Le joropo : un fandango tropical

5 juillet 2009
Le fandango, par Pierre Chasselat

Le fandango, par Pierre Chasselat

Il ne fait aucun doute que le joropo, musique et danse vénézuélienne par excellence, trouve ses racines dans le fandango. Il est aussi plus que probable que le fandango lui-même se soit nourri du contact qu’eurent les aventuriers espagnols, durant la conquête et la colonisation, avec les traditions musicales africaines et américaines. On se trouve donc devant un cas de métissage musical –aller-retour Europe-Amérique, plus une touche africaine– tout à fait caractéristique. De la World Music avant la lettre, en quelque sorte.

Lettres de noblesse

Antonio Soler

Antonio Soler

Le fandango est un style musical et une danse traditionnelle espagnole qui se danse en couple sur un rythme ternaire 3/4 proche de celui de la valse. Apparu vers la fin du XVIIe siècle en Espagne, il aurait été introduit par des voyageurs revenant des Indes occidentales, influencés par les traditions musicales indigènes et africaines rencontrées en Amérique.

D’abord musique et danse populaire, le fandango gagne ses lettres de noblesse vers la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’il devient musique de salon et que des compositeurs aussi célèbres que Glück (Don Juan, 1761), Mozart (Les Noces de Figaro, 1786) et Boccherini (Quintette à cordes avec guitare Del Fandango, G.448) s’en emparent pour l’intégrer dans certaines de leurs œuvres. Mais le fandango le plus célèbre (encore que son attribution reste discutée) reste celui d’Antonio Soler (1729-1783), prêtre et claveciniste espagnol plus connu sous le nom de Padre Soler.

Retour en Amérique

Joropo, dessin de Eloy Palacios (1912)

Joropo, dessin de Eloy Palacios (1912)

Chargé de ces nouvelles influences européennes, le fandango fait un retour dans les colonies espagnoles d’Amérique, où il se transforme à nouveau. Au contact des musiques africaines et autochtones, il prend des formes plus frustes, mais aussi plus vivantes. Il redevient populaire, se tropicalise et, comme il se doit au contact de populations pour lesquelles le corps est essentiel, il s’érotise. Ainsi mué, on en trouve des traces évidentes dans plusieurs pays des Caraïbes, notamment au Mexique (le jarabe), en Colombie et au Venezuela.

En Colombie et au Venezuela, précisément, le fandango devient joropo, musique et danse à la fois. Ses formes sont moins raffinées mais plus fortes et plus directes que chez son équivalent espagnol. Des éléments africains et autochtones se superposent à la mélodie et au rythme européens. La guitare devient cuatro, les castagnettes font la place aux maracas, la harpe est préférée au clavecin ou au piano, la danse se fait plus sauvage.

Une même famille

Incontestablement, fandango et joropo font partie de la même famille, comme le montre bien l’écoute des deux œuvres suivantes :

  • le Fandango du Padre Soler, par David Schrader (clavecin)
  • El pajarillo, un joropo traditionnel chanté ici par le ténor vénézuélien Jesús Sevillano. Cette interprétation en style académique utilise le piano à la place la la harpe, ce qui rend plus facile l’identification avec le fandango.

Et pour ceux qui préfèrent la vidéo, voici une interprétation du Fandango d’Antonio Soler par Scott Ross :

Une interprétation de la composition intitulée Joropo de Moisés Moleiro (1904–1979), par la pianiste mexicaine Silvia Navarrete :

Et enfin une belle démonstration de joropo dansé :


Simón Bolívar à toutes les sauces

21 juin 2009

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S’il est un héros national au Venezuela, c’est bien Simón Bolívar. Né à Caracas en 1783, il prit part et dirigea la guerre d’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, rêva de l’unité latino-américaine, mourut rejeté par presque tous.

Doté du titre de Libertador, il est devenu l’emblême par excellence du Venezuela, où il a donné son nom à toutes les places principales des villes et villages du pays, à la monnaie nationale, à de multiples institutions et même à un satellite! Bref, il vaut mieux ne pas toucher à cette icône nationale!

Effectivement, rares sont ceux qui y touchent, même pour simplement l’analyser à la lumière de la critique historique. Car il n’est pas un homme, il est un superman! Aussi est-il, sans le moindre scrupule, conjugué à toutes les sauces. Tout discours politiquement correct au Venezuela doit faire référence au Libertador. Il n’est pas un président vénézuélien qui ne se soit dit inspiré par sa pensée et son action. Tout le monde le veut pour lui!

