Naissance d’une nation

4 mai 2008

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Ce planisphère est le premier sur lequel apparaissent les côtes de l’Amérique du Sud. Il contient aussi la première mention du toponyme Veneçuela, comme nom d’une population sur le golfe de Maracaibo.

J’emprunte au cinéaste David Wark Griffith le titre de son fameux film sur la constitution de la nation étatsunienne. Toute nation a eu une naissance, souvent dans la guerre et la douleur. Voyons à quoi ressemble celle du Venezuela.

Le nom d’abord : l’explication dominante (et officielle, jusqu’à ce jour) prétend que le mot Venezuela est une sorte de diminutif de Venezia (Venise). Venezuela signifierait donc “la petite Venise”. À l’appui de cette thèse, de forts arguments historiques. Voyons voir.

De retour de son voyage d’exploration avec Alonso de Ojeda, Amerigo Vespucci –celui-là même qui a donné son nom à l’Amérique– écrit dans une lettre adressée le 18 juillet 1500 à Lorenzo de Medicis :

De cette île, nous sommes allés à une autre île, distante de 10 lieues, et nous y avons rencontré une importante population, dont les maisons étaient érigées sur la mer comme à Venise.

Tous les témoignages de ce voyage indiquent que la première île était Curazao et que la seconde était la terre ferme, à l’entrée du golfe de Maracaibo. Dans une autre lettre de 1504, Amerigo Vespucci compare à nouveau à Venise une communauté de « 44 grandes maisons en forme de cabanes construites sur de gros pilotis ». Le chef de l’expédition, Alonso de Ojeda, dans un témoignage de 1513, parle lui aussi du « golfe de Venecia, qui se trouve sur la terre ferme ».

Il y a plus : la carte réalisée en 1500 par Juan de la Cosa à l’issue de ce voyage (voir la reproduction ci-dessus et sa version grand format) mentionne clairement le toponyme Veneçuela, comme nom d’un village situé sur la côte du golfe de Maracaibo.

Gentilles femmes

En 1519, Martín Fernández de Enciso publie à Séville sa Suma de Geografía, dans laquelle il décrit le golfe de Maracaibo. Il écrit notamment :

En Veniciuela es la gente bien dispuesta, y ay más gentiles mugeres que no en otras partes de las de aquella tierra. [Traduction : À Veniciuela, la population a de bonnes dispositions et il y a plus de gentilles femmes que dans d'autres parties de cette terre.]

Cela dit, le nom de Venezuela (dans ses différentes graphies) ne désigne encore qu’un village amérindien sur la côte. Pendant quelque temps, il disparut même des cartes. Il réapparaît en 1528, lorsque l’empereur Carlos I (Charles-Quint) signe un accord avec les Welser pour la conquête de ces nouvelles terres. Il parle alors des « terres de Veneçuela et ses provinces ». C’est ainsi qu’Ambrosius Ehinger arrive à Coro à titre de « premier gouverneur du Venezuela ». La cédule royale du 20 novembre 1530 cite nommément la Gobernación e conquista de Veneçuela. En 1531, c’est la consécration ecclésiastique : le pape Clément VII nomme un évêque à Coro, « qui se trouve dans la Province de Venezuela ».

Une lente structuration territoriale

Commence alors un lent processus de structuration territoriale. La province du Venezuela est loin de couvrir ce que nous appelons aujourd’hui par ce nom. Elle coexiste avec les provinces de Maracaibo (qui dépendit pendant longtemps de Santa Fe de Bogota), de Guayana, de Cumaná, de Trinidad et de Margarita. Mais Caracas s’impose peu à peu comme capitale et la province du Venezuela gagne progressivement autonomie juridique, économique et politique par rapport à la Audiencia de Santo Domingo (Saint-Domingue) et au Nuevo Reino de Granada (l’actuel territoire de la Colombie).

Ainsi, en 1776 est créée à Caracas une Intendencia chargée de récolter les rentes royales des provinces du Venezuela, de Cumaná, de Guayana, de Maracaibo et des îles de Trinidad et Margarita. L’année suivante, une cédule royale de Carlos III crée la Capitanía General de Venezuela, qui assure l’unité politique et militaire du territoire.

À la fin de l’époque coloniale, les choses se précipitent. En 1787 est instituée la Audiencia de Caracas, qui consacre l’autonomie judiciaire de la région. En 1793 est formé le Consulado de Comercio de Caracas, chargé de gérer tous les litiges commerciaux. Enfin, en 1804, est fondé l’Archevêché de Caracas, regroupant les évêchés de Guayana et Mérida, qui dépendaient jusque là, respectivement, de Santo Domingo et de Santa Fe.

