Category: Historique


Hugo Chavez et Simon Bolivar

Sous l'œil de Bolívar...

Spectacle inhabituel à la télévision vénézuélienne la semaine dernière : l’exhumation des restes de Simón Bolívar depuis le Panthéon national. Moment de gloire pour certains, profanation pour d’autres : une fois de plus, les Vénézuéliens se sont divisés en deux blocs antagonistes et irréconciliables.

L’opération avait été commandée par Hugo Chávez lui-même. Qu’est-ce donc qui a poussé le président à faire exhumer le corps du Libertador, 179 ans après sa mort? Pour tout dire, cela fait un bon bout de temps que Hugo Chávez avait cette intention. À plusieurs reprises, il a lancé l’idée que Bolívar a été assassiné. Dans un discours de décembre 2007, il émettait publiquement des doutes sur l’authenticité des restes qui se trouvaient au Panthéon et demandait leur exhumation pour les analyser avec les outils scientifiques du 21e siècle. Mais on en était resté là.

Mort lente ou assassinat?

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une relation particulière

Ce qui a précipité les choses, c’est une recherche récente menée par le docteur Paul Auwaerter, un médecin spécialiste en maladies infectieuses de l’Université Johns Hopkins. Sur base de la littérature décrivant les symptômes qui ont précédé la mort de Simón Bolívar, le Dr Auwaerter est d’avis que le Libertador n’est pas mort de tuberculose -comme l’affirme l’histoire officielle- mais bien d’ingestion d’arsenic.

Le chercheur penche plutôt pour l’hypothèse d’une mort lente naturelle (l’arsenic en petites doses existant à l’état naturel et étant par ailleurs utilisé comme curatif par la médecine de l’époque), mais il n’écarte pas tout à fait pour autant la possibilité d’une mort par empoisonnement. Il conclut en disant qu’une exhumation du corps et une analyse des tissus et des cheveux pourraient apporter des éclaircissements sur les causes réelles de la mort du Libertador.

Équipe muldidisciplinaire

L’occasion était trop belle pour Hugo Chávez. Au Venezuela, une équipe scientifique et technique, formée d’historiens, de médecins légistes et de spécialistes en ADN, a été mise sur pied. L’opération d’exhumation s’est déroulée dans la nuit du 15 au 16 juillet : ouverture du catafalque, prélèvement d’échantillons pour mener des tests aux rayons X et d’ADN, tomographie du crâne afin de réaliser une reconstruction faciale de Bolívar, etc.

À une heure du matin, Hugo Chávez commente sur Twitter :

Hola mis amigos! Que momentos tan impresionantes hemos vivido esta noche!! Hemos visto los restos del Gran Bolívar! [Salut mes amis! Quels moments impressionnants nous avons vécu cette nuit!! Nous avons vu les restes du Grand Bolívar!]

Puis :

Confieso que hemos llorado, hemos jurado. Les digo: tiene que ser Bolivar ese esqueleto glorioso, pues puede sentirse su llamarada. [Je confesse que nous avons pleuré, que nous avons juré. Je vous le dis: ce doit bien être Bolívar ce glorieux squelette, car on peut sentir sa flamme.]

Parallèle historique

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une certaine vision de Bolívar

Les résultats de l’exhumation seront rendus publics et un documentaire sera réalisé. Il reste à espérer que prévaudront les évidences scientifiques sur les pressentiments d’Hugo Chávez.

Car cela conviendrait sans doute au président bolivarien de trouver en Bolívar un héros victime d’assassinat, un martyr de la cause latino-américaine. Cela tracerait un furieux parallèle historique entre son modèle source d’inspiration et sa propre personne, alors que, selon ses propres dires, lui aussi est constamment menacé d’assassinat. De quoi l’assimiler au héros et au martyr, cette figure toujours populaire parmi les foules.

Présence de la mort

Au fond et au bout de tout cela, il y a la mort : le culte à la mort, qui n’est jamais loin de la vie en Amérique latine. Cette sorte de flirt constant avec la grande faucheuse, auquel la politique elle-même ne semble pas pouvoir échapper.

