Category: Economique


salaire minimum au Venezuela
En cette veille de premier mai, le monde du travail s’anime au Venezuela. Ou plus exactement, on l’anime depuis les hauteurs du pouvoir. En effet, le gouvernement (lisez plutôt : Hugo Chávez) a pris ou est sur le point de prendre deux décisions qui toucheront une majorité de Vénézuéliens : une hausse importante du salaire minimum et l’approbation d’une nouvelle Loi sur le Travail.

Rattrapage et dépassement

La hausse du salaire minimum a déjà été annoncée depuis belle lurette par le président. Elle se fera en deux temps :  15 % le premier mai et 15 % le premier septembre, soit une augmentation totale de 32,25 %. Le pourcentage pourrait paraître exubérant. Il convient cependant de le placer en contexte : en 2011, le taux d’inflation s’est élevé à 27,6 %. L’augmentation du salaire minimum correspond donc à un rattrapage de l’inflation, plus un léger dépassement. Alimenté par les revenus du pétrole, ce dépassement sera évidemment le bienvenu pour les familles les plus pauvres. En pleine année électorale, il donnera aussi au pouvoir un souffle d’air frais…

Le nouveau salaire minimum s’élèvera donc à 2047, 52 bolívares. Aux dires du gouvernement, ce sera le plus élevé d’Amérique latine, se situant à 476,17 US$. C’est sans doute vrai si on le calcule sur la base du taux de change officiel de 4,30 bolivars par dollar. Ce l’est moins si on le calcule sur la base du taux parallèle, deux fois plus élevé. Il est vrai que les produits de première nécessité, qui sont ceux qu’achètent majoritairement les personnes touchant un salaire minimum, sont importés au taux officiel. Mais le moindre petit “luxe” (et même celui qui n’en est pas un) est, lui, importé et facturé au taux parallèle.

Le vrai problème

panier de base

Produits de première nécessité

En fait, le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème est le suivant : comment vivra-t-on, au Venezuela, lorsqu’on recevra en septembre la totalité du nouveau salaire minimum, augmenté de la prime alimentaire obligatoire qui se situe, elle, autour de 500 Bs. mensuel, soit un total de quelque 2500 bolivars par mois? Référons-nous au prix du “panier alimentaire de base” calculé par l’Institut national de la statistique (INE) : en mars 2012, il se situait à 1.769,05 bolívares (moyenne pour l’ensemble du pays) et atteignait 2.008,15 bolívares en Caracas, la ville la plus chère du pays. En septembre prochain, il aura augmenté plus que certainement dans la proportion de 8 à 10 %.

Cela saute aux yeux : il n’est guère possible de faire vivre une famille, fût-elle de deux ou trois personnes, avec un seul salaire minimum. Si l’on compte les dépenses de logement et d’habillement, il en faut deux au moins dans une famille pour vivre tout juste décemment. Le gouvernement, il est vrai, clame que 79 % des travailleurs ont un salaire supérieur au salaire minimum, alors qu’en 1999 il n’étaient que 35 % dans ce cas. Prenons acte, au moins, de ce souci de redistribution vers les catégories les plus démunies, dont la hausse du salaire minimum est l’une des facettes. Mais restons mesurés quant aux effets réels de cette augmentation.

Une marge énorme

Encore tout cela vaut-il pour ceux qui ont la chance d’avoir un vrai emploi, ceux-là qui travaillent dans l’économie dite “formelle”. Cinq millions et demi de Vénézuéliens font partie, eux, du secteur “informel” et ne bénéficient pas des avantages sociaux. Pour ces personnes dénuées de protection, chaque jour, c’est une nouvelle lutte pour gagner leur subsistance. Si on devait inclure le secteur informel dans les statistiques, le taux de chômage ne serait pas de 8 %, comme il est proclamé officiellement, mais de 50 %.

Il reste donc une marge énorme pour améliorer les conditions de travail (et les conditions de vie) de la population. Et il subsiste un défi non moins énorme pour le gouvernement s’il veut continuer à réduire les injustices et les inégalités, comme il le proclame. Pour les classes populaires, l’amélioration a été réelle au cours des treize années de chavisme, mais elle reste très nettement insuffisante. De plus, l’économie continuant à tourner autour de la rente pétrolière (plutôt qu’autour de la production), on est en droit de se demander jusqu’où cette rente pourra financer de futures avancées sociales.

