Le dernier des « villages de doctrine »

3 février 2008
San Antonio de Mucuño

Ce n’est pas Machu Pichu. Mais il est tout de même émouvant de penser que des centaines de familles ont vécu ici, dans ce lieu grandiose mais ingrat, dans ce paysage époustouflant mais désertique.

Il ne reste que des ruines. Les ruines de San Antonio de Mucuño, village fondé le 26 janvier 1620 et abandonné définitivement au début du 19e siècle. L’endroit fut d’abord exploré le 26 novembre 1619 par l’espagnol Sebastián Bermejo Bailen, qui le jugea apte pour y fonder un établissement. Afin d’exécuter le décret de l’oidor (magistrat) Alonso Vásquez de Cisneros, les encomenderos (maîtres d’Indiens) locaux réunirent en ce lieu 745 indigènes, qu’ils mirent au travail pour construire le village. L’objectif stratégique était de concentrer les Indiens en un seul lieu, dans le but de faciliter leur évangélisation et d’accélérer leur intégration dans la société coloniale.

Ruines de la première église de San Antonio de MucuñoSan Antonio de Mucuño était donc ce qu’on appelle un pueblo de doctrina (village de doctrine), comme en connut beaucoup d’autres le Venezuela. Pour citer un exemple, Petare (qui est à Caracas ce que Saint-Denis est à Paris) est également un ancien pueblo de doctrina, devenu avec le temps le plus grand faubourg populaire de la capitale.

Destin tragique

San Antonio de Mucuño eut un destin plus tragique et une histoire plus courte. Quelques dizaines d’années après sa fondation, le village a dû changer d’emplacement en raison des fréquents mouvements de terrain dans le secteur. Mais les forts mouvements sismiques de l’année 1684 et les failles occasionnées ont terminé d’effrayer les habitants, si bien que décision fut prise d’abandonner le lieu. Les dernières familles ont quitté l’endroit en 1692.

La seconde installation n’eut pas beaucoup plus de chance et dura à peine plus longtemps. Un nouveau village fut construit à quelques encablures du premier. C’est ce qui explique la présence de deux églises aussi proches l’une de l’autre. Mais ce second établissement dut lui aussi être abandonné, pour les mêmes raisons. Au début du 19e siècle, on déménagea le village à Santa Juana, l’actuel San Antonio de Acequias, à plusieurs kilomètres de là.

Contreforts de la deuxième église de San Antonio de MucuñoPlus de deux siècles plus tard, les ruines sont toujours là. Elles se distribuent en deux noyaux principaux, chacun doté de son église, qui attestent des deux périodes du village. Les constructions, de forme carrée, sont en tapia (terre pisée), sur des fondations de pierre. La pierre était aussi utilisée pour renforcer certaines parties, comme les linteaux des fenêtres. Aucun toit ne subsiste. Parmi tous les édifices, se distinguent les deux églises, dont la plus grande possède une nef unique de 35 mètres de long et 8 mètres de large, soutenue par des contreforts. Au centre des ruines, on devine où se trouvait la place. Plus loin, on distingue les restes d’un four à pain, les vestiges des acequias, ces canaux de distribution d’eau…

Sang, sueur et larmes

Linteau de fenêtre en pierre

L’intérêt indéniable de ces ruines, déclarées monument historique national en 1991, est qu’elles constituent les derniers vestiges d’un pueblo de doctrina au Venezuela. Tous les autres ont disparu sous les constructions postérieures, étouffés par des villages ou des villes modernes. L’abandon de San Antonio de Mucuño par ses habitants a donc, paradoxalement, joué un rôle majeur dans la conservation des ruines jusqu’à nos jours.

En visitant actuellement ce lieu impressionnant, on ne peut que penser à la colonisation de ces terres ingrates par les Espagnols –un véritable défi étant donné les moyens limités de l’époque–; à la politique d’asservissement massif des habitants originaires de l’endroit; à l’effort, mené en parallèle, d’évangélisation de ces mêmes populations (dont tous les chiffres indiquent par ailleurs qu’elle fut lente et incomplète).