Exhumation, arsenic, assassinat, martyr : tout, dans cette histoire, ramène à la mort. Jusqu’au slogan en vigueur dans la république bolivarienne d’Hugo Chávez, qui fut prononcé à maintes reprises durant la macabre opération : Patria socialista o muerte!

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Images de l’exhumation du corps de Simón Bolívar, sur fond d’hymne national :

Lire aussi :

Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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Pour en savoir plus :

Aimé Bonpland, botaniste équinoxial

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Il n’est pas facile de vivre à l’ombre d’un géant. On connaît surtout Aimé Bonpland pour avoir participé, aux côtés du grand naturaliste Alexander von Humboldt, à une célèbre expédition dans les terres equinoxiales (lisez Amérique latine) de 1799 à 1804.

Cette extraordinaire aventure permit aux deux hommes de ramener plus de 60.000 échantillons représentant 6000 nouvelles espèces de plantes, des observations astronomiques, un nombre incroyable de notes géologiques, sociologiques, économiques, cartographiques…  le tout réuni en pas moins de trente volumes.

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Quelle est la part de Bonpland dans cette somme immense ? On ne le saura sans doute jamais exactement. Mais il est certain qu’il fut bien plus que le secrétaire de Humboldt, son titre officiel dans le cadre de l’expédition. Il fut un scientifique à part entière, s’intéressant tout particulièrement à tout ce qui touchait la botanique.

Passion précoce pour les plantes

Aimé Jacques Alexandre Goujaud est né le 29 août 1773 à La Rochelle. Bonpland est le surnom que lui donna son père lorsqu’il le vit, enfant, se passionner pour les plantes du jardin (« Bon plant »). Cette prédilection pour la flore le prédestinait sans aucun doute à devenir botaniste. Cependant, une fois monté à Paris avec son frère, c’est vers les études de médecine qu’il se dirigea, suivant en cela la voie de son père chirurgien.

Cela ne l’empêcha pas de suivre les enseignements de botanique donnés au Muséum national d’histoire naturelle où il eut pour professeurs des personnages aussi célèbres que Jean-Baptiste de Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu. Après un service militaire comme médecin dans la marine, il retrouve le Jardin des plantes de Paris où il s’initie aux plantes exotiques. Déjà reconnu comme excellent botaniste, il aurait dû accompagner Louis Antoine de Bougainville dans ce qui devait être la plus grande expédition scientifique française jamais entreprise. Mais, en raison des guerres napoléoniennes, celle-ci n’aura jamais lieu.

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland en Amérique équinoxiale

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland

En 1798, Aimé Bonpland fait la rencontre d’Alexander von Humboldt avec qui il se lie d’amitié. Les deux hommes cherchent à participer ensemble à une expédition scientifique, en Égypte d’abord, en Tunisie ensuite, mais celles-ci sont annulées. C’est le roi d’Espagne Carlos IV qui, finalement, leur donnera la possibilité de mener à bien leur projet d’expédition, mais avec une nouvelle destination : l’Amérique équinoxiale. Ce sera alors le fameux voyage d’une durée de cinq ans au cours duquel il ont, notamment, remonté l’Orénoque et gravi le volcan Chimborazo.

Botaniste de l’impératrice Joséphine

De retour en France, Aimé Bonpland entreprend de classer les dizaines de milliers de spécimens botaniques ramenés d’Amérique. Travail immense, qu’il ne terminera pas. Ce sont les botanistes allemands Carl Ludwig Willdenow et Karl Sigismund Kunth qui, à la demande de Humboldt, le mèneront à bien.

En 1808, Bonpland est nommé botaniste et intendant général des domaines de Malmaison, la résidence de l’impératrice Joséphine, dont les jardins prestigieux sont alimentés des plantes rares ramenées des campagnes napoléoniennes. Il se dédie surtout à l’acclimatation de centaines d’espèces alors inconnues, qu’il recense dans son ouvrage Description des plantes rares de la Malmaison (1813).

