Le plat pays (pas celui de Brel)

13 juin 2009

llanos_paysage

Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (”ce que je vois, c’est à moi”), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!


Le Vergatario : Allo, Chávez?

21 mars 2009
Hugo Chávez présente le "Vergatario" (photo: Bernardo Londoy)

Hugo Chávez présente le "Vergatario" (photo: Bernardo Londoy)

Ce n’est pas un iPhone, un gPhone ou un Blackberry. Non. C’est un cellulaire (ou mobile) tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Il s’appelle le Vergatario et est vénézuélien. Il vient d’être lancé par Hugo Chávez en personne, en présence du vice-président chinois Xi Jinping.

Pourquoi tout ce ramdam? Parce qu’il sera vendu au prix imbattable de 30 bolivars (soit 11 euros au change officiel et un peu plus de 4 euros au taux parallèle!). Cela en fait le téléphone cellulaire le moins cher au monde. Il sera produit au Venezuela par la Fábrica Venezolana de Telecomunicaciones (Vetelca),  une entreprise de capital mixte créée récemment, dont 85 % des parts sont détenues par l’État vénézuélien et 15 % par l’entreprise chinoise ZTE. Située dans la zone franche de Paraguaná, dans l’état de Falcón, l’usine doit assembler 600.000 appareils par an. Une seconde usine est en construction à Cúa. De quoi inonder le marché national et exporter l’objet vers plusieurs pays d’Amérique latine.

Le Vergatario n’est sans doute pas un monstre de technologie, mais il contiendra tout de même un reproducteur MP3/MP4, une radio, une caméra, une alarme, un chronomètre, une calculatrice, des jeux, un calendrier, une messagerie de texte et bien sûr… un téléphone! À ce prix, qui dit mieux? Il sera commercialisé à partir du mois de mai prochain par Movilnet, filiale de la compagnie téléphonique CANTV qui avait été (re)nationalisée en 2007. Pour son lancement, une promotion spéciale sera faite à l’occasion de la fête des mères.

Appareil révolutionnaire

What’s the catch? comme disent nos amis anglophones. Où est le truc? C’est Hugo Chávez lui-même qui le dévoile : « Ce type de progrès n’est possible que dans le cadre de la révolution ». Voilà donc le Vergatario promu en tant qu’appareil révolutionnaire –dans le sens politique du mot, bien entendu, plutôt que dans le sens technique. En ce sens, fort de son prix cassé, il doit s’opposer à des concurrents « capitalistes » bien plus chers, offerts par les grandes multinationales de la téléphonie cellulaire –Nokia, Ericsson, Motorola et consorts. Service public contre profit privé, socialisme contre capitalisme, voilà en quelque sorte sa vraie valeur. C’est une sorte de téléphone du peuple, comme la Volkswagen fut, en des temps moins cléments, la voiture du peuple.

Et pourquoi pas? Parallèlement, la compagnie téléphonique nationale CANTV développe son réseau mobile dans de nombreuses régions rurales du pays jusqu’alors négligées, faute de rentabilité, par les compagnies privées. Par ailleurs, le satellite vénézuélien Simón Bolívar, construit par la Chine et lancé l’année dernière, permet l’accès aux télécommunications dans les régions les plus éloignées, en particulier l’immense Amazonie, où il est exclu d’installer des antennes conventionnelles. Le Vergatario est donc un élément supplémentaire dans le cadre d’un vaste plan qui vise à permettre aux plus défavorisés de communiquer dans la modernité. Que celui qui est contre lance la première pierre!

Eh bien, figurez-vous qu’il y en a qui lancent la pierre… Les mauvaises langues de l’opposition n’ont pas tardé à déblatérer sur l’initiative de la CANTV en affirmant que le Vergatario était technologiquement dépassé par rapport aux smartphones de ce monde –snobisme oblige! Plus grave et plus pervers, ils ajoutent que l’appareil servira surtout à espionner les conversations de ses utilisateurs. Décidément, la psychose collective n’est pas morte du côté de l’opposition!

