Du pétrole pour combien de temps?

11 mai 2008

Ratio réserves/production de pétrole

Intéressant tableau dans l’Atlas environnement publié il y a quelque temps par le Monde diplomatique (ci-dessus): il met en évidence le ratio entre réserves et production de pétrole, exprimé en années. En clair, il s’agit du rapport entre les réserves de pétrole estimées en 2006 et la production des pays producteurs cette même année, le résultat indiquant le temps nécessaire pour épuiser les réserves si la production restait la même.

On peut discuter sans fin sur la notion de réserves estimées et sur la portée limitée de ce ratio. La carte n’en indique pas moins des tendances intéressantes. En effet, qu’y voit-on?

  • qu’un seul pays a plus de cent années de production assurée, à savoir l’Irak. Demandez-vous après cela pourquoi les États-Unis s’y intéressent autant…
  • que seuls quelques pays ont de 60 à 90 ans de production assurée au rythme actuel, à savoir l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Iran dans le Golfe, plus la Lybie, le Kazakhstan et… le Venezuela!
  • que les grands pays (anciens ou émergents) ont des réserves limitées : la Russie et l’Australie de 21 à 29 ans, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie de 11 à 20 ans
  • que plusieurs pays producteurs sont littéralement à la fin de leur réserves (moins de dix ans) : c’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Norvège, du Mexique, de l’Argentine
  • que l’Europe et l’Afrique sont, globalement, les enfants pauvres du pétrole. On le savait, mais la carte ci-dessus l’illustre excellemment de façon graphique.

Le pétrole comme joker

Mais revenons-en au Venezuela : il est le seul pays dans les Amériques –du Nord, du Centre ou du Sud– à jouir du privilège de plus de 60 années de réserves. Ne vous étonnez donc pas de voir Hugo Chávez jouer du pétrole comme d’un joker dans ses relations diplomatiques.

Il l’utilise pour se gagner des « amis » (depuis les présidents latino-américains jusqu’aux pauvres du monde, y compris ceux du Bronx!) ou encore pour faire de grandes propositions visant à l’intégration régionale, voire à la solution de problèmes mondiaux. La dernière en date, il y a quelques jours à peine, était la création d’un fonds spécial agricole destiné à financer la production d’aliments dans la région, afin de faire face à la crise alimentaire mondiale.

Avec les 60 à 90 années de production assurée du Venezuela, avec un prix du baril dont on annonce déjà qu’il pourrait d’atteindre les 200 dollars dans les six à vingt-quatre prochains mois, la diplomatie du pétrole a encore de belles perspectives.

Il est vrai que beaucoup de Vénézuéliens (et pas seulement ceux de l’opposition) n’apprécient guère cette diplomatie du pétrole qui consiste à investir dans de grands projets internationaux alors que des problèmes de base, comme la pauvreté, la sécurité, l’approvisionnement, sont loin d’être résolus dans le pays même.

Hugo Chávez, lui, sait pertinemment que l’arme diplomatique du pétrole a aussi des avantages. Elle lui assure des soutiens politiques et économiques (parfois opportunistes, il faut le dire, mais pas toujours). Et surtout, elle crée de lui une image positive dans certains milieux internationaux, jusqu’à en faire une sorte de leader régional ou mondial. Ce n’est pas rien. Sans compter que certaines de ses initiatives, telle la création d’un fonds monétaire latino-américain, sont réellement positives en terme d’intégration régionale.

Et cela pour le prix de quelques centaines de milliers de barils de pétrole… Reconnaissons-le : ce n’est pas très cher payé…

P.S. : Je recommande chaudement l’Atlas environnement du Monde diplomatique : il est bourré d’informations intéressantes et inédites, agrémentées de cartes et de tableaux qui parlent plus qu’un simple texte.

Exxon Mobil : Goliath contre Chávez

24 février 2008

La raffinerie de Chalmette (Louisiane)Depuis quelques semaines, c’est le bras de fer entre Exxon Mobil et le Venezuela. Refusant de négocier de nouvelles conditions d’exploitation avec la compagnie nationale vénézuélienne PDVSA (comme l’on fait la plupart des autres pétrolières) et mécontente des conditions de son expropriation, Exxon Mobil a préféré se tourner vers les tribunaux. Elle a obtenu de la Haute Cour de Londres le gel de 12 milliards de dollars d’actifs de PDVSA. L’affaire, pour sûr, n’en est qu’à ses débuts, le Venezuela comptant interjeter appel de cette décision.