Aimé Bonpland (1773-1858)

Aimé Bonpland

À la chute de l’Empire, Bonpland choisit de se rendre à Buenos Aires, où il a obtenu un poste de professeur d’histoire naturelle. Il ne reviendra plus jamais en France. Homme de terrain plutôt que théoricien, il quitte la ville pour explorer l’intérieur du pays et étudier ses richesses botaniques. Il s’installe d’abord à Santa Anna, dans la province de Corrientes. Dans son exploitation, il découvre les secrets de la germination du maté (Ilex paraguariensis), ouvrant ainsi la porte à la culture industrielle de cette plante jusqu’alors sauvage.

Résidence surveillée

En 1821, il est arrêté et mis en résidence surveillée par le dictateur paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia qui le soupçonne d’espionnage et craint le développement dans l’Argentine voisine d’une culture intensive du maté. Pendant dix ans, Bonpland vit reclus, privé de toute relation avec sa famille et ses amis et empêché de parler français. Tout en s’adonnant aux activités les plus diverses, dont celle de médecin des indiens guaranis, il ne cesse d’étudier les plantes dans le petit espace où il est confiné.

Libéré en 1831, il s’installe à San Borja, au Brésil, et reprend ses expérimentations agricoles. Il meurt en 1858 à l’âge de 84 ans, sans avoir pu revoir celui qu’il appelait « le meilleur et le plus illustre des amis », Alexandre von Humboldt.

Pic Bonpland (Mérida, Venezuela)

Le pic Bonpland

Le Venezuela lui a rendu hommage en donnant son nom à la troisième plus haute montagne du pays, dans la Cordillère de Mérida. Juste retour des choses, le pic Bonpland (4890 m) se trouve à quelques encablures seulement du pic… Humboldt (4945 m).

À défaut de s’être revus à la fin de leur vie, les deux amis se trouvent au moins réunis dans ce site exceptionnel.

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Pour en savoir plus :
> Lire et télécharger la Biographie d’Aimé Bonpland, par Adolphe Brunel (1859)
> Acheter l’ouvrage Aimé Bonpland (1773-1858), médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud de Nicolas Hossard sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Correspondance 1805-1858 d’Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Le pêcheur d’orchidées – Aimé Bonpland (1773-1858) de Philippe Foucault sur Amazon.fr

Eugène Thirion, commerçant et explorateur

L'Orénoque et le Meta (Venezuela-Colombie)

Qui connaît Eugène Thirion (1813-1879), commerçant et explorateur qui entreprit en 1846 la remontée de l’Orénoque ? On sait peu de choses du personnage : il n’a pas de biographie dans Wikipedia (c’est tout dire…), il est absent de la bibliothèque en ligne Gallica, et je n’ai trouvé aucune photo de lui sur Internet.  On sait seulement de lui qu’il fut vice-consul de France à Ciudad Bolívar, la ville qui était au XIXe siècle le port d’entrée, sur l’Orénoque, du Venezuela intérieur. Un poste avancé et privilégié pour observer de près ce qui se passait dans le pays profond, et notamment en Guyane et en Amazonie.

L’homme était avant tout un commerçant, mais son esprit aventurier fit de lui un explorateur. Dans un récit de voyage récemment édité, intitulé Les sources de l’Orénoque, il raconte son expédition sur le grand fleuve mythique qu’avaient déjà exploré nombre de personnages fascinants, dont l’illustre naturaliste Alexander von Humboldt.

Excellent ethnographe

Le titre de l’ouvrage (qui n’est pas de l’auteur) est inexact, puisqu’Eugène Thirion n’arriva pas aux sources de l’Orénoque (il faudra attendre plus de cent ans pour qu’une expédition menée par Alain Gheerbrant y parvienne en 1950 !). Le texte, cependant, est intéressant. Eugène Thirion se révèle être un excellent ethnographe. Il observe avec soin les multiples modes de vie qu’il rencontre au long de sa navigation et ne craint pas de partager les expériences avec ses hôtes. Ainsi, il décrit les coutumes des Indiens, leurs croyances, les fêtes, la cuisine, les cérémonies religieuses, etc., avec un regard précis et méticuleux. Ses observations géographiques sont également de très grande qualité.

De son récit, il ressort une intéressante photographie de l’Amazonie vénézuélienne de cette moitié du XIXe siècle, dans sa dimension physique autant qu’humaine. L’auteur n’échappe évidemment pas aux préjugés de son époque, le siècle par excellence des découvertes (ainsi que des conquêtes et colonisations) de grandes parties du monde par les puissances du moment. La science et la connaissance autorisent tout, même les mauvais traitements infligés aux populations. Ainsi, dans la grande tradition des explorateurs de l’époque, il rapporte de son voyage de nombreux objets reçus ou volés, ne s’embarrassant pas de scrupules coupables à ce sujet.

Vingt ans plus tard, à Paris

Curieusement, on retrouve nombre de ces objets une vingtaine d’années plus tard, à l’Exposition universelle de 1867, à Paris. Eugène Thirion est alors consul du Venezuela à Paris, membre de la Commission impériale qui organise l’exposition et membre du jury international qui attribue les prix.

À ce titre, il rédige la notice de présentation du Venezuela, ainsi que le catalogue des objets exposés représentant ce pays. À nouveau, ses observations sont intéressantes. Il dresse un portrait économique du Venezuela de 1867, qu’il est passionnant (et étonnant) de lire un siècle et demi plus tard, alors que le pays est devenu le producteur de pétrole que l’on sait. Quelques extraits éclairants, qui nous donnent une idée de ce que fut le Venezuela d’avant le pétrole :

Les richesses minières :

Les produits exportés :


Une appréciation de l’état général de l’économie :

Un catalogue révélateur

Quant au catalogue de l’exposition dressé par Eugène Thirion, il nous donne aussi, au compte-gouttes, des informations révélatrices sur les objets exposés en provenance du Venezuela, notamment sur certaines coutumes des populations indiennes rencontrées par l’auteur lors de son périple dans le Haut-Orénoque. Par exemple :

(Cet extrait illustre bien l’absence de scrupules au moment de déposséder les Indiens d’un objet qu’ils vénèrent, pratique habituelle chez les explorateurs de l’époque, et qui n’a pas encore tout à fait disparu de nos jours.)

Ou encore cette intéressante description d’une tradition :

Au total, Eugène Thirion nous offre à travers ses écrits de précieuses descriptions de l’état dans lequel se trouvait le Venezuela au milieu du XIXe siècle. Même s’il ne fait pas partie de l’élite des grands explorateurs et des hommes de science illustres qui ont parcouru ce pays, ce commerçant curieux et organisé, consul de son état, a apporté des connaissances nouvelles qui nous servent encore, un siècle et demi plus tard, à comprendre l’évolution de ce pays.

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> Acheter Les sources de l’Orénoque d’Eugène Thirion sur Amazon.fr
> Consulter la notice statistique sur le Venezuela et le catalogue de l’Exposition universelle de 1867, rédigés par Eugène Thirion (téléchargeable en PDF)

La seconde vie du Correo del Orinoco

Correo del Orinoco

Le premier numéro du "Correo del Orinoco" (27 juin 1818)

Tout régime politique a besoin de symboles forts : Marianne en France, le Mayflower au États-Unis, Guillaume Tell en Suisse, et j’en passe. Dans la République bolivarienne du Venezuela de Hugo Chávez,  on va nécessairement les trouver du côté de Simón Bolívar, héros de l’indépendance du pays et libertador de plusieurs républiques d’Amérique latine.

Tout ce qui touche à Bolívar a donc une valeur spéciale dans le pays. Aussi n’est-il pas étonnant que lorsqu’il s’est agi de trouver un titre pour le nouveau quotidien « officiel » appelé à être le porte-parole du gouvernement, on ait choisi celui de Correo del Orinoco [Courrier de l'Orénoque], celui-même d’une publication qui a joué un rôle fondateur dans l’histoire du Venezuela.

