Simón Bolívar et Britney Spears

14 janvier 2008

El general en su laberinto Je suis sans doute le dernier à l’avoir lu. Toujours est-il que je viens de terminer la lecture du roman El general en su laberinto [Le général dans son labyrinthe] que publia en 1989 Gabriel García Márquez.

Dans ce récit de caractère historique, le grand écrivain colombien raconte les derniers mois de la vie de Simón Bolívar, le Libertador de l’Amérique latine.

Roman dramatique, déchirant, historiquement très bien documenté, qui nous fait descendre le río Magdalena, au cœur de la Colombie, en compagnie du héros déchu et des ses derniers fidèles. À ses côtés, nous errons de ville en ville, de hacienda en hacienda, jusqu’à Santa Marta, terme final de la vie de celui qui, quelques années ou quelques mois auparavant, était encore adulé par les foules . Une longue et lente descente aux enfers, jusqu’à la mort inéluctable, attendue dès le début du récit.

De sa main de maître, García Márquez nous fait partager dans la souffrance les derniers moments du général. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages, un mythe tombe, tandis qu’un homme se révèle, un humain comme vous et moi : c’est là tout le talent de García Márquez de faire descendre Bolívar de sa statue pour en faire un vivant. Je ne peux que vous recommander de lire ou relire ce roman, qui est aussi un exceptionnel cours d’histoire.

J’en étais aux dernières pages de ce funeste labyrinthe lorsque, partout –à la télévision, sur Internet, jusque dans la presse bien pensante, catholique de surcroît– on s’empara de l’histoire d’une jeune femme qui, il n’y a pas si longtemps, fut également une héroïne des foules : Britney Spears. Et de nous rabâcher les oreilles, de nous en mettre plein les yeux avec la déchéance de la pop star, son enfermement dans une clinique psychiatrique, les coups donnés à son fils, sa nouvelle relation, et même un jeu macabre qui consiste à parier sur sa mort prochaine. Descente aux enfers là aussi, mais en mode téléréalité.

Le philosophe qui dort en moi (heureusement qu’il dort d’ailleurs…) s’est aussitôt mis en branle : n’existe-t-il pas un parallèle, sinon entre ces deux destins, du moins entre l’effet qu’ils produisent sur les foules : une espèce d’attraction fatale pour le héros qui tombe, pour le mythe qui trébuche ; un désir forcené de rendre à nouveau humain celui ou celle qui ne l’était plus tout à fait. Humain jusqu’à la déchéance, jusqu’à la mort.

Britney SpearsJe vous laisse sur cette réflexion inachevée. Vous la continuerez. Pour ce faire, plutôt que d’écouter le dernier disque de Britney Spears –ou pire, de perdre votre temps à lire toutes les conneries qui s’écrivent et se publient à son sujet– lisez, s’il vous plait, Le général dans son labyrinthe.

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Petits calculs pétroliers

10 novembre 2007

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.


Au pays des seins siliconés

21 octobre 2007

Akasha

Je vis au pays des seins siliconés! Ai-je de la chance, ou de la malchance? Tout dépend évidemment du point de vue. Certain(e)s aiment la nature, d’autres préfèrent le plastique (ou plutôt la plastique…).

Toujours est-il que si l’on vit au Venezuela, on ne peut y échapper! Ils sont partout, ils s’exposent hardiment, s’inclinent sans pudeur, balancent allègrement… Je veux parler des seins. Ici, les décolletés sont par définition profonds, et cela 365 jours par an, car nous avons la chance, oui, de ne jamais devoir affronter les rudeurs de l’hiver!

Petits seins s’abstenir, il les faut gros, imitant en cela les obsessions venues du Nord. Sin tetas no hay paraiso [Sans nichons, pas de paradis], comme le proclame le titre d’un récent best-seller qui a inondé l’Amérique latine (et, me dit-on, le monde), devenu depuis série à succès par les bonnes grâces de la télévision colombienne. Dans ce roman, le journaliste Gustavo Bolívar Moreno, colombien lui aussi, décrit le mal de vivre des adolescentes qui n’ont pas la chance d’en avoir de gros.

Il exprimait là tout haut le malaise du moment, chez les jeunes filles. D’où, chez elles, l’énorme consommation de silicone, jusqu’à 450 cm3 par sein! À ce petit jeu, le Venezuela arrive sans doute en tête en Amérique latine : le niveau de vie moyen y est généralement plus élevé qu’ailleurs, facilitant l’accès à la chirurgie plastique. Certains médecins (ou marchands) n’hésitent d’ailleurs pas à afficher tarifs –avec facilités de paiement– sur leur site Web!