La verve du président

Un dernier mot sur le nom même de l’appareil : Vergatario. On entre ici dans le domaine de la vénézolanité la plus pure. En réalité, son vrai nom est ZTE 366, du nom de son fabricant chinois. Mais c’est Hugo Chávez en personne qui, avec sa verve habituelle, lui a donné publiquement le nom de Vergatario. Que veut dire ce mot? Au Venezuela, il désigne quelque chose de très bon, d’excellent. En français, on pourrait traduire cela par « le battant ». Toutefois. le choix du vocable a déjà fait énormément causer dans le monde hispanophone. Il dérive en effet du mot verga qui veut dire verge, dans toutes les acceptions du terme, y compris les sexuelles. L’expression de verga désigne le plus souvent quelque chose de mauvais. Au Venezuela, elle a basculé sémantiquement vers son contraire, puis a donné vergatario, terme qui contient une connotation indéniablement positive.

Pour ces raisons sémantiques, il est donc peu probable que l’appareil soit commercialisé à l’étranger sous le nom de Vergatario. Mais au Venezuela, le nom du téléphone est déjà définitivement adopté : ce ne sera pas le ZTE 366, mais le Vergatario, le Vergatario de Chávez!


Potosí, le village sacrifié

7 décembre 2008
Potosi envahi par les eaux

Peinture murale : Potosí envahi par les eaux

En 1985, le village de Potosí a disparu de la carte du Venezuela. Englouti sous les eaux.  Et tant pis pour tous ceux qui y résidaient : des petits paysans pour la plupart, qui s’adonnaient à l’élevage de quelques vaches ou à la culture artisanale du café. Tous ont dû partir, émigrer, recommencer leur vie en d’autres lieux.

Potosí a été sacrifié au nom du progrès : un barrage a été construit sur la rivière Uribante. Un barrage qui produit de l’électricité et fait partie du complexe Uribante-Caparo : un ensemble de quatre barrages, trois réservoirs et trois centrales hydroélectriques situées dans la région ouest du Venezuela, sur le versant des Andes qui donne sur les Llanos, les grandes plaines du Sud.

L'église de Potosi avant l'inondation

L'église de Potosí avant l'inondation

Le complexe est loin d’être terminé. Seuls deux réservoirs existent et une seule centrale fonctionne (la deuxième est en construction). Mais,  face au déficit d’électricité que connait le pays, le temps presse, et depuis peu les travaux ont repris de plus belle. Ordre du président!

Le complexe hydroélectrique Uribante-Caparo a une déjà longue histoire. Les premières études ont été effectuées en 1951, mais c’est seulement dans les années 1960 qu’elles ont pris un tour concret.  Si le plan du complexe a finalement été approuvé par le gouvernement en 1970, il fallut attendre 1978 pour que la construction du premier ouvrage commence. C’est cette année-là que le président de l’époque, Carlos Andrés Pérez, arriva en hélicoptère à Potosí pour annoncer aux quelque 1500 habitants que leur village allait disparaître.

... et après l'inondation

... et après l'inondation

En 1985, le premier barrage, celui de La Honda, était terminé. L’inondation de la vallée pouvait commencer. Les habitants de Potosí avaient déjà été indemnisés et avaient quitté leur village. Ceux du hameau voisin de El Cedral, voyaient leur voie de communication principale coupée par le lac artificiel. Malgré une lutte pour pouvoir rester sur leurs terres, la plupart finiront aussi par émigrer.

Combien de vies ont été changées, bousculées, détruites parfois, à la suite de ces grands travaux? Un ouvrage de Miguel Montoya, un anthropologue vénézuélien chargé de recherches à l’université de Stockholm, s’attache à étudier les diverses stratégies suivies par les familles paysannes pour s’en sortir face à cette perspective d’émigration forcée. Intitulé Persistant Peasants: Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela, cet ouvrage est un précieux outil pour comprendre la mentalité profonde du petit paysan andin et la presque totale incompréhension de celle-ci par les agents gouvernementaux chargés de mener à bien le macroprojet hydroélectrique. Deux mondes, deux logiques se trouvaient face à face.  Devinez qui a gagné… en submergeant littéralement l’autre.