En effet, le Correo del Orinoco fut fondé par Simón Bolívar à la suite de ses succès dans la campagne de Guyane, épisode important de la guerre d’indépendance. « Envoyez-moi d’une façon ou d’une autre une imprimerie, qui sera aussi utile que les munitions » écrivait-il en septembre 1817 à Fernando Peñalver, qui se trouvait à Trinidad pour, précisément, assurer la fourniture d’armes aux patriotes. L’objectif de Bolívar était de mettre su pied une publication qui contrerait l’influence de la royaliste Gaceta de Caracas. Un mois plus tard, en octobre 1817, arrivait à Angostura –l’actuelle Ciudad Bolívar– à bord de la goélette María, un petit atelier typographique en provenance de la Jamaïque.

Périodicité hebdomadaire

C’est donc à Angostura, capitale de la province de Guyane, qu’est publié, le 27 juin 1818, le premier numéro du Correo del Orinoco. Il comprend quatre pages et est imprimé sur une machine mue par la force des bras.  Son premier article est un bulletin de l’état-major de l’armée de libération, signé par Francisco de Paula Santander, futur opposant politique de Simón Bolívar. Le premier directeur de la publication est Francisco Antonio Zea.

Le Correo del Orinoco avait une périodicité hebdomadaire et paraissait tous les samedis. Au total, 133 numéros ont été publiés jusqu’en 1822, dont cinq extraordinaires, à l’occasion d’importantes victoires militaires, comme celles de Boyacá et Carabobo. Le périodique des patriotes a publié un grand nombre de décrets, de lois, de bulletins militaires, de lettres et de proclamations. Parmi celles-ci, le célèbre discours d’Angostura, prononcé par Simón Bolívar devant le Congrès en février 1819. Il publiait aussi des avis sur l’entrée et la sortie des navires, des anecdotes diverses et même des poèmes. D’une manière générale, il informait sur les succès militaires et politiques de la construction de la République de Colombie, ou Grande Colombie.

Très tôt, le Le Correo del Orinoco s’internationalise. Le 8 août 1818 est publiée une première édition bilingue, comprenant notamment un article sur la route de navigation sur l’Orénoque, destiné à faciliter l’arrivée à Angostura de navires étrangers alliés. La publication a également repris des articles de la presse étrangère en français et en anglais. Son dernier numéro fut publié le 23 mars 1822.

Le nouveau Correo del Orinoco

Premier numéro du nouveau « Correo del Orinoco »

L’artillerie de la pensée

187 ans plus tard, le Correo del Orinoco renaît de ses cendres, sous l’impulsion d’un certain Hugo Chávez. Le 30 août 2009, il revient dans les kiosques du Venezuela dans sa nouvelle formule : un quotidien de format tabloïde et d’une vingtaine de pages, dont le sous-titre évoque les « munitions » dont parlait Simón Bolívar dans sa lettre à Peñalver : La artillería del pensamiento [L'artillerie de la pensée]. Son contenu est évidemment proche de la ligne gouvernementale (il publie notamment Las líneas de Chávez). Toutefois,  comme tout quotidien qui se respecte, il comprend aussi des sections sportives et culturelles moins politisées. Grâce aux subsides dont il bénéficie, son prix est trois fois moindre que celui de ses concurrents : il se pose ainsi en journal populaire.

L’objectif du nouveau Correo del Orinoco est clair : faire front à la guerre médiatique que pratiquent assidument les grands quotidiens privés du pays, El Nacional et El Universal en tête, secondés par les agences de presse internationales et la plus grande partie de la presse étrangère. Tâche particulièrement difficile et ingrate, qui s’avère être une bataille de David contre Goliath.

