Les vautours dans la ville

11 novembre 2007

Les vautours dans la ville

Imaginez-vous en pleine ville de Mérida, à 500 mètres à peine de la place Bolívar, au lieu-dit La Cruz Verde. Vous descendez la rue, négociez le virage, et tout à coup des dizaines de zamuros, ces sympathiques vautours aussi appelés urubus, se présentent à vos yeux. Ils s’affairent tranquillement autour de sacs d’immondices amoncelés auprès d’une baraque jaune.

Ne croyez pas qu’ils s’effraient de votre arrivée : ils décollent au dernier moment pour atterrir quelques mètres plus loin. Leur butin est trop beau pour l’abandonner d’un coup d’un seul. Selon leur habitude, en cas de visite impromptue, ils se placent simplement en sécurité à quelques mètres de là, pour revenir aussitôt dès que le danger sera passé. Tranquilles, je vous dis. De vrais vautours.

Devant cette vision et surtout cette odeur presque apocalyptiques, vous vous posez tout de même des questions : pourquoi tant d’immondices à cet endroit? Et quelle est la fonction de cette petite construction jaune?

Mauvaise gestion d’une bonne idée

Je m’informe : il se fait que la construction jaune est destinée au dépôt des immondices du barrio (un quartier pauvre, à la limite du bidonville) situé à proximité de l’endroit. Construit sans planification, le barrio a des ruelles trop étroites pour y laisser passer le camion récollecteur et l’administration communale a construit cet abri pour que les habitants y déposent leurs immondices. Excellente intention.

Oui mais… il y a tout de même deux hics : premièrement, des personnes qui n’ont rien à voir avec le barrio passent en voiture et viennent déverser là leurs propres immondices. C’était même le cas, jusqu’il y a peu, du McDonald local! Cela multiplie évidemment la quantité d’immondices dans un lieu qui n’est visiblement pas conçu pour cela. Et deuxième hic : le passage du camion municipal est plutôt irrégulier, provoquant une accumulation d’immondices dans une rue passante.

UrubuBref, il s’agit de la typique mauvaise gestion d’une bonne idée –ce qui est assez fréquent par ici.

Les zamuros, eux, sont satisfaits. Et, tout bien réfléchi, ils ont raison. Non seulement ils se nourrissent à bon compte, mais encore ils peuvent s’enorgueillir de faire le travail que les humains ne font pas : nettoyer la ville!

PS : Pour en savoir plus sur les zamuros (urubu noir en français, dont le nom scientifique est Coragyps atratus), voyez la page qui leur est dédiée sur le site oiseaux.net.


Petits calculs pétroliers

10 novembre 2007

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.


Peut-on encore écrire sur le Venezuela?

9 octobre 2007

Graffiti à Tostos

Comme vous le savez peut-être, je publie certains articles de venezueLATINA dans Agoravox et Centpapiers, deux médias –français et québécois, respectivement– promoteurs du « journalisme citoyen ». Je sélectionne pour ce faire les billets de portée plus générale, qui peuvent intéresser un public curieux, mais non spécialisé. Ce sont aussi, le plus souvent, des articles qui touchent de près ou de loin à la politique vénézuélienne.

Mon précédent billet, consacré à la corruption au Venezuela, fut de ceux-là. Publié dans les deux sites web cités plus haut, il attira une avalanche de réactions. Sur Agoravox, cela tourna même à l’hystérie. Je vous invite à y jeter un petit coup d’œil : les injures et les noms d’oiseaux volent bas, très bas, parfois à l’encontre de l’auteur (dur, dur), mais pas uniquement : les coups les plus forts (facho, stalinien, raciste…) se donnent entre commentateurs. Dans une telle logorrhée, personne n’y retrouverait ses petits…

De quoi s’agit-il exactement? D’un débat entre personnes qui ne connaissent pas le Venezuela, mais qui ont toutes une opinion arrêtée sur ce qui s’y passe. Une opinion qui correspond à une préconception ou matrice idéologique préexistante : Chávez (encore lui, bien sûr) est soit dieu, soit démon. Et de citer souvent des références politiques françaises (!) pour le prouver!

Dans tout cela, l’article original, son auteur, ses idées mêmes, ne comptent plus pour grand chose. Oubliés, évacués, remplacés par de grandes déclarations entendues qui ne mènent nulle part, mais qui, apparemment, font du bien à celui qui les profère.

D’où ma question de départ : peut-on encore écrire sur le Venezuela? Peut-on encore faire preuve d’indépendance d’esprit, de qualités d’analyse et de pondération quand il est question du pays de Chávez? Ou bien faut-il nécessairement s’aligner sur les grandes matrices idéologiques qui font la pluie et le beau temps en ces beaux pays de France et d’ailleurs?

Se taire?

Poser la question, c’est y répondre : oui, il est bien difficile d’afficher une vision critique –critique de gauche, progressiste, entendons-nous bien– du processus en cours au Venezuela. Cela disqualifie automatiquement le discours, tant au Venezuela qu’à l’étranger, où les esprits sont particulièrement échauffés sur la question. La « révolution » n’a que faire des mous et des faibles, elle doit aller de l’avant, selon les uns (dont Chávez lui-même). Il est insupportable de voir dans le processus en cours au Venezuela des aspects positifs et des avancées sociales indéniables, selon les autres. Pauvre de nous…

Je ne me tairai pourtant pas, même si je dois continuer à endurer des sarcasmes, des injures et des cotes plutôt basses dans l’applaudimètre du journalisme citoyen! Je continuerai donc à écrire –ici, dans Agoravox, Centpapiers ou ailleurs– avec ce même esprit d’indépendance, en tentant de conserver la lucidité qui fait défaut à beaucoup dès qu’il est question du Venezuela actuel.

Dur, dur, je vous dis.


Corruption : la honte

30 septembre 2007

Carte de la corruption - Transparency International

La honte ! Dans l’indice 2007 des perceptions de la corruption dans le monde (IPC) que publie Transparency International, le Venezuela figure en 162e position sur 179 pays (voir la carte ci-dessus). Seul Haïti fait pire en Amérique latine. Pas vraiment brillant… Bien sûr, le rapport ne calcule pas la corruption en tant que telle –bien difficile à évaluer–, mais seulement la perception de corruption. Il n’empêche, cela ne trompe pas : la corruption est ici partout.

Partout? Oui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, il existe au Venezuela une véritable culture de la corruption. Au plus haut, c’est le fonctionnaire qui prélève au passage son pourcentage (jusqu’à 30 %, dit-on!) sur les contrats publics qu’il accorde et, en face de lui, l’entreprise qui prévoit ce surcoût dans son devis. Au plus bas, c’est l’automobiliste en infraction qui « arrange la chose » avec le policier.

Plus symptomatique encore : je connais le cas, dans une école primaire, de gamins chargés par l’instituteur de surveiller momentanément la classe qui se font payer par leurs camarades pour ne pas dénoncer leurs petites incartades… Une culture, je vous dis, qui s’apprend et s’internalise dès le plus jeune âge. C’est comme la potion magique d’Obélix, on tombe dedans quand on est petit.

Il y a aussi la corruption institutionnalisée. Si vous avez besoin d’un quelconque document administratif, on vous demande si vous le voulez habilitado. Il s’agit d’une invite presque légale à agilizar le processus : moyennant un supplément parfois conséquent, vous recevrez votre document dans des délais raisonnables. Sinon, bonne chance…

Impossible donc de vivre au quotidien au Venezuela sans avoir trempé, un jour ou l’autre, dans une affaire de corruption, petite ou grande. Et n’oublions pas que dans toute affaire de corruption, il y a au moins deux intervenants : celui qui demande et celui qui accepte; celui qui offre et celui qui reçoit. L’un et l’autre partagent un sentiment de culpabilité, à un degré divers, mais culpabilité tout de même. Cela n’incite pas, évidemment, à faire se délier les langues.

Racines historiques

Il existe bien entendu des racines historico-anthropologiques à de tels comportements. Bolivar lui-même dénonçait déjà en son temps le mauvais usage des fonds publics par l’administration. La faiblesse de l’appareil d’État, au 19e siècle, n’a fait que renforcer la tendance, imprimant la corruption dans son fonctionnement même.

Au 20e siècle, l’économie du pétrole a permis à la corruption d’atteindre de nouveaux sommets. Désormais, on traitait en dollars, et qui plus est avec des multinationales désireuses de s’assurer une part du gâteau pétrolier vénézuélien, quel qu’en soit le prix. Le prix, c’est la corruption. Cela n’aide pas les pratiques éthiques…

Et au 21e siècle? Avec le prix du barril de pétrole qui atteint des sommets inégalés, il n’y a jamais eu autant d’argent dans le pays. Le contrôle des changes, dont l’effet est de créer un dollar parallèle valant plus de deux fois le dollar officiel, ne fait qu’aggraver les choses. Finalement, l’arrivée, avec Hugo Chávez, d’un nouveau personnel politique longtemps écarté des affaires et désireux de prendre enfin sa revanche (À moi le tour!), facilite encore cette course à l’argent facile.

Officiellement, on parle de combattre la corruption. Hugo Chávez a même dit qu’il allait se charger personnellement de ce dossier. Mais rien n’y fait, pas même la « morale socialiste ». On reste à la case départ, comme avec les gouvernements précédents. Trop d’amis, sans doute, sont impliqués, maintenant comme avant.

Dessous de tableDans l’opposition, on crie au scandale : jamais, selon ses représentants, la corruption n’a été aussi élevée. En fait, on a plutôt l’impression que ce qui les dérange, c’est que ce ne sont plus eux qui en profitent, mais de nouveaux venus sur le marché…


Subtile exploitation des petites filles

24 juin 2007

Affiche du concours Niña Mérida

On parle beaucoup, ces temps-ci, de l’exploitation des enfants en Chine. C’est bien. On parle moins d’un phénomène d’exploitation, certes plus subtil, qui est monnaie courante en Amérique Latine, et singulièrement au Venezuela.

Je veux parler des concours de beauté pour enfants. J’ai déjà mentionné, dans des billets antérieurs (Dénudées mais pas trop et Épinglées au mur), la folie obsessionnelle qui entoure les concours de beauté au Venezuela. En voici une preuve de plus. Il y a quelques jours, a eu lieu à Mérida le concours Niña Mérida, qui réunissait 26 petites filles âgées de 7 à 10 ans venues des quatre coins de la région.

Cela se passe exactement comme pour les « grandes », à l’exception, tout de même, du défilé en bikini. Affiches pour la promotion des candidates (photo ci-dessus); visites protocolaires, y compris à la gobernación (le gouvernement régional –qui cautionne l’événement en l’annonçant sur son site web); défilé le jour J dans la grande salle du centre culturel de la ville; proclamation des résultats; rires et pleurs…

Bien sûr, l’exploitation des fillettes n’est pas aussi physique que dans les usines de briques en Chine (encore que le physique est au centre de la chose). Baignant dans les paillettes et le glamour, l’opération semble a priori moins nocive. Mais est-ce si sûr? Que se passe-t-il dans la tête des fillettes qui participent à ce jeu pervers? Que retiendront-elles de l’expérience? Et –au-delà– que retiendra de l’expérience ce vaste public familial composé en grande partie d’enfants du même âge que les candidates? Sans parler des téléspectateurs de la télévision régionale qui ont droit, les veinards, à la diffusion en direct du concours?

Ce qui est en jeu, c’est toute une image de la petite fille, de la femme, de la société. Et là, cela commence à faire mal. Mine de rien, à travers ces concours (il y en a partout, Mérida n’est pas une exception), ce qui se profile, c’est la sexualisation prématurée de la petite fille et, indirectement, du petit garçon –voyeur en l’occurence, car il n’existe aucun concours équivalent pour lui. C’est aussi la distribution des rôles futurs : « sois belle et souris », pour elle; « regarde et profites-en », pour lui. Merveilleux programme…

Rien d’étonnant après tout : tout cela est à l’image de la société toute entière, qui a intégré de tels modèles depuis belle lurette. Papa, maman, l’adolescent, l’adolescente, les grands-parents, tous sont consentants et participent en définitive de cette comédie. C’est l’école de la vie, en quelque sorte.

Concours Niña MéridaCe qui révolte, c’est précisément qu’il n’y a nulle part, vraiment nulle part, le moindre signe de révolte. C’est ainsi, et c’est bien comme ça. Pour le bonheur des petites filles, pour le bonheur de tous…

Le socialisme du XXIe siècle cher à Hugo Chávez a encore pas mal de pain sur la planche!


Vie de chien vénézuélien

13 juin 2007

La grand-mère et le chien

Il ne fait pas bon être chien au Venezuela. Bien entendu, il y a plusieurs catégories de chiens, mais la plupart d’entre eux sont loin de vivre la belle vie.

La catégorie inférieure, ce sont ces chiens perdus que l’on croise au hasard d’une route, souvent en pleine forêt. Généralement décharnés, boîteux, pouilleux, minables, arriveront-ils seulement à réintégrer la vie sauvage de leurs ancêtres lointains? Rien n’est moins sûr. Abandonnés là par des personnes sans scrupules, ils sont appelés inéluctablement à la dégénérescence et à la mort.

Catégorie immédiatement supérieure : celle des chiens qui cohabitent dans une famille, à la campagne ou à la ville. «Cohabitent », car ils ne sont pas vraiment adoptés. Ils sont là, c’est tout, parfois arrivés par hasard. On leur donnera au mieux les pauvres restes des repas, mais on les traitera aussi comme des moins que rien. Les coups ne leur sont pas épargnés, les injures non plus, quand il ne sont pas en outre les souffre-douleur des enfants du voisinage.

Catégorie un peu plus élevée : les chiens qui n’appartiennent à personne, mais sont adoptés par une communauté. Il n’est pas rare de les voir rôder toujours autour du même bloc d’appartements, attendant de leurs yeux tristes quelque message ou quelque nourriture. Ils restent cependant à la merci du bon vouloir des humains. Ainsi, la bande de chiens de la faculté des sciences de l’Université des Andes, à Mérida, étaient célèbres. Plusieurs étudiants et professeurs les avaient moralement et sentimentalement adoptés; ils leur apportaient régulièrement de la nourriture. Un petit bout de bonheur. Mais ce n’était pas suffisant : une décision administrative, prise pour d’obscures raisons d’hygiène, a signé leur arrêt de mort. Les étudiants manifestèrent leur opposition, mais rien n’y fit : les chiens furent condamnés.

Ces trois catégories mises ensemble, cela fait déjà beaucoup de chiens. La seconde est de loin la plus nombreuse : 80 % des chiens vénézuéliens en font partie. C’est la vraie norme au pays. Quant à la première et la troisième catégories, elles comptent ensemble quelque 10 % des chiens.

Il reste 10 % pour la dernière catégorie : celle des chiens qui possèdent un maître, un vrai. Chiens de garde (sécurité oblige), chiens policiers (trafic de drogue oblige) ou simplement mascotte de la famille. Des chiens bourgeois, souvent; des chiens jouets, aussi; des chiens fonctionnaires, parfois.

Petite anecdote finale, qui révèle bien la relation du Vénézuélien moyen avec le chien : je voyageais avec une dame originaire de la campagne comme il y en des milliers. Dans une courbe de la route (nous étions dans les Andes), un homme exhibe pour la vente un chiot de la race dite Mucuchies. Réaction de la dame à mes côtés : « Moi, je n’achèterai jamais un animal qui ne se mange pas! ».

En d’autres termes, le chien vaut moins que le poulet : il n’a pas les honneurs de la table.


Des pâtes impérialistes pour les pauvres

28 mai 2007

Pâtes du Mercal fabriquées par Cargill

On connaît les diatribes de Hugo Chávez contre les méfaits de l’impérialisme et des grandes entreprises multinationales. On connaît moins certains accommodements que la révolution bolivarienne peut prendre avec certains de ses « ennemis ».

Un exemple ? Le gouvernement a lancé de grands programmes sociaux appelés misiones [missions]. Parmi celles-ci, la mission Mercal a consisté à mettre sur pied un réseau parallèle pour la distribution et la vente des produits de première nécessité. Même si les magasins et marchés Mercal s’adressent en priorité aux moins nantis, ils sont ouverts sans discrimination à tous les Vénézuéliens. Il s’agit d’un effort gouvernemental pour rompre les tout-puissants monopoles de distribution du pays et défendre le pouvoir d’achat des plus pauvres. Sans aucun doute, les intentions sont bonnes, même si parfois elles se trouvent compromises par certaines pratiques de corruption et de favoritisme, déviation fréquente au Venezuela.

Eh bien, les pâtes que l’on vend dans les Mercal à 1200 bolivars le kilo (environ 0,30 €) sont fabriquées par Cargill du Venezuela, ni plus ni moins. Cargill, l’une des multinationales les plus vilipendiées au monde pour ses pratiques peu respectueuses de l’environnement et des droits des travailleurs!

Jugeons-en : Cargill joue un rôle pivot dans la destruction de l’Amazonie, dénonce Greenpeace. Non seulement la multinationale participe activement, voire frauduleusement, à la déforestation afin de promouvoir la culture intensive du soja, mais encore elle compte parmi ses fournisseurs des fermes pratiquant des formes d’esclavagisme. Cargill a d’ailleurs été condamnée à plusieurs reprises par la justice brésilienne, en raison de ses pratiques abusives.

On n’en est pas là au Venezuela. Certes, présente surtout dans la grande distribution, Cargill contrôle une bonne partie du marché des farines, du riz, des huiles et des pâtes, à tel point qu’il est bien difficile d’éviter ses produits dans les supermarchés. Mais, somme toute, la filiale vénézuélienne de Cargill apparaît comme une entreprise capitaliste tranquille et exemplaire, qui soulève un minimum de vagues.

Il n’empêche : la mission Mercal pourrait choisir des fournisseurs plus recommandables, et favoriser notamment la petite et moyenne industrie nationale. Ce serait une bonne façon de pratiquer dans les faits le « développement endogène » que prêche à longueur de discours Hugo Chávez et d’offrir des pâtes moins impérialistes aux Vénézuéliens.