Category: Dramatique


Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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Pour en savoir plus :

Jaguar (Panthera onca)

Les grands félins sont partout en danger. Le jaguar (Panthera onca), le seul félin du genre Panthera vivant sur le sol américain, n’échappe pas à la règle. Ce digne représentant du règne animal a été placé depuis 2008 dans la catégorie « quasi menacé » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). En effet, si la déforestation de son milieu naturel continue au rythme actuel, son aire de répartition risque de se fragmenter, mettant en danger une espèce qui a besoin d’une grande mobilité géographique pour sa reproduction.

Aire de distribution du jaguar

Aire de répartition du jaguar : en vert, distribution actuelle ; en rouge, distribution historique

De fait, cette aire de répartition a déjà diminué de 37 % par rapport à sa distribution historique : on ne le rencontre plus guère aux États-Unis, au nord du Mexique, au Salvador, ainsi que dans une grande frange couvrant l’Uruguay, le nord de l’Argentine et l’est du Brésil. Il a disparu aussi de portions de territoire en Colombie et au Venezuela. Cependant, son aire de répartition actuelle reste considérable : on l’estime à 8,75 millions de kilomètres carrés. Mais les données sont très fragmentaires en ce qui concerne le nombre d’exemplaires existants, les comptages étant peu fiables.

Forêts et llanos

Au Venezuela, les jaguars vivent dans les territoires de forêts et de llanos, soit les trois-quarts de la superficie totale du pays. Ils se nourrissent de proies de petite et grande taille, tels que pécaris, chevreuils, tapirs, tatous, capybaras, vaches, veaux et caïmans.

Des efforts sont faits sur le plan international pour protéger l’espèce. Ainsi, s’est formée sous l’égide de l’Instituto Venezolano de Investigaciones Cientìficas (IVIC) une équipe plurinationale composée de chercheurs vénézuéliens, brésiliens, italiens et polonais. Leur objectif ? Étudier la relation qui existe entre le modèle génétique-spatial des jaguars et les facteurs écologiques, tels que la diversité des habitats, la variété des proies disponibles et les variations climatiques au Venezuela et au nord du Brésil.

Superprédateur

Le jaguar adulte est un superprédateur, c’est-à-dire qu’il se situe au sommet de la chaîne alimentaire et n’est pas lui-même considéré comme une proie dans la nature. D’un point de vue écologique, on considère que si la densité de jaguars, dans un territoire donné, se maintient ou augmente, l’écosystème se trouve hors de danger. Cela se doit au fait que le jaguar est considéré comme une espèce « clé de voûte » : il régule les populations de proies, maintenant l’intégrité de la structure des écosystèmes dans lesquels il vit.

« En étudiant et protégeant les jaguars, nous protégeons toute la nature, qui au Venezuela est spécialement riche et belle. C’est probablement l’un des trésors les plus importants de la planète », commente Wlodzimierz Jedrzejewski, directeur de l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Académie des sciences de Pologne, l’un des membres de l’équipe.

L’homme, unique ennemi du jaguar

L’unique ennemi du jaguar, c’est l’homme. Dans les années 1960, plus de 15.000 peaux de jaguars par an étaient tirées de l’Amazonie brésilienne chaque année, ce qui entraîna un fort déclin des populations. Le commerce de peaux se réduisit très fortement lors de la mise en place de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) en 1973. En théorie, la chasse au jaguar est maintenant interdite dans la plupart des pays latino-américains, dont le Venezuela. Mais il arrive encore que des « animaux à problèmes » soient abattus légalement dans certains pays, sans compter la chasse opérée illégalement par les propriétaires d’élevage pour protéger leurs troupeaux de ce prédateur.

Lorsque les scientifiques connaîtront le nombre et la localisation des jaguars et de leurs proies, ils tenteront de construire un réseau de corridors biologiques permettant la libre circulation des animaux d’un lieu à un autre. En effet, la fragmentation de ses habitats comme conséquence des activités humaines constitue le principal danger pour l’espèce. Le libre déplacement est indispensable à la survie et l’évolution de l’espèce car il permet le flux des gênes à travers la reproduction.

Formation de scientifiques populaires

Des expéditions ont déjà été effectuées dans la Sierra de Imataca (entre l’état de Bolívar et le delta de l’Orénoque), au Hato Piñero (dans l’état de Cojedes) et dans la région de Yutajé, en Amazonie.

Le projet ne serait pas complet sans ses deux composantes sociales : un volet de vulgarisation, qui prévoit le tournage de documentaires et l’édition de livres sur les jaguars ; et un volet éducatif qui comprend aussi bien la formation de spécialistes universitaires de haut niveau que des interventions dans les écoles primaires et secondaires et la formation de scientifiques populaires au sein des populations rurales et indigènes des régions concernées.

Le choc des regards

Femmes Pumé (état Apure, Venezuela)

Femmes Pumé de la communauté d'Alcornocal (état Apure)

Mes pérégrinations professionnelles m’amènent à entrer en contact avec des communautés indiennes (amérindiennes, autochtones, appelez-les comme vous voulez) vivant au Venezuela.

À chaque fois, c’est la même question qui surgit : que pensent-ils de moi, de nous? Pourquoi me regardent-ils « comme ça » ? Qu’y a-t-il donc au fond de ces regards ? De ces regards qui semblent à la fois vides (d’expression ?) et pleins (de ressentiments ?).

On a beau dire, on a beau faire, c’est la gêne qui dans ces circonstances prédomine toujours chez moi. Serait-ce la fameuse culpabilité de l’homme blanc qui me taraude ? Serait-ce l’effet du poids incommensurable de 500 ans de drames infligés par mes supposés ancêtres aux habitants du lieu ? Je n’en suis pas certain. Après tout, je sais -et ils savent aussi- que je n’y suis pour rien. Les regards, pourtant, restent de marbre, continuent à peser lourdement sur l’atmosphère.

Je ne crois pas à l’accusation qu’ils pourraient me faire, je ne crois pas à la culpabilité que je pourrais ressentir. Ces regards-là (et le mien aussi sans doute), s’ils expriment quelque chose, c’est bien l’incompréhension. L’incompréhension entre deux mondes qui se côtoient et ne se sont pas choisis. Deux mondes qui se partagent maintenant, forcément, les mêmes terres. Mais deux mondes qui se trouvent aussi aux antipodes l’un de l’autre : l’un est profondément matériel, matérialiste, tandis que l’autre est spirituel ; l’un est entreprenant, conquérant, tandis que l’autre est contemplatif ; l’un est pressé, stressé, tandis que l’autre laisse courir le temps.

Nous sommes en présence de deux Weltanschauung (conceptions du monde, pour parler français) qui ont le plus grand mal à coexister. C’est le choc des cultures le plus radical qui soit. Comme s’il y avait deux mondes, le leur et le mien. Et comme si ces deux mondes étaient faits pour ne jamais se comprendre. Ni se rencontrer vraiment.

La bataille de l’eau

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (Venezuela)

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Une sécheresse exceptionnelle frappe le nord de l’Amérique latine. Le phénomène du Niño a provoqué un important déficit de précipitations durant la saison des pluies (moins 40 à 70 % en octobre et novembre). Résultat : les réservoirs hydroélectriques sont largement en-dessous de leur seuil normal à cette époque de l’année.

Le problème se complique lorsque l’on sait qu’au Venezuela, 90 % de l’électricité produite est d’origine hydroélectrique et que le barrage du Guri, le troisième plus grand du monde, produit à lui seul 73 % de l’électricité du pays. Or, le niveau d’eau du réservoir est arrivé au début de cette année à son niveau critique et, faute de pluies, il continue à baisser de 8 à 10 centimètres par jour. La situation n’est guère meilleure dans les Andes, comme le montrent les photos suivantes, prises au réservoir La Honda sur l’Uribante (où le clocher de l’église du village submergé de Potosí sert de mesure) :

Guerre déclarée

Dans un pays « normal », le gouvernement appellerait la population à faire des économies d’énergie et prendrait les mesures de contingence nécessaires pour faire face à la situation. Ainsi, dans la Colombie voisine, qui souffre de la même sécheresse, c’est ce que le gouvernement a fait, sans provoquer, que l’on sache, de réactions particulières.

Au Venezuela, par contre, c’est la bataille de l’eau. Et pour cause : ici, tout est politisé à outrance. Le gouvernement tente-t-il de gérer la situation et annonce-t-il des mesures de rationnement ? Ce sont aussitôt les hauts cris de l’opposition que l’on entend, rapidement relayés par la presse internationale : le pays courrait au désastre.

Une guerre –une de plus– est ainsi déclarée. En effet, l’opposition voit dans cette crise énergétique un possible talon d’Achille pour Hugo Chávez. C’est qu’une crise profonde tomberait à point nommé en cette année électorale qui sera un test politique important pour le président, après plus de onze ans de pouvoir.

Dans ce contexte sibyllin, l’opposition ne craint pas de jouer au désastre. Adeptes du pire, nombreux sont ceux qui, au lieu de réduire leur consommation d’électricité, sont capables de l’augmenter, dans l’espoir de précipiter l’échéance d’une crise énergétique plus générale. Dans les couloirs, les rumeurs les plus folles et les plus absurdes circulent : certains vont jusqu’à affirmer avec sérieux que l’eau du Guri est envoyée à… Cuba par un aqueduc sous-marin ! Bref, on fait tout pour maintenir un degré élevé de pression sur le gouvernement et pour créer le doute parmi la population. Un outil de plus dans un processus permanent de déstabilisation rampante.

Imprévision

Que depuis dix ans, le gouvernement ait fait preuve d’imprévision en matière énergétique n’est un secret pour personne. Qu’il y ait de graves problèmes de gestion des entreprises publiques, pour ne pas dire diverses formes de corruption, personne ne le nie. Hugo Chávez lui-même l’a reconnu dans son récent discours devant l’Assemblée nationale.

Mais la cause principale de la situation critique dans laquelle se trouve le pays se trouve ailleurs : le gouvernement a été littéralement piégé par ses propres politiques sociales en faveur des couches les plus défavorisées. Sur ce point, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

De 1999 à 2008, la consommation d’énergie a augmenté au Venezuela à un taux de 4,5 % par an. Si l’on analyse d’où provient cette croissance de consommation, on constate que ce n’est pas du secteur industriel, dont la consommation d’énergie a augmenté seulement de 1,5 % par an sur cette période. Par contre, au cours des cinq dernières années, le secteur résidentiel a vu sa consommation d’électricité augmenter à un taux de 7,1 % par an et le secteur commercial à un taux de 7,8 %.

Augmentation de la demande

Si l’on va un peu plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que c’est dans les secteurs les plus défavorisés de la population que le taux de croissance de la consommation est le plus élevé. Ceci s’explique parfaitement par la hausse du pouvoir d’achat de cette partie de la population, grâce aux politiques sociales du gouvernement. Cette hausse du pouvoir d’achat s’est manifestée notamment par l’achat et l’utilisation d’appareils électriques auxquels cette partie de la population n’avait pas accès auparavant : appareils d’air conditionné, lessiveuses, sécheuses, sèche-cheveux, grille-pain, cuisinières électriques (en raison de la difficulté d’acheminer les bombonnes de gaz dans les bidonvilles), etc.

Lorsque 50 % de la population consomme plus d’électricité, cela a évidemment un impact important sur la croissance des besoins en énergie du pays. C’est cette augmentation de la demande qui n’a tout simplement pas été prise en compte par le gouvernement, lequel se trouve maintenant pris de court. Le déficit de précipitations induite par le Niño n’a fait qu’aggraver la situation, jusqu’à provoquer la crise que l’on connaît.

La leçon à tirer de tout cela, c’est qu’on n’augmente pas impunément le pouvoir d’achat et la qualité de vie de grandes franges de la populations sans conséquences sur l’économie générale du pays et en particulier sur la consommation énergétique. Un peu de planification n’aurait pas fait de tort, mais reconnaissons que ce n’est pas le fort dans ce pays.

Le grand gaspillage

Cela dit, le Vénézuélien reste un grand gaspilleur, et en particulier un grand gaspilleur d’énergie. Le Venezuela est le pays d’Amérique latine où on enregistre le plus grand volume de consommation électrique per capita. L’inconscience et l’ignorance règnent en ce domaine, et ce dans toutes les classes sociales, sans distinction. Réduire cette folle consommation de 20 %, comme le demande le gouvernement, devrait ne pas être trop difficile s’il existait un minimum de prise de conscience : il suffirait de quelques gestes simples comme utiliser l’air conditionné à bon escient, éteindre les lumières inutiles, limiter au nécessaire le repassage des vêtements, etc.

Hugo Chávez veut créer un Vénézuélien nouveau. Et si on commençait par ce changement-là, histoire de montrer que le fameux discours de Copenhague n’est pas qu’un vœu pieux ?

Le plat pays (pas celui de Brel)

llanos_paysage

Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (« ce que je vois, c’est à moi »), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!

Affiche du film Dona BarbaraDoña Bárbara, le roman de l’écrivain vénézuélien Rómulo Gallegos dont je parlais dans mon billet précédent, a été porté au grand écran dès 1943. C’est Rómulo Gallegos lui-même qui en a signé le scénario. La mise en scène a été confiée au réalisateur Fernando de Fuentes, un pionnier du cinéma mexicain.

Quant au rôle de Doña Bárbara, il a été assigné à María Félix, dans des circonstances assez abracadabrantes. Une actrice avait déjà été choisie par les producteurs lorsque María se présenta à un dîner auquel était invitée toute l’équipe du film. À peine vit-il María que Rómulo Gallegos se leva et s’écria : « C’est elle la Doña Bárbara de mon roman ! ». María Félix emporta le rôle.

Le film remporta un gigantesque succès et marqua la carrière de María Félix, à tel point que dorénavant on la surnomma la Doña.

Orgueil à toute épreuve

Pour le rôle, María Félix avait contre elle son jeune âge : dans le film, elle devait être la mère de Marisela, une jeune fille d’une vingtaine d’années. Mais qu’importe : elle avait effectivement tout ce qu’il fallait pour interpréter le rôle de Doña Bárbara, en particulier un orgueil et une sûreté de soi à toute épreuve! Si vous en doutez, regardez cet extrait d’un programme télévisé dans lequel elle raconte les circonstances du tournage de Doña Bárbara, le troisième film de sa carrière. (La conversation est en espagnol, mais la psychologie de la personne transpire rien que par l’image!).

Le film est devenu un classique du cinéma latino-américain. Il passe encore régulièrement sur les écrans de télévision. Mais il semble ne plus être disponible en DVD, s’il l’a jamais été. Il ne se trouve pas non plus en intégralité sur Internet. Je l’ai cependant déniché, découpé en séquences de quelques minutes chacune, sur l’inévitable Youtube. Alors, si vous voulez savoir à quoi ressemble un film mexicain des années 1940, je vous propose de le visionner ci-dessous. Ceux et celles qui ne pratiquent pas l’espagnol se contenteront d’en voir quelques scènes. Si vous connaissez l’espagnol, vous pourriez être capturé, malgré les longueurs propres au cinéma de l’époque, par ce drame exemplaire qui se déroule dans les llanos du Venezuela.

Langues en danger de mort

Langues en danger au Venezuela

Langues en danger au Venezuela

L’UNESCO vient de publier l’édition 2009 de son Atlas des langues en danger dans le monde dont la version interactive est disponible gratuitement en ligne. Nouveauté cette année : les langues sont classées en six catégories, définies d’après un rapport portant sur leur vitalité et le risque de disparition. Ce rapport établit en effet six degrés de vitalité / risque de disparition des langues, en fonction de neuf facteurs différents, dont le plus remarquable est celui de la transmission de la langue d’une génération à l’autre.

Les six catégories sont les suivantes :

Niveau de vitalité Transmission de la langue d’une génération à l’autre
sûre la langue est parlée par toutes les générations ; la transmission intergénérationnelle est ininterrompue
>> non inclues dans l’Atlas
vulnérable la plupart des enfants parlent la langue, mais elle peut être restreinte à certains domaines (p.e. la maison)
en danger les enfants n’apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison
sérieusement en danger la langue est parlée par les grands-parents ; alors que la génération des parents peut la comprendre, ils ne la parlent pas entre eux ou avec les enfants
en situation critique les locuteurs les plus jeunes sont les grands-parents et leurs ascendants, et ils ne parlent la langue que partiellement et peu fréquemment
éteinte il ne reste plus de locuteurs
>> l’Atlas contient les références des langues éteintes depuis les années 1950

Et au Venezuela?

Référons-nous maintenant au Venezuela. La carte ci-dessus (dont vous trouverez une version interactive en choisissant « Venezuela » dans le formulaire de l’Atlas de l’UNESCO)  indique que 34 langues y sont en danger. Le foyer de la plupart d’entre elles est situé dans le sud du pays, formé par l’Amazonie et la Guyane vénézuélienne. Quelques-unes sont également parlées dans des pays limitrophes, en l’occurrence la Colombie, le Brésil et la Guyana.

Si on les classe selon les critères de l’UNESCO, on obtient le tableau suivant :

Vitalité Nom de
la langue
Nombre
de locuteurs

Akawaio 5800, dont 811 au Venezuela (parlé aussi au Brésil et en Guyana)

Añu 20

Baniva 500

Baníwa do
Içana
5811 (parlé aussi au Brésil et en Colombie)

Baré Non disponible

Cuiba 2445 (parlé aussi en Colombie)

Guajiro 318.500 (parlé aussi en Colombie)

Hodi 600

Kari’ña 11.000

Kurripako 10.000 (parlé aussi en Colombie)

Lokono 1750 dont 248 au Venezuela (parlé aussi en Guyana)

Mako 345

Nheengatu / Yeral 2000 (parlé aussi au Brésil)

Ninam 100 (parlé aussi au Brésil)

Panare 3000

Pemon 20.000 (parlé aussi au Brésil)

Pémono 1

Piapoko 4500 (parlé aussi en Colombie)

Piaroa 11.000 (parlé aussi en Colombie)

Puinave 7377 (parlé aussi en Colombie)

Pume 5000

Sáliba 2000, dont 79 au Venezuela (parlé aussi en Colombie)

Sanema 393 (parlé aussi au Brésil)

Sapé 50

Sikuani 34.614 (parlé aussi en Colombie)

Tunebo 7231 (parlé aussi en Colombie)

Uruak 19

Wanai 0

Warao 25.000

Warekena 500 (parlé aussi au Brésil)

Yanomami 4000 (parlé aussi au Brésil)

Yawarana 300

Yecuana 5000 (parlé aussi au Brésil)

Yukpa 3000 (parlé aussi en Colombie)

Dix langues se trouvent donc en situation critique, cinq sont sérieusement en danger, sept sont en danger et douze sont vulnérables. Toutes sont des langues parlées par des autochtones, ceux-là qui, grâce à l’isolement et/ou à la résistance, ont pu résister depuis cinq siècles au rouleau compresseur qu’est la culture occidentale.

Avancées de la Constitution

La Constitution du Venezuela indique dans son article 9 que « la langue officielle [du pays] est le Castillan, les langues indigènes sont aussi d’utilisation officielle pour les peuples indigènes et doivent être respectées dans tout le territoire de la République, afin de constituer le patrimoine culturel de la Nation et de l’humanité. » Par ailleurs tout le chapitre 8 est consacré aux droits des peuples indigènes. Tellement rare que cela vaut la peine de citer le texte intégralement :

Article 119. L’Etat reconnaît l’existence des peuples et communautés indigènes, leur organisation sociale, politique et économique, leurs cultures, us et coutumes, langues et religions comme leur habitat et droits coutumiers, les terres ancestrales que traditionnellement ils occupent, nécessaires pour développer et garantir leur mode de vie. Il est du ressort de l’Exécutif National, avec la participation des peuples indigènes, de délimiter et de garantir la propriété collective de leurs terres, lesquelles seront inaliénables, imprescriptibles et in-transférables en accord avec le contenu de la présente Constitution et de la loi.

Article 120. L’exploitation des ressources naturelles sur le territoire des habitats indigènes par l’Etat se fera sans léser leur intégrité culturelle, sociale et économique, et elle est sujette préalablement à l’information et à la consultation des communautés indigènes concernées. Les bénéfices tirés de cette exploitation par les peuples indigènes sont assujettis
à la Constitution et à la loi.

Article 121. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de développer leur identité ethnique et culturelle,  vision du monde, valeurs, spiritualité, lieux sacrés et culte. L’État encouragera la valorisation et la diffusion des manifestations culturelles des peuples indigènes, lesquels ont droit à une éducation propre et à un régime éducatif de caractère interculturel et bilingue, répondant à leurs particularités socioculturelles, valeurs et traditions.

Article 122. Les peuples indigènes ont droit à une protection sanitaire qui tiendra compte de leurs pratiques et cultures. L’État reconnaît leur médecine traditionnelle et les thérapies complémentaires, avec obligation de respecter les principes bioéthiques.

Article 123. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de promouvoir leurs propres pratiques économiques basées sur la réciprocité, la solidarité et les échanges ; leurs activités productives traditionnelles, leur participation à l’économie nationale et à définir leur priorité. Les peuples indigènes ont droit à la formation professionnelle et à participer à l’élaboration, l’exécution et la gestion des programmes spécifiques de formation, services d’assistance technique et financière qui renforcent leurs activités économiques dans le cadre du développement local soutenu.  L’État garantira aux travailleurs et travailleuses appartenant aux peuples indigènes, la jouissance des droits que confère la législation du travail.

Article 124. Est garantie et protégée la propriété intellectuelle collective des connaissances, techniques et innovations des peuples indigènes. Toute activité en relation avec les ressources génétiques et les connaissances associées à ces derniers procureront des bénéfices collectifs. Est interdit le prélèvement des impôts sur ces ressources de connaissances ancestrales.

Article 125. Les peuples indigènes ont droit à la participation politique. L’État garantit la représentation indigène à l’Assemblée Nationale et dans les corps délibérants des institutions fédérales et locales ayant des populations indigènes, conformément à la loi.

Article 126. Les peuples indigènes, avec leurs cultures aux racines ancestrales, font partie de la Nation, de l’Etat et du peuple vénézuélien unique, souverain et indivisible. Conformément à la présente Constitution ils ont le devoir de sauvegarder l’intégrité et la souveraineté nationale.

Le terme peuple ne peut être interprété dans la présente Constitution dans le sens que le définit le droit international.

C’est là une avancée immense, que l’on voudrait voir se répéter ailleurs, sur le plan juridique. Même les enjeux les plus modernes, tels que ceux de la génétique, sont mentionnés dans le texte. Mais cela suffira-t-il?

Attrait de la modernité

Il est clair que les forces sociales sont plus fortes que les textes juridiques. Et les forces sociales, dans le cas qui nous préoccupe, c’est l’attrait de la modernité, l’abandon des activités traditionnelles, l’émigration vers les villes par les jeunes générations autochtones. Avec, à terme, la non-reproduction de leurs cultures et de leurs langues.

Certaines communautés autochtones seront peut-être capables, grâce à leur dynamisme et leur clairvoyance, d’inscrire la modernité (une certaine modernité) dans leur culture, de la faire sienne –à certaines conditions qu’elles tenteront de faire valoir. C’est là sans doute la seule voie de survie, mais elle est étroite. En étant réaliste, on dira que ce ne sera là que retarder de quelques années, au mieux de quelques dizaines d’années, ce qui semble malheureusement inexorable : la disparition de centaines de langues et de cultures par assimilation au modèle dominant.

L’Atlas de l’UNESCO en montre dramatiquement la carte devant nos yeux hébétés.