Qu’à cela ne tienne : comme celui de Simón Bolívar, le Correo del Orinoco de Chávez a senti la nécessité de s’internationaliser. À partir du 4 février prochain sortira chaque vendredi une édition hebdomadaire en langue anglaise, sous la direction de l’avocate et activiste bien connue Eva Golinger. Un numéro 0 est déjà paru comme encarté dans le journal en langue espagnole du 22 janvier 2009. Sont projetées des versions en langue portugaise, en créole et même en wayuunaiki (la langue de la communauté indienne wayuu, qui comprend quelque 500.000 personnes vivant entre la Colombie et le Venezuela).

Le Correo del Orinoco n’est sans doute pas le meilleur journal du monde. Mais toute personne intéressée par le Venezuela contemporain devrait le consulter. On y trouve des informations qu’on ne trouve nulle part ailleurs et on y reçoit un point de vue qui n’est pas celui des médias dominants. Le tout enrobé dans une présentation pratique et agréable.

Même les opposants politiques, oserais-je dire, auraient tout intérêt à le lire régulièrement. Forts du point de vue opposé au leur, ils pourront peut-être ainsi développer un discours politique plus consistant et plus intelligent contre le personnage qui les empêche de dormir…

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> Télécharger le Correo del Orinoco, édition du 22-01-2009 (en espagnol)
> Télécharger le Correo del Orinoco international, numéro 0 du 22-01-2009 (en anglais)

Sur les traces de Doña Bárbara

La Fundación Mata de Totumo

La Fundación Mata de Totumo, qui appartenait à Pancha Vásquez

Doña Bárbara, héroïne du roman homonyme de Rómulo Gallegos, représente au Venezuela l’archétype de la femme dévoreuse d’hommes, personnage particulièrement craint dans un pays de machos bien trempés. Autant dire qu’elle reste présente dans le conscient et l’inconscient de bien des Vénézuéliens (et Vénézuéliennes), qu’ils aient ou non lu le roman.

L’autre jour, je me trouvais à Elorza, petite localité des Llanos vénézuéliens. Là, il ne fait aucun doute que, pour créer son personnage, Rómulo Gallegos s’est inspiré d’une femme du cru, appelée Pancha Vásquez. Cette dernière fut propriétaire, au début du XXe siècle, du hato [grande propriété terrienne] Mata de Totumo.

On sait que Rómulo Gallegos a réellement connu Pancha Vásquez. La dame lui aurait été présentée par un autre écrivain vénézuélien, Andrés Eloy Blanco, qui fut dans les années 1920 l’avocat de Pancha Vásquez. Ce qui n’est pas sûr, par contre, c’est que cette dernière ait effectivement été le modèle qui a donné naissance au personnage romanesque de Doña Bárbara.

Qu’à cela ne tienne : à Elorza, tout le monde est persuadé que les deux personnages n’en font qu’un : que Pancha Vásquez est Doña Bárbara. Bel exemple donc –un de plus– d’un roman qui fabrique la réalité!

Embrouillamini

Étant à Elorza, où la légende de Pancha Vásquez/Doña Barbara se trouve dans toutes les bouches, je me suis pris au jeu. Aussi ai-je voulu suivre les traces de Doña Bárbara, m’immerger dans cette histoire qui n’est pas exempte de contradictions. Il faut savoir en effet que, comme dans tout mythe (et ceci en est un), différentes versions circulent, tant dans la bouche de ceux qui prétendent avoir été proches de Pancha Vásquez –le plus souvent par personne interposée– que dans celle de ceux qui affirment avoir étudié sérieusement les faits. Dans cet embrouillamini, la vérité vraie n’est donc pas près d’apparaître.

Ce n’est pas cela qui m’a arrêté. Concrètement, je me suis rendu sur les terres ayant appartenu à Pancha Vásquez, anxieux de voir ce qu’il en reste.