Multiples épreuves

Est ainsi constituée la base territoriale, politique, militaire, économique, juridique et ecclésiastique du Venezuela actuel. De fait, c’est la Capitanía General qui va se transformer en République du Venezuela, à la suite de la guerre d’indépendance et après de nombreuses péripéties, dont je vous ai déjà raconté quelques épisodes.

Avec la création de la République, la nation vénézuélienne est officiellement et théoriquement née, mais elle devra encore passer par de multiples épreuves au cours des deux siècles suivants, et jusqu’à nos jours. À suivre donc…


Le pays qui aurait pu ne pas exister

22 mars 2008
Carte de la Grande Colombie, par Agustin Codazzi
Carte de la Grande Colombie, par Agustín Codazzi

Paradoxalement, c’est Simón Bolívar lui-même, le Libertador, qui aurait pu rayer de la carte du monde son pays natal, le Venezuela. S’il avait réussi dans son ambitieuse entreprise d’unir les Amériques latines, le Venezuela n’aurait sans doute pas existé en tant que nation, car il aurait fait partie –aux côtés de l’actuelle Colombie, de l’Équateur et du Panama– de la « Grande Colombie ». S’inspirant de la vision du précurseur Francisco de Miranda, Simón Bolívar voulait en effet former un grand pays nommé Colombie, appelé ainsi en hommage à Christophe Colomb. Voici ce qu’il écrivait en 1815 dans sa fameuse Lettre de Jamaïque, dans laquelle il exprime l’idée d’unir la Nueva Granada (la Colombie actuelle) au Venezuela :

Cette nation s’appellera Colombie, afin de rendre justice et gratitude au créateur de notre hémisphère.

Au Congrès d’Angostura de 1819, Simón Bolívar est nommé Président de la République de Colombie. En 1821, le Congrès de Cúcuta entérine la création de la Colombie et la divise en sept départements. Le territoire qui constituait sous la colonie la Capitanía General de Venezuela est alors fractionné en trois départements : Orinoco (comprenant les provinces de Guayana, Cumaná, Barcelona et Margarita), Zulia (comprenant les provinces de Coro, Trujillo, Mérida et Maracaibo) et Venezuela (comprenant les provinces de Caracas et Barinas). Il s’en fallut alors de peu pour que le nom de Venezuela ne disparaisse, car le congrès avait initialement proposé de nommer ce département Apure. C’est Bolívar, cette fois, qui intervint in extremis pour que l’on conserve le nom de Venezuela à une partie du territoire.

En 1824, une loi créa encore un nouveau département, celui d’Apure, constitué par la province de Barinas, amputant d’autant le département du Venezuela. Dilué dans la Grande Colombie, le nom de Venezuela ne s’applique alors qu’à la seule province de Caracas (voir la carte).

La fin du rêve

En 1826, tandis que Bolívar continue son œuvre de libertador au Pérou, un conflit éclate entre Francisco de Paula Santander, en charge de la présidence de la Colombie et représentant du centralisme de Bogotá, et le général José Antonio Páez, commandant général du département du Venezuela. Cette grave crise politique conduit à la dissolution de la grande République de Colombie. C’en est fini du grand rêve de Bolívar. En revanche, la division du pays a pour effet de faire renaître le Venezuela de ses cendres.

Le 24 septembre 1830, le général Páez fait promulguer une nouvelle constitution, laquelle consacre l’indépendance et l’unité nationale du Venezuela. Dans ce texte, le territoire de la nouvelle République se définit comme « tout ce qui avant la transformation politique de 1810 se dénommait Capitanía General de Venezuela ». C’est donc le remembrement du territoire. Au-delà de la simple géographie, le texte constitutionnel parle aussi de « nation vénézuélienne ».

Depuis lors, le Venezuela conservera son nom –et son existence– sans la moindre interruption. Par contre, le nom de la république, lui, changera quelquefois. En 1864, la constitution fédérale consacre le nom États-Unis du Venezuela, qui restera en vigueur jusqu’en 1953 (même si le fédéralisme ne sera jamais appliqué dans le pays). Cette année-là, le pays retrouve son nom de République du Venezuela, qu’il conservera dans la constitution de 1961. La dernière modification a lieu avec l’avènement de l’actuelle constitution, en 1999, lorsque le pays adopte de nom de République bolivarienne du Venezuela.

Simón Bolívar se trouve ainsi associé au nom d’une république qu’il n’a jamais vraiment désirée! Ainsi vont les bizarres détours de l’histoire!


Le dernier des « villages de doctrine »

3 février 2008
San Antonio de Mucuño

Ce n’est pas Machu Pichu. Mais il est tout de même émouvant de penser que des centaines de familles ont vécu ici, dans ce lieu grandiose mais ingrat, dans ce paysage époustouflant mais désertique.

Il ne reste que des ruines. Les ruines de San Antonio de Mucuño, village fondé le 26 janvier 1620 et abandonné définitivement au début du 19e siècle. L’endroit fut d’abord exploré le 26 novembre 1619 par l’espagnol Sebastián Bermejo Bailen, qui le jugea apte pour y fonder un établissement. Afin d’exécuter le décret de l’oidor (magistrat) Alonso Vásquez de Cisneros, les encomenderos (maîtres d’Indiens) locaux réunirent en ce lieu 745 indigènes, qu’ils mirent au travail pour construire le village. L’objectif stratégique était de concentrer les Indiens en un seul lieu, dans le but de faciliter leur évangélisation et d’accélérer leur intégration dans la société coloniale.

Ruines de la première église de San Antonio de MucuñoSan Antonio de Mucuño était donc ce qu’on appelle un pueblo de doctrina (village de doctrine), comme en connut beaucoup d’autres le Venezuela. Pour citer un exemple, Petare (qui est à Caracas ce que Saint-Denis est à Paris) est également un ancien pueblo de doctrina, devenu avec le temps le plus grand faubourg populaire de la capitale.

Destin tragique

San Antonio de Mucuño eut un destin plus tragique et une histoire plus courte. Quelques dizaines d’années après sa fondation, le village a dû changer d’emplacement en raison des fréquents mouvements de terrain dans le secteur. Mais les forts mouvements sismiques de l’année 1684 et les failles occasionnées ont terminé d’effrayer les habitants, si bien que décision fut prise d’abandonner le lieu. Les dernières familles ont quitté l’endroit en 1692.

La seconde installation n’eut pas beaucoup plus de chance et dura à peine plus longtemps. Un nouveau village fut construit à quelques encablures du premier. C’est ce qui explique la présence de deux églises aussi proches l’une de l’autre. Mais ce second établissement dut lui aussi être abandonné, pour les mêmes raisons. Au début du 19e siècle, on déménagea le village à Santa Juana, l’actuel San Antonio de Acequias, à plusieurs kilomètres de là.

Contreforts de la deuxième église de San Antonio de MucuñoPlus de deux siècles plus tard, les ruines sont toujours là. Elles se distribuent en deux noyaux principaux, chacun doté de son église, qui attestent des deux périodes du village. Les constructions, de forme carrée, sont en tapia (terre pisée), sur des fondations de pierre. La pierre était aussi utilisée pour renforcer certaines parties, comme les linteaux des fenêtres. Aucun toit ne subsiste. Parmi tous les édifices, se distinguent les deux églises, dont la plus grande possède une nef unique de 35 mètres de long et 8 mètres de large, soutenue par des contreforts. Au centre des ruines, on devine où se trouvait la place. Plus loin, on distingue les restes d’un four à pain, les vestiges des acequias, ces canaux de distribution d’eau…

Sang, sueur et larmes

Linteau de fenêtre en pierre

L’intérêt indéniable de ces ruines, déclarées monument historique national en 1991, est qu’elles constituent les derniers vestiges d’un pueblo de doctrina au Venezuela. Tous les autres ont disparu sous les constructions postérieures, étouffés par des villages ou des villes modernes. L’abandon de San Antonio de Mucuño par ses habitants a donc, paradoxalement, joué un rôle majeur dans la conservation des ruines jusqu’à nos jours.

En visitant actuellement ce lieu impressionnant, on ne peut que penser à la colonisation de ces terres ingrates par les Espagnols –un véritable défi étant donné les moyens limités de l’époque–; à la politique d’asservissement massif des habitants originaires de l’endroit; à l’effort, mené en parallèle, d’évangélisation de ces mêmes populations (dont tous les chiffres indiquent par ailleurs qu’elle fut lente et incomplète).

Bref, on ne peut que penser à la conformation dans le sang, la sueur et les larmes de la société andine telle que nous la connaissons de nos jours.

Des ruines dans un paysage époustouflant