Bref, on ne peut que penser à la conformation dans le sang, la sueur et les larmes de la société andine telle que nous la connaissons de nos jours.

Des ruines dans un paysage époustouflant

L’été en hiver

19 janvier 2008
L’été à Mérida

Le Venezuela est dans l’hémisphère nord (il y en a qui en doutent ou ne le savent pas, mais vérifiez). Dans l’hémisphère nord, l’hiver dure du 21 décembre au 20 mars. Nous sommes le 19 janvier. C’est donc le plein hiver au Venezuela!

La logique est implacable.

Et pourtant, détrompez-vous : c’est ici l’été! L’été en hiver! Vous n’y pigez rien? Moi non plus, au début. Puis j’ai compris : ce qu’on appelle ici le verano [l'été], c’est la saison sèche. La saison humide, quant à elle, correspond à l’invierno [hiver]. Or, il se fait que la période sèche s’étend généralement de décembre à avril, soit pendant l’hiver météorologique de l’hémisphère nord. L’été (verano) a donc lieu en hiver. Vous suivez toujours?

L’origine de tout cela, ce sont (une fois encore) les conquistadores et colonisateurs espagnols. Les pauvres ne sachant trop bien où ils se trouvaient (les hémisphères n’avaient aucun sens à l’époque), ils ont fait le parallèle entre saison sèche et verano, entre saison humide et invierno. Comme en plein cœur de la Castille, en quelque sorte.

La confusion est restée. Il n’est pas rare qu’un paysan vous dise, juste avant qu’il pleuve, ¡Llega un invierno fuerte! [littéralement : Un terrible hiver arrive!, à traduire par : Il va tomber des hallebardes!]. Ou encore, lorsque la sécheresse perdure, on vous dira : Qué largo este verano! [Qu'il est long, cet été!]. Et cela peu importe la saison de l’année à laquelle on se trouve.

La photo du haut, prise aujourd’hui à midi, illustre à quoi ressemble un verano, depuis la fenêtre de mon appartement. Vous y voyez un ciel immensément bleu surplombant la Sierra Nevada de Mérida et son pic Bolívar enneigé (4980 m). Voici maintenant le même paysage, toujours depuis ma fenêtre, en invierno (photo prise au mois d’août, soit en plein été de l’hémisphère nord) :

Sierra Nevada en hiver

Avouez qu’il y a de quoi être confondu, d’autant plus que, si près de l’Équateur, on perçoit à peine les changements de durée entre le jour et la nuit, selon la période de l’année.

Mais quelle importance peut avoir la saison lorsque, tout au long de l’année, le thermomètre flirte ici (à 1600 mètres d’altitude) avec les 25 degrés le jour et les 18 degrés la nuit? Cela en devient même monotone, à tel point qu’on se prend à rêver (pas trop souvent quand même) d’un vrai hiver!


Petits calculs pétroliers

10 novembre 2007

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.


Le cirque arrive à Niquitao

10 octobre 2007

Rencontre du 4e type

Étais-je à Niquitao, ce petit village au fin fond des Andes vénézuéliennes, ou bien à Macondo? Je ne rêvais pourtant pas : un cirque ambulant officiait sur la place du village, devant un public enthousiaste installé sur les marches en forme de gradins.

Immédiatement, ce sont les images des romans de Gabriel García Márquez qui me sont revenues : l’arrivée de clowns dans un petit village improbable; l’effervescence que provoque cet événement inespéré; la rencontre inédite, au coin d’une rue, d’un cheval monté par un enfant et d’un monocycle monté par un clown. Réalisme tellement magique!

Trois jeunes échappés de la civilisation urbaine se sont associés pour former le Circo a patas [Cirque à pied] et sillonner le Venezuela profond. A patas, parce qu’ils n’ont pour tout véhicule que leurs pieds, ou alors ils font du stop. Dans leur sac, un bric-à-brac d’objets en tous genres, en commençant par deux monocycles, –car tout clown qui se respecte monte à monocycle!