Démocratisation

La course vers le silicone dépasse de très loin celles qui ont des prétentions de faire carrière « professionnelle » dans la beauté –miss, actrices, mannequins, présentatrices de télévision, prostituées… Depuis quelques années, la tendance est franchement à la démocratisation.

Aussi n’est-il pas rare de voir des adolescentes demander à leur parents, pour la célébration de leur quinze ans (passage symbolique de jeune fille à femme, rite largement fêté dans toute l’Amérique latine), de leur offrir une mammoplastie, opération d’augmentation des seins. Autre anecdote significative : un jour, de passage dans la petite ville d’Irapa, à l’extrême est du pays, quelle ne fut pas ma surprise de voir que le premier prix de la loterie locale n’était autre qu’une chirurgie des seins! (Qu’y avait-il de prévu si le gagnant était du sexe masculin? Mystère…).

Bref, au Venezuela, les nichons sont partout, fiers comme des melons. En tant que mâle, et sans vouloir être voyeur, disons qu’on en reçoit plein la vue dans ce pays où le jeu de la séduction tourne vite à celui de la provocation, voire de la vulgarité (voir la photo ci-dessus, qui illustre parfaitement combien la frontière se brouille entre ces trois concepts) .

Culte exacerbé

SéductionTout cela se résume finalement a un culte exacerbé du corps féminin. Vous me direz que la tendance est mondiale, et qu’elle participe de la « pornoïsation » progressive du village global. Sans doute. Il y a un effet « mode » incontestable, qui exploite un malaise latent de plus en plus généralisé chez les femmes. Il y a, derrière cette souffrance plus créée que réelle, une sorte de lavage de cerveau semi-publicitaire, à base de techniques psychologiques subtiles, dont le but est de modifier les attitudes des personnes sans qu’elle s’en rendent compte, au point de les persuader qu’elles prennent leurs décisions en toute autonomie. Les gros seins comme nouveau produit de consommation, en quelque sorte.

Soit. Mais l’effet n’est pas nécessairement le même partout. Dans une société telle que la vénézuélienne, fondamentalement machiste mais aussi matriarcale (voir Le Venezuela est une femme et Dénudées, mais pas trop), on se trouve en face d’un phénomène social foncièrement ambigu. Face aux hommes traditionnellement tout-puissants, les femmes désirent s’affirmer et gagner leur espace –et y parviennent d’ailleurs de plus en plus. Mais pour y arriver, l’arme privilégiée que beaucoup d’entre elles utilisent reste la beauté, la séduction –qu’elles n’abandonneraient pour rien au monde, en tant qu’élément substantiel au féminin. Or, à n’en pas douter, les seins en constituent une part importante…

Donc, d’une part, les Vénézuéliennes ne veulent pas qu’on les traite comme des objets, mais d’autre part, elle se transforment en potiches à gros seins. Cherchez où est l’erreur… Quant au macho local, il se relèche les babines de cette nouvelle aubaine…

En attendant, si vous ne le saviez pas encore, la géographie s’est transformée : Silicon Valley ne se trouve désormais plus en Californie, mais bien au Venezuela, dans la vallée de Caracas!

Photo 1 : Akasha par Dorian Ortiz – Source : Hot Bellas Venezolanas
Photo 2 : Marian par Luisma – Source : Rumbacaracas


Peut-on encore écrire sur le Venezuela?

9 octobre 2007

Graffiti à Tostos

Comme vous le savez peut-être, je publie certains articles de venezueLATINA dans Agoravox et Centpapiers, deux médias –français et québécois, respectivement– promoteurs du « journalisme citoyen ». Je sélectionne pour ce faire les billets de portée plus générale, qui peuvent intéresser un public curieux, mais non spécialisé. Ce sont aussi, le plus souvent, des articles qui touchent de près ou de loin à la politique vénézuélienne.

Mon précédent billet, consacré à la corruption au Venezuela, fut de ceux-là. Publié dans les deux sites web cités plus haut, il attira une avalanche de réactions. Sur Agoravox, cela tourna même à l’hystérie. Je vous invite à y jeter un petit coup d’œil : les injures et les noms d’oiseaux volent bas, très bas, parfois à l’encontre de l’auteur (dur, dur), mais pas uniquement : les coups les plus forts (facho, stalinien, raciste…) se donnent entre commentateurs. Dans une telle logorrhée, personne n’y retrouverait ses petits…

De quoi s’agit-il exactement? D’un débat entre personnes qui ne connaissent pas le Venezuela, mais qui ont toutes une opinion arrêtée sur ce qui s’y passe. Une opinion qui correspond à une préconception ou matrice idéologique préexistante : Chávez (encore lui, bien sûr) est soit dieu, soit démon. Et de citer souvent des références politiques françaises (!) pour le prouver!

