ressources inattendues de l’esprit humain. L’esprit vénézuélien, en particulier, n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de trouver une solution de fortune à un problème inédit.

L’autre jour, à la sortie d’un village, un groupe d’ouvriers étaient confrontés au problème suivant : comment déplacer un immense bulldozer du point A au point B sans endommager l’asphalte? Il était impossible d’envisager de faire venir un transport spécial sur une route de montagne en lacets très serrés.

La solution trouvée? Élémentaire, mon cher Einstein : faire glisser de vieux pneus sous les chenilles du bulldozer au fur et à mesure de son mouvement! Cela implique bien sûr de disposer, en plus du conducteur de l’engin, d’une main d’œuvre (4 travailleurs) pour placer les pneus à l’avant des chenilles, les retirer à l’arrière et les transporter à nouveau à l’avant, telle une noria sans fin. La photo ci-dessus illustre l’opération.

Petit inconvénient cependant : la manœuvre est exagérément lente. Mais sachez que la notion de temps est bien différente au Venezuela, car ici, le temps n’est pas nécessairement de l’argent, –et c’est tant mieux. Poco a poco, comme on dit ici : peu à peu, tout se fait et peu à peu, tout se fera…

L’autre inconvénient, c’est de se trouver bloqué dans la file derrière le bulldozer sans pouvoir le dépasser en raison de l’étroitesse de la chaussée. Alors là, une seule solution : se laisser pénétrer profondément par la mentalité locale et se répéter inlassablement : Poco a poco… poco a poco…


Liaison dangereuse

26 avril 2007

Un bus à Calderas

Au Venezuela, les transports publics sont le plus souvent… privés! Si l’on excepte les compagnies des grandes lignes, chaque conducteur est propriétaire de son véhicule. Il a donc le droit de le personnaliser en fonction de ses goûts personnels, comme il le ferait de sa voiture.

Cela donne, il faut le dire, des résultats étonnants, amusants, voire douteux. Ainsi, l’autre jour, je suis tombé sur cette perle : un beau bus tout rouge arborant sur sa vitre arrière l’inscription AMISTADES PELIGROSAS (traduction : Liaisons dangereuses). Ne vous demandez pas pourquoi ce texte figure à cet endroit. Sachez cependant qu’il serait pour le moins étonnant que cela ait une quelconque relation avec l’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos (1782) ou même avec les films homonymes de Roger Vadim (1959) et de Stephen Frears (1988). En fait, le piquant n’est pas là. Il se trouve plutôt dans l’effigie qui se trouve directement au-dessus de cette inscription. Il s’agit ni plus ni moins de la Divina Pastora, une vierge vénérée tout spécialement dans le centre du pays. On n’ose tout de même pas croire que c’est elle, la liaison dangereuse!