Pas besoin de publicité. À peine arrivés, ils installent leur attirail sur la place Bolívar du village. Les premiers curieux s’approchent, les enfants se donnent le mot : « Venez vite, il y a des clowns sur la place! » Bientôt des dizaines de personnes attendent avec impatience que le spectacle commence.

Et il commence, enfin. Le soir est tombé, créant une atmosphère encore plus envoûtante. Bientôt, ce ne sont plus que rires, cris, pleurs, peurs… Le village se déride comme il ne l’a plus fait depuis longtemps!

Circo a patasNos trois compères, eux, s’amusent comme larrons en foire. Le public répond, en veut plus. Mais le rêve se termine, par un signal inéquivoque : un chapeau commence à circuler dans les rangs. Les petites pièces sonnantes et trébuchantes suffiront-elles pour passer la journée qui vient? Heureusement, oui : le village enthousiasmé racle jusqu’au fond de ses poches. On invite les artistes à manger, peut-être à dormir (et si ce n’était pas le cas, ils passeront la nuit dans leur tente).

À Macondo/Niquitao, ce soir-là, j’ai revécu un bout de moyen-âge. Venus d’on ne sait où, les jongleurs ont officié sur la place, pour le bonheur de tous. Ils repartiront demain pour le village suivant.

Mais promis juré, ils reviendront à Niquitao pour la fête de Saint Raphaël, le 20 octobre.

Fin du spectacle


Dieu est avec les Vénézuéliens!

23 septembre 2007

Je vous mets tout de suite dans le jus. Regardez ceci :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Bon, l’histoire n’est pas finie, c’est comme ces films d’avant-garde qui se terminent sur rien. Mais je peux vous dire que -ouf!- le camion est arrivé à bon port. Happy end, donc. Ce n’était pourtant pas une mince affaire : dans les voix off, on entend quelqu’un dire qu’une fois un camion de la Polar (oui, la bière) a coulé a pic.

Et cela se passe où? Au Venezuela, pardi! À Puerto Colombia, près de Choroní, sur la côte caraïbe. Le camion en question doit arriver à Chuao, petit village cacaotier à quelques kilomètres de là, sans accès routier. Vous me direz : pourquoi un camion alors? Ben, sans doute pour faire le trajet entre la plage et le village, soit 3 ou 4 km. C’est tout ce que ce camion pourra parcourir! (Calculez ici dans combien de temps devra se faire la révision des 10.000 km à raison de deux allers-retours par jour, excepté les jours où il n’y a pas de gasoil.)

Mais je m’égare. Voyez plutôt les lieux de l’action sur cette carte. (Petite publicité : La région vaut vraiment le déplacement. Superbes plages, fêtes endiablées, un des meilleurs cacaos du monde, forêts imposantes, le tout à proximité du parc national Henri-Pittier, dont la biodiversité est véritablement exceptionnelle).

Et le bon dieu là-dedans? Ah, vous trouvez qu’il n’a rien fait dans cette épopée? Une traversée de plusieurs kilomètres sur une mer pas vraiment calme avec un camion sommairement installé sur trois barques, et il n’aurait rien fait? Détrompez-vous, sans lui, il n’y aurait pas de camion à Chuao!

C’est pour cela qu’on dit couramment ici : Dieu est avec les Vénézuéliens! Et face à une ingéniérie populaire dont la créativité est absolument phénoménale (le vidéo en offre un bon exemple), il en a du travail, le pauvre!


Le Venezuela est une femme

20 mai 2007

Chica bonita

Eh oui, cela vous étonnera sans doute : LE Venezuela n’est pas masculin, mais bien féminin. En espagnol, on dit bien LA Venezuela. Le nom n’est autre qu’un diminutif de Venezia. (Petite digression historique : c’est en effet l’exquise Venise qui est venue à l’esprit de l’explorateur florentin Amerigo Vespucci lorsqu’il aperçut pour la première fois les villages indiens construits entièrement sur pilotis le long de la côte de ce qui constitue à présent le Venezuela.)