Dans tout cela, l’article original, son auteur, ses idées mêmes, ne comptent plus pour grand chose. Oubliés, évacués, remplacés par de grandes déclarations entendues qui ne mènent nulle part, mais qui, apparemment, font du bien à celui qui les profère.

D’où ma question de départ : peut-on encore écrire sur le Venezuela? Peut-on encore faire preuve d’indépendance d’esprit, de qualités d’analyse et de pondération quand il est question du pays de Chávez? Ou bien faut-il nécessairement s’aligner sur les grandes matrices idéologiques qui font la pluie et le beau temps en ces beaux pays de France et d’ailleurs?

Se taire?

Poser la question, c’est y répondre : oui, il est bien difficile d’afficher une vision critique –critique de gauche, progressiste, entendons-nous bien– du processus en cours au Venezuela. Cela disqualifie automatiquement le discours, tant au Venezuela qu’à l’étranger, où les esprits sont particulièrement échauffés sur la question. La « révolution » n’a que faire des mous et des faibles, elle doit aller de l’avant, selon les uns (dont Chávez lui-même). Il est insupportable de voir dans le processus en cours au Venezuela des aspects positifs et des avancées sociales indéniables, selon les autres. Pauvre de nous…

Je ne me tairai pourtant pas, même si je dois continuer à endurer des sarcasmes, des injures et des cotes plutôt basses dans l’applaudimètre du journalisme citoyen! Je continuerai donc à écrire –ici, dans Agoravox, Centpapiers ou ailleurs– avec ce même esprit d’indépendance, en tentant de conserver la lucidité qui fait défaut à beaucoup dès qu’il est question du Venezuela actuel.

Dur, dur, je vous dis.


Corruption : la honte

30 septembre 2007

Carte de la corruption - Transparency International

La honte ! Dans l’indice 2007 des perceptions de la corruption dans le monde (IPC) que publie Transparency International, le Venezuela figure en 162e position sur 179 pays (voir la carte ci-dessus). Seul Haïti fait pire en Amérique latine. Pas vraiment brillant… Bien sûr, le rapport ne calcule pas la corruption en tant que telle –bien difficile à évaluer–, mais seulement la perception de corruption. Il n’empêche, cela ne trompe pas : la corruption est ici partout.

Partout? Oui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, il existe au Venezuela une véritable culture de la corruption. Au plus haut, c’est le fonctionnaire qui prélève au passage son pourcentage (jusqu’à 30 %, dit-on!) sur les contrats publics qu’il accorde et, en face de lui, l’entreprise qui prévoit ce surcoût dans son devis. Au plus bas, c’est l’automobiliste en infraction qui « arrange la chose » avec le policier.

Plus symptomatique encore : je connais le cas, dans une école primaire, de gamins chargés par l’instituteur de surveiller momentanément la classe qui se font payer par leurs camarades pour ne pas dénoncer leurs petites incartades… Une culture, je vous dis, qui s’apprend et s’internalise dès le plus jeune âge. C’est comme la potion magique d’Obélix, on tombe dedans quand on est petit.

Il y a aussi la corruption institutionnalisée. Si vous avez besoin d’un quelconque document administratif, on vous demande si vous le voulez habilitado. Il s’agit d’une invite presque légale à agilizar le processus : moyennant un supplément parfois conséquent, vous recevrez votre document dans des délais raisonnables. Sinon, bonne chance…

Impossible donc de vivre au quotidien au Venezuela sans avoir trempé, un jour ou l’autre, dans une affaire de corruption, petite ou grande. Et n’oublions pas que dans toute affaire de corruption, il y a au moins deux intervenants : celui qui demande et celui qui accepte; celui qui offre et celui qui reçoit. L’un et l’autre partagent un sentiment de culpabilité, à un degré divers, mais culpabilité tout de même. Cela n’incite pas, évidemment, à faire se délier les langues.

Racines historiques

Il existe bien entendu des racines historico-anthropologiques à de tels comportements. Bolivar lui-même dénonçait déjà en son temps le mauvais usage des fonds publics par l’administration. La faiblesse de l’appareil d’État, au 19e siècle, n’a fait que renforcer la tendance, imprimant la corruption dans son fonctionnement même.