Le dernier mot

De la nouvelle Loi sur le Travail, je ne vous parlerai pas trop, parce que ni moi ni personne ne savons ce qu’elle va contenir en définitive. Pourtant, elle devrait en principe être promulguée d’ici le premier mai, c’est-à-dire après-demain ! Ces derniers mois, des débats ont eu lieu à la base, essentiellement au travers de la Central Bolivariana de Trabajadores, confédération syndicale promue par le pouvoir. Des centaines de propositions ont été faites. Mais lesquelles, en définitive, seront retenues ? Bien qu’une commission spéciale ait été formée à l’Assemblée nationale, tout indique que c’est Hugo Chávez lui-même qui aura le dernier mot.

Économie informelle au Venezuela

Économie informelle

Quelques fuites ont bien eu lieu : un nouveau calcul des prestations sociales, plus favorable au travailleur, serait instauré ; une caisse de sécurité sociale gérée par l’État serait créée pour remplacer le système actuel de fidéicommis ; le congé de maternité devrait être allongé à 30 semaines ; la durée journalière de travail pourrait être fixée à 7 heures, etc. Mais rien n’est sûr. Au dire de Chávez, il s’agira d’une loi de transition vers le socialisme, qui devrait payer la dette accumulée due aux travailleurs depuis des années. Comme il se doit, le patronat a déjà marqué sa ferme opposition à de telles mesures, arguant qu’aucun débat national n’a eu lieu sur une loi qui concerne une grande majorité de Vénézuéliens. Attendons donc voir le premier mai pour savoir de quoi il en retourne exactement.

Inclusion

Cela dit, ici aussi, le vrai défi n’est autre que l’intégration des millions de Vénézuéliens (46 % de la population économiquement active) qui travaillent dans le secteur informel. Auront-il le droit de cotiser à la sécurité sociale, ou resteront-ils une fois de plus en dehors du jeu ? Une loi qui se limiterait à l’amélioration de la condition des travailleurs de l’économie formelle passerait à côté du défi principal que pose la société vénézuélienne : l’inclusion de ces vastes couches de travailleurs “informels” dans un monde du travail structuré, digne du socialisme du XXIe siècle que prône le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, on peut légitimement regretter la façon dont procède le gouvernement sur un sujet aussi sensible et essentiel que la législation du travail. Même s’il a les meilleures intentions du monde, en choisissant le décret plutôt que le débat, le pouvoir contrevient à tous les principes de la démocratie de base, qu’il ne cesse pourtant de prôner.

Cela revient –et cela est plus grave encore– à assujettir les travailleurs vénézuéliens au bon vouloir du prince.

Puits de pétrole au Venezuela

Le pétrole se trouve, on le sait, au cœur non seulement de l’économie, mais aussi de la société vénézuélienne. Il se trouve même, oserais-je dire, au cœur de tout vénézuélien.

Son principal dérivé, l’essence, constitue une espèce de produit tabou auquel on ne peut toucher sans crainte d’un soulèvement général. On sait déjà qu’elle est la moins chère du monde (60 litres de super pour l’équivalent d’un euro – vous lisez bien !), ayant été largement subsidiée par tous les gouvernements jusqu’à ce jour. Ce tarif ridicule est ici pratiquement perçu comme un droit, sur la base que le pétrole est national, donc appartient à tous, sans distinction.

Rares étaient toutefois les études sur la perception réelle qu’ont les Vénézuéliens de leur pétrole et de leur essence. Le Centre international de l’énergie et de l’environnement de l’Institut d’études supérieures d’administración (IESA) de Caracas, vient justement d’effectuer une recherche sur ce thème sous la direction de Francisco Monaldi. Cela vaut la peine d’y jeter un coup d’œil.

Malédiction ou bénédiction ?

Dans le cadre de l’atelier intitulé L’abondance de ressources naturelles : malédiction ou  bénédiction?, le professeur Monaldi a présenté les premiers résultats d’une recherche basée sur l’organisation de groupes de discussion dans les secteurs populaires, dont l’objectif est d’étudier la façon dont est perçue l’industrie pétrolière dans le pays.

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo (1968)

De ces groupes de discussion, il ressort que les Vénézuéliens des secteurs populaires comprennent parfaitement que l’essence est pratiquement offerte et que le subside gouvernemental (qui se situe actuellement, selon les évaluations, entre 11 et 15 milliards de dollars par an, soit plus que le budget total alloué à l’éducation) ne bénéficie pas particulièrement aux pauvres. En d’autres termes, il s’agit d’un subside régressif, qui va essentiellement au bénéfice de “ceux du Country Club” (l’un des quartiers les plus huppés de Caracas) et des membres de la classe moyenne, possesseurs de véhicules particuliers.

Dans ce sens, les Vénézuéliens consultés considèrent que cette situation doit changer et que le subside à l’essence doit être réduit ou éliminé. Mais lorsqu’on les interroge, à l’inverse, sur la possibilité d’une suppression du subside, c’est-à-dire d’une augmentation du prix de l’essence, des doutes surgissent. Les secteurs populaires pensent en effet que les ressources supplémentaires obtenues par la gouvernement ne leur seraient pas destinées, qu’on les “volerait” et que finalement ils n’en retireraient aucun bénéfice.

