Category: Désolant


La prison de El Rodeo

La prison de El Rodeo

Les évènements tragiques de la prison El Rodeo, située à une quarantaine de kilomètres de Caracas, continuent à faire la une de l’actualité : la mutinerie, qui a commencé il y a presque deux mois avec une prise d’otages, a fait jusqu’à présent 29 victimes, selon les déclarations officielles, plusieurs centaines, selon les ONG et les familles des détenus.

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

À l’heure qu’il est, l’armée a repris le contrôle de la moitié de la prison, tandis que le millier de détenus de Rodeo 2 refusent de se rendre et rejettent toute conciliation. Une bataille de communication a lieu : face à la parole officielle délivrée par les médias gouvernementaux, les mutins témoignent de leur réalité et de leur abandon par les autorités à travers une série de vidéos postées sur Youtube. Des proches des détenus se lancent dans une grève de la faim pour exiger une solution rapide et humaine du conflit, tandis que des pasteurs évangélistes prient et tentent, sans succès jusqu’ici, d’obtenir la reddition des mutins. La situation reste chaotique, comme le montre cette vidéo diffusée par la chaîne de télévision Telesur [en espagnol] :

Avec des filles en bikini

Coïncidence, au moment même où la prison de El Rodeo apparaît aux yeux de tous comme un enfer carcéral, la presse internationale, française notamment, se fait l’écho de la situation dans une prison vénézuélienne où « on peut tout faire, sauf sortir ». Une sorte de paradis. C’est la prison San Antonio, sur l’île de Margarita.

Dans la prison San Antonio (Margarita)

Dans la prison San Antonio

C’est un article du New York Times, publié le 6 juin dernier, qui a attiré l’attention sur une réalité pour le moins contradictoire : dans cette prison hors normes, les détenus, pour la plupart impliqués dans des affaires de drogue, ont le loisir de danser dans une piscine avec des filles en bikini et mènent une vie pratiquement identique à celle qu’ils auraient à l’extérieur. Certains, parfois lourdement armés, se promènent avec leur conjointe tandis que leurs enfants s’amusent dans l’une des quatre piscines de la prison. Des salles ont été aménagées pour que les détenus puissent se retrouver en toute intimité avec leur compagne.

Le secret de tout cela ? Sous l’impulsion et la conduite d’un caïd, Teofilo Rodríguez, surnommé El Conejo [Le lapin], les prisonniers se sont organisés pour se donner les meilleures conditions de vie possible. Ce sont eux, en quelque sorte, qui gèrent la prison au mieux de leurs intérêts, comme le montre cette vidéo accompagnant l’article du New York Times [en anglais].

Cette situation insolite et incompréhensible se répète dans la plupart des prisons du Venezuela : face à des autorités mal pourvues -et en outre largement corrompues-, ce sont les prisonniers qui font la loi.

Abandon et impuissance

Malgré les apparences, il n’y a pas de réelle contradiction entre la prison enfer de El Rodeo et la prison paradis de Margarita. Toutes deux illustrent des facettes différentes de la même réalité : l’abandon et l’impuissance des autorités face à la réalité carcérale du pays. Livrés à eux-mêmes, les détenus peuvent devenir des mutins (El Rodéo) ou des gestionnaires (Margarita). Dans les deux cas, c’est leur loi qui prévaut, une loi basée sur la violence, que celle-ci soit anarchique (El Rodeo) ou canalisée autour d’un leader et sa mafia (Margarita).

Ce que nous enseignent finalement ces deux situations, a priori si différentes, c’est que l’État vénézuélien a perdu, sans doute depuis belle lurette, tout contrôle de ses prisons. Et ce ne sont pas les 5000 soldats amassés autour de El Rodeo qui changeront grand chose à ce lourd et triste constat.

pub-voyages

Cela faisait longtemps que je n’achetais pas la presse vénézuélienne, devenue tendancieuse et de moins en moins crédible. Aujourd’hui, je me suis pourtant procuré El Universal, quotidien réputé conservateur et l’un des deux grands journaux « historiques », au côté de El Nacional, considéré comme plus libéral, au sens nord-américain du terme.

Un article m’intéressait dans la section Tourisme du jour. Mais ce qui m’a immédiatement sauté aux yeux –c’est fait pour cela–, ce sont les publicités qui l’entouraient. Des publicités de tour-opérateurs et d’agences de voyage, comme il se doit dans cette section du journal.

Les classiques

disneyworld

DisneyWorld, la mecque des vacances pour les Vénézuéliens

Où voyageront donc les Vénézuéliens (je rectifie : les 10 % de Vénézuéliens qui font partie des strates sociales A et B) dans les mois qui viennent ? Passons sur les destinations classiques : Miami en tête, l’indécrottable ville qui attire comme un aimant des millions de Latino-Américains chaque année, allez savoir ce qu’ils y trouvent; puis Cancún, Riviera Maya, Punta Cana, éternels classiques du tourisme tropical de masse (mais pas de destination cubaine cependant, ce serait très mal compris au pays de Chávez !); DisneyWorld, un autre haut lieu que tout latino-américain “doit avoir visité au moins une fois dans sa vie”; Buenos Aires, pour les plus raffinés peut-être; ainsi que les inévitables croisières en rond dans les Caraïbes.

Pour ceux qui ont plus de temps (et d’argent), on offre encore différents tours d’Europe en autobus, combinant la visite de 4 ou 5 pays (soit une dizaine de villes) en 15 jours. Incidemment, on promotionne aussi Panama, avec séjour payable intégralement en bolivars, c’est-à-dire sans devoir pomper sur les dollars autorisés par le système de contrôle des changes. Et pour cause : Panama étant devenu la base arrière du capital commercial et financier vénézuélien, le bolívar (au taux du marché parallèle) y est reçu sans problème.

Remarquons en passant l’absence de destinations un tant soit peu culturelles, comme l’Égypte ou la Chine, ou un tant soit peu sportives, comme l’Himalaya. Ce type de voyage, ce n’est pas tellement le genre de la maison. Les vacances, ce doit être la fête permanente, comme au Venezuela, ou en mieux. On ne va tout de même pas se prendre la tête en voyage.

La « ville du futur »

Dubai, les tours dansantes

Dubai, les tours dansantes

Jusqu’ici donc, rien que du normal, du très normal. Où cela devient plus étonnant, c’est lorsqu’on voit des annonces pour Dubai “la ville du futur”, une destination plutôt inattendue de ce côté de l’Atlantique Sud. Et où cela devient franchement insolite, c’est lorsqu’on lit des offres pour assister à la finale de la Ligue des champions entre le Barça et Manchester United ou aux grands prix de Formule 1 de Barcelone, Monaco, Monza et Dubai (encore Dubai, décidément!).

Cela veut donc dire que dans la République bolivarienne du Venezuela, dans cette “dictature communiste”, dans ce “pays économiquement exsangue”, pour reprendre certaines qualifications lancées par l’opposition, il se trouve des citoyens non seulement assez riches, mais encore assez libres de leurs mouvements, pour assister à un match de football ou à un grand prix de Formule 1 à 8000 kilomètres de distance. Tout cela malgré un solide contrôle des changes qui limite l’accès aux devises étrangères aux citoyens.

Pas si mal, finalement, ce socialisme dictatorial, dénoncé à longueur d’articles par ceux-là mêmes qui peuvent s’offrir ces luxes extravagants…

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

Station-service au Venezuela

Véhicule assoiffé...

On reparle de l’essence au Venezuela. À peine Hugo Chávez a-t-il déclaré dans son programme télévisé Aló Presidente du 13 février dernier que le gouvernement subsidie à plus de 90 % le prix de l’essence à la pompe et qu’il était nécessaire de réduire la consommation d’essence dans le pays que des cris effrayés se sont élevés de partout. Exemples :

  • « Nous sommes un pays pétrolier et je crois que nous méritons ce subside. »
  • « C’est une juste rétribution de la rente pétrolière aux Vénézuéliens. »
  • « Au moins, cette essence reste au Venezuela. Sinon, elle serait offerte en cadeau à Cuba, Équateur et Nicaragua et autres pays adeptes du communisme. »
  • « Je préfère qu’on me donne l’essence en cadeau plutôt que de l’augmenter et que ces nouvelles ressources finissent par aller en Bolivie, à Cuba, à Nicaragua, en Chine, en Russie ou aux ‘pauvres de Harlem’ à New York. »

Voilà pour le sentir du Vénézuélien moyen si vous l’interrogez dans la rue sur ce sujet ultra-sensible. Pour lui, l’essence la moins chère du monde (60 litres pour un euro !) est un droit, un point c’est tout. Quant à l’environnement, c’est la moindre de ses préoccupations : cette variable n’entre tout simplement pas en ligne de compte dans son radar personnel.

Des chiffres peu encourageants

Pourtant, si l’on recourt aux chiffres, ils ne sont guère encourageants :

  • En 1998, la consommation intérieure du Venezuela était de 70.876 barrils ; dix ans plus tard, elle atteignait 290.000 barrils, soit une augmentation de plus de 300 %.
  • Le Venezuela est de loin le pays d’Amérique latine consommant le plus de pétrole par habitant : 1749 litres par an, selon les chiffres de la CEPALC.
  • C’est aussi le pays qui produit le plus de dioxyde de carbone par habitant : 6, 3 tonnes annuelles, comme le mentionne le dernier rapport sur de développement humain du PNUD.
Le prix de l'essence au Venezuela

24 litres pour un demi dollar !

Face a cette réalité, la marge de manœuvre du gouvernement est plutôt réduite. Augmenter le prix de l’essence pour équilibrer les comptes et diminuer la consommation ? Un pari difficile à tenir si l’on tient compte de l’état d’esprit de la population et des risques politiques que cela entraînerait. L’histoire récente du pays l’indique : une mesure de ce type pourrait enflammer, voire déstabiliser le pays à moins de deux ans d’élections présidentielles décisives pour Hugo Chávez.

Autre mesure possible : instaurer un rationnement de l’essence. Ici aussi, le prix politique à payer serait très élevé (cela ressemblerait trop à Cuba !), sans compter qu’une telle mesure favoriserait la création d’un marché noir et d’une nouvelle mafia. De fait, répondant aux rumeurs qui commençaient à courir, le gouvernement a déjà déclaré qu’il ne procéderait ni à une augmentation des prix, ni à un rationnement.

Loin d’être gagné

Pour réduire la consommation et rééquilibrer les comptes de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, sur le marché intérieur (le “subside” équivaut à 1500 millions de dollars, selon le ministre de l’énergie), le gouvernement mise plutôt sur trois types de mesures :

  • Une incitation à l’utilisation du gaz naturel, moins cher et moins polluant, comme combustible pour les véhicules. Mais seulement 25.439 automobiles roulent actuellement au gaz, ce qui représente 5 % de l’objectif qu’avait prévu le gouvernement lors du lancement du programme.
  • Une campagne de publicité massive, afin d’inciter la population à épargner l’essence et pour faire la promotion de l’essence de moindre indice d’octane (ce qui diminuera le coût de la distribution et du transport)
  • L’incitation à l’installation sur les véhicules de dispositifs réduisant la consommation de carburant. Mais la vieillesse du parc automobile limite les effets d’une telle mesure. En outre, l’appui des constructeurs est nécessaire pour appliquer cette mesure.

Rien de transcendant dans tout cela, la politique en la matière étant basée essentiellement sur la bonne volonté du public. Lorsque l’on sait que, pour mettre Chávez en difficulté, l’opposition s’applique systématiquement à saboter toute mesure gouvernementale –fût-elle objectivement positive pour le pays–, on comprendra que le pari gouvernemental est loin d’être gagné !

> Lire aussi Petits calculs pétroliers et La première essence écologique au monde

La bactérie du choléra

La bactérie du choléra

Si vous suivez de près l’actualité vénézuélienne (en suivant par exemple venezueLATINA sur Twitter –petite pub maison!), vous savez sans doute déjà qu’une alerte au choléra a été déclenchée dernièrement dans le pays. On a en effet détecté 250 cas de choléra au cours des deux dernières semaines. Vingt-huit personnes ont été hospitalisées.

Le plus étonnant est la façon dont le choléra est entré au Venezuela. Ce sont en effet 482 personnes de retour de République dominicaine, où ils avaient assisté à un mariage, qui ont importé la funeste bactérie dans le pays. Un mariage ! 482 invités vénézuéliens ! En République dominicaine !  Mince, ce n’est pas n’importe quoi, ni n’importe qui !

Curieusement, la presse nationale –officielle ou privée– n’a guère donné de détails sur l’identité des jeunes mariés, de leur famille, ou des invités.  Quelques-uns ont bien soupçonné, entre les lignes, les Cisneros, famille de magnats des médias qui, effectivement, a des intérêts en République dominicaine. Mais rien de vraiment concret : une espèce de silence gênant a plané sur l’information.

Noir mystère

Logo de Empresas Polar

Le logo de Empresas Polar

Une petite recherche nous a quand même permis d’éclaircir quelque peu ce noir mystère. C’est Miguel Salazar, journaliste indépendant bien informé et rédacteur de l’hebdomadaire Las Verdades de Miguel, qui a mené l’enquête la plus approfondie. Il révèle que ce n’est pas la famille Cisneros qui est impliquée dans l’affaire, mais bien l’une de ses rivales, la famille Mendoza, propriétaire de Empresas Polar, la plus grande entreprise agro-alimentaire du Venezuela (17 usines, 30.000 employés, production et distribution de bières, pâtes, farines, huile, riz, etc. sans compter les licences Pepsi-Cola, Frito-Lay, etc.). Du très beau linge, donc.

Je reprends ici la description que fait Miguel Salazar de ce qui s’est passé en République dominicaine :

La fête a eu lieu à Vista Chabon 16, maison de campagne de La Romana, à Santo Domingo. C’est là qu’ont été célébrées les noces entre une petite fille de la famille Mendoza et le fils d’un dentiste. C’est Eduardo Borberg (le père de la mariée) qui avait organisé la réception. Ce dernier, pour réduire les frais (faisant preuve d’une pingrerie aussi ancestrale que la croyance en le sang bleu des Mendoza) a loué les services d’une entreprise qui s’est approvisionnée en homards et fruits de mer dans une localité proche de la frontière de Haïti. Au début, on pensait que la fête serait animée par Juan Luis Guerra [célèbre chanteur de merengue dominicain], mais Borberg s’est désisté lorsqu’il a su que le chanteur exigeait 300.000 dollars pour sa participation. Il a donc engagé l’un des nombreux groupes qui pullulent dans les rues de Santo Domingo.

Furent invités à la noce 482 Vénézuéliens qui se sont déplacés moyennant un pont aérien organisé par Empresas Polar (…). Ont défilé les familles Pietri, Jiménez, Azpurua et Quintero, entre autres. Les riches Dominicains n’ont pas été invités, à l’exception du fils d’un ancien président de la République dominicaine et du propriétaire d’un consortium touristique-immobilier. À minuit, le champagne étant épuisé, on est passé au vin, à la vodka et au whisky. Les serveurs se sont multipliés pour offrir les homards infectés sur des plateaux imitation argent. (…). Les noces de l’infante des Mendoza était à peine terminée que les premiers symptômes du choléra se sont manifestés. Ainsi, Morella Pacheco de Pietri (grand-mère de la marieuse) a-t-elle été hospitalisée dans un centre de santé, où elle est restée pendant cinq jours. D’autres membres de la famille ont connu un sort similaire. Les autres sont revenus au Venezuela sans faire part de la situation. Les autorités de notre pays l’ont appris grâce à la diffusion sur Internet d’informations d’origine dominicaine.

Lorenzo Mendoza

Lorenzo Mendoza

Pas de mise en quarantaine

C’est sans doute cela le plus étonnant : à leur retour au Venezuela, les invités à la noce n’ont pas été mis en quarantaine, comme l’exigent les protocoles sanitaires en pareilles circonstances. Lorenzo Mendoza, l’actuel leader de la famille, n’a été soumis à aucun contrôle médical. Quelques jours après son arrivée au pays, il a même participé à la remise du trophée de baseball à l’équipe des Caribes, la championne nationale, dans un stade qui débordait de supporters. On n’ose imaginer le haut risque sanitaire qu’une telle présence impliquait.

Il en est de même du député d’opposition Eduardo Gómez Sigala, qui a lui aussi participé à la noce et s’est réintégré aussitôt aux travaux de l’Assemblée nationale.

Deux poids deux mesures

Au-delà du danger sanitaire proprement dit, l’épisode est révélateur de trois réalités :

  • Les grandes familles sont loin d’être mortes dans le Venezuela bolivarien. Inviter à une grande fête en République dominicaine près de 500 invités vénézuéliens et les transporter en avion privé reste dans l’ordre du possible, pour ne pas dire du normal.
  • Le deux poids deux mesures reste en vigueur, sinon comment expliquer cette impunité dont on bénéficié ces membres des grandes familles à leur retour au pays ?
  • Sauf exception (celle ici de Miguel Salázar), la presse, qu’elle soit privée ou officielle, ne fait pas son nécessaire travail d’investigation, même devant un événement aussi gros que l’importation du choléra par de grandes familles vénézuéliennes parties en goguette à l’étranger. Le silence est d’or…

Chávez ou pas Chávez, révolution ou pas révolution, socialisme ou pas socialisme, certains Vénézuéliens peuvent donc toujours s’offrir tranquillement de grandes bouffes. Même au temps du choléra.

Insécurité au Venezuela

Il y a le Venezuela qui pleure. C’est celui de la photo ci-dessus. Des milliers de victimes chaque semaine : règlements de compte, enlèvements, violence gratuite… Le niveau d’insécurité est à son comble dans le pays, dit-on, statistiques (non officielles) à l’appui : le nombre de meurtres se serait multiplié par quatre depuis 1998. C’est ce que soutient l’ONG Observatorio venezolano de violencia [Observatoire vénézuélien sur la violence] dans son dernier rapport : 4550 en 1998, 16.047 en 2009.

Cela, vous le savez sans doute. Car, attirés par la réputation de Caracas (« la ville la plus dangereuse du monde après Ciudad Juarez au Mexique ») et par les chiffres exorbitants de la criminalité, les équipes de télévision se sont succédées dans les quartiers les plus mal famés de la capitale vénézuélienne. À chacun d’y faire son petit tour, accompagné bien entendu de la police.

Radio-Canada d’abord :

L’Agence France-Presse (AFP) ensuite :

La télévision espagnole TVE est aussi passée par là avec un long reportage dont voici la première partie :

Et la seconde :

On comprend que la soif de sensationnalisme attire ainsi les télévisions étrangères. On comprend moins certains détails :

  • L’année 1998 est toujours prise comme point de départ des statistiques. Comme par hasard, c’est l’année de l’élection de Hugo Chávez à la présidence de la République. Le discours ici sous-entendu est clair : s’il y a une telle augmentation de la criminalité durant cette période, c’est Chávez qui en porte la responsabilité. Et de fait, les reportages ci-dessus, tout entier aspirés par les chiffres et les faits, ne prennent pas la peine de faire une analyse un tant soit peu circonstanciée.
  • Les trois chaînes de télévision citées plus haut, à quelques mois d’intervalles, ont été accueillies par la police de Sucre, municipalité passée aux mains de l’opposition lors des dernières élections municipales. Pur hasard? Il y aurait là un petit biais que ça n’étonnerait personne. À la décharge de l’AFP, son reportage traite également des efforts faits par le gouvernement, avec la création d’une nouvelle police nationale.

Méfiance donc devant ces reportages télévisés, qui tiennent plus du sensationnel que de l’analyse. Aucune mise en perspective, si ce n’est la relation, avouée ou cachée, entre l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir et l’augmentation de la criminalité. Pour une étude profonde de la situation, il faut s’en remettre au Monde Diplomatique, qui en août 2010 a publié deux articles documentés sur le sujet : Caracas brûle-t-elle ? et La Police nationale bolivarienne relève le défi. Je vous invite donc à les lire.

Le Venezuela qui rit

Mais il n’y a pas que ce Venezuela violent. En effet, les foyers de violence sont généralement concentrés dans des secteurs bien déterminés (certains quartiers des grandes villes, la zone frontalière avec la Colombie…), dans des circonstances précises (la nuit plus que le jour, le week-end plus que la semaine) et dans des milieux connus (trafic de drogues, d’armes).

Même s’ils prennent certaines précautions élémentaires pour assurer leur sécurité, la plupart des Vénézuéliens continuent à vivre plutôt normalement, même à Caracas : ils vont travailler, ils sortent, ils vont au restaurant, dans les parcs, etc. Par ailleurs, les zones rurales, qui recouvrent la plus grande partie du pays, ne souffrent que très peu de cette situation d’insécurité. Et croyez-le ou non, les Vénézuéliens rient, s’amusent, vivent plus intensément que l’Européen ou le Nord-Américain moyen ! Cherchez où est l’erreur…

Pour compenser les vidéos antérieures et leur dramatisme forcené, je voudrais terminer en montrant des images du Venezuela qui rit. Il s’agit de la nouvelle vidéo de promotion touristique du pays. Plus que des paysages, on y voit des gens, des sourires, de la bonne humeur. OK, c’est entendu, c’est de la pub, c’est exagéré, mais pas plus exagéré que les reportages des chaînes de télévision occidentales montrés ci-dessus.

Suivons plutôt la règle d’Aristote : choisissons le juste milieu pour nous faire une idée du Venezuela réel.

Miss au Venezuela

Des miss parfaitement formatées

Faites un sondage autour de vous. Le commun des mortels connaît généralement le Venezuela pour trois choses : son pétrole, son président et la beauté de ses femmes. Trois « monuments » (chacun dans son genre) auxquels il vaut mieux ne pas trop toucher, au risque de se faire bahuter.

Edward Ellis et Flor Salcedo se proposent cependant de s’attaquer à l’un de ceux-ci dans un documentaire qu’ils projettent de réaliser. Intitulé Miss : Women, Culture and Venezuela’s Beauty Industry, le film s’attaquera à ce qui est un tabou au Venezuela : analyser d’un point de vue social et culturel les effets que l’industrie multimillionnaire de la beauté a sur la vie des femmes ordinaires.

Dans les écoles maternelles

J’en ai déjà parlé par ailleurs : la beauté est au Venezuela un véritable projet national. À un moment ou l’autre de leur vie, les petites filles rêvent de devenir une miss. Ici, les concours de beauté commencent dès l’âge de cinq ans dans les écoles maternelles ! Ils continueront tout au long du parcours scolaire, université y compris. Ajoutez-y les concours dans des milieux aussi variés que les centres commerciaux, les villages, les bidonvilles, les quartiers chics, les clubs de vacances, les plages et vous aurez une idée de l’extension du phénomène. Tout endroit où les gens se rencontrent est tout simplement prétexte à l’organisation d’un concours de beauté.

Le dispositif (car c’en est un) culmine avec l’organisation Miss Venezuela, qui, au bout de la chaîne, sélectionne les meilleures et, moyennant paiement sonnant et trébuchant, se propose de les former comme des miss professionnelles. Celles qui se soumettront sans roncher à la discipline de fer de l’école auront peut-être la chance d’être les futures Miss Venezuela, Monde ou Univers.

Autre facette du phénomène : il n’est pas rare que des pères fiers de leur progéniture féminine paient à leur fille des implants mammaires comme cadeau d’anniversaire pour leurs 15 ans (il s’agit d’une fête traditionnelle qui marque rituellement le passage à la féminitude en Amérique latine). Le cas échéant, les banques locales sont prêtes à accorder des prêts pour la réalisation d’une chirurgie plastique, étant entendu que les femmes devraient avoir un avenir professionnel et économique mieux assuré si elles bénéficient d’une poitrine plantureuse !

Explorer l’arrière-cour

Le film d’Edward Ellis et Flor Salcedo veut aller au-delà de ce que l’on sait déjà et explorer l’arrière-cour de cette vaste industrie de la beauté. En cherchant par exemple à comprendre quelles sont les forces qui meuvent cette industrie et quelles sont les conséquences sociales de cette obsession nationale pour la beauté.

Violence domestique

Des dizaines de milliers de cas de violence domestique au Venezuela

Les auteurs projettent ainsi de suivre et d’observer les vies de jeunes filles et de jeunes femmes qui sont partie prenante de ce monde plein de glamour, espérant ainsi découvrir leurs motivations, leurs désirs et leurs peurs. La marchandisation de la femme sera aussi mise en parallèle avec les indices élevés de violence domestique qui caractérisent le pays et le peu d’appui apporté aux femmes ayant été victime d’abus : le Venezuela a beau avoir obtenu six couronnes de Miss Univers, il ne possède que deux abris pour femmes victimes de violence, pour des dizaines de milliers d’abus de tous ordres !

Le documentaire promet donc de nous dévoiler quelques vérités cachées sur la femme vénézuélienne, et des vérités qui ne sont pas spécialement glamour. La bande de lancement du film (ci-dessous) reprend en les survolant ces différents points. Avec des images de jolies dames, bien entendu, ponctuées de scènes moins glamour et de quelques énormités, telles celle du directeur de l’organisation Miss Venezuela déclarant sans ambages que « toutes les féministes sont laides » !

http://www.kickstarter.com/projects/2008601179/miss-women-culture-and-venezuelas-beauty-industry/widget/video.html

Le film n’est malheureusement pas encore produit. Ses réalisateurs cherchent par tous les moyens un financement. Si vous voulez les aider, sachez qu’ils ont inscrit leur projet sur Kickstarter, une plateforme en ligne qui permet de financer des projets créatifs. On peut faire des dons à partir de 1 dollar…  Et avec 1000 dollars ou plus, vous deviendrez producteur exécutif !

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