Au 20e siècle, l’économie du pétrole a permis à la corruption d’atteindre de nouveaux sommets. Désormais, on traitait en dollars, et qui plus est avec des multinationales désireuses de s’assurer une part du gâteau pétrolier vénézuélien, quel qu’en soit le prix. Le prix, c’est la corruption. Cela n’aide pas les pratiques éthiques…

Et au 21e siècle? Avec le prix du barril de pétrole qui atteint des sommets inégalés, il n’y a jamais eu autant d’argent dans le pays. Le contrôle des changes, dont l’effet est de créer un dollar parallèle valant plus de deux fois le dollar officiel, ne fait qu’aggraver les choses. Finalement, l’arrivée, avec Hugo Chávez, d’un nouveau personnel politique longtemps écarté des affaires et désireux de prendre enfin sa revanche (À moi le tour!), facilite encore cette course à l’argent facile.

Officiellement, on parle de combattre la corruption. Hugo Chávez a même dit qu’il allait se charger personnellement de ce dossier. Mais rien n’y fait, pas même la « morale socialiste ». On reste à la case départ, comme avec les gouvernements précédents. Trop d’amis, sans doute, sont impliqués, maintenant comme avant.

Dessous de tableDans l’opposition, on crie au scandale : jamais, selon ses représentants, la corruption n’a été aussi élevée. En fait, on a plutôt l’impression que ce qui les dérange, c’est que ce ne sont plus eux qui en profitent, mais de nouveaux venus sur le marché…


Vous avez dit déforestation?

1 mai 2007

Déforestation entre Calderas et Masparrito

Le Venezuela a l’un des taux de de déforestation les plus élevés de la planète. Chaque année depuis 1990, il perd 0,6 % de ses forêts : quelque 287 600 hectares de forêt sont irrémédiablement détruits, sans compter la dégradation qu’entraînent l’exploitation forestière, les exploitations minières et l’extraction de pétrole. Entre 1990 et 2005, le Venezuela a officiellement perdu 8,3 pour cent de sa couverture forestière, soit environ 4 313 000 hectares –l’équivalent de la superficie de la Suisse. Le processus a tendance à s’accélérer depuis 2000, révolution bolivarienne aidant. Celle-ci se montre en effet laxiste s’agissant d’occupations de terre par des paysans.

J’ai été témoin des effets navrants de la déforestation au cours d’une randonnée qui m’a mené de Calderas a Masparrito, dans le piémont andin près de Barinas. Au long des cinq heures de marche, ce ne fut que désolation, dévastation, paysage en complet bouleversement. Il s’agissait ici d’une colonisation agricole dans toute sa splendeur, moyennant la pratique de la terre brûlée.

Les forêts ne sont de personne. Il suffit de choisir un espace, de le clôturer, d’en « améliorer l’usage » (à savoir abattre les arbres pour leur substituer une activité productive –patûrage ou culture) pour avoir l’espoir de recevoir, un jour plus ou moins lointain, un droit de propriété. Si une route est projetée (comme c’est le cas entre Calderas et Masparrito), cela ne rend que plus appétissante l’entreprise, car le terrain se mettra à valoir.

Jeter la pierre?

Nombreux sont donc ceux qui tentent leur chance. Ce ne sont pas nécessairement les plus pauvres : il faut disposer d’un certain capital pour clôturer l’espace et payer les ouvriers qui déforesteront.

Mais cette déforestation sauvage est aussi le fruit de l’ignorance. Il ne faudra que quelques années au colon pour s’apercevoir que les terres défrichées ne conviennent pas pour l’élevage et qu’elles s’épuisent rapidement si on les cultive –à moins d’y insuffler des tonnes d’engrais hautement polluants. Entretemps, le mal sera fait : la forêt primitive aura disparu et ne reviendra plus jamais. Laissé en friche, le terrain sera la proie des fougères et d’une basse végétation envahissante.

Faut-il pour autant jeter la pierre sur le paysan défricheur? Il a sa logique : il doit nourrir ses enfants (souvent nombreux) et surtout assurer leur avenir. Laissé à lui-même, il trouve la solution dans la conquête de nouvelles terres. Bien conseillé, il pourrait plutôt accroître la productivité, généralement très faible, de celles qu’il possède déjà.