Le village de Potosi

Le village de Potosí

Le plus dramatique de cette histoire, c’est que le sacrifice qui a été demandé aux paysans  « au nom du progrès de la nation » n’est même pas justifié par les faits. En effet, la déforestation et l’irrigation intensives en amont de l’ouvrage sont telles qu’elles ont fortement réduit, ces dernières années, le débit des rivières alimentant le réservoir La Honda. Ce débit est actuellement inférieur aux besoins de la centrale si elle fonctionne à plein régime. En d’autres termes, la production d’électricité est inférieure aux prévisions. Pire : la sédimentation plus importante que prévu pourrait réduire de plusieurs dizaines d’années la vie utile de l’ouvrage.

Mais cela, les paysans déplacés de Potosí ne le savent probablement pas. Ils se trouvent déjà loin, dans leur nouvelle vie.

Juan Tello

Photo : Juan Tello


La première essence écologique au monde

7 juin 2008

Essence écologique? Vous avez bien lu, vous avez bien vu : il est écrit en toutes lettres Gasolina ecológica sur la photo ci-dessus. Il faut oser! Au Venezuela, on ose : recouvrez de vert les deux poignées de la pompe, et vous obtiendrez une essence écologique!

Cet argument de vente est apparu il y a déjà quelques années, en même temps que l’introduction de l’essence sans plomb. On peut d’ailleurs se demander si un tel argument était vraiment nécessaire dans un pays où l’essence se vend à un prix unique, peu importe la marque ou la région. Toujours est-il que le tétraéthyle de plomb n’étant plus utilisé comme additif, l’essence vénézuélienne est devenue subitement écologique, verte, propre! Comme si les émanations de CO2 ne comptaient pour rien. Comme si la consommation effrénée de carburant et les moteurs mal réglés n’avaient aucune importance.

Réchauffement global? Très peu pour moi, pour autant que j’aie ma bagnole, mon essence, ma liberté! C’est qu’avec l’essence, on touche à une sorte de tabou au Venezuela, que l’on peut résumer comme suit : Il y a plein de pétrole dans les entrailles du pays. Ce pétrole appartient à la nation, donc à tous, donc à MOI. Touche pas à mon essence!

Politiquement lynché

Et voilà pourquoi le Venezuela continue à bénéficier non seulement de la « première essence écologique au monde », mais aussi et surtout de l’essence la moins chère du monde. Le dernier président qui a osé toucher au sacro-saint prix de l’essence (c’était Carlos Andrés Pérez, en 1989) a été politiquement lynché. Autant dire que plus personne, par la suite, n’a osé y toucher. Le prix de l’essence à la pompe reste fixé à 0,098 Bs. F. le litre de super (soit quelque chose comme 0,025 euro, vous avez bien lu) et 0,070 Bs. F. le litre de normale (je me refuse à calculer). Autant dire qu’à ce prix-là, l’essence est presque complètement subsidiée. D’ailleurs, pourquoi la payer, si elle NOUS appartient?

Hugo Chávez a bien évoqué quelquefois la nécessité de procéder à une augmentation du précieux liquide. Mais il n’a pas encore osé passer à l’acte. S’il réussit cette gageure sans qu’il y ait des émeutes du type Caracazo de février 1989, on pourra affirmer sans crainte qu’il a un contrôle ab-so-lu du peuple vénézuélien. On est loin du compte, quoiqu’en disent ceux qui voient en lui un dictateur, en puissance ou réel.

Résultat: la première essence écologique du monde est aussi la moins chère de la planète. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce tableau qui indique le prix de l’essence à la pompe dans plusieurs grandes villes du monde (attention, les chiffres sont donnés en dollars US par gallon, soit 3,8 litres):

Prix de l\'essence dans le monde

Malheur à vous si vous vivez à Londres, à Paris ou à Hong Kong! Pensez plutôt à déménager à Téhéran, Ryadh, Koweit ou… Caracas! En prime, dans cette dernière ville, vous aurez la conscience tout à fait tranquille : vous consommerez une essence 100 % écolo!

» Sur le même sujet, voir aussi mon article Petits calculs pétroliers.

Du pétrole pour combien de temps?

11 mai 2008

Ratio réserves/production de pétrole

Intéressant tableau dans l’Atlas environnement publié il y a quelque temps par le Monde diplomatique (ci-dessus): il met en évidence le ratio entre réserves et production de pétrole, exprimé en années. En clair, il s’agit du rapport entre les réserves de pétrole estimées en 2006 et la production des pays producteurs cette même année, le résultat indiquant le temps nécessaire pour épuiser les réserves si la production restait la même.