Irrationalité économique

En conclusion, les secteurs populaires du pays captent bien l’irrationalité économique de la magnitude actuelle du subside à l’essence, mais en même temps craignent de ne recevoir aucun bénéfice si le gouvernement le réduit ou l’élimine et marquent leur préoccupation pour l’usage que l’on pourrait faire des nouvelles ressources dégagées. Selon le professeur Grimaldi, « il y a là un problème de crédibilité des politiques publiques. »

pétrole brut

Malédiction ou bénédiction ?

L’étude de l’IESA ne résout évidemment rien. Mais elle éclaire les ambiguïtés qui existent autour du thème du pétrole et plus spécifiquement de l’essence. Quel gouvernement aura le courage de s’attaquer de front au problème ? Hugo Chávez y a fait quelquefois allusion au cours de sa présidence, mais a aussitôt fait marche arrière. Si le “président du peuple”, qui possède un leadership certain auprès de larges couches populaires, n’ose s’avancer sur ce terrain fangeux, on voit mal comment un autre gouvernement pourrait le faire sans casser des œufs.

Mais par ailleurs, l’étude ouvre une (petite) porte : le fait que la situation actuelle est perçue comme irrationnelle, y compris par les secteurs populaires, est une donne nouvelle qui permet d’envisager une révision du subside et une augmentation, graduelle de préférence, du prix de l’essence.

La condition essentielle d’un tel changement de cap est qu’un lien de confiance existe entre le gouvernement et la société. Et sur ce point, ce n’est pas encore joué.

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Puente Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont international Unión entre Puerto Santander (Colombie) et Boca del Grita (Venezuela)

Je suis allé hier en Colombie. Enfin, en Colombie, c’est beaucoup dire : je suis allé à Cúcuta, la ville frontière qui est presqu’aussi vénézuélienne que colombienne. La ville a toujours vécu du commerce avec le Venezuela, même si les échanges ont baissé d’intensité depuis quelques années, en raison d’un taux de change devenu défavorable pour les Vénézuéliens. Il n’empêche : aller à Cúcuta reste une sorte de pélerinage commercial traditionnel pour les habitants de l’ouest du Venezuela.

Franchir la frontière est toujours une aventure incertaine. Non pas que ce soit difficile : il suffit de passer le pont. Pas de contrôle sur le lieu même ! On passe comme si de rien n’était, sans montrer la moindre identification. Par contre, sur la route avant et après le franchissement, il y a des tas de petits contrôles –par la Garde nationale, par l’armée, par la police, par on ne sait qui… C’est que cette zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie est particulièrement chaude. Le secteur est non seulement le lieu de toutes les contrebandes, petites et grandes, mais il sert aussi de refuge aux multiples groupes de guerrillas et de paracos (paramilitaires) qui officient en Colombie.

À première vue

Pimpinero à Cúcuta (Colombie)

"Pimpineros" à Cúcuta

De tout cela, on ne voit rien d’explicite. Tout semble à première vue normal. Mais une multitude de petits indices montrent bien qu’on se trouve dans un lieu bizarre. Exemple : les stations services situées au Venezuela sont presque toujours fermées, mais une multitude de voitures immatriculées au Venezuela, toutes aussi déglinguées les unes que les autres, sont patiemment alignées devant les pompes. Les conducteurs sont absents. À la prochaine livraison d’essence, ils apparaîtront de nulle part et la ronde se mettra en branle, jusqu’à épuisement des stocks. Les vieilles carcasses feront le plein, franchiront le pont, déchargeront leur précieux carburant du côté colombien, repasseront la pont, referont le plein, et ainsi de suite. L’essence ainsi collectée « légalement » sera revendue par des centaines de pimpineros (vendeurs d’essence en bidon) le long des routes colombiennes.

Tout ce petit jeu s’explique lorsque l’on sait que l’essence se vend à un prix 110 fois plus élevé (vous avez bien lu) en Colombie qu’au Venezuela -où, comme chacun sait, elle est la moins chère au monde ! Bénéfices garantis donc pour toute une chaîne de petits et grands trafiquants, souvent contrôlés par une mafia de l’essence.

Chemin de traverse

Pour varier les plaisirs, je ne me suis pas rendu à Cúcuta par la voie royale et classique San Cristóbal-San Antonio, mais par Puerto Santander, plus au nord. Il s’agit d’un chemin de traverse qui s’est révélé bien intéressant : de petites routes rurales étroites et mal renseignées mènent à un pont remarquable, le pont Unión. Remarquable, car il a une structure métallique anormalement solide (vu le gabarit des routes qui y mènent), et une seule voie de passage.