Nul ne doute, cependant, que le tréfond de l’affaire est plus politique qu’économique. Il est difficile de croire que la stratégie d’affrontement choisie par Exxon Mobil n’ait pas reçu l’aval –pour ne pas dire l’approbation ou même l’appui– de la Maison Blanche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la dynastie Bush entretient des relations étroites, quasi incestueuses, avec Exxon Mobil et les barons de l’énergie du Texas. Il est de notoriété publique que la pétrolière a infiltré l’administration Bush et largement financé le lobby anti-Kyoto.

Croustillant

Alors même que cette attaque frontale a lieu contre le Venezuela, il est croustillant de lire dans la section Économie du Monde du 20 février, sous la plume de Cyrus Sanati, un article curieusement (et abusivement?) intitulé Le pétrolier ExxonMobil est en voie de disparition.

Extraits :

Comme toutes les grandes compagnies pétrolières, ExxonMobil éprouve les pires difficultés à renouveler ses réserves. Le géant texan peine à remplacer la quantité de pétrole et de gaz qu’il a produit en 2007. La lutte pour accéder aux nouvelles réserves devient de plus en plus intense. Et si cela continue, ce groupe pourrait bien disparaître en moins d’une génération.

(…) En utilisant la méthode de calcul préconisée par le gouvernement américain, ExxonMobil n’aurait remplacé que trois barils produits sur quatre. Le pétrolier rejette cette méthode et, selon ses propres chiffres, a remplacé 101 % de ses réserves. Même dans ce cas, il s’agit de sa plus mauvaise performance depuis la fusion avec Mobil en 1999. Sur les cinq dernières années, le taux de remplacement était tombé de 121 % à 112 %.

A son niveau actuel de production, ExxonMobil a suffisamment de ressources pour exister quatorze ans. Les prix très élevés du baril et la prise de contrôle des champs les plus importants par des compagnies nationales peuvent accélérer le processus. ExxonMobil doit être plus agressif en matière de fusion et d’acquisition ou trouver de nouvelles ressources dans les champs qu’il possède. Si la compagnie ne le fait pas, elle va disparaître.

On a peine à croire à la disparition du géant pétrolier. Avec son chiffre d’affaires équivalent au PIB de la Suisse et supérieur à celui de 179 des 195 pays reconnus par l’ONU, la pétrolière saura toujours bien se recycler…

En tout cas, une chose est certaine : ce n’est pas l’éternuement de Hugo Chávez qui va perturber outre-mesure Exxon Mobil, seconde capitalisation boursière mondiale et l’une des entreprises les plus profitables au monde. De plus, l’ancienne PDVSA et Exxon Mobil entretenaient des relations pour le moins cordiales. De cette époque pas si lointaine, il subsiste une entreprise de propriété commune (50/50), la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, où est raffiné le pétrole vénézuélien à haute teneur en soufre du champ de Cerro Negro. Exxon Mobil n’est donc pas dénuée d’arguments qui pourraient faire mal au portefeuille…

S’il veut gagner son combat face à ce Goliath économique, Hugo Chávez aurait avantage à faire preuve de diplomatie et de sage détermination, plutôt que de ruer dans les brancards et de bluffer comme il en a l’habitude. D’autant plus que derrière Exxon Mobil se profilent les faucons étatsuniens, qui ne rêvent que d’une chose : en découdre avec lui.

Sur la photo : la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, propriété commune de Exxon Mobil et PDVSA.


Moins de bolivars, moins de millionnaires

31 décembre 2007

La nouvelle pièce de un bolivarJ’en avais de la chance de vivre au Venezuela : j’étais devenu millionnaire en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Le temps de toucher mon premier salaire et je me retrouvais dans la caste des multi-millionnaires!

Il faut dire qu’avec un taux de change établi officiellement à 2150 bolivars pour un dollar, il n’était pas tellement difficile de faire partie du club des millionnaires vénézuéliens. Le salaire minimum lui-même étant fixé à 614.790 bolivars, il n’en fallait que deux (sans les dépenser, il est vrai) pour se faire millionnaire (1).