On peut discuter sans fin sur la notion de réserves estimées et sur la portée limitée de ce ratio. La carte n’en indique pas moins des tendances intéressantes. En effet, qu’y voit-on?

  • qu’un seul pays a plus de cent années de production assurée, à savoir l’Irak. Demandez-vous après cela pourquoi les États-Unis s’y intéressent autant…
  • que seuls quelques pays ont de 60 à 90 ans de production assurée au rythme actuel, à savoir l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Iran dans le Golfe, plus la Lybie, le Kazakhstan et… le Venezuela!
  • que les grands pays (anciens ou émergents) ont des réserves limitées : la Russie et l’Australie de 21 à 29 ans, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie de 11 à 20 ans
  • que plusieurs pays producteurs sont littéralement à la fin de leur réserves (moins de dix ans) : c’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Norvège, du Mexique, de l’Argentine
  • que l’Europe et l’Afrique sont, globalement, les enfants pauvres du pétrole. On le savait, mais la carte ci-dessus l’illustre excellemment de façon graphique.

Le pétrole comme joker

Mais revenons-en au Venezuela : il est le seul pays dans les Amériques –du Nord, du Centre ou du Sud– à jouir du privilège de plus de 60 années de réserves. Ne vous étonnez donc pas de voir Hugo Chávez jouer du pétrole comme d’un joker dans ses relations diplomatiques.

Il l’utilise pour se gagner des « amis » (depuis les présidents latino-américains jusqu’aux pauvres du monde, y compris ceux du Bronx!) ou encore pour faire de grandes propositions visant à l’intégration régionale, voire à la solution de problèmes mondiaux. La dernière en date, il y a quelques jours à peine, était la création d’un fonds spécial agricole destiné à financer la production d’aliments dans la région, afin de faire face à la crise alimentaire mondiale.

Avec les 60 à 90 années de production assurée du Venezuela, avec un prix du baril dont on annonce déjà qu’il pourrait d’atteindre les 200 dollars dans les six à vingt-quatre prochains mois, la diplomatie du pétrole a encore de belles perspectives.

Il est vrai que beaucoup de Vénézuéliens (et pas seulement ceux de l’opposition) n’apprécient guère cette diplomatie du pétrole qui consiste à investir dans de grands projets internationaux alors que des problèmes de base, comme la pauvreté, la sécurité, l’approvisionnement, sont loin d’être résolus dans le pays même.

Hugo Chávez, lui, sait pertinemment que l’arme diplomatique du pétrole a aussi des avantages. Elle lui assure des soutiens politiques et économiques (parfois opportunistes, il faut le dire, mais pas toujours). Et surtout, elle crée de lui une image positive dans certains milieux internationaux, jusqu’à en faire une sorte de leader régional ou mondial. Ce n’est pas rien. Sans compter que certaines de ses initiatives, telle la création d’un fonds monétaire latino-américain, sont réellement positives en terme d’intégration régionale.

Et cela pour le prix de quelques centaines de milliers de barils de pétrole… Reconnaissons-le : ce n’est pas très cher payé…

P.S. : Je recommande chaudement l’Atlas environnement du Monde diplomatique : il est bourré d’informations intéressantes et inédites, agrémentées de cartes et de tableaux qui parlent plus qu’un simple texte.

Exxon Mobil : Goliath contre Chávez

24 février 2008

La raffinerie de Chalmette (Louisiane)Depuis quelques semaines, c’est le bras de fer entre Exxon Mobil et le Venezuela. Refusant de négocier de nouvelles conditions d’exploitation avec la compagnie nationale vénézuélienne PDVSA (comme l’on fait la plupart des autres pétrolières) et mécontente des conditions de son expropriation, Exxon Mobil a préféré se tourner vers les tribunaux. Elle a obtenu de la Haute Cour de Londres le gel de 12 milliards de dollars d’actifs de PDVSA. L’affaire, pour sûr, n’en est qu’à ses débuts, le Venezuela comptant interjeter appel de cette décision.