Le gendarme nécessaire

simon_bolivar_chevalblancC’est la droite qui, la première, s’est emparée de Simón Bolívar pour en faire le mentor de sa politique. En octobre 1911, Laureano Vallenilla Lanz, intellectuel organique de la dictature de Juan Vicente Gómez, publie un article intitulé El gendarme necesario [Le gendarme nécessaire]. Dans celui-ci, s’inspirant du conservateur français Hippolyte Taine, il expose sa thèse de l’inévitabilité de l’homme fort dans les sociétés hispano-américaines. Il invoque pour ce faire les textes de Simón Bolívar, dont il extrait les éléments qui le servent, notamment les figures de président à vie et d’exécutif fort inscrites dans la constitution de la Bolivie qu’a rédigée le Libertador.

Cette interprétation de Bolívar est reprise par la droite colombienne qui voit en lui le fondateur de la doctrine conservatrice. Dans les années trente, la droite internationale pousse la balle plus loin encore. Dans l’Italie fasciste, on commémore le centenaire de la mort de Bolívar en affirmant que Mussolini était « l’incarnation historique » dans laquelle se reproduisaient « quelques aspects de l’esprit bolivarien ». Dans cette conception, le Libertador apparaît pratiquement comme un précurseur lointain du fascisme. Dans l’Espagne franquiste du début des années 1970, il se produit quelque chose de similaire. On n’hésite pas à faire de Franco –chef d’État nommé à vie et créateur d’un sénat contrôlé– «l’authentique interprète de la pensée bolivarienne ».

Coup de théâtre

En face, la gauche n’est pas restée de marbre. Dès 1923, le Cubain Julio Antonio Mella invoque l’idéal du Libertador comme source inspiratrice des luttes émancipatrices du continent américain. De même , le Péruvien José Carlos Mariátegui mentionne dans ses écrits « l’actualité révolutionnaire du génie de Bolívar ».

En 1935, c’est le coup de théâtre : les éditeurs soviétiques des Œuvres complètes de Marx et Engels découvrent un texte de Karl Marx à propos de Simón Bolívar, écrit en 1857-1858. L’auteur du Capital n’y est pas tendre du tout envers le Libertador, qu’il présente comme un homme politique sans envergure, un piètre militaire, un couard, voire un traître! À la décharge de Marx, il faut dire qu’il s’agit d’un simple texte de commande, alimentaire, rédigé pour la New American Cyclopedia. Utilisant des sources douteuses, Marx y donne libre cours à des préjugés anti-hispaniques et tombe aisément dans la mesquinerie. Il en arrive ainsi à démolir en bonne et due forme Simón Bolívar, qu’il accuse de bonapartisme, sa bête noire politique du moment. Incontestablement, ce texte de qualité très médiocre est indigne du Marx historien, sociologue et économiste.

Bolívar démocrate et antiimpérialiste

simon_bolivar_petitL’écrit n’en est pas moins embarrassant pour les marxistes orthodoxes, lesquels ont tendance à suivre à la lettre leur maître à penser. Dans un premier temps, le marxiste argentin Aníbal Ponce traduit le texte en espagnol et, dans une préface, défend aveuglément tous les arguments de Marx. Mais une première réplique vient de Colombie lorsque Gilberto Vieira, secrétaire général du Parti communiste colombien, publie un ouvrage dans lequel il réhabilite l’héritage démocratique de Bolívar et sa condition de révolutionnaire. De son côté, en 1939, le marxiste vénézuélien Carlos Irazábal récuse point par point la thèse du « gendarme nécessaire » et récupère l’idéal démocratique de Bolívar.

Plus tard, en 1977, l’historien cubain Francisco Pividal, dans son livre Bolívar, pensamiento precursor del antiimperialismo, revendique la signification révolutionnaire de la pensée et de l’action de Bolívar, en qui il voit le promoteur de l’unité latino-américaine contre les tendances hégémoniques des États-Unis. D’autres efforts de réhabilitation suivront, y compris en Union soviétique, où l’historien Anatoli Shulgovski publie en 1983 un article qui fait de Simón Bolívar, vu en libérateur des esclaves et combattant de la liberté, un symbole et un guide pour les révolutionnaires d’Amérique latine.

Socialisme bolivarien

Avec l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela, en 1998, Simón Bolívar revient directement à l’avant-plan des luttes politiques. Le fringant président vénézuélien en fait son inspirateur direct : le socialisme qu’il projette de construire sera bolivarien ou ne sera pas.

Face à cette nouvelle réalité, la droite est divisée. Traditionnellement, elle avait délibérément choisi Bolívar comme une arme contre le socialisme, en faisant de lui un conservateur. Mais voici qu’avec Chávez, ceux qui se revendiquent du socialisme se revendiquent aussi de Bolívar ! Les jeux sont donc brouillés. S’il reste encore quelques conservateurs pour invoquer Bolívar en répétant ad infinitum le rituel du culte sacralisateur, il en est d’autres qui se prennent à détester le Bolívar qu’ils adoraient!

Bataille à coup de citations

simon_bolivar_pistolaPlus que jamais, voici donc Simón Bolívar placé au centre des enjeux politiques du moment. Il n’est pas rare que l’on se batte à coup de citations du grand homme. On le fait quelquefois avec les mêmes extraits de discours, retirés de leur contexte, auquel on fait dire ce que l’on veut qu’il disent. Une constante dans tout cela : le héros est instrumentalisé à des fins politiques sans qu’on analyse ses textes à la lumière des circonstances et du moment historique dans lesquels ils ont été écrits. D’une façon générale, l’histoire, dans le sens de «science historique », a peu à voir dans ce débat qui est avant tout idéologique.

Le plus amusant de la chose, c’est que Simón Bolívar avait prévu cet usage indu que l’on ferait de sa pensée. Dans une lettre à Leocadio Guzmán, écrite un an avant sa mort, il disait :

Si des personnes interprètent ma façon de penser et fondent sur cette interprétation leurs erreurs, cela ne m’est pas insensible, mais c’est inévitable. En utilisant mon nom, on veut faire en Colombie le bien et le mal, et beaucoup l’invoquent comme un texte pour leurs sottises.

simon-bolivar-yeux__________________
Source : El Bolívar de Marx. Estudios críticos de Inés Quintero y Vladimir Acosta. Editorial Alfa, colección Tropicos, Caracas, 2007.

Alexander von Humboldt : voyage au bout du Venezuela

23 mai 2009
Portrait de Humboldt

Portrait d'Alexander von Humboldt, par Evert A. Duyckinick

Alexander von Humboldt (1769-1859) est un personnage fascinant. Chateaubriand disait de lui : « En Amérique, l’illustre Humboldt a tout peint et tout dit ». Et il n’était pas loin d’avoir raison. Son ouvrage Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (avec Aimé Bonpland) –trente volumes publiés entre 1805 et 1834– est le plus monumental qui ait jamais été écrit sur l’Amérique latine. Pour s’en persuader, il suffit de jeter un coup d’œil sur les titres des 30 volumes :

(I, II) Plantes équinoxiales… (1808-1809)
(III, IV) Monographie des Mélastomacées… (1816, 1823)
(V) Monographie des Mimoses et autres plantes légumineuses du Nouveau Continent (1819-1824)
(VI,VII) Révision des Graminées (1829-1834)
(VIII-XIV) Nova genera et species plantarum… (1815-1825)
(XV-XVI) Atlas pittoresque du voyage (1810)
(XVII) Atlas géographique et physique du Nouveau Continent fondé sur des observations astronomiques, des mesures trigonométriques et des nivellements barométriques (1814)
(XVIII) Examen critique de l’histoire de la géographie du Nouveau Continent et des progrès de l’astronomie nautique au XVe et XVIe siècle (1814-1834)
(XIX) Atlas géographique et physique du royaume de la Nouvelle Espagne… (1811)
(XX) Géographie des plantes… (1805)
(XXI, XXII) Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques (1810)
(XXIII, XXIV) Recueil d’observations de zoologie et d’anatomie comparée (1811, 1833)
(XXV, XXVI) Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne (1811)
(XXVII) Essai sur la géographie des plantes… (1805)
(XXVIII-XXX) Relation historique du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1814, 1819, 1825)

Géographie, histoire, politique, botanique, zoologie, astronomie, sismologie… : Alexander von Humboldt a touché à tout, en brillant héritier qu’il était des Encyclopédistes du Siècle des Lumières.