Tout cela va changer dès demain, 1er janvier 2008. En effet, demain sera le jour J de la reconversion monétaire. Celle-ci consistera à diviser par 1000 la valeur des actuels bolivars –soit enlever tout simplement trois zéros. Le salaire minimum se situera donc à 614,79 bolivars forts (bolívares fuertes, en abrégé Bs. F., le nom de la nouvelle monnaie) et le dollar étatsunien se changera officiellement à 2,15 Bs. F. Autant dire que 99 pour cent des actuels millionnaires (dont ma personne) disparaîtront dans l’opération. Et les millionnaires qui resteront seront, les chanceux, de véritables millionnaires (ils existent, je les ai rencontrés).

Charge symbolique

La reconversion s’accompagne, bien entendu, de l’émission d’une nouvelle série de pièces et de billets. Comme chacun sait, les billets contiennent généralement une charge symbolique nationale, à usage tant interne qu’externe. Et là, le gouvernement Chávez, jamais avare d’innovations, a voulu laisser sa marque.

Pedro Camejo sur le nouveau billet de 5 bolivars Nouveau billet de 10 bolivarsLuisa Cáceres de Arismendi sur le nouveau billet de 20 bolivarsSur le recto des nouveaux billets, on a bien entendu droit aux effigies des habituels héros nationaux, qui, comme par hasard, sont des créoles : Simón Bolívar, Simón Rodríguez, Francisco de Miranda. Mais, pour la première fois, un Indien figure parmi les élus. Il s’agit de Guaicaipuro, cacique des tribus Teques et Caracas, qui a pris la tête de la résistance à la pénétration espagnole dans la zone centrale du Venezuela aux alentours de 1560. Pour la première fois aussi, un Noir figure sur un billet : Pedro Camejo, mieux connu sous le nom de Negro Primero, qui participa à la Guerre d’Indépendance et trouva la mort lors de la décisive bataille de Carabobo, en 1821. Et troisième innovation : un billet comportera le portrait d’une femme, Luisa Cáceres de Arismendi, épouse du chef patriote Juan Bautista Arismendi, qui fut arrêtée par les royalistes comme mesure d’extorsion et resta emprisonnée durant trois ans (une Ingrid Betancourt avant la lettre, en quelque sorte –les FARC n’ont rien inventé). Voilà une série de symboles qui ont bien du sens dans un pays largement dominé, historiquement, par les élites créoles masculines d’ascendance européenne.

L’ours à lunettes sur le nouveau billet de 50 bolivarsMais l’originalité ne s’arrête pas là : sur le verso des nouveaux billets, sont mis en évidence, sur fond de paysages variés, six espèces animales en voie de disparition dans le pays : le boto ou dauphin de l’Amazone (Inia geoffrensis), le tatou géant (Priodontes maximus), la harpie féroce (Harpia harpyja), la tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata), l’ours à lunettes (Tremarctos ornatus), le chardonneret rouge (Carduelis cucullata). Belle initiative pour sensibiliser les populations à la fragilité de ces espèces. Cela dit, il reste maintenant au gouvernement à faire preuve d’autant d’efficacité dans ses actes que dans ces intentions. En ce qui concerne la protection de l’environnement, reconnaissons qu’on est assez loin du compte, au vu des énormes poussées développementistes qui priment généralement sur toute autre considération…

Le grand défi

Voilà donc pour les symboles. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. D’un point de vue économique, il convient surtout de faire de cette reconversion monétaire un outil de politique économique. Pour le gouvernement, l’équation est simple, trop simple :

Une économie forte.
Un bolivar fort.
Un pays fort.

Le pari n’est pas gagné d’avance. Enlever trois zéros peut créer de l’illusion, mais pas de la richesse. Dans l’optique socialiste et révolutionnaire qui est celle du gouvernement, le grand défi consistera, dans les prochains mois et les prochaines années, à mettre en place les bases d’une économie non capitaliste suffisamment forte pour contrebalancer et finalement déplacer les implacables lois du marché. Et sur ce point, les exemples concluants n’abondent pas dans le monde, c’est le moins que l’on puisse dire.

(1) Pour être juste et complet, signalons tout de même que, selon les statistiques officielles, 1,7 million de foyers vénézuéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté (ce qui représente 27,5 % de la population au 1er trimestre 2007).