Nul ne doute, cependant, que le tréfond de l’affaire est plus politique qu’économique. Il est difficile de croire que la stratégie d’affrontement choisie par Exxon Mobil n’ait pas reçu l’aval –pour ne pas dire l’approbation ou même l’appui– de la Maison Blanche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la dynastie Bush entretient des relations étroites, quasi incestueuses, avec Exxon Mobil et les barons de l’énergie du Texas. Il est de notoriété publique que la pétrolière a infiltré l’administration Bush et largement financé le lobby anti-Kyoto.

Croustillant

Alors même que cette attaque frontale a lieu contre le Venezuela, il est croustillant de lire dans la section Économie du Monde du 20 février, sous la plume de Cyrus Sanati, un article curieusement (et abusivement?) intitulé Le pétrolier ExxonMobil est en voie de disparition.

Extraits :

Comme toutes les grandes compagnies pétrolières, ExxonMobil éprouve les pires difficultés à renouveler ses réserves. Le géant texan peine à remplacer la quantité de pétrole et de gaz qu’il a produit en 2007. La lutte pour accéder aux nouvelles réserves devient de plus en plus intense. Et si cela continue, ce groupe pourrait bien disparaître en moins d’une génération.

(…) En utilisant la méthode de calcul préconisée par le gouvernement américain, ExxonMobil n’aurait remplacé que trois barils produits sur quatre. Le pétrolier rejette cette méthode et, selon ses propres chiffres, a remplacé 101 % de ses réserves. Même dans ce cas, il s’agit de sa plus mauvaise performance depuis la fusion avec Mobil en 1999. Sur les cinq dernières années, le taux de remplacement était tombé de 121 % à 112 %.

A son niveau actuel de production, ExxonMobil a suffisamment de ressources pour exister quatorze ans. Les prix très élevés du baril et la prise de contrôle des champs les plus importants par des compagnies nationales peuvent accélérer le processus. ExxonMobil doit être plus agressif en matière de fusion et d’acquisition ou trouver de nouvelles ressources dans les champs qu’il possède. Si la compagnie ne le fait pas, elle va disparaître.

On a peine à croire à la disparition du géant pétrolier. Avec son chiffre d’affaires équivalent au PIB de la Suisse et supérieur à celui de 179 des 195 pays reconnus par l’ONU, la pétrolière saura toujours bien se recycler…

En tout cas, une chose est certaine : ce n’est pas l’éternuement de Hugo Chávez qui va perturber outre-mesure Exxon Mobil, seconde capitalisation boursière mondiale et l’une des entreprises les plus profitables au monde. De plus, l’ancienne PDVSA et Exxon Mobil entretenaient des relations pour le moins cordiales. De cette époque pas si lointaine, il subsiste une entreprise de propriété commune (50/50), la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, où est raffiné le pétrole vénézuélien à haute teneur en soufre du champ de Cerro Negro. Exxon Mobil n’est donc pas dénuée d’arguments qui pourraient faire mal au portefeuille…

S’il veut gagner son combat face à ce Goliath économique, Hugo Chávez aurait avantage à faire preuve de diplomatie et de sage détermination, plutôt que de ruer dans les brancards et de bluffer comme il en a l’habitude. D’autant plus que derrière Exxon Mobil se profilent les faucons étatsuniens, qui ne rêvent que d’une chose : en découdre avec lui.

Sur la photo : la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, propriété commune de Exxon Mobil et PDVSA.


Moins de bolivars, moins de millionnaires

31 décembre 2007

La nouvelle pièce de un bolivarJ’en avais de la chance de vivre au Venezuela : j’étais devenu millionnaire en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Le temps de toucher mon premier salaire et je me retrouvais dans la caste des multi-millionnaires!

Il faut dire qu’avec un taux de change établi officiellement à 2150 bolivars pour un dollar, il n’était pas tellement difficile de faire partie du club des millionnaires vénézuéliens. Le salaire minimum lui-même étant fixé à 614.790 bolivars, il n’en fallait que deux (sans les dépenser, il est vrai) pour se faire millionnaire (1).