Mata de Totumo existe encore. Il s’agit maintenant d’une fundación (c’est-à-dire une propriété dépendante d’un domaine plus vaste) qui fait partie du Hato Peñalero. Pour s’y rendre, un véhicule 4X4 est nécessaire, voire même un tracteur pendant la période des pluies. Depuis la maison principale du Hato Peñalero, il faut compter une bonne demi-heure sur une route de terre franchement embourbée sur les derniers kilomètres.

Émotion, déception…

Une fois sur place, c’est l’émotion de pénétrer dans un lieu « historique » où personne (ou presque) ne s’est rendu, mais c’est aussi la déception de découvrir la situation d’abandon dans laquelle se trouve l’endroit. La maison ne conserve probablement plus grand chose de la bâtisse originale. C’est une vaste demeure sans beaucoup de personnalité, qui respire plutôt la tristesse. De nombreux espaces semblent abandonnés.

Une famille y vit, dans un relatif dénuement : un jeune couple et ses deux petites filles. Sa mission est d’assurer avant tout une présence humaine sur les lieux et de s’occuper du bétail attenant. De l’aveu même du contremaitre du Hato Peñalero, la partie de la propriété qui correspond à Mata de Totumo n’a pas encore été développée, ni modernisée. Mais les propriétaires auraient des projets à ce sujet.

À quelques mètres de la demeure principale, une tombe : ce serait celle du fils de Pancha Vásquez. Puis, plus loin, dans une mata [bosquet] aux arbres enchevêtrés, un véritable cimetière : une dizaine de tombes qui seraient celles des travailleurs employés par Pancha Vásquez à Mata de Totumo. La plupart datent des années 30 et 40 du siècle dernier. À l’époque, il était courant d’enterrer les morts sur place plutôt que dans les cimetières municipaux, trop éloignés.

Quelques photos de Mata de Totumo

Gonfler le mythe

Quant à Pancha Vásquez elle-même, il est à peu près certain qu’elle n’est pas enterrée à Mata de Totumo. On raconte que, se sentant gravement malade, elle décida de se rendre chez son compadre José Natalio Estrada, propriétaire du hato voisin de La Trinidad de Arauca. Elle n’ira pas plus loin : c’est à La Trinidad que la maladie l’aurait terrassée. Selon ses vœux, on l’enterra à quelques mètres seulement du río Arauca.

De fait, à La Trinidad de Arauca, il existe une tombe qui serait celle de Pancha Vásquez. Elle semble avoir été profanée, comme en témoigne le trou creusé à la place de la pierre tombale. On raconte que des personnes mal intentionnées auraient tenté de récupérer –en vain– les sacs de pièces d’or avec lesquels Pancha Vásquez aurait quitté Mata de Totumo. Mais certains, sur place, prétendent que cette tombe n’est pas authentique et ne serait qu’une reconstitution faite postérieurement pour une série télévisée. Selon eux, Pancha Vásquez aurait été enterrée à plusieurs kilomètres de là, dans un cimetière indigène.

La tombe présumée de Pancha Vásquez à La Trinidad de Arauca

D’autres enfin affirment que Pancha Vásquez ne serait pas morte à La Trinidad de Arauca, mais aurait continué sa route en descendant l’Arauca sur un bongo. On aurait alors perdu sa trace à jamais…

Le mystère le plus complet continue donc à planer sur la légende de Pancha Vásquez/Doña Bárbara, jusqu’à sa mort. De quoi gonfler encore le mythe, comme si le personnage avait été littéralement englouti par cela même qui l’avait engendré : le tellurique llano vénézuélien.

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Un soldat rebelle à Elorza

Hugo Chávez à Elorza en 1986
Je me trouvais l’autre jour à Elorza, petite localité des llanos du Venezuela, située à quelques encablures seulement de la frontière colombienne. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dans le petit musée local, une photo (ou plutôt la mauvaise copie d’une photo) d’un jeune Hugo Chávez souriant à pleines dents (ci-dessus). Le document en question était l’œuvre du photographe de la localité, Saúl León Borjas Ávila, et comportait la légende suivante :

Hugo Rafael Chávez Frias, président des fêtes d’Elorza (1986)

Wow! Ce n’est pas n’importe quoi. Les fêtes d’Elorza –localité considérée comme la « capitale folklorique du Venezuela »– figurent parmi les plus importantes du pays. Les plus grands chanteurs de musique llanera s’y donnent rendez-vous le 19 mars de chaque année pour des concerts mémorables qui se prolongent jusqu’au petit matin. Présider ces fêtes représente donc un honneur particulier.

