Category: Dramatique


Le Riecito à Boca Tronador

Le Riecito à Boca Tronador

L’occasion était trop belle : on m’invitait à une expédition au fin fond des Llanos, à la rencontre des Capuruchanos. Les Capuruchanos, j’en avais vaguement entendu parler : ce sont des communautés indigènes qui vivent à l’écart de la dénommée civilisation et pratiquent encore le nomadisme. Voilà pour la description sommaire que j’en avais. Mais je voulais en savoir plus. Je me suis donc embarqué dans l’aventure.

Pour rencontrer les Capuchuranos, c’est bel et bien d’une expédition qu’il s’agit. Depuis Elorza, la dernière (petite) ville de la région, il faut faire de longues heures de pistes plus ou moins embourbées, traverser la rivière Capanaparo sur une barge de fortune, puis franchir le Riecito –moins profond, mais quand même– dans son véhicule, au risque de rester bloqué au milieu du gué… ou de ne pouvoir revenir si les eaux viennent à monter ! À la tombée du jour, on arrive enfin à Boca Tronador, un village Pumé situé au bord de la rivière. Ce sera notre camp de base pour les jours qui suivent. On s’y installe pour la nuit.

Bouillon du culture

Le village Pumé de Boca Tronador

Le village de Boca Tronador

Boca Tronador, c’est une communauté de plusieurs centaines d’autochtones Pumé. Ses habitants vivent dans de petites maisons distribuées ça et là dans la clairière, à proximité du Riecito. Les murs sont en bahareque (technique de construction traditionnelle faite d’une structure de branches entrecroisées, puis tapissées de terre) tandis que les toits sont en tôle ondulée. Ce matériau moderne a été offert par la municipalité pour améliorer la salubrité des habitations, les toits traditionnels en palme de moriche étant un milieu de vie pour de nombreux insectes et un bouillon de culture pour les maladies qu’ils propagent.

Comme une dizaine d’autres communautés Pumé, Boca Tronador entretient des contacts réguliers avec les autorités locales, régionales et nationales. En particulier, le village reçoit des aides alimentaires de la municipalité. Il bénéficie d’un éclairage public alimenté par un groupe électrogène (même si celui-ci ne fonctionnait pas lors de notre passage) et possède une école primaire et un lycée, dans lesquels des enseignants pumé et criollos (blancs) dispensent un enseignement bilingue et interculturel. Comme dans les autres établissements du pays, les élèves utilisent un ordinateur portable du programme Canaima, ce qui ne manque pas d’étonner en un lieu aussi improbable.

Structures greffées

Même si le gouvernement est actif dans nombre de villages Pumé, les structures de pouvoir traditionnelles –le “capitaine” et le chaman– y restent bien vivantes. S’y sont toutefois greffées des structures nouvelles, tels les conseils communaux et les “missions” gouvernementales, ce qui a pour effet de complexifier les relations au sein du groupe.

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Beaucoup de Pumés de Boca Tronador connaissent l’espagnol, mais tous, adultes et enfants, continuent à parler leur langue, qui a pour caractéristique de n’appartenir à aucun groupe linguistique connu. Les femmes, en général, refusent de parler espagnol, assurant ainsi la pérennité de la langue pumé. Par ailleurs, les croyances et les rituels traditionnels restent bien présents, comme nous avons pu le constater en assistant à un tonhé, une cérémonie nocturne qui consistait, au moyen de chants et de danses, à faire descendre les esprits pour obtenir la guérison d’une personne malade.

Au nombre de 8 à 10.000 au Venezuela, les Pumé ne sont pas à proprement parler en voie de disparition, malgré l’inévitable phénomène d’acculturation qui les menace. Leur culture reste relativement vivace. Ils ont pourtant souffert les pires exactions depuis le 17e siècle, époque à laquelle les Espagnols ont commencé à coloniser leur territoire. Ce territoire –qui n’a jamais été délimité officiellement– s’est à présent réduit comme peau de chagrin, au fur et à mesure de son appropriation par les fundos et hatos (respectivement petites et grandes propriétés terriennes). Divisé et parcellisé, sa superficie actuelle ne suffit plus à la subsistance de la population Pumé, qui vit traditionnellement de pêche, de chasse et de récollection. Ces activités nécessitent en effet de grandes extensions. De plus, la concurrence des chasseurs et pêcheurs criollos, qui ont souvent des arrières-pensées commerciales, a eu pour effet de diminuer considérablement la ressource.

Dépendante et assistée

Conséquence : la population Pumé est de plus en plus dépendante et assistée. Elle a besoin de l’aide alimentaire fournie par les organismes officiels pour assurer sa subsistance. Dans la foulée, ce sont ses habitudes alimentaires qui changent profondément : les produits industriels –comme la farine de maïs précuite ou les pâtes– se substituent au casabe traditionnel, une galette faite de yuca (manioc), comme base de leur alimentation. Sans parler des boissons gazeuses et autres sucreries dont adultes autant qu’enfants sont très friands.

Artisanat de jais (azabache)

Artisanat de jais

Les autorités gouvernementales tentent de mettre un terme à cette situation d’assistanat en faisant la promotion d’activités productives. En vain, car ce qui est proposé, c’est la conversion du mode de vie traditionnel vers des activités totalement étrangères à la culture pumé : l’élevage et la production horticole. Il existe une certaine résistance, ou tout au moins une passivité, de la population Pumé, surtout parmi les anciens, vis-à-vis de l’introduction de telles activités. Parallèlement, des activités traditionnelles ont disparu, comme le travail de la poterie, ou ont perdu beaucoup de leur sens, comme l’artisanat à base d’azabache (le jais, matériau fossile) ou de moriche, une fibre issue du palmier Mauritia flexuosa.

Une économie monétaire s’est peu à peu installée dans les villages qui se trouvent en contact avec le monde extérieur, tels que Boca Tronador. Les jeunes hommes Pumé vont travailler dans les exploitations agricoles voisines et en ramènent de l’argent. Quelques artisans parviennent à vendre leur production hors de leur communauté. Certaines personnes reçoivent des aides provenant des “missions” gouvernementales.

Incompréhension réciproque

En définitive, l’impression qui prédomine, c’est celle d’une incompréhension réciproque. D’une part, les autorités gouvernementales, même si elles sont animées de bonnes intentions, n’ont ni les capacités ni la formation suffisantes pour définir une politique respectueuse de la culture autochtone. Plutôt que de chercher conseil auprès de personnes spécialement formées, comme les anthropologues, elles improvisent des politiques qui se révèlent peu adaptées. D’autre part, les Pumé, de plus en plus désorientés par rapport à la “modernité” et ses mirages, ne sont pas capables de définir clairement leurs aspirations.

On se trouve donc, impotent, en face d’un drame indicible : la triste dégénérescence d’une culture, sans que se dessinent clairement des voies pour la sauver ou la protéger.

Reportage photo sur l’école de Boca Tronador

Prochain billet : Les Capuruchanos, enfin !

Onechot, chanteur de reggae du Venezuela

Le chanteur de reggae vénézuélien Onechot a reçu une balle dans la tête durant la nuit du 27 février dernier. Depuis lors, il se trouve en soins intensifs dans un hôpital de Caracas. La nouvelle est d’autant plus choquante que Juan David Chacón (c’est son vrai nom) était de ceux qui, leur carrière durant, ont prêché assidûment la non-violence dans un pays violent. Un triste destin pour celui qui attirait dans son sillage bon nombre de jeunes, ainsi qu’en atteste l’avalanche de tweets publiés à la suite de l’attaque dont il a été victime.

Certains diront qu’il avait un nom prémonitoire : Onechot fait à la fois penser au surnom espanol Juancho et à l’anglais One Shot. Toujours est-il qu’il avait déjà souffert de la violence en 2003, lorsqu’il avait été victime d’un secuestro express [enlèvement express, une modalité d'enlèvement par laquelle les agresseurs réclament une rançon à la famille dans les minutes ou les heures qui suivent]. Depuis lors, il s’était insurgé, notamment dans ses chansons, contre la violence qui frappe le pays, en particulier Caracas.

Ainsi, en 2010, il avait produit une chanson et un clip vidéo qui allaient frapper les esprits : Rotten Town [Ville pourrie]. Il y chante notamment :

Permettez-moi de vous présenter Caracas, l’ambassade de l’enfer, pays des meurtres et des gangsters. Des centaines de personnes perdent la vie chaque semaine, on vit désormais dans un pays en guerre, regorgeant de fantômes.

Nous avons plus de morts qu’au Pakistan, au Liban, au Kosovo, au Vietnam et en Afghanistan, nous avons plein de mafias, nous avons pleins de “dons” et nous avons quelques tueurs fous avec des supermitrailleuses.

À l’époque, le clip n’avait pas été très bien reçu par le pouvoir en place, à tel point que Tania Díaz, animatrice d’un programme de télévision sur la chaîne officielle VTV et ancienne ministre de la Communication et de l’Information, avait menacé d’entamer des poursuites judiciaires à l’encontre de Onechot pour une vidéo qui montre, selon elle, des « images dramatisant la violence ». L’affaire n’eut cependant pas de suite.

Les médias s’emballent

Comme à chaque fois qu’une personnalité connue est victime de la délinquance (il y a un mois, c’était l’ambassadeur du Mexique Carlos Pujalte et son épouse), les médias s’emballent. Ils répètent inlassablement les statistiques de l’ONG Observatoire vénézuélien de la violence, selon laquelle plus de 19.000 personnes ont été assassinées au Venezuela en 2011 (soit une moyenne de 52 personnes par jour), record annuel pour le pays. De tels chiffres ont de quoi faire froid dans le dos, surtout pour qui réside dans un pays dit “sécuritaire”.

Il convient cependant de relativiser les choses. La criminalité ne frappe pas tout le pays, ni toutes les classes sociales, avec la même intensité.  Ce sont de loin les quartiers pauvres des zones urbaines qui sont les plus touchés. Par ailleurs, même s’il y a une augmentation indéniable de la criminalité, celle-ci ne date pas de l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir, comme on l’entend dire ici et là. En 1996, la revue spécialisée Raids écrivait déjà: « Avec une moyenne de quatre-vingts morts par balles chaque fin de semaine, avec des attaques quotidiennes dans les transports en commun, avec sa pauvreté au développement exponentiel, avec enfin une crise économique qui ronge le pays depuis plus de quinze ans — l’inflation est de plus de 1000 % par an —, Caracas est devenue depuis quelques années l’une des villes et peut-être même la ville la plus dangereuse du monde. »

Des causes complexes

Police et criminalité à Caracas

La police fait partie du problème plus que de la solution

Les causes de cette dégradation sont plus complexes qu’on ne veut généralement le présenter. Elles ont à voir à la fois avec une augmentation générale de la criminalité dans le monde, effet d’une culture populaire de plus en plus violente; avec une police peu crédible et corrompue « qui fait plus partie du problème que de la solution » (le ministre de l’Intérieur Tarek El-Aissami a reconnu que « 20 % des délits et crimes commis dans le pays le sont par des policiers. »); avec une infiltration croissante des narcos colombiens au cœur de la société vénézuélienne, etc. Pour une analyse en profondeur du problème (c’est plutôt rare), je vous invite à lire Caracas brûle-t-elle ?, un article du Monde Diplomatique d’août 2010. On comprendra que les solutions ne sont pas simples non plus.

En tout cas, une chose est certaine, et telle est la conclusion de l’article nommé ci-dessus : « Amplifié, pour ne pas dire appuyé par les médias, le chaos créé par ces groupes criminels sert les intérêts de la droite. Plus il y a de morts, plus il y a de votes pour l’opposition. »

Au Venezuela comme ailleurs (et là, vous suivrez mon regard…), il est donc difficile d’imaginer que les chiffres alarmants de la criminalité, répétés à l’envi par les médias nationaux et internationaux, et l’état de paranoïa collective qui s’en suit, ne sont pas utilisés et instrumentalisés pour des raisons bassement politiques.

Augmentin

La version GlaxoSmithKline

Amoxicilina

La version générique

Un peu de vécu, cette semaine, pour changer de la tonique générale de ce blog.

J’ai eu il y a quelques jours une méchante douleur du côté de l’amygdale droite. Le mal se prolongeant, j’ai dû accourir chez le médecin –dans une clinique privée, en l’occurrence, espérant ainsi être plus vite servi (un espoir qui ne s’est qu’à moitié concrétisé, cependant…).

Diagnostic : pharyngite granuleuse. Prescription :  Augmentin 875 mg et Voltaren 50 mg. Honoraires : 390 Bs. (soit 90 $ au taux de change officiel, 46 $ au taux de change parallèle, ce qui n’est pas vraiment donné).

En prime, le médecin me propose d’appliquer le Voltaren par voie intraveineuse, pour des effets plus rapides. Étant à moitié dans les vapes à cause de la fièvre, je suis sur le point d’accepter. Heureusement, l’infirmière intervient et demande si une assurance va rembourser. Quand je lui dis que non, sa grimace me fait comprendre que ça n’allait pas être bon marché. Ma chère épouse, qui m’accompagnait, a aussi compris : « Non docteur, on prendra le Voltaren en comprimés. »

«Vous ne vous trompez pas ?»

Nous courons à la pharmacie pour acheter les médicaments prescrits. L’Augmentin 875 mg coûte 350 Bs. la boîte de dix pastilles. J’ai besoin de deux boîtes. Ma chère épouse, encore elle, demande s’il n’existe pas un médicament générique correspondant. « Si, mais on ne l’a pas en 875 mg, seulement en 500 mg. Au lieu de prendre une pastille toutes les 12 heures, vous en prenez une toutes les 8 heures. » « Ah bon, et combien ça coûte ? » « 5,5 Bs. la boîte » «5 Bs.???!!, vous ne vous trompez pas ? » «Non, c’est un produit dont le prix est réglementé ».

Résultat : j’en achète trois boîtes pour 16,5 Bs. (moins de 4 $ au taux de change officiel, 2 $ au taux de change parallèle). L’Augmentin m’aurait coûté 700 Bs. (162 $ au taux de change officiel, 82 $ au taux de change parallèle), soit 40 fois plus cher ! Idem pour le Voltaren : j’en achète la version générique à un prix nettement moindre.

Sur ces différences de prix, j’avoue ne pas comprendre : on a peine à imaginer qu’un laboratoire perde de l’argent en vendant un produit, même réglementé. Cela signifie que l’autre labo se sucre vraiment beaucoup sur le dos du consommateur –qui plus est pour un produit se trouvant déjà dans le domaine public. C’est payer énormément pour un simple signe © apposé à la marque Augmentin ou Voltaren.

Dindon de la farce

Quant au médecin, inutile de lui demander s’il existe un produit générique, il ne vous répondra pas. Dans mon cas, il a même poussé le vice jusqu’à prescrire le médicament en 875 mg, sachant sans doute très bien que seul le prix du 500 mg est réglementé. C’est qu’il reçoit quelques menus avantages en prescrivant des produits de grands laboratoires : par exemple, un voyage annuel à Margarita ou à Miami, ou un quelconque autre cadeau de luxe (ou faux luxe !).

La conclusion de tout cela : avec la médecine privée vénézuélienne, si vous ne voulez pas être le dindon de la farce, c’est à vous de vous informer et de vous débrouiller au petit bonheur la chance dans le dédale des produits pharmaceutiques. Pas facile lorsqu’on est dans la situation de faiblesse que provoque la maladie. Mieux vaut donc avoir un bon ami pharmacien pour vous orienter en ces moments difficiles.

Dans le contexte social

Mettez maintenant cela dans le contexte social du pays, où seule une partie infime de la population a accès aux assurances : pour une simple pharyngite comme la mienne, le coût de la consultation médicale et de la prescription équivalaient au trois-quarts du salaire minimum ! Étonnez-vous après cela que le gouvernement tente de mettre sur pied, avec plus ou moins de réussite, un réseau de médecine populaire comme l’est la mission Barrio Adentro. Étonnez-vous qu’il menace volontiers de nationaliser la médecine, accusant les médecins de ne pas accepter son intégration à sa politique sociale. Étonnez-vous qu’il prenne à l’occasion des mesures coercitives contre l’Ordre des médecins, par exemple en lui retirant le monopole des certificats médicaux, lesquels sont obligatoires pour tout conducteur de véhicule. Étonnez-vous encore que le gouvernement réglemente les prix des médicaments les plus fréquemment utilisés –ce qui ne lui fait pas que des amis auprès des puissantes compagnies pharmaceutiques.

Étonnez-vous enfin que les médecins n’aient pas vraiment la cote auprès de la population vénézuélienne. Et pour cause : sauf de rares exceptions, ce qui les motive, ce ne sont pas tant les beaux principes du serment d’Hippocrate. Ce qui les motive, c’est tout simplement l’appât du gain.

La prison de El Rodeo

La prison de El Rodeo

Les évènements tragiques de la prison El Rodeo, située à une quarantaine de kilomètres de Caracas, continuent à faire la une de l’actualité : la mutinerie, qui a commencé il y a presque deux mois avec une prise d’otages, a fait jusqu’à présent 29 victimes, selon les déclarations officielles, plusieurs centaines, selon les ONG et les familles des détenus.

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

À l’heure qu’il est, l’armée a repris le contrôle de la moitié de la prison, tandis que le millier de détenus de Rodeo 2 refusent de se rendre et rejettent toute conciliation. Une bataille de communication a lieu : face à la parole officielle délivrée par les médias gouvernementaux, les mutins témoignent de leur réalité et de leur abandon par les autorités à travers une série de vidéos postées sur Youtube. Des proches des détenus se lancent dans une grève de la faim pour exiger une solution rapide et humaine du conflit, tandis que des pasteurs évangélistes prient et tentent, sans succès jusqu’ici, d’obtenir la reddition des mutins. La situation reste chaotique, comme le montre cette vidéo diffusée par la chaîne de télévision Telesur [en espagnol] :

Avec des filles en bikini

Coïncidence, au moment même où la prison de El Rodeo apparaît aux yeux de tous comme un enfer carcéral, la presse internationale, française notamment, se fait l’écho de la situation dans une prison vénézuélienne où « on peut tout faire, sauf sortir ». Une sorte de paradis. C’est la prison San Antonio, sur l’île de Margarita.

Dans la prison San Antonio (Margarita)

Dans la prison San Antonio

C’est un article du New York Times, publié le 6 juin dernier, qui a attiré l’attention sur une réalité pour le moins contradictoire : dans cette prison hors normes, les détenus, pour la plupart impliqués dans des affaires de drogue, ont le loisir de danser dans une piscine avec des filles en bikini et mènent une vie pratiquement identique à celle qu’ils auraient à l’extérieur. Certains, parfois lourdement armés, se promènent avec leur conjointe tandis que leurs enfants s’amusent dans l’une des quatre piscines de la prison. Des salles ont été aménagées pour que les détenus puissent se retrouver en toute intimité avec leur compagne.

Le secret de tout cela ? Sous l’impulsion et la conduite d’un caïd, Teofilo Rodríguez, surnommé El Conejo [Le lapin], les prisonniers se sont organisés pour se donner les meilleures conditions de vie possible. Ce sont eux, en quelque sorte, qui gèrent la prison au mieux de leurs intérêts, comme le montre cette vidéo accompagnant l’article du New York Times [en anglais].

Cette situation insolite et incompréhensible se répète dans la plupart des prisons du Venezuela : face à des autorités mal pourvues -et en outre largement corrompues-, ce sont les prisonniers qui font la loi.

Abandon et impuissance

Malgré les apparences, il n’y a pas de réelle contradiction entre la prison enfer de El Rodeo et la prison paradis de Margarita. Toutes deux illustrent des facettes différentes de la même réalité : l’abandon et l’impuissance des autorités face à la réalité carcérale du pays. Livrés à eux-mêmes, les détenus peuvent devenir des mutins (El Rodéo) ou des gestionnaires (Margarita). Dans les deux cas, c’est leur loi qui prévaut, une loi basée sur la violence, que celle-ci soit anarchique (El Rodeo) ou canalisée autour d’un leader et sa mafia (Margarita).

Ce que nous enseignent finalement ces deux situations, a priori si différentes, c’est que l’État vénézuélien a perdu, sans doute depuis belle lurette, tout contrôle de ses prisons. Et ce ne sont pas les 5000 soldats amassés autour de El Rodeo qui changeront grand chose à ce lourd et triste constat.

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

Gonzalo González

Gonzalo González, défenseur des Indiens

Mes pérégrinations dans les Llanos du Venezuela m’amènent à rencontrer beaucoup de gens. Des gens ordinaires, que le hasard a mis sur mon chemin. Parfois, une conversation s’engage, spontanément, sans qu’elle ait été commandée par quoi que ce soit. Dans la rue, dans un magasin, autour de la table d’un petit restaurant… Il arrive ainsi que des vies émergent. Des vies ordinaires qui ont tout pour être extraordinaires. Je vous en propose trois, qui représentent, chacune à leur manière, ce qu’est la vie dans les Llanos.

Le petit père des Indiens

Il est de ces personnages qui inspirent le respect. Gonzalo González Cobreces est de ceux-là. D’origine espagnole, ce missionnaire dominicain a vécu sur plusieurs continents avant de s’installer à Elorza, au fin fond des Llanos, non loin de la frontière colombienne.

Il fut pendant des années le curé d’Elorza et de toute la municipalité, grande comme un département français. À ce titre, il prit résolument la défense des indiens Pumé et Cuiba qui y habitent. Il n’y a pas si longtemps, ceux-ci étaient encore chassés par les propriétaires criollos [colons blancs] comme du vulgaire gibier. En 1967 –c’était hier–, un massacre eut lieu dans la région, à la Rubiera : attirés dans un guet-apens, seize indiens Cuibas furent tués, puis leurs corps incinérés.

Le père González se porta immédiatement à la défense de la communauté Cuiba et témoigna dans le procès qui s’ensuivit cinq années plus tard, en Colombie.

Aujourd’hui retiré des ordres, Gonzalo González vit toujours à Elorza. Il reste ce grand humaniste qui a marqué la région de son empreinte d’homme intègre, défenseur de ceux qui apparaissent encore aux yeux de beaucoup comme des hommes de deuxième catégorie.

Tiberio, le paysan sans terre

La grande majorité des habitants des Llanos possèdent un fundo, ainsi que l’on désigne là-bas une propriété terrienne, qu’elle soit grande, petite ou parfois minuscule. Lorsque je demande à Tiberio -un homme calme et fier d’une soixantaine d’années- s’il a un fundo, il me répond immédiatement : « Non, je me suis fait avoir. J’ai travaillé pendant quarante ans dans un hato [grande propriété terrienne], j’ai même été contremaître, je n’ai rien obtenu pendant tout ce temps. » Comme beaucoup, Tiberio a travaillé pour un autre, a été absorbé par ce travail chichement rémunéré qui vous lie presque personnellement à un propriétaire et à une terre qui ne vous appartient pas. Plus le temps passe, plus il est difficile de s’en séparer.

Tiberio n’a donc pas eu le temps de penser à lui. Jusqu’au moment où il a fait le grand saut et a décidé de rompre avec sa condition. Il a commencé à étudier. Analphabète, il a débuté par la mission Robinson, qui lui a donné les rudiments équivalents à l’enseignement primaire : savoir écrire, savoir calculer… Puis il s’est inscrit à la mission Ribas, qui lui a permis d’obtenir un certificat d’études secondaires. C’est sa plus grande fierté : il est maintenant bachiller.

Le restaurant Angel de la Guarura à Elorza

Le restaurant Angel de la Guarura

Entre-temps, il s’est lié aux conseils communaux, les organisations de base créées par le gouvernement pour promouvoir la démocratie participative au niveau des communautés de vie (le quartier, le village, le hameau). Il a participé à la formation de la commune –une nouvelle structure également, créée pour faciliter la gestion locale– qui regroupe les conseils communaux de la localité d’Elorza. Un apprentissage social sans précédent pour Tiberio, ainsi d’ailleurs que pour des centaines de milliers de personnes au Venezuela.

Fort de cette expérience, Tiberio vient d’être nommé administrateur du tout nouveau restaurant socialiste Angel de la Guarura, géré par la Commune. Un nouveau défi pour lequel il est parfaitement armé : ses années de contremaître n’auront pas été tout à fait vaines. Ajoutez à cela sa récente formation scolaire et son engagement social, cela en fait un administrateur social comme il y en a peu. Pour lui, les chiffres ne sont pas tout, même s’ils sont importants, car il met aussi dans la balance les services que doit rendre le restaurant à la population locale, y compris à la population pauvre. Gageons qu’il obtiendra la réussite dans cette nouvelle entreprise qui est aussi pour lui une renaissance.

María, dix enfants et une rémunération de misère

Si l’esclavagisme a été officiellement aboli au Venezuela en 1854, il en reste de belles traces plus de 150 ans plus tard… Prenez le cas de María. Elle travaille dans un fundo où elle prépare quotidiennement la nourriture pour les ouvriers, s’occupe de la propreté des lieux et veille au bien-être du propriétaire lorsqu’il visite son domaine. Tenue de travailler sept jours sur sept, elle sort rarement du fundo. Pour ses services, elle reçoit une rémunération mensuelle de 200 bolivars (45 dollars au taux de change officiel), soit six fois moins que le salaire minimum ! Une misère ! Bien sûr, elle est logée et nourrie, et reçoit en outre du propriétaire des vêtements pour ses enfants…

Parlons-en de ses enfants. Elle en a dix, de pères différents et/ou inconnus (cela aussi fait partie de la réalité sociale des Llanos). Les plus jeunes vivent avec elle, dans le fundo. Mais ceux qui sont en âge d’aller à l’école vivent à Elorza, à une dizaine de kilomètres. María a eu de la chance : étant donné sa situation personnelle et familiale, le gouvernement lui a attribué une petite maison sociale dans un nouveau quartier d’Elorza. Ses plus grands enfants y vivent, les aînés s’occupant des plus petits. Seulement voilà : ce n’est pas la rémunération de Maria qui va leur permettre de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. L’argent fait défaut même pour la nourriture et ce sont des voisins qui, bénévolement, doivent les nourrir.

María n’est pas au bout de ses peines : elle doit maintenant rembourser sa maison et se trouve théoriquement endettée pour vingt ans. Dans la pratique, il est possible (mais rien n’est certain) qu’on lui donne le droit d’occuper la maisonnette sans payer. Malgré tout, ses enfants restent en danger, tandis qu’elle ne peut espérer se libérer de son travail de misère. Que pourrait-elle d’ailleurs faire d’autre ?

Trois vies, trois destins

Trois vies, trois destins. À travers ces histoires individuelles, se dessine en filigrane ce que peut être la vie des petites gens dans les Llanos. Une société, qui malgré ses aspects conviviaux (la musique, la danse, la fête) présente une facette moins noble, faite de dureté, d’inégalités, d’injustices, et dans laquelle la sauvagerie n’est jamais loin.

Au travers ce ces vies, se dessinent aussi les efforts faits par le gouvernement chaviste pour renverser cet état de fait : missions éducatives, organisations de base, logement social, etc. Et encore : il n’a pas été question ici des occupations de terres, de la réforme agraire, des entreprises de production socialiste…  Autant dire que la bataille est rude contre des structures ancestrales ancrées historiquement dans le tissu social profond des Llanos.

Le concept n’est sans doute pas à la mode, mais c’est  bel et bien une lutte des classes qui se déroule dans les Llanos du Venezuela.

La bactérie du choléra

La bactérie du choléra

Si vous suivez de près l’actualité vénézuélienne (en suivant par exemple venezueLATINA sur Twitter –petite pub maison!), vous savez sans doute déjà qu’une alerte au choléra a été déclenchée dernièrement dans le pays. On a en effet détecté 250 cas de choléra au cours des deux dernières semaines. Vingt-huit personnes ont été hospitalisées.

Le plus étonnant est la façon dont le choléra est entré au Venezuela. Ce sont en effet 482 personnes de retour de République dominicaine, où ils avaient assisté à un mariage, qui ont importé la funeste bactérie dans le pays. Un mariage ! 482 invités vénézuéliens ! En République dominicaine !  Mince, ce n’est pas n’importe quoi, ni n’importe qui !

Curieusement, la presse nationale –officielle ou privée– n’a guère donné de détails sur l’identité des jeunes mariés, de leur famille, ou des invités.  Quelques-uns ont bien soupçonné, entre les lignes, les Cisneros, famille de magnats des médias qui, effectivement, a des intérêts en République dominicaine. Mais rien de vraiment concret : une espèce de silence gênant a plané sur l’information.

Noir mystère

Logo de Empresas Polar

Le logo de Empresas Polar

Une petite recherche nous a quand même permis d’éclaircir quelque peu ce noir mystère. C’est Miguel Salazar, journaliste indépendant bien informé et rédacteur de l’hebdomadaire Las Verdades de Miguel, qui a mené l’enquête la plus approfondie. Il révèle que ce n’est pas la famille Cisneros qui est impliquée dans l’affaire, mais bien l’une de ses rivales, la famille Mendoza, propriétaire de Empresas Polar, la plus grande entreprise agro-alimentaire du Venezuela (17 usines, 30.000 employés, production et distribution de bières, pâtes, farines, huile, riz, etc. sans compter les licences Pepsi-Cola, Frito-Lay, etc.). Du très beau linge, donc.