Sociologue avant la lettre

C’est à Cumaná qu’il toucha pour la première fois le sol américain, accompagné d’Aimé Bonpland. Il resta dans le territoire connu aujourd’hui comme Venezuela (le pays n’était pas encore indépendant à l’époque) du 16 juillet 1799 au 28 novembre 1800, soit durant plus de 16 mois. Il le parcourut en tous sens, prenant systématiquement note de tout ce qu’il observait. Rien n’échappait à sa perspicacité de naturaliste. Mais il se révéla aussi un extraordinaire sociologue (et analyste politique) avant la lettre.

Il ne se contenta pas de visiter les zones connues et colonisées. Il s’aventura également au-delà de la « civilisation », jusqu’au cœur même de l’Amazonie. L’un des objectifs de son voyage était en effet de prouver ce que l’on subodorait depuis longtemps, à savoir qu’il existait un canal naturel qui reliait les bassins de l’Amazone et de l’Orénoque, le Casiquiare. Au prix de difficultés que l’on jugerait aujourd’hui insurmontables, il réussit son pari et parcourut le Casiquiare, dont il rapporta la carte suivante (cliquez pour agrandir) :

Humboldt_Canal_do_Cassiquiare

Au cours de cette exploration, il multiplia les observations en tous genres et rapporta par centaines des échantillons d’animaux et de plantes. Il fit notamment capturer des anguilles électriques (Electrophorus electricus) pour poursuivre son étude sur l’électricité dans le monde animal, un sujet qu’il affectionnait particulièrement.

Oublié en France

Considéré comme un monument en Allemagne, son pays natal, ainsi que dans les pays d’Amérique latine qu’il a visités, Alexander von Humboldt est malheureusement plutôt oublié en France.  Il avait pourtant de nombreux liens avec ce pays : sympathisant de l’idéal progressiste de la Révolution de 1789, il vécut à Paris en 1798, puis s’y installa à son retour d’Amérique, de 1804 à 1827. Il a travaillé avec les plus grands savants français de l’époque, en particulier Louis-Joseph Gay-Lussac, avec qui il effectua plusieurs voyages scientifiques. Il fut aussi l’un des fondateurs de la Société de Géographie, en 1821.

Au-delà de sa biographie, si vous désirez en savoir plus sur ce personnage étonnant qui ne dormait que 3 ou 4 heures par nuit, rien de tel que de vous plonger dans ses écrits. Ô bonheur, plusieurs d’entre eux sont disponibles en ligne (et téléchargeables) sur le site Gallica de la BNF, dont une version en trois volumes de ses pérégrinations américaines et vénézuéliennes.

Volume 1

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France

Volume 2

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France

Volume 3

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France


L’Aéropostale de Mermoz et Saint-Exupéry vole encore (mais pour combien de temps?)

18 mars 2009
Les destinations de l'Aéropostale

Les destinations de l'Aéropostale

Saviez-vous que la légendaire Compagnie générale aéropostale (communément appelée Aéropostale), celle de Jean Mermoz et d’Antoine de Saint-Exupéry, continue à voler? Ou plus exactement, que l’une de ses descendantes existe toujours et opère au Venezuela sous le nom commercial d’Aeropostal?

On connaît l’histoire de l’Aéropostale. Créée en 1927 à la suite de la reprise par Marcel Bouilloux-Lafont des activités de la Société des lignes Latécoère, la compagnie allait s’atteler à réaliser le rêve de Pierre-Georges Latécoère : relier la France à l’Amérique du Sud par voie aérienne.

Les premières liaisons mènent de la France à l’Afrique de l’Ouest (1925), alors en grande partie colonie française. Parallèlement, la compagnie développe ses activités au Brésil (1927), puis en Argentine et au Chili (1929). Mais entre les deux continents, il faut franchir l’Atlantique. Au départ, l’acheminement du courrier se faisait par voie maritime, ce qui augmentait considérablement les délais de livraison. C’est finalement les 12 et 13 mai 1930 que Jean Mermoz traverse pour la première fois l’Atlantique Sud, une véritable gageure à l’époque. Il rend ainsi possible la première liaison aérienne entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Dans Vol de nuit (prix Fémina 1931), Antoine de Saint-Exupéry fait le récit romancé de ces débuts héroïques de l’aviation commerciale en Amérique latine.

Périlleuse traversée des Andes

La ligne principale de l’Aéropostale relie Toulouse à Santiago du Chili, avec de multiples escales en Espagne, au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, la traversée de l’océan de Saint-Louis (Sénégal) à Natal (Brésil), puis de nouvelles escales le long de la côte brésilienne jusqu’à Buenos Aires. Enfin, il fallait effectuer la périlleuse traversée de la Cordillère des Andes pour arriver à Santiago (voir carte ci-dessus).

Latécoère 28

Latécoère 28

Une ligne secondaire remonte la côte du Brésil depuis Natal jusqu’aux Guyanes, d’où elle se prolonge jusqu’au Venezuela et la Colombie. Le Venezuela, en particulier, est considéré place stratégique pour faire parvenir le courrier dans les Antilles françaises, Martinique et Guadeloupe, liaison qui devient réalité le 3 juillet 1929. Les premiers vols sont assurés par des Latécoère 26 et 28, qui opèrent depuis les aéroports Boca de Río de Maracay et Grano de Oro de Maracaibo.

En 1930, l’Aéropostale employait 1500 personnes (dont 51 pilotes) et possédait une flotte de quelque 200 avions et 17 hydravions, un capital humain et matériel qui était loin d’être négligeable. Mais l’année suivante, la compagnie, victime de la crise économique et du manque d’appui gouvernemental, est mise en liquidation. En 1933, le gouvernement français oblige les compagnies aériennes nationales à se regrouper. C”est la naissance d’Air France. Dans la foulée, les actifs de l’Aéropostale sont repris par la nouvelle compagnie.

Aux mains vénézuéliennes

Pas tous les actifs cependant. Au Venezuela, le gouvernement du général Juan Vicente Gómez rachète le 31 décembre 1933 une partie des actifs de l’Aéropostale. La compagnie continue à être gérée par du personnel français sous la direction de Robert Guérin, officier français qui assurait la tâche de conseiller technique de l’armée de l’air vénézuélienne. Le 1er janvier 1935, elle passe définitivement aux mains vénézuéliennes sous la direction du commandant Francisco Leonardi. Elle change aussi de nom et s’appellera désormais Linea Aeropostal Venezolana (LAV).

Ancien logo de LAV

Ancien logo de LAV

En 1937, le gouvernement prend le contrôle intégral de la compagnie en la recapitalisant. Les vieux Latécoère sont remplacés par des Fairchild 71 et des Lockheeed L-10 Electras. Au fil des années, la flotte ne cesse de se moderniser : Douglas DC-3 et DC-4 (premiers vols internationaux vers Boa Vista au Brésil et Aruba dans les Antilles néerlandaises), Lockheed Constellation (premier vol vers New York en 1947) et Super Constellation, Vickers Viscount 701 (1956), Douglas DC-8 et DC-9.

À la suite de la création d’une nouvelle compagnie nationale, Viasa, dont elle possède 51 % du capital, la Linea Aeropostal Venezolana abandonne ses vols internationaux au début des années soixante, pour se consacrer uniquement aux vols intérieurs. Elle simplifie aussi son nom en Aeropostal.

Triste fin

Logo actuel

Logo actuel

En août 1994, Aeropostal cesse ses opérations commerciales. Deux ans plus tard, elle est vendue au groupe privé Corporación Alas de Venezuela et reprend ses opérations le 7 janvier 1997. Les débuts sont prometteurs puisque des vols internationaux sont à nouveau programmés vers l’Amérique du Nord et l’Europe.

Mais une gestion douteuse jointe à un climat économique incertain ont raison de la compagnie privatisée. À la fin de 2007, à la suite d’un conflit de travail et de démêlés avec le gouvernement, sa flotte est réduite de 22 à seulement 3 avions. La compagnie, surveillée de près par les autorités aéroportuaires du pays, va de crise en crise. Au début de 2008, elle est revendue à un groupe d’investisseurs vénézuéliens, le groupe Makled. Elle n’est pas sauvée pour autant : récemment, plusieurs membres de la famille Makled ont été inculpés de trafic de drogues, de blanchiment d’argent et même d’assassinat. Deux d’entre eux sont aux mains de la justice et le troisième est recherché par Interpol.

En 2009, Aeropostal vole encore, mais pour combien de temps? Triste fin pour celle qui fut la deuxième compagnie aérienne d’Amérique latine (après la colombienne Avianca), et la descendante directe de la mythique Aéropostale de Mermoz et Saint-Exupéry.
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Pour en savoir plus :

  • Visionner ce très beau documentaire réalisé à l’occasion du 80e anniversaire de la fondation de l’Aéropostale
  • Acheter Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry, sur Amazon.fr
  • Voir d’autres ouvrages en français sur l’Aéropostale

Pour qui votera Simón Bolívar?

15 février 2009
La signature de Simón Bolivar sur les affiches du Si

La signature de Simón Bolívar sur les affiches du Sí

Le Libertador Simón Bolívar, héros national vénézuélien s’il en est, s’est trouvé malgré lui au cœur de la campagne référendaire qui vient de se terminer.

Du côté du oui, on a joué dans le subliminal : l’affiche principale de la campagne montre un énorme rouge sur fond de signatures : un échantillon des signatures de personnes qui ont appuyé la convocation de ce référendum, en décembre dernier. Et puis, ô surprise!,  parmi ces signatures de citoyens apparaît, bien en évidence, celle de Simón Bolívar.

"Bolivar a déjà dit non"

"Bolívar a déjà dit non"

Du côté du non, l’argument est que « Bolívar a déjà dit non », et de citer, re-citer et rere-citer certaine petite phrase du fameux discours de Angostura que Bolívar a prononcé le 15 février 1819 (tiens, c’en est aujourd’hui, jour du référendum, le 190e anniversaire, ce n’est certainement pas un hasard non plus! ) :

Nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. El pueblo se acostumbra a obedecerle y él se acostumbra a mandarlo; de donde se origina la usurpación y la tiranía.

[Rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. Le peuple s’accoutume à lui obéir et lui s’accoutume à le commander; en découlent l’usurpation et la tyrannie.

OK, on a compris où ils veulent en venir. Cependant, il y a un petit hic... La première phrase est tronquée et dit textuellement :

Las repetidas elecciones son esenciales en los sistemas populares, porque nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. (...)

[Les élections répétées sont essentielles dans les systèmes populaires, parce que rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. (...)]

Vous aurez sans doute perçu la petite différence. Du coup, Hugo Chávez y va d’une autre citation tirée du même discours :

¡Dichoso el ciudadano que bajo el escudo de las armas de su mando ha convocado la soberanía nacional para que ejerza su voluntad absoluta!

[Heureux le citoyen qui sous le bouclier des armes de son commandement a convoqué la souveraineté nationale pour qu’elle exerce sa volonté absolue!]

Et l’on se bat ainsi à coup de citations du Libertador, lesquelles, prises hors de leur contexte historique, veulent dire tout et n’importe quoi.

Référence ultime

Il faut dire qu’au Venezuela, Simón Bolívar a toujours été la référence ultime des hommes politiques, quels qu’ils soient –de gauche ou de droite, dictateurs ou démocrates… Déjà, en 1969, l’historien Germán Carrera Damas publiait un essai intitulé El culto a Bolívar, dans lequel il se proposait de « comprendre une forme idéologique d’une importance capitale dans la vie historique du Venezuela ».  Et de préciser :

Par culte à Bolívar, nous entendons la complexe formation historico-idéologique qui a permis de projeter les valeurs de la figure du Héros sur tous les aspects de la vie d’un peuple.

Comme quoi le « bolivarianisme », comme facteur d’unité nationale, comme facteur de gouvernement et comme facteur de dépassement national, n’est pas né avec Hugo Chávez. Autant le savoir.

Cela dit, la question reste entière : pour qui va voter Simón Bolívar dans le référendum de ce jour? La partie semble si serrée que c’est son fantôme omniprésent qui, peut-être, va décider du résultat…

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Pour qui voudrait approfondir la question, signalons l’article de Frédérique Langue, Les cendres des héros, Mémoires et histoires du temps présent vénézuélien paru dans la revue universitaire Nuevo Mundo-Mundos Nuevos.

Potosí, le village sacrifié

7 décembre 2008
Potosi envahi par les eaux

Peinture murale : Potosí envahi par les eaux

En 1985, le village de Potosí a disparu de la carte du Venezuela. Englouti sous les eaux.  Et tant pis pour tous ceux qui y résidaient : des petits paysans pour la plupart, qui s’adonnaient à l’élevage de quelques vaches ou à la culture artisanale du café. Tous ont dû partir, émigrer, recommencer leur vie en d’autres lieux.

Potosí a été sacrifié au nom du progrès : un barrage a été construit sur la rivière Uribante. Un barrage qui produit de l’électricité et fait partie du complexe Uribante-Caparo : un ensemble de quatre barrages, trois réservoirs et trois centrales hydroélectriques situées dans la région ouest du Venezuela, sur le versant des Andes qui donne sur les Llanos, les grandes plaines du Sud.

L'église de Potosi avant l'inondation

L'église de Potosí avant l'inondation

Le complexe est loin d’être terminé. Seuls deux réservoirs existent et une seule centrale fonctionne (la deuxième est en construction). Mais,  face au déficit d’électricité que connait le pays, le temps presse, et depuis peu les travaux ont repris de plus belle. Ordre du président!

Le complexe hydroélectrique Uribante-Caparo a une déjà longue histoire. Les premières études ont été effectuées en 1951, mais c’est seulement dans les années 1960 qu’elles ont pris un tour concret.  Si le plan du complexe a finalement été approuvé par le gouvernement en 1970, il fallut attendre 1978 pour que la construction du premier ouvrage commence. C’est cette année-là que le président de l’époque, Carlos Andrés Pérez, arriva en hélicoptère à Potosí pour annoncer aux quelque 1500 habitants que leur village allait disparaître.

... et après l'inondation

... et après l'inondation

En 1985, le premier barrage, celui de La Honda, était terminé. L’inondation de la vallée pouvait commencer. Les habitants de Potosí avaient déjà été indemnisés et avaient quitté leur village. Ceux du hameau voisin de El Cedral, voyaient leur voie de communication principale coupée par le lac artificiel. Malgré une lutte pour pouvoir rester sur leurs terres, la plupart finiront aussi par émigrer.

Combien de vies ont été changées, bousculées, détruites parfois, à la suite de ces grands travaux? Un ouvrage de Miguel Montoya, un anthropologue vénézuélien chargé de recherches à l’université de Stockholm, s’attache à étudier les diverses stratégies suivies par les familles paysannes pour s’en sortir face à cette perspective d’émigration forcée. Intitulé Persistant Peasants: Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela, cet ouvrage est un précieux outil pour comprendre la mentalité profonde du petit paysan andin et la presque totale incompréhension de celle-ci par les agents gouvernementaux chargés de mener à bien le macroprojet hydroélectrique. Deux mondes, deux logiques se trouvaient face à face.  Devinez qui a gagné… en submergeant littéralement l’autre.

Le village de Potosi

Le village de Potosí

Le plus dramatique de cette histoire, c’est que le sacrifice qui a été demandé aux paysans  « au nom du progrès de la nation » n’est même pas justifié par les faits. En effet, la déforestation et l’irrigation intensives en amont de l’ouvrage sont telles qu’elles ont fortement réduit, ces dernières années, le débit des rivières alimentant le réservoir La Honda. Ce débit est actuellement inférieur aux besoins de la centrale si elle fonctionne à plein régime. En d’autres termes, la production d’électricité est inférieure aux prévisions. Pire : la sédimentation plus importante que prévu pourrait réduire de plusieurs dizaines d’années la vie utile de l’ouvrage.

Mais cela, les paysans déplacés de Potosí ne le savent probablement pas. Ils se trouvent déjà loin, dans leur nouvelle vie.

Juan Tello

Photo : Juan Tello


Naissance d’une nation

4 mai 2008

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Ce planisphère est le premier sur lequel apparaissent les côtes de l’Amérique du Sud. Il contient aussi la première mention du toponyme Veneçuela, comme nom d’une population sur le golfe de Maracaibo.

J’emprunte au cinéaste David Wark Griffith le titre de son fameux film sur la constitution de la nation étatsunienne. Toute nation a eu une naissance, souvent dans la guerre et la douleur. Voyons à quoi ressemble celle du Venezuela.

Le nom d’abord : l’explication dominante (et officielle, jusqu’à ce jour) prétend que le mot Venezuela est une sorte de diminutif de Venezia (Venise). Venezuela signifierait donc “la petite Venise”. À l’appui de cette thèse, de forts arguments historiques. Voyons voir.