Le pont Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont de chemin de fer

Une recherche m’a fait découvrir qu’il s’agit d’un ancien pont de chemin de fer construit dans les années 20, lorsque les gouvernements colombien et vénézuélien décidèrent de construire une jonction entre les chemins de fer de Cúcuta et du Táchira. Et tout devient clair tout à coup : l’énorme bâtiment que l’on croise en venant du Venezuela n’est autre que l’ancienne gare et ses dépôts. Le passage étroit qui fait figure de rue principale du côté colombien suit l’ancien tracé de la voie de chemin de fer. La liaison ferroviaire a été désaffectée au début des années 1960 et le pont a été ouvert aux véhicules en 1989.

Le souk et le farniente

Le pont Unión franchit le río La Grita. D’un côté, c’est Boca del Grita et le Venezuela; en face, c’est Puerto Santander et la Colombie. Bien que la frontière et le pont ne constituent guère un obstacle pour la population locale, qui déambule librement d’une rive à l’autre, on constate des différences significatives entre les deux pays. Du côté colombien, c’est le souk, un vaste marché très animé qui s’étend le long de la rue principale, où l’on a l’impression que tout le monde vend de tout. Du côté vénézuélien, on est au contraire frappé par le calme qui règne, le farniente apparent des quelques habitants que l’on croise.

Pont Union entre Venezuela y Colombia (Puerto Santander)

Vue aérienne : la Colombie à gauche, le Venezuela à droite

Et on se prend à penser : serait-ce là l’expression de la quintessence de chacun des deux pays ? Une Colombie « libérale » où les plus pauvres doivent travailler pour survivre et où la débrouille quotidienne est nécessaire à l’existence. Un Venezuela « assisté » où chacun attend de l’État –plutôt patiemment, d’ailleurs– les solutions à sa vie, et où le travail apparaît plus comme un encombrement qu’une valeur. Les choses ne sont sans doute pas si simples, car en ce lieu tout se mélange : il y a sans doute des Vénézuéliens qui vendent des babioles sur le marché colombien, et des Colombiens qui vont se faire soigner gratuitement dans le dispensaire du côté vénézuélien. Il n’empêche, le contraste reste évocateur.

Épiphénomène

Tels sont quelques-uns des enseignements que j’ai pu tirer des quelques heures passées dans le pays frère, comme on dit au Venezuela. L’expression pays frère désigne d’ailleurs bien la réalité de cette frontière politique qui n’a rien de sociologique. En effet, une histoire et une culture communes ont réuni pendant des siècles les populations de part et d’autre de la frontière. Ce n’est pas une frontière instaurée plus ou moins artificiellement il y a moins de deux siècles, en 1830, qui, par un coup de baguette magique, va séparer des populations aux racines identiques.

Même si la politique fut (et reste) très différente de part et d’autre de la ligne, elle n’est ici qu’un épiphénomène avec lequel on pourra toujours s’accommoder.

arepera mobile

L'"arepera mobile" sur la place Bolívar de Mérida

Quel oubli ! Je ne vous ai encore parlé que très transversalement de l’arepa, nourriture de base du Vénézuélien. C’était à l’occasion du cinquantenaire de la Harina P.A.N., la farine précuite qui est à la base de l’aliment-roi du Venezuela.

arepa reina pepiada

La délicieuse "Reina pepiada"

L’arepa est une petite galette de maïs, de forme ronde, qui sert de pain quotidien au Vénézuélien, spécialement aux repas du matin et du soir. À demi-ouverte (tel un pain pita), on peut la fourrer de toutes sortes d’ingrédients : mortadelle, jambon, fromage, viande éméchée, salade de thon ou saucisse hot-dog pour les plus simples ; œufs de caille, roti de porc, salade de poulpe ou de crevettes pour les plus sophistiqués. Et n’oublions pas la reine des arepas, la délicieuse Reina pepiada, fourrée d’une salade de poulet, avocat et petits légumes, symbole même de la vénézolanité.

Les arepas se fabriquent et se consomment dans tous les foyers vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. On peut se les procurer aussi dans les areperas, des snacks spécialisés dans ce type d’alimentation.

Promesses non tenues

Face à un aliment qui résume à lui tout seul le peuple vénézuélien, le chavisme ne pouvait évidemment pas rester indifférent. En 2009, il crée les Areperas socialistas, une chaîne d’alimentation rapide qui vend l’arepa à un prix largement inférieur à celui des areperas commerciales. L’objectif premier de la manœuvre est de lutter contre la politique de prix élevés et la spéculation qui font rage dans le secteur de la restauration (où le prix d’une arepa varie entre 15 et 25 Bs., contre 7 Bs. dans une Arepera socialista), et d’utiliser comme matières premières le maïs et les huiles produites dans les fermes nationalisées ou de production collective. Belle idée.

Hugo Chávez en  una arepera socialista

Hugo Chávez savoure une arepa socialista

Seulement voilà, l’entreprise socialiste n’a pas tout à fait marché comme prévu : faute d’approvisionnement régulier, les Areperas socialistas ont été obligées de fermer temporairement, si bien que leur fonctionnement a été intermittent. De plus, la législation du travail n’y est pas toujours respectée et plusieurs vols par des employés ont également été signalés. Bref, comme souvent dans les initiatives gouvernementales, la bonne gestion ne se trouvait pas au rendez-vous. Les areperas socialistas n’ont donc pas tenu toutes leurs promesses.

Un camion tout neuf

Dans la petite ville où je vis (Mérida, 300.000 habitants), aucune arepera socialista ne s’était implantée. Quelle ne fut pas ma surprise, il y a quelques jours, de découvrir installée sur la place Bolívar, en plein cœur de la ville, une arepera mobile (photo ci-dessus). Suivant les instructions de Chávez lui-même (qui ne trouve pas judicieux d’accoler le mot socialisme à toutes les initiatives gouvernementales), le mot socialista a été remplacé par celui de Venezuela. Voilà donc la Arepera Venezuela Móvil, un camion spécialement adapté pour offrir au passant un service de petite restauration : 7,50 Bs. pour une arepa, 10 Bs. avec un jus de fruits.

À l'intérieur de l'arepera movil

Un intérieur impeccable

Renseignements pris, le camion tout neuf venait d’arriver à Mérida et en était à ses premiers essais. À l’intérieur, tout était impeccable. Trois jeunes filles s’affairaient au service, sous la supervision d’un homme qui devait sans doute faire office de gestionnaire (les rôles sont respectés…). Dehors, la file n’était pas très longue. Quelques personnes mangeaient leur arepa sur la place aux alentours.

L’initiative est originale, mais on peut tout de même se poser des questions sur sa praticité et fonctionnalité. Car, par définition, une arepera mobile se déplace. Comment savoir où elle se trouve ? À moins qu’elle n’ait une programmation bien établie (ce qu’elle semble ne pas avoir jusqu’à présent), on voit mal comment elle serait utile à la population. C’est seulement par un heureux hasard qu’on risquerait de la rencontrer sur son chemin. Pas très fonctionnel.

Opération publicitaire ?

La délicieuse arepa

Une arepa bien savoureuse

On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle opération publicitaire, destinée à montrer la présence du gouvernement çà et là, au fur et à mesure de ses nécessités de promotion. Un telle mobilité sera bien utile en cette période pré-électorale. Elle n’aura cependant que des effets très marginaux sur le coût de l’alimentation du Vénézuélien. L’autre avantage de la mobilité, c’est que, en cas de rupture des approvisionnements en farine de maïs ou autres ingrédients, il suffira de ne pas faire circuler le camion. Plus simple et plus discret que de fermer un établissement fixe.

Au final, l’aventure des areperas socialistas devenues areperas Venezuela s’apparente à bien des initiatives du gouvernement : une bonne idée et de bonnes intentions au départ,  mais aussi une incapacité de gestion une fois que l’idée doit passer au stade de la réalité. Et pour cause : les administrateurs et gestionnaires qui doivent mettre le projet en route manquent généralement de formation. En outre, ils peuvent être idéologiquement obtus, ou, au contraire, être dépourvus de principes moraux élevés, ce qui, dans les deux cas, n’arrange évidemment pas les choses… Du côté des travailleurs, le manque de formation, de conscience et d’engagement est également patent. De ce côté-là, c’est plutôt l’opportunisme et l’égoïsme qui prévalent.

Bonnes intentions

Conclusion : les bonnes intentions ne suffisent pas. Et il ne suffit pas d’accoler çà et là l’adjectif “socialiste” pour faire du socialisme. Le chaemin est beaucoup plus long et plus ardu. Le socialisme du XXIe siècle, phénomène marginal dans un monde presqu’uniformément capitaliste, a encore beaucoup à apprendre pour entreprendre la transition au socialisme, si tant est que le “socialisme dans un seul pays” ou “dans un petit groupe de pays” soit vraiment possible et viable.

Lingots d'or La nouvelle a fait la une des journaux ces derniers jours : Hugo Chávez a décidé de nationaliser l’exploration et l’extraction d’or au Venezuela et de rapatrier l’or vénézuélien placé à l’étranger. Voilà deux mesures qui ne sont pas passées inaperçues, car l’une et l’autre concernent  l’or, un métal qui apparaît de plus en plus une valeur refuge par les temps de crise qui courent.