Vous me direz qu’un pays n’a pas de sexe. Et pourtant, quiconque a fréquenté quelque peu le Venezuela ne peut douter un seul moment que ce pays est bien une femme! C’est que la femme vénézuélienne est partout : séduisante, élégante, altière, provocante, elle domine allègrement les rues et les endroits publics. À la maison, c’est elle qui commande, dans une sorte de matriarcat qui, par ailleurs, n’exclut nullement le machisme (pensez à la mamma italienne, dont on n’est pas loin). À la télévision, elle n’arrête pas de crever l’écran de sa beauté exhubérante… et quelquefois construite. À l’école, à l’université, elle efface volontiers ses camarades masculins par sa constance et ses qualités d’apprenante. Une fois dans la vie professionnelle, il n’est pas rare de la voir gravir les échelons et arriver à des postes de décision.

Face à cette femme hyperactive, l’homme, le macho, n’a finalement que peu d’arguments. Il ne peut qu’en appeler à la tradition et à l’irrationnel pour justifier sa supposée supériorité.

Mais la vraie supériorité, celle qui compte dans la vie sociale, est souvent ailleurs – du côté des femmes. Devant des hommes volontiers désengagés et inconstants, c’est la femme qui assume presque tout : elle s’occupe non seulement de l’éducation des enfants et de la tenue du foyer (ses rôles traditionnels), mais elle assure aussi bien souvent le gagne-pain de la famille.

Et pourtant le machisme est toujours là, bien ancré, qui parvient à faire taire les plus impertinentes au moment précis où il se sent menacé dans ses fondements. Et pour y arriver, rien n’est plus efficace qu’un mot ou un geste amoureux, vrai ou simulé : cela les fait fondre…

Paradoxes d’une société dans laquelle l’homme cherche à dominer, mais y arrive de moins en moins, tandis que la femme peut à la fois briller et jouer la soumise, dominer outrageusement et être inexorablement dominée.

Un petit jeu qui n’est pas toujours facile à comprendre.


Épinglées au mur

1 mai 2007

Les miss de Canaguá

Je faisais allusion dans un précédent billet à la folie pour les concours de beauté qui régnait au Venezuela. Les villages les plus isolés, les quartiers les plus deshérités, les écoles les plus minuscules se doivent absolument d’organiser leur concours et d’élire leur miss. Être l’heureuse élue de ces mini-concours permet de rêver à une carrière dans le monde de la beauté, à une ascension, d’échelon en échelon, jusqu’à la consécration finale : devenir Miss Venezuela! devenir Miss Monde! Les candidates sont nombreuses à s’illusionner, tandis que les élues, faut-il le dire, se comptent sur les doigts d’une main.

Étant récemment de passage à Canaguá, village situé à quatre heures de route de la ville la plus proche, Mérida, je suis tombé sur les beaux restes des festivités locales, qui venaient de se dérouler peu auparavant : les affiches des quatre candidates au titre de Miss Canaguá. Elles étaient épinglées sur le mur d’un « restaurant » (lisez « débit de boisson »), appelé très judicieusement Rancho Alegre, sur la place Bolívar.

Tandis que je photographiais les jolies épinglées, le propriétaire du lieu me suggéra de me rendre plutôt au lycée : « Là, vous pourriez les photographier pour de vrai! ». Ce qui l’animait, c’était sans doute l’espoir que je fasse la promotion des miss du village dans la capitale, voire à l’étranger! Et l’illusion de voir l’une des filles de Canaguá gravir les échelons et quitter son village pour un avenir plus radieux.

Ah oui… pour la petite histoire, c’est la candidate Julia, dite La Negra, qui a été élue Miss Canaguá. Ce fut un excellent choix, ma foi…