Category: Aventureux


Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo (Apure, Venezuela)

Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo

Cela fait deux semaines que je vous en parle : les voici enfin, les Capuruchanos ! Pour tout dire, moi aussi, j’ai poussé ce cri lorsque je suis arrivé dans la première communauté de Capuruchanos.  En effet, ce n’est qu’au dernier moment que j’ai eu la certitude de les rencontrer. Certes, leurs communautés ne se trouvent pas très loin de Boca Tronador (voir article précédent) : à une ou deux heures de piste seulement.

Mais il suffit d’une grosse averse pour rendre le chemin impraticable. Or, il avait plu le matin… Nous avons tout de même pris le risque. Nous étions accompagnés de quelques Pumé de Boca Tronador, qui devaient nous guider et nous servir d’interprètes. Malgré un embourbement épique, nous avons réussi à rejoindre, en l’espace de deux jours, trois communautés de Capuruchanos : Raicero, La Coroba et Mata de Totumo. (Comme vous pouvez le remarquer, ce sont les toponymes espagnols qui sont couramment employés pour désigner ces communautés.)

Isolés plusieurs mois par an

médano de Apure (Venezuela)

La savane des Llanos

Où vivent-il donc exactement, ces Capuruchanos (appelés aussi chu khonome, en langue pumé) ? Dans la savane des Llanos d’Apure, entre les ríos Capanaparo et Cinaruco. Sortez vos atlas ou regardez cette carte pour mieux vous situer.

Le fait d’être établis en pleine savane, et non le long des cours d’eau, est précisément ce qui différencie les Capuruchanos des autres Pumé : plusieurs mois par an, en saison des pluies, de mai à novembre, ils vivent complètement isolés entourés de zones inondées.  Par contre, les Pumé dont le village côtoie une rivière, comme Boca Tronador, restent en contact constant avec le reste du monde :  par voie terrestre durant la saison sèche, par voie fluviale durant la saison des pluies. Ils reçoivent aussi, comme nous l’avons vu, les bénéfices de l’éducation et autres services publics.

Semi-nomades

Bien que faisant partie de l’ethnie Pumé, les Capuruchanos ont un mode de vie bien différent des Pumé des rivières. Mieux adaptés au milieu de la savane, ils pratiquent l’agriculture à une moindre échelle et s’alimentent plutôