Le plat pays (pas celui de Brel)

13 juin 2009

llanos_paysage

Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (”ce que je vois, c’est à moi”), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!


Doña Bárbara, le film qui lança María Félix

10 mai 2009

Affiche du film Dona BarbaraDoña Bárbara, le roman de l’écrivain vénézuélien Rómulo Gallegos dont je parlais dans mon billet précédent, a été porté au grand écran dès 1943. C’est Rómulo Gallegos lui-même qui en a signé le scénario. La mise en scène a été confiée au réalisateur Fernando de Fuentes, un pionnier du cinéma mexicain.

Quant au rôle de Doña Bárbara, il a été assigné à María Félix, dans des circonstances assez abracadabrantes. Une actrice avait déjà été choisie par les producteurs lorsque María se présenta à un dîner auquel était invitée toute l’équipe du film. À peine vit-il María que Rómulo Gallegos se leva et s’écria : « C’est elle la Doña Bárbara de mon roman ! ». María Félix emporta le rôle.

Le film remporta un gigantesque succès et marqua la carrière de María Félix, à tel point que dorénavant on la surnomma la Doña.

Orgueil à toute épreuve

Pour le rôle, María Félix avait contre elle son jeune âge : dans le film, elle devait être la mère de Marisela, une jeune fille d’une vingtaine d’années. Mais qu’importe : elle avait effectivement tout ce qu’il fallait pour interpréter le rôle de Doña Bárbara, en particulier un orgueil et une sûreté de soi à toute épreuve! Si vous en doutez, regardez cet extrait d’un programme télévisé dans lequel elle raconte les circonstances du tournage de Doña Bárbara, le troisième film de sa carrière. (La conversation est en espagnol, mais la psychologie de la personne transpire rien que par l’image!).

Le film est devenu un classique du cinéma latino-américain. Il passe encore régulièrement sur les écrans de télévision. Mais il semble ne plus être disponible en DVD, s’il l’a jamais été. Il ne se trouve pas non plus en intégralité sur Internet. Je l’ai cependant déniché, découpé en séquences de quelques minutes chacune, sur l’inévitable Youtube. Alors, si vous voulez savoir à quoi ressemble un film mexicain des années 1940, je vous propose de le visionner ci-dessous. Ceux et celles qui ne pratiquent pas l’espagnol se contenteront d’en voir quelques scènes. Si vous connaissez l’espagnol, vous pourriez être capturé, malgré les longueurs propres au cinéma de l’époque, par ce drame exemplaire qui se déroule dans les llanos du Venezuela.


Langues en danger de mort

24 février 2009
Langues en danger au Venezuela

Langues en danger au Venezuela

L’UNESCO vient de publier l’édition 2009 de son Atlas des langues en danger dans le monde dont la version interactive est disponible gratuitement en ligne. Nouveauté cette année : les langues sont classées en six catégories, définies d’après un rapport portant sur leur vitalité et le risque de disparition. Ce rapport établit en effet six degrés de vitalité / risque de disparition des langues, en fonction de neuf facteurs différents, dont le plus remarquable est celui de la transmission de la langue d’une génération à l’autre.

Les six catégories sont les suivantes :

Niveau de vitalité Transmission de la langue d’une génération à l’autre
sûre la langue est parlée par toutes les générations ; la transmission intergénérationnelle est ininterrompue
>> non inclues dans l’Atlas
vulnérable la plupart des enfants parlent la langue, mais elle peut être restreinte à certains domaines (p.e. la maison)
en danger les enfants n’apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison
sérieusement en danger la langue est parlée par les grands-parents ; alors que la génération des parents peut la comprendre, ils ne la parlent pas entre eux ou avec les enfants
en situation critique les locuteurs les plus jeunes sont les grands-parents et leurs ascendants, et ils ne parlent la langue que partiellement et peu fréquemment
éteinte il ne reste plus de locuteurs
>> l’Atlas contient les références des langues éteintes depuis les années 1950

Et au Venezuela?

Référons-nous maintenant au Venezuela. La carte ci-dessus (dont vous trouverez une version interactive en choisissant “Venezuela” dans le formulaire de l’Atlas de l’UNESCO)  indique que 34 langues y sont en danger. Le foyer de la plupart d’entre elles est situé dans le sud du pays, formé par l’Amazonie et la Guyane vénézuélienne. Quelques-unes sont également parlées dans des pays limitrophes, en l’occurrence la Colombie, le Brésil et la Guyana.

Si on les classe selon les critères de l’UNESCO, on obtient le tableau suivant :

Vitalité Nom de
la langue
Nombre
de locuteurs

Akawaio 5800, dont 811 au Venezuela (parlé aussi au Brésil et en Guyana)

Añu 20

Baniva 500

Baníwa do
Içana
5811 (parlé aussi au Brésil et en Colombie)

Baré Non disponible

Cuiba 2445 (parlé aussi en Colombie)

Guajiro 318.500 (parlé aussi en Colombie)

Hodi 600

Kari’ña 11.000

Kurripako 10.000 (parlé aussi en Colombie)

Lokono 1750 dont 248 au Venezuela (parlé aussi en Guyana)

Mako 345

Nheengatu / Yeral 2000 (parlé aussi au Brésil)

Ninam 100 (parlé aussi au Brésil)

Panare 3000

Pemon 20.000 (parlé aussi au Brésil)

Pémono 1

Piapoko 4500 (parlé aussi en Colombie)

Piaroa 11.000 (parlé aussi en Colombie)

Puinave 7377 (parlé aussi en Colombie)

Pume 5000

Sáliba 2000, dont 79 au Venezuela (parlé aussi en Colombie)

Sanema 393 (parlé aussi au Brésil)

Sapé 50

Sikuani 34.614 (parlé aussi en Colombie)

Tunebo 7231 (parlé aussi en Colombie)

Uruak 19

Wanai 0

Warao 25.000

Warekena 500 (parlé aussi au Brésil)

Yanomami 4000 (parlé aussi au Brésil)

Yawarana 300

Yecuana 5000 (parlé aussi au Brésil)

Yukpa 3000 (parlé aussi en Colombie)

Dix langues se trouvent donc en situation critique, cinq sont sérieusement en danger, sept sont en danger et douze sont vulnérables. Toutes sont des langues parlées par des autochtones, ceux-là qui, grâce à l’isolement et/ou à la résistance, ont pu résister depuis cinq siècles au rouleau compresseur qu’est la culture occidentale.

Avancées de la Constitution

La Constitution du Venezuela indique dans son article 9 que « la langue officielle [du pays] est le Castillan, les langues indigènes sont aussi d’utilisation officielle pour les peuples indigènes et doivent être respectées dans tout le territoire de la République, afin de constituer le patrimoine culturel de la Nation et de l’humanité. » Par ailleurs tout le chapitre 8 est consacré aux droits des peuples indigènes. Tellement rare que cela vaut la peine de citer le texte intégralement :

Article 119. L’Etat reconnaît l’existence des peuples et communautés indigènes, leur organisation sociale, politique et économique, leurs cultures, us et coutumes, langues et religions comme leur habitat et droits coutumiers, les terres ancestrales que traditionnellement ils occupent, nécessaires pour développer et garantir leur mode de vie. Il est du ressort de l’Exécutif National, avec la participation des peuples indigènes, de délimiter et de garantir la propriété collective de leurs terres, lesquelles seront inaliénables, imprescriptibles et in-transférables en accord avec le contenu de la présente Constitution et de la loi.

Article 120. L’exploitation des ressources naturelles sur le territoire des habitats indigènes par l’Etat se fera sans léser leur intégrité culturelle, sociale et économique, et elle est sujette préalablement à l’information et à la consultation des communautés indigènes concernées. Les bénéfices tirés de cette exploitation par les peuples indigènes sont assujettis
à la Constitution et à la loi.

Article 121. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de développer leur identité ethnique et culturelle,  vision du monde, valeurs, spiritualité, lieux sacrés et culte. L’État encouragera la valorisation et la diffusion des manifestations culturelles des peuples indigènes, lesquels ont droit à une éducation propre et à un régime éducatif de caractère interculturel et bilingue, répondant à leurs particularités socioculturelles, valeurs et traditions.

Article 122. Les peuples indigènes ont droit à une protection sanitaire qui tiendra compte de leurs pratiques et cultures. L’État reconnaît leur médecine traditionnelle et les thérapies complémentaires, avec obligation de respecter les principes bioéthiques.

Article 123. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de promouvoir leurs propres pratiques économiques basées sur la réciprocité, la solidarité et les échanges ; leurs activités productives traditionnelles, leur participation à l’économie nationale et à définir leur priorité. Les peuples indigènes ont droit à la formation professionnelle et à participer à l’élaboration, l’exécution et la gestion des programmes spécifiques de formation, services d’assistance technique et financière qui renforcent leurs activités économiques dans le cadre du développement local soutenu.  L’État garantira aux travailleurs et travailleuses appartenant aux peuples indigènes, la jouissance des droits que confère la législation du travail.

Article 124. Est garantie et protégée la propriété intellectuelle collective des connaissances, techniques et innovations des peuples indigènes. Toute activité en relation avec les ressources génétiques et les connaissances associées à ces derniers procureront des bénéfices collectifs. Est interdit le prélèvement des impôts sur ces ressources de connaissances ancestrales.

Article 125. Les peuples indigènes ont droit à la participation politique. L’État garantit la représentation indigène à l’Assemblée Nationale et dans les corps délibérants des institutions fédérales et locales ayant des populations indigènes, conformément à la loi.

Article 126. Les peuples indigènes, avec leurs cultures aux racines ancestrales, font partie de la Nation, de l’Etat et du peuple vénézuélien unique, souverain et indivisible. Conformément à la présente Constitution ils ont le devoir de sauvegarder l’intégrité et la souveraineté nationale.

Le terme peuple ne peut être interprété dans la présente Constitution dans le sens que le définit le droit international.

C’est là une avancée immense, que l’on voudrait voir se répéter ailleurs, sur le plan juridique. Même les enjeux les plus modernes, tels que ceux de la génétique, sont mentionnés dans le texte. Mais cela suffira-t-il?

Attrait de la modernité

Il est clair que les forces sociales sont plus fortes que les textes juridiques. Et les forces sociales, dans le cas qui nous préoccupe, c’est l’attrait de la modernité, l’abandon des activités traditionnelles, l’émigration vers les villes par les jeunes générations autochtones. Avec, à terme, la non-reproduction de leurs cultures et de leurs langues.

Certaines communautés autochtones seront peut-être capables, grâce à leur dynamisme et leur clairvoyance, d’inscrire la modernité (une certaine modernité) dans leur culture, de la faire sienne –à certaines conditions qu’elles tenteront de faire valoir. C’est là sans doute la seule voie de survie, mais elle est étroite. En étant réaliste, on dira que ce ne sera là que retarder de quelques années, au mieux de quelques dizaines d’années, ce qui semble malheureusement inexorable : la disparition de centaines de langues et de cultures par assimilation au modèle dominant.

L’Atlas de l’UNESCO en montre dramatiquement la carte devant nos yeux hébétés.


Potosí, le village sacrifié

7 décembre 2008
Potosi envahi par les eaux

Peinture murale : Potosí envahi par les eaux

En 1985, le village de Potosí a disparu de la carte du Venezuela. Englouti sous les eaux.  Et tant pis pour tous ceux qui y résidaient : des petits paysans pour la plupart, qui s’adonnaient à l’élevage de quelques vaches ou à la culture artisanale du café. Tous ont dû partir, émigrer, recommencer leur vie en d’autres lieux.

Potosí a été sacrifié au nom du progrès : un barrage a été construit sur la rivière Uribante. Un barrage qui produit de l’électricité et fait partie du complexe Uribante-Caparo : un ensemble de quatre barrages, trois réservoirs et trois centrales hydroélectriques situées dans la région ouest du Venezuela, sur le versant des Andes qui donne sur les Llanos, les grandes plaines du Sud.

L'église de Potosi avant l'inondation

L'église de Potosí avant l'inondation

Le complexe est loin d’être terminé. Seuls deux réservoirs existent et une seule centrale fonctionne (la deuxième est en construction). Mais,  face au déficit d’électricité que connait le pays, le temps presse, et depuis peu les travaux ont repris de plus belle. Ordre du président!

Le complexe hydroélectrique Uribante-Caparo a une déjà longue histoire. Les premières études ont été effectuées en 1951, mais c’est seulement dans les années 1960 qu’elles ont pris un tour concret.  Si le plan du complexe a finalement été approuvé par le gouvernement en 1970, il fallut attendre 1978 pour que la construction du premier ouvrage commence. C’est cette année-là que le président de l’époque, Carlos Andrés Pérez, arriva en hélicoptère à Potosí pour annoncer aux quelque 1500 habitants que leur village allait disparaître.

... et après l'inondation

... et après l'inondation

En 1985, le premier barrage, celui de La Honda, était terminé. L’inondation de la vallée pouvait commencer. Les habitants de Potosí avaient déjà été indemnisés et avaient quitté leur village. Ceux du hameau voisin de El Cedral, voyaient leur voie de communication principale coupée par le lac artificiel. Malgré une lutte pour pouvoir rester sur leurs terres, la plupart finiront aussi par émigrer.

Combien de vies ont été changées, bousculées, détruites parfois, à la suite de ces grands travaux? Un ouvrage de Miguel Montoya, un anthropologue vénézuélien chargé de recherches à l’université de Stockholm, s’attache à étudier les diverses stratégies suivies par les familles paysannes pour s’en sortir face à cette perspective d’émigration forcée. Intitulé Persistant Peasants: Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela, cet ouvrage est un précieux outil pour comprendre la mentalité profonde du petit paysan andin et la presque totale incompréhension de celle-ci par les agents gouvernementaux chargés de mener à bien le macroprojet hydroélectrique. Deux mondes, deux logiques se trouvaient face à face.  Devinez qui a gagné… en submergeant littéralement l’autre.

Le village de Potosi

Le village de Potosí

Le plus dramatique de cette histoire, c’est que le sacrifice qui a été demandé aux paysans  « au nom du progrès de la nation » n’est même pas justifié par les faits. En effet, la déforestation et l’irrigation intensives en amont de l’ouvrage sont telles qu’elles ont fortement réduit, ces dernières années, le débit des rivières alimentant le réservoir La Honda. Ce débit est actuellement inférieur aux besoins de la centrale si elle fonctionne à plein régime. En d’autres termes, la production d’électricité est inférieure aux prévisions. Pire : la sédimentation plus importante que prévu pourrait réduire de plusieurs dizaines d’années la vie utile de l’ouvrage.

Mais cela, les paysans déplacés de Potosí ne le savent probablement pas. Ils se trouvent déjà loin, dans leur nouvelle vie.

Juan Tello

Photo : Juan Tello


Cyrano de Caracas

2 novembre 2008
Cyrano Fernández

Cyrano Fernández

Il s’appelle Cyrano. Cyrano Fernández. Il ne vient pas de Bergerac, mais de Caracas. Il est le héros du dernier film d’Alberto Arvelo.

Un héros tout ce qu’il y a de plus classique, mélange de Robin des Bois et de Cyrano de Bergerac (bien entendu). C’est un petit malfrat redresseur de torts, violent par obligation, et poète à ses heures. Petite différence par rapport à Bergerac : il vit dans un énorme barrio [bidonville] de Caracas, dédale infini de ruelles inhospitalières, jungle urbaine par excellence. Là est son royaume, là est son combat.

Le récit est assez conventionnel. L’extrême violence, parfois exagérée, de certaines scènes parvient à peine à brouiller un scénario trop téléguidé, trop attendu. La référence à Cyrano de Bergerac y est évidemment pour quelque chose. Comme celui d’Edmond Rostand, le Cyrano de Caracas se trouve embarqué secrètement au cœur d’un triangle amoureux. Comme son modèle, il souffle ses vers à Cristian, qui les répète maladroitement à Roxana; il écrit à cette dernière des lettres enflammées qu’il signe du nom de son rival. Et lui aussi, au bout de mille péripéties, meurt dans les bras de Roxana, au moment même où celle-ci découvre -enfin!- son amour pour elle.

Un archétype puissant

Roxana

Roxana

Pas de surprise, donc, du côté du scénario (du moins pour nous, car peu de spectateurs vénézuéliens ont sans doute cette référence au Cyrano d’origine). Mais l’effet recherché est ailleurs. Il se trouve dans l’archétype que représente Cyrano, transporté ici dans le Caracas des pauvres et des exclus, avec tout le poids que cela peut représenter : une force morale dans le barrio, un idéaliste qui se bat pour la justice sociale, un poète amoureux du beau, un rêveur au milieu du désastre quotidien. Le choc est exemplaire. Le coup pourrait porter.

Car dès le début du film, le ton est donné. Un impressionnant survol des bidonvilles infinis de Caracas nous révèle que le barrio, plutôt que Cyrano lui-même, est le véritable héros du film. Car, tel un être humain, le barrio vit, respire, s’essoufle, se bat, se perd, se prend à rêver… Tout au long du film, Alberto Arvelo nous offre des images rares de la vie dans cet univers fermé et méconnu, filmées de main de maître par Cesary Jaworsky.

Renversement de perspective

Le barrio devient subitement beau, positif, avec son esthétique faite de violences, de chaos, de solidarités et de génie populaire. Un lieu de vie aux antipodes de l’image d’Épinal -chargée de craintes et de terreurs- qui est généralement véhiculée, notamment dans les bonnes familles de Caracas. Voilà de quoi s’identifier à lui. Voilà surtout de quoi, si l’on y vit, en être fier! Petit renversement de perspective -qui s’inscrit parfaitement dans le Venezuela de Chávez.

Rio de Janeiro avait son Orphée (Orfeu Negro, de Marcel Camus, en 1959). Voici que Caracas a son Cyrano. Il n’y a pas à dire, il en avait bien besoin!

» Le film Cyrano Fernández a été présenté au récent festival “Cinémas et cultures d’Amérique latine” de Biarritz. Il pourrait donc bénéficier d’une sortie prochaine dans les salles françaises. En attendant, en voici la bande-annonce (en espagnol, s.-t. anglais) :


Christophe Colomb, avec ou sans tête

26 juillet 2008
Caracas

Caracas

Le 12 octobre 2004, un groupe d’activistes faisait tomber de son piédestal la statue de Christophe Colomb située sur la plaza Venezuela de Caracas, tel un vulgaire Saddam Hussein.

Deux ans plus tôt, Hugo Chávez avait proclamé ce 12 octobre Journée de la résistance autochtone. Il faut savoir que jusqu’alors, au Venezuela comme en Amérique latine, ce jour férié -qui commémore l’arrivée de Colomb sur le continent américain- était appelé Día de la Raza (« Jour de la race », sous-entendu de la race blanche, ou plus exactement de la « race espagnole »). On comprendra immédiatement le côté rétrograde, à connotation raciste, de cette dénomination. Il n’était nullement déshonorant de faire cette modification de nom.

Au-delà de sa forte symbolique, le changement de dénomination répondait à la nécessité de revaloriser les nations autochtones, celles-là même qui furent « découvertes » par Colomb, puis violentées et décimées au cours des siècles suivants.

Tandis qu’Evo Morales était sur le point d’arriver au pouvoir en Bolivie, Hugo Chávez trouvait là un thème porteur lui permettant de se présenter en leader continental de la défense des autochtones. Il ne pouvait pas laisser passer une aussi belle occasion! C’était de bonne guerre. Aussi, dans son pays, même si les autochtones ne représentent qu’un très faible pourcentage de la population, fit-il adopter une législation progressiste qu’il combina à des mesures sociales leur étant favorables. Si ce n’est le fond clientéliste inhérent à ce type de mesures, il n’y a rien à dire : sous Chávez, le statut et la vie quotidienne des autochtones vénézuéliens ont fait un bon en avant, c’est indéniable.

Dans la foulée

Pour en revenir à la destruction de la statue de Caracas, celle-ci fut le fait de sympathisants -autochtones et non autochtones- de cette réhabilitation des luttes indigènes en Amérique latine, un mouvement qui existait depuis bien avant l’arrivée de Chávez au pouvoir et qui s’était particulièrement illustré en 1992, lors des commémoration du 500e anniversaire de l’arrivée de Colomb.

Dans la foulée de la manifestation de Caracas, on assista dans le pays à des actions similaires autour des nombreuses statues de Colomb du pays. Dans la plupart des villes, statues et bustes le représentant connurent le même sort : la destruction ou la décapitation. Exemple : voici ce qui reste de la statue de Christophe Colomb qui avait été érigée en 1895 à Mérida grâce aux bons soins de la colonie italienne de la ville :

Mérida

Mérida

À cette destruction (où sont donc passées les têtes de Colomb?), il y a des exceptions, et non des moindres. Ainsi, à Macuro, lieu hautement symbolique à l’extrême est du Venezuela, là même où Colomb, lors de son troisième voyage, mit le pied pour la première fois sur le continent (il n’avait jusque là découvert que certaines îles des Caraïbes), la statue -et quelle statue!- reste, aux dernières nouvelles, toujours en pied :

Macuro

Macuro

De même, à Mucuchachí, petit village perdu au fin fond des Andes de Mérida, j’ai découvert ce buste encore bien en place, « l’un des derniers au Venezuela », m’a-t-on dit là-bas :

Mucuchachi

Mucuchachí

La survie de ces monuments prouve qu’il est difficile et délicat de nier l’histoire d’un coup d’un seul, de faire table rase du passé, de décréter l’oubli comme si de rien n’était. Qu’on le veuille ou non, Christophe Colomb fait aussi partie de l’histoire du Venezuela.

Ramdam

Le capitaine gênois méritait-il donc tout le ramdam fait autour de lui? Symboliquement oui, on peut le comprendre, car il représente la politique expansionniste des rois d’Espagne, dont on sait maintenant la destruction des peuples qui s’en est suivi.

Mais gardons-nous d’aller plus loin et de juger l’homme Colomb : il n’était que l’instrument d’une politique. Si ce n’avait été lui, c’eût été un autre. L’humain étant curieux de nature, étant un découvreur-né, la rencontre des deux mondes était, en quelque sorte, historiquement programmée. Elle ne pouvait qu’avoir lieu. Elle a toujours eu lieu. Et elle continue de nos jours.

Gardons-nous aussi de juger avec nos yeux d’aujourd’hui les actions du passé. De condamner par exemple les découvreurs des 15e et 16e siècles au nom des droits de l’homme. Bel anachronisme! Jugeons plutôt les actes de violence de la conquête espagnole en Amérique avec les yeux des « critiques » et des « progressistes » de l’époque, dont le meilleur exemple est Bartolomé de Las Casas.

Enfin et surtout, regardons-nous en face : n’avons pas la même attitude de Colomb lorsque, touristes curieux et découvreurs, nous allons à la rencontre de populations autochtones éloignées et les examinons avec nos yeux ébahis?

N’y a-t-il pas là aussi, quelque part, une violence faite à l’autre?


Glaciers en danger de mort

18 mai 2008

Fonte des glaciers dans la Sierra Nevada de Mérida

Rares sont ceux qui savent que la Cordillère des Andes commence (si on part du nord) ou se termine (si on part du sud) au Venezuela. Plus rares encore sont ceux qui imaginent que le pays possède des glaciers. C’est pourtant le cas sur les quelques sommets de la Sierra Nevada de Mérida qui culminent à plus de 4800 mètres d’altitude.

Tout au moins, c’était le cas. Car nous assistons ici, en direct, à la mort inexorable des glaciers. Il n’en reste plus qu’un digne de ce nom, celui des pics Bonpland et Humboldt, culminant à 4945 m (il a cependant perdu 87 % de sa superficie depuis 1952). Ceux des pics Bolívar (4978 m) et La Concha (4922 m) ont disparu totalement ou presque. Je les voyais encore de ma fenêtre il y a une vingtaine d’années.

Les cartes ci-dessus présentent une simulation dans le temps du retrait des glaciers dans la Sierra Nevada de Mérida. Comme on le voit, l’évolution est particulièrement flagrante de 1910 à 2003. Sur le terrain, cela donne ceci :

Glacier du Pic Bolívar en 1910 (à gauche) et en 2006 (à droite)

Certes, tout n’est pas attribuable au réchauffement climatique global. Il existe des macro-phénomènes qui expliquent les cycles de glaciation, telles que les variations de l’activité solaire, de l’orbite de la Terre autour du soleil et de l’inclination de l’axe de rotation de la Terre. On estime ainsi que les glaciers andins ont atteint leur extension maximale il y a 18.000 ans, avant même que l’homme ne peuple la région. Plus proche de nous, il y eut un petit âge glaciaire vers 1650-1700, en pleine époque coloniale. Toutefois, à partir du début du XIXe siècle, tous les témoignages concordent : les glaciers sont en recul.

Depuis une quarantaine d’années, le phénomène s’accélère de façon drastique. Malgré les dernières réticences de quelques scientifiques qui répondent aux ordres d’entreprises n’ayant aucun intérêt à ce que la vérité se sache, il ne fait maintenant plus aucun doute que ce réchauffement a aussi et surtout des causes humaines.

Aux avant-postes

Concrètement, en ce qui concerne les glaciers de Mérida, les faits parlent d’eux-mêmes : la ville, située au pied de la cordillère, à quelques kilomètres à vol d’oiseau des glaciers, comptait 25.000 habitants en 1950. Elle en compte actuellement 300.000. Durant la même période, le nombre de véhicules crachant du CO2 s’est multiplié de façon exponentielle, de même que les immeubles et les aires bétonnées. Parallèlement, la déforestation s’est accentuée, seulement limitée par la présence de parcs nationaux de part et d’autre de la ville. En clair, la chaleur produite par les activités urbaines montent jusqu’à la Sierra, précipitant la fonte des glaciers. Plus évident que cela, tu meurs.

À Mérida, nous sommes donc aux avant-postes du phénomène. Nous nous trouvons sous les tropiques, entourés de montagnes qui culminent à moins de 5000 mètres. Un lieu « privilégié » pour assister non seulement au recul des glaciers, mais aussi à leur disparition certaine. Le tout en temps presque réel.

De notre balcon d’observation, nous attendons patiemment la prochaine glaciation, ou mieux encore : la disparition de l’humain de la face de la Terre.

Sources :
Juan Rincón (et al.), Parques Nacionales del Estado Mérida, Mérida: FONACIT/Fundación Bioandina, 2007 (Les illustrations proviennent de cet ouvrage).
Carlos Schubert, Glaciers of Venezuela, 1999.
Jennifer N. Morris (et al.), Retreat of Tropical Glaciers in Colombia and Venezuela from 1984 to 2004 as Measured from ASTER and Landsat Images, 2005.
Photos de la Sierra Nevada de Mérida sur Pleine vue sur le pic Bolívar.