Conspiration

Je savais que le commandant Hugo Chávez avait été en poste dans cette région frontalière éloignée, mais de là à devenir président de fêtes aussi prestigieuses, il y a un pas énorme qui nous fait penser qu’il n’était pas un militaire comme les autres, du genre à rester enfermé dans sa caserne. Au contraire, cela nous indique qu’il se frottait (déjà) à la population et aux autorités locales et que, loin de passer inaperçu, il connaissait déjà la recette pour se rendre populaire.

Il est intéressant de savoir qu’à cette époque, le jeune commandant Chávez, derrière sa carrière militaire officielle, avait déjà des activités politiques clandestines. Avec quelques autres militaires, il avait formé dès 1983 l’Ejercito Bolivariano Revolucionario [EBR-200 — "Armée bolivarienne révolutionnaire"] dont l’objectif politique n’était autre que celui d’instaurer le bolivarisme par le biais d’une révolution. Déjà !

Depuis son poste d’instructeur à l’Académie militaire, Hugo Chávez faisait –non sans un certain succès– un travail de conscientisation (d’agitation, diraient d’autres) auprès des cadets de l’institution. En juillet 1984, le directeur de l’Académie militaire, le général Carlos Julio Peñaloza, mis au courant de cette situation par quelques parents de cadets, en avise ses supérieurs. Décision est prise de retirer les militaires suspects de l’Académie pour les disperser aux quatre coins du pays.

« Exil » à Elorza

C’est alors qu’Hugo Chávez est « exilé » dans le poste éloigné d’Elorza, dans l’état d’Apure, à plusieurs heures de route du centre du pays. Il y restera plus de trois ans. Dans un premier temps, de 1985 à 1986, il commande l’escadron de cavalerie motorisée Francisco Farfán.

Isolé aux confins du pays, il lui est maintenant plus difficile de conserver le contact avec les autres membres de la conspiration. Toutefois, en mars 1986, l’EBR-200 parvient à tenir son troisième congrès dans la ville de San Cristóbal. Neuf personnes y participent : six militaires et trois civils. Francisco Arias, l’autre leader du groupe conspirateur, se déplace depuis Bogotá, tandis qu’Hugo Chávez, prétextant un entraînement, se lance dans un périple de 300 kilomètres à la tête d’une colonne de chars d’assaut ! Pour cette manœuvre à la fois audacieuse et imprudente, il ne recevra, curieusement, aucune remontrance de la part de ses supérieurs.

Nouvelles responsabilités

À Elorza, Chávez reçoit au contraire de nouvelles responsabilités : il est chargé de commander une toute nouvelle structure, le noyau  civico-militaire de développement frontalier Arauca-Meta. Inaugurant le poste, il profite de son autorité pour mettre en place de 1986 à 1988  divers programmes expérimentaux de coopération civico-militaire. Ceux-ci visent notamment à orienter les actions de l’armée en faveur des populations locales, par le biais d’initiatives de développement socio-économique. Il s’occupe en particulier des communautés indigènes Pumé et Cuiba.

Combinant ses qualités de chef militaire et de leader social, le commandant Chávez devient de plus en plus populaire à Elorza, ce qui lui vaudra d’être appelé à présider les festivités de la localité.

De son propre aveu, les trois années passées à Elorza lui ont permis d’acquérir une vision intégrale de son pays. Nul doute qu’elles ont aussi fortement influencé sa vision des relations entre militaires et société civile. Plusieurs clés de son actuelle politique ont donc pour origine son exil dans le Venezuela profond des llanos.

Les fêtes d’Elorza mènent décidément à tout.