De retour de son voyage d’exploration avec Alonso de Ojeda, Amerigo Vespucci –celui-là même qui a donné son nom à l’Amérique– écrit dans une lettre adressée le 18 juillet 1500 à Lorenzo de Medicis :

De cette île, nous sommes allés à une autre île, distante de 10 lieues, et nous y avons rencontré une importante population, dont les maisons étaient érigées sur la mer comme à Venise.

Tous les témoignages de ce voyage indiquent que la première île était Curazao et que la seconde était la terre ferme, à l’entrée du golfe de Maracaibo. Dans une autre lettre de 1504, Amerigo Vespucci compare à nouveau à Venise une communauté de « 44 grandes maisons en forme de cabanes construites sur de gros pilotis ». Le chef de l’expédition, Alonso de Ojeda, dans un témoignage de 1513, parle lui aussi du « golfe de Venecia, qui se trouve sur la terre ferme ».

Il y a plus : la carte réalisée en 1500 par Juan de la Cosa à l’issue de ce voyage (voir la reproduction ci-dessus et sa version grand format) mentionne clairement le toponyme Veneçuela, comme nom d’un village situé sur la côte du golfe de Maracaibo.

Gentilles femmes

En 1519, Martín Fernández de Enciso publie à Séville sa Suma de Geografía, dans laquelle il décrit le golfe de Maracaibo. Il écrit notamment :

En Veniciuela es la gente bien dispuesta, y ay más gentiles mugeres que no en otras partes de las de aquella tierra. [Traduction : À Veniciuela, la population a de bonnes dispositions et il y a plus de gentilles femmes que dans d'autres parties de cette terre.]

Cela dit, le nom de Venezuela (dans ses différentes graphies) ne désigne encore qu’un village amérindien sur la côte. Pendant quelque temps, il disparut même des cartes. Il réapparaît en 1528, lorsque l’empereur Carlos I (Charles-Quint) signe un accord avec les Welser pour la conquête de ces nouvelles terres. Il parle alors des « terres de Veneçuela et ses provinces ». C’est ainsi qu’Ambrosius Ehinger arrive à Coro à titre de « premier gouverneur du Venezuela ». La cédule royale du 20 novembre 1530 cite nommément la Gobernación e conquista de Veneçuela. En 1531, c’est la consécration ecclésiastique : le pape Clément VII nomme un évêque à Coro, « qui se trouve dans la Province de Venezuela ».

Une lente structuration territoriale

Commence alors un lent processus de structuration territoriale. La province du Venezuela est loin de couvrir ce que nous appelons aujourd’hui par ce nom. Elle coexiste avec les provinces de Maracaibo (qui dépendit pendant longtemps de Santa Fe de Bogota), de Guayana, de Cumaná, de Trinidad et de Margarita. Mais Caracas s’impose peu à peu comme capitale et la province du Venezuela gagne progressivement autonomie juridique, économique et politique par rapport à la Audiencia de Santo Domingo (Saint-Domingue) et au Nuevo Reino de Granada (l’actuel territoire de la Colombie).

Ainsi, en 1776 est créée à Caracas une Intendencia chargée de récolter les rentes royales des provinces du Venezuela, de Cumaná, de Guayana, de Maracaibo et des îles de Trinidad et Margarita. L’année suivante, une cédule royale de Carlos III crée la Capitanía General de Venezuela, qui assure l’unité politique et militaire du territoire.

À la fin de l’époque coloniale, les choses se précipitent. En 1787 est instituée la Audiencia de Caracas, qui consacre l’autonomie judiciaire de la région. En 1793 est formé le Consulado de Comercio de Caracas, chargé de gérer tous les litiges commerciaux. Enfin, en 1804, est fondé l’Archevêché de Caracas, regroupant les évêchés de Guayana et Mérida, qui dépendaient jusque là, respectivement, de Santo Domingo et de Santa Fe.

Multiples épreuves

Est ainsi constituée la base territoriale, politique, militaire, économique, juridique et ecclésiastique du Venezuela actuel. De fait, c’est la Capitanía General qui va se transformer en République du Venezuela, à la suite de la guerre d’indépendance et après de nombreuses péripéties, dont je vous ai déjà raconté quelques épisodes.

Avec la création de la République, la nation vénézuélienne est officiellement et théoriquement née, mais elle devra encore passer par de multiples épreuves au cours des deux siècles suivants, et jusqu’à nos jours. À suivre donc…