Tout cela va changer dès demain, 1er janvier 2008. En effet, demain sera le jour J de la reconversion monétaire. Celle-ci consistera à diviser par 1000 la valeur des actuels bolivars –soit enlever tout simplement trois zéros. Le salaire minimum se situera donc à 614,79 bolivars forts (bolívares fuertes, en abrégé Bs. F., le nom de la nouvelle monnaie) et le dollar étatsunien se changera officiellement à 2,15 Bs. F. Autant dire que 99 pour cent des actuels millionnaires (dont ma personne) disparaîtront dans l’opération. Et les millionnaires qui resteront seront, les chanceux, de véritables millionnaires (ils existent, je les ai rencontrés).

Charge symbolique

La reconversion s’accompagne, bien entendu, de l’émission d’une nouvelle série de pièces et de billets. Comme chacun sait, les billets contiennent généralement une charge symbolique nationale, à usage tant interne qu’externe. Et là, le gouvernement Chávez, jamais avare d’innovations, a voulu laisser sa marque.

Pedro Camejo sur le nouveau billet de 5 bolivars Nouveau billet de 10 bolivarsLuisa Cáceres de Arismendi sur le nouveau billet de 20 bolivarsSur le recto des nouveaux billets, on a bien entendu droit aux effigies des habituels héros nationaux, qui, comme par hasard, sont des créoles : Simón Bolívar, Simón Rodríguez, Francisco de Miranda. Mais, pour la première fois, un Indien figure parmi les élus. Il s’agit de Guaicaipuro, cacique des tribus Teques et Caracas, qui a pris la tête de la résistance à la pénétration espagnole dans la zone centrale du Venezuela aux alentours de 1560. Pour la première fois aussi, un Noir figure sur un billet : Pedro Camejo, mieux connu sous le nom de Negro Primero, qui participa à la Guerre d’Indépendance et trouva la mort lors de la décisive bataille de Carabobo, en 1821. Et troisième innovation : un billet comportera le portrait d’une femme, Luisa Cáceres de Arismendi, épouse du chef patriote Juan Bautista Arismendi, qui fut arrêtée par les royalistes comme mesure d’extorsion et resta emprisonnée durant trois ans (une Ingrid Betancourt avant la lettre, en quelque sorte –les FARC n’ont rien inventé). Voilà une série de symboles qui ont bien du sens dans un pays largement dominé, historiquement, par les élites créoles masculines d’ascendance européenne.

L’ours à lunettes sur le nouveau billet de 50 bolivarsMais l’originalité ne s’arrête pas là : sur le verso des nouveaux billets, sont mis en évidence, sur fond de paysages variés, six espèces animales en voie de disparition dans le pays : le boto ou dauphin de l’Amazone (Inia geoffrensis), le tatou géant (Priodontes maximus), la harpie féroce (Harpia harpyja), la tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata), l’ours à lunettes (Tremarctos ornatus), le chardonneret rouge (Carduelis cucullata). Belle initiative pour sensibiliser les populations à la fragilité de ces espèces. Cela dit, il reste maintenant au gouvernement à faire preuve d’autant d’efficacité dans ses actes que dans ces intentions. En ce qui concerne la protection de l’environnement, reconnaissons qu’on est assez loin du compte, au vu des énormes poussées développementistes qui priment généralement sur toute autre considération…

Le grand défi

Voilà donc pour les symboles. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. D’un point de vue économique, il convient surtout de faire de cette reconversion monétaire un outil de politique économique. Pour le gouvernement, l’équation est simple, trop simple :

Une économie forte.
Un bolivar fort.
Un pays fort.

Le pari n’est pas gagné d’avance. Enlever trois zéros peut créer de l’illusion, mais pas de la richesse. Dans l’optique socialiste et révolutionnaire qui est celle du gouvernement, le grand défi consistera, dans les prochains mois et les prochaines années, à mettre en place les bases d’une économie non capitaliste suffisamment forte pour contrebalancer et finalement déplacer les implacables lois du marché. Et sur ce point, les exemples concluants n’abondent pas dans le monde, c’est le moins que l’on puisse dire.

(1) Pour être juste et complet, signalons tout de même que, selon les statistiques officielles, 1,7 million de foyers vénézuéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté (ce qui représente 27,5 % de la population au 1er trimestre 2007).