Du reste, les habitants du Nord, Européens et Américains, sont bien mal placés pour donner des leçons à ceux du Sud. N’ont-ils pas été historiquement, depuis des siècles, les plus grands défricheurs de la planète, à tel point qu’il n’existe pratiquement plus de forêts primitives en Europe et en Amérique du Nord? Maintenant que les problèmes environnementaux sont planétaires, il est bien beau de sonner l’alarme, mais gardons tout de même une perspective historique et une certaine humilité.

Déforestation à El Vegón, entre Calderas et MasparritoEn effet, il serait tout de même malvenu d’exiger des paysans du Sud qu’ils résolvent les problèmes du monde. La solution passe plutôt par l’offre aux petits paysans d’alternatives sociales et économiques viables et crédibles qui leur permettent de concevoir un avenir décent pour eux et leur famille, sans devoir passer par la déforestation.

Mais les responsables politiques et économiques auront-ils l’imagination, la capacité et surtout le courage de se lancer dans un tel défi?


Livre oublié

20 janvier 2007

Orénoque-Amazone

Je redécouvre dans ma bibliothèque quelque peu fouillis un livre dont j’avais totalement oublié l’existence : L’expédition Orénoque-Amazone, d’Alain Gheerbrant. Je ne me souviens plus du lieu ni du moment où j’ai acheté d’occasion cet ouvrage, dont la première édition, chez Gallimard, date de 1952. Après l’avoir placé sur un rayon, je n’ai jamais lu ce vieux Livre de Poche n° 339-340, imprimé en 1961, qui fleure bon le papier jauni. Ethnologue, cinéaste et écrivain, Alain Gheerbrant a dirigé en 1948 une grande expédition Orénoque-Amazone, qui a traversé pour la première fois la Sierra Parima, une région jusque là inconnue des géographes, aux confins du Brésil et du Venezuela.

L’expédition est partie en septembre 1948 de Bogota, en Colombie, pour atteindre Manaus, au Brésil, en juillet 1950. Alain Gheerbrant en rapporta ce livre, qui est devenu depuis lors un classique de la littérature ethnographique, ainsi qu’un long métrage documentaire, Des hommes qu’on appelle sauvages, dont la sortie dans les salles françaises, en 1952, n’est pas passée inaperçue.

Et me voici en train de dévorer ce livre qui s’était égaré au fin fond de ma bibliothèque… Des premières pages, je retiens ce passage, qui concerne une tribu indienne de Colombie, les Guayaberos, mais pourrait s’appliquer aussi bien à plusieurs communautés indiennes du Venezuela :

Derrière le treillis métallique, s’écrasent des visages immobiles, les Indiens. Chaque fois qu’il y a lumière chez Don Jesus, avertis par le ronronnement du groupe électrogène que le vent élargit tout autour du village, ils viennent silencieusement s’entasser là, pour voir la lumière, et entendre la voix des sorciers blancs. Ce sont les Indiens guayaberos, les seuls indigènes connus à des lieues à la ronde. Depuis qu’existe le village de San José du Guaviare, ils ont cessé de se peindre le visage et le corps avec la graisse rouge vif de l’« achiote » et la résine du « carania ». Ils ont cessé de courir nus dans la forêt, de respecter les chants et les danses requis par le dieu Soleil, et de progresser ainsi, suivant leur temps à eux, comme ils le faisaient depuis des millénaires.Mais ils ne sont pas non plus tout à fait civilisés. Ils continuent d’habiter des chaumières cachées dans la forêt. Ils continuent de ne pas apprécier le progrès. Ils ne travaillent que de temps à autre, prêtant leurs services aux Blancs juste ce qu’il faut pour obtenir un autre pantalon de cotonnade lorsque le leur tombe en lambeaux, ou un nouveau machete. L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée. Aussi les groupes guayaberos l’un après l’autre s’éteignent-ils, autour de San José de Guaviare. La maladie, et surtout cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Aujourd’hui il ne reste pas deux cents Guayaberos dans toute la forêt et bientôt il n’y en aura plus un seul. (pp. 38-39)

Ne nous arrêtons pas aux termes indigène et civilisé, qui étaient de mise au moment où ces lignes ont été écrites. Mais relisons cette phrase si juste : L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée ; ou encore celle-ci : cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Et le drame continue : il y a quelques mois à peine, j’ai perçu exactement la même chose alors que j’étais en mission professionnelle auprès de communautés warao du delta de l’Orénoque. Le grand drame des Indiens, des Autochtones, c’est bien d’avoir perdu tout repère, de ne plus savoir qui ils sont et de n’avoir d’autre solution que de s’en remettre aux mirages du modernisme pour essayer de trouver du sens à leur existence.

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