La première mesure a surtout pour objectif de contrôler la production nationale d’or. Deux entreprises se partagent le marché officiel : l’une russo-canadienne, Rusoro Mining (qui a détrôné, le gouvernement aidant, la canadienne Cristallex), l’autre cubaine, Geominsal, actuellement en phase d’exploration. Mais ce n’est là que le haut de l’iceberg :  l’essentiel de la production se fait de manière illégale et échappe au contrôle du gouvernement. Plus de 100 tonnes d’or sortiraient annuellement du pays en contrebande. C’est cette fuite que le gouvernement cherche à combattre par la nationalisation. Ce ne sera guère facile étant donné la dispersion des mines illégales dans le vaste territoire de l’état Bolívar et la puissance des réseaux de corruption qui permettent la sortie illégale de l’or. Sans compter l’aspect social : les mineurs sont le plus souvent des aventuriers d’extraction modeste, les fameux garimpeiros, ou même des indigènes de l’ethnie pemon.

Spectaculaire

La seconde mesure est plus spectaculaire : il s’agit de rapatrier dans les coffres de la Banque nationale du Venezuela les centaines de tonnes que le Venezuela a placé à l’étranger. On parle de 211,35 tonnes d’or stockées à l’étranger pour un montant de 11 milliards de dollars, dont 80% se trouvent au Royaume-Uni, principalement dans la Bank of England.

Cette mesure inhabituelle a marqué les esprits, tant au Venezuela qu’à l’étranger. Mais à quoi répond-elle ?

L’argumentaire officiel est le suivant : face à la détérioration de la situation économique mondiale (qui est analysée par Hugo Chávez comme une crise du capitalisme), il vaut mieux avoir ses réserves chez soi que dans des coffres situés à l’étranger, qui plus est dans les capitales de la finance internationale. Il s’agit donc d’une mesure essentiellement nationaliste visant a protéger les avoirs de la nation face au risque d’effondrement économique mondial.

Mais la vraie raison semble se trouver ailleurs : il s’agirait d’une mesure préventive visant à éviter un gel éventuel des avoirs vénézuéliens à l’étranger. Sur ce point, les évènements de Libye ont servi d’avertissement on ne peut plus clair : avec l’assentiment de l’ONU, les puissances occidentales ont pu sans difficulté geler l’ensemble des avoirs de la Libye de Kaddhafi placés dans leurs banques. Circonstance aggravante : à peine Tripoli a-t-elle été prise par les rebelles, ces avoir ont été en partie libérés pour être remis au Conseil national de transition. Hugo Chávez n’a eu aucune peine à faire le parallèle : son pouvoir se trouvant depuis belle lurette dans le collimateur des États-Unis, qui sait si, dans des circonstances données (et provoquées), les puissances occidentales ne pourraient pas reproduire un scénario identique pour le Venezuela, un pays d’autant plus attractif qu’il possède les plus grandes réserves de pétrole du monde ?

Scénario possible

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Pour Hugo Chávez, un tel scénario est loin d’être exclu alors qu’il se produit depuis la fin de la guerre froide un délitement du droit international en faveur des interventions dites  « humanitaires », Celles-ci sont maintenant justifiées par un droit d’ingérence fondé sur la récente reconnaissance du « devoir des États de protéger les populations civiles ». Ces nouveaux concepts de droit international étant à géométrie variable, ils sont susceptibles d’être appliqués selon les intérêts des grandes puissances représentées au Conseil de sécurité. Loin d’être fixés, ils permettent pratiquement tout et n’importe quoi, y compris de donner un appui militaire à une faction rebelle contre un dirigeant qui dérange, ainsi qu’on l’a vu en Libye. Aussi certains vont-ils  jusqu’à parler d’« impérialisme humanitaire ».

Face à ce danger qui pèse sur le pays, le rapatriement de l’or est donc essentiellement une mesure préventive pour le gouvernement Chávez, comme l’est également la récente décision de transférer les réserves internationales du Venezuela (quelque 6,2 milliards de dollars en liquide ou en bons échangeables conservés dans des établissements bancaires suisse, britannique, français et américains) vers des institutions de pays «amis» comme la Chine, la Russie ou le Brésil.

Ces paris économiques sont sans doute risqués. Il rompent avec l’orthodoxie financière internationale qui veut que les grandes places financières du capitalisme mondial sont les places les plus sûres. Mais il pourraient aussi être visionnaires et préfigurer un monde où la Chine sera dominante et les États-Unis un de ses clients parmi d’autres…

pub-voyages

Cela faisait longtemps que je n’achetais pas la presse vénézuélienne, devenue tendancieuse et de moins en moins crédible. Aujourd’hui, je me suis pourtant procuré El Universal, quotidien réputé conservateur et l’un des deux grands journaux « historiques », au côté de El Nacional, considéré comme plus libéral, au sens nord-américain du terme.

Un article m’intéressait dans la section Tourisme du jour. Mais ce qui m’a immédiatement sauté aux yeux –c’est fait pour cela–, ce sont les publicités qui l’entouraient. Des publicités de tour-opérateurs et d’agences de voyage, comme il se doit dans cette section du journal.

Les classiques

disneyworld

DisneyWorld, la mecque des vacances pour les Vénézuéliens

Où voyageront donc les Vénézuéliens (je rectifie : les 10 % de Vénézuéliens qui font partie des strates sociales A et B) dans les mois qui viennent ? Passons sur les destinations classiques : Miami en tête, l’indécrottable ville qui attire comme un aimant des millions de Latino-Américains chaque année, allez savoir ce qu’ils y trouvent; puis Cancún, Riviera Maya, Punta Cana, éternels classiques du tourisme tropical de masse (mais pas de destination cubaine cependant, ce serait très mal compris au pays de Chávez !); DisneyWorld, un autre haut lieu que tout latino-américain “doit avoir visité au moins une fois dans sa vie”; Buenos Aires, pour les plus raffinés peut-être; ainsi que les inévitables croisières en rond dans les Caraïbes.

Pour ceux qui ont plus de temps (et d’argent), on offre encore différents tours d’Europe en autobus, combinant la visite de 4 ou 5 pays (soit une dizaine de villes) en 15 jours. Incidemment, on promotionne aussi Panama, avec séjour payable intégralement en bolivars, c’est-à-dire sans devoir pomper sur les dollars autorisés par le système de contrôle des changes. Et pour cause : Panama étant devenu la base arrière du capital commercial et financier vénézuélien, le bolívar (au taux du marché parallèle) y est reçu sans problème.

Remarquons en passant l’absence de destinations un tant soit peu culturelles, comme l’Égypte ou la Chine, ou un tant soit peu sportives, comme l’Himalaya. Ce type de voyage, ce n’est pas tellement le genre de la maison. Les vacances, ce doit être la fête permanente, comme au Venezuela, ou en mieux. On ne va tout de même pas se prendre la tête en voyage.

La « ville du futur »

Dubai, les tours dansantes

Dubai, les tours dansantes

Jusqu’ici donc, rien que du normal, du très normal. Où cela devient plus étonnant, c’est lorsqu’on voit des annonces pour Dubai “la ville du futur”, une destination plutôt inattendue de ce côté de l’Atlantique Sud. Et où cela devient franchement insolite, c’est lorsqu’on lit des offres pour assister à la finale de la Ligue des champions entre le Barça et Manchester United ou aux grands prix de Formule 1 de Barcelone, Monaco, Monza et Dubai (encore Dubai, décidément!).

Cela veut donc dire que dans la République bolivarienne du Venezuela, dans cette “dictature communiste”, dans ce “pays économiquement exsangue”, pour reprendre certaines qualifications lancées par l’opposition, il se trouve des citoyens non seulement assez riches, mais encore assez libres de leurs mouvements, pour assister à un match de football ou à un grand prix de Formule 1 à 8000 kilomètres de distance. Tout cela malgré un solide contrôle des changes qui limite l’accès aux devises étrangères aux citoyens.

Pas si mal, finalement, ce socialisme dictatorial, dénoncé à longueur d’articles par ceux-là mêmes qui peuvent s’offrir ces luxes extravagants…

Harina PAN fête ses 50 ans
Harina PAN fête ses 50 ans

Demandez à un Vénézuélien quel est le mets le plus vénézuélien. Il vous répondra invariablement : l’arepa. Et demandez-lui quel est le produit le plus vénézuélien. il vous répondra plus que certainement : la Harina PAN. Les deux sont liés, puisque la farine de maïs précuite de marque Harina P.A.N. sert à élaborer l’arepa, cette petite galette qui sert de pain quotidien aux Vénézuéliens, toutes classes sociales confondues.

Le produit industriel, élaboré par Empresas Polar, le géant agro-alimentaire du pays, fête cette année ses 50 ans, mais l’arepa est bien plus ancienne. Elle remonte aux origines précolombiennes du pays, lorsque le maïs régnait en maître dans la diète des habitants, ici comme dans le reste de l’Amérique. Le conquérant espagnol a eu beau tenter d’implanter le blé, rien n’y fit : le maïs reste la céréale privilégiée du pays, au point de constituer l’ingrédient principal des quatre mets de base du Venezuela : la cachapa (sorte de crêpe), la empanada (espèce de chausson salé fourré de viande), le sancocho (pot-au-feu à base de maïs et de viandes) et bien entendu l’arepa, la galette qui fait office de pain.