Je reprends ici la description que fait Miguel Salazar de ce qui s’est passé en République dominicaine :

La fête a eu lieu à Vista Chabon 16, maison de campagne de La Romana, à Santo Domingo. C’est là qu’ont été célébrées les noces entre une petite fille de la famille Mendoza et le fils d’un dentiste. C’est Eduardo Borberg (le père de la mariée) qui avait organisé la réception. Ce dernier, pour réduire les frais (faisant preuve d’une pingrerie aussi ancestrale que la croyance en le sang bleu des Mendoza) a loué les services d’une entreprise qui s’est approvisionnée en homards et fruits de mer dans une localité proche de la frontière de Haïti. Au début, on pensait que la fête serait animée par Juan Luis Guerra [célèbre chanteur de merengue dominicain], mais Borberg s’est désisté lorsqu’il a su que le chanteur exigeait 300.000 dollars pour sa participation. Il a donc engagé l’un des nombreux groupes qui pullulent dans les rues de Santo Domingo.

Furent invités à la noce 482 Vénézuéliens qui se sont déplacés moyennant un pont aérien organisé par Empresas Polar (…). Ont défilé les familles Pietri, Jiménez, Azpurua et Quintero, entre autres. Les riches Dominicains n’ont pas été invités, à l’exception du fils d’un ancien président de la République dominicaine et du propriétaire d’un consortium touristique-immobilier. À minuit, le champagne étant épuisé, on est passé au vin, à la vodka et au whisky. Les serveurs se sont multipliés pour offrir les homards infectés sur des plateaux imitation argent. (…). Les noces de l’infante des Mendoza était à peine terminée que les premiers symptômes du choléra se sont manifestés. Ainsi, Morella Pacheco de Pietri (grand-mère de la marieuse) a-t-elle été hospitalisée dans un centre de santé, où elle est restée pendant cinq jours. D’autres membres de la famille ont connu un sort similaire. Les autres sont revenus au Venezuela sans faire part de la situation. Les autorités de notre pays l’ont appris grâce à la diffusion sur Internet d’informations d’origine dominicaine.

Lorenzo Mendoza

Lorenzo Mendoza

Pas de mise en quarantaine

C’est sans doute cela le plus étonnant : à leur retour au Venezuela, les invités à la noce n’ont pas été mis en quarantaine, comme l’exigent les protocoles sanitaires en pareilles circonstances. Lorenzo Mendoza, l’actuel leader de la famille, n’a été soumis à aucun contrôle médical. Quelques jours après son arrivée au pays, il a même participé à la remise du trophée de baseball à l’équipe des Caribes, la championne nationale, dans un stade qui débordait de supporters. On n’ose imaginer le haut risque sanitaire qu’une telle présence impliquait.

Il en est de même du député d’opposition Eduardo Gómez Sigala, qui a lui aussi participé à la noce et s’est réintégré aussitôt aux travaux de l’Assemblée nationale.

Deux poids deux mesures

Au-delà du danger sanitaire proprement dit, l’épisode est révélateur de trois réalités :

  • Les grandes familles sont loin d’être mortes dans le Venezuela bolivarien. Inviter à une grande fête en République dominicaine près de 500 invités vénézuéliens et les transporter en avion privé reste dans l’ordre du possible, pour ne pas dire du normal.
  • Le deux poids deux mesures reste en vigueur, sinon comment expliquer cette impunité dont on bénéficié ces membres des grandes familles à leur retour au pays ?
  • Sauf exception (celle ici de Miguel Salázar), la presse, qu’elle soit privée ou officielle, ne fait pas son nécessaire travail d’investigation, même devant un événement aussi gros que l’importation du choléra par de grandes familles vénézuéliennes parties en goguette à l’étranger. Le silence est d’or…

Chávez ou pas Chávez, révolution ou pas révolution, socialisme ou pas socialisme, certains Vénézuéliens peuvent donc toujours s’offrir tranquillement de grandes bouffes. Même au temps du choléra.

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