Sur le point de disparaître

Cette dernière a pourtant été sur le point de disparaître, car sa préparation traditionnelle exigeait beaucoup de travail. Il fallait égrener le maïs, le cuire, puis le piler afin d’obtenir une pâte à la consistance voulue. Jusque dans les années 1950, les femmes se dédiaient presqu’entièrement au foyer et avaient le temps de consacrer tout le temps nécessaire à la cuisine. Mais avec l’entrée progressive de la femme sur le marché du travail, il n’était plus question de passer autant de temps dans la cuisine. L’arepa semblait presque condamnée.

C’est ici qu’interviennent l’industriel Lorenzo Mendoza Fleury et son fils Juan Lorenzo Mendoza Quintero, les propriétaires de Remavenca, une entreprise qui produisait des flocons de maïs utilisés dans la fabrication de la bière Polar. Avec les dirigeants de Polar Carlos Roubicek et Marko Markoff, ils étudièrent la possibilité d’utiliser les flocons de maïs pour fabriquer une farine précuite. Finalement, après de multiples essais, ils parvinrent à produire une farine idéale en mélangeant du maïs moulu avec des flocons humides : la Harina P.A.N. était née. On la commercialisa sur le marché vénézuélien à partir du 10 décembre 1960.

La Harina Pan libère la femme

Harina pan

Une présentation presqu'inchangée

Encore fallait-il faire connaître ce nouveau produit destiné à un marché de masse. Beaucoup de femmes se montraient réticentes, car elles ne croyaient pas que la Harina Pan pouvait concurrencer le maïs pilé traditionnel. Une vaste campagne de promotion et marketing fut alors lancée, sous la conduite de Magda Rodríguez. Pour sensibiliser le public au nouveau produit, cette dernière élabora une stratégie consistant à offrir des dégustations publiques dans tout le pays. On organisa ainsi 24 salons de cuisine aux quatre coins du Venezuela. Quelque 400 cuisinières sillonnèrent aussi la géographie nationale avec pour mission de faire connaître le produit et d’enseigner la préparation de la pâte.

Parallèlement, on mit sur pied la stratégie publicitaire, basée à la fois sur l’éducation nutritionnelle et la facilité offerte par le produit. Les slogans les plus utilisés furent El milagro de la Harina Pan [« Le miracle de la Harina Pan ») et Se acabó la piladera [« C'en est fini du pilonnage »]. Ce dernier slogan fut, semble-t-il, particulièrement efficace. Comme Moulinex à la même époque, la Harina Pan libérait la femme !

Un produit « vital »

La stratégie a payé dans le court et le long terme. Le succès fut immédiat. Cinquante ans plus tard, Harina Pan continue a dominer le marché des farines de maïs précuites, avec 72 % de parts, soit 50 millions de kilos de farine produits mensuellement. Mieux, un récent sondage indique que 38 % des Vénézuéliens considèrent que Harina Pan est la marque la plus vénézuélienne, 70 % estiment qu’ils ne pourraient vivre sans elle et plus de 85 % affirment qu’ils n’y renonceront jamais. Un véritable attachement national qui aurait de quoi faire pâlir d’envie n’importe quel industriel…

Le record Guinness de la plus grand arepa

Le record Guinness

Récemment, le cinquantenaire de la déjà vénérable Harina Pan a été célébré en grande pompe, avec un record Guinness à la clé : celui de la plus grande arepa du monde. 230 kilos de farine (soit 632 kilos de pâte) ont été nécessaires pour élaborer une arepa géante de 6 mètres de diamètre et 493,2 kilos. Record pulvérisé ! Lorenzo Mendoza, l’actuel PDG de Empresas Polar, y est allé de son petit cocorico, déclarant qu’il n’y a rien de plus vénézuélien que l’arepa. Disposer ainsi d’un produit véritablement national assure une protection pratiquement imparable contre les attaques dont Empresas Polar a été victime l’année dernière de la part du gouvernement de Hugo Chávez. Autant le rappeler en le criant bien fort !

Succédané

En ces temps d’industrialisation et de modernisation, la Harina Pan a sans doute sauvé l’arepa d’une probable disparition, en offrant une préparation rapide et pratique de la petite galette. Il n’empêche : ce n’est qu’un succédané. Qui n’a pas dégusté une arepa à l’ancienne, faite à base de maïs pilé, n’a qu’une faible idée de ce qu’est la bonté de la cuisine vénézuélienne.

Publicité pour Harina Pan, au début des années 1960 :

Publicité actuelle pour Harina Pan, à l’occasion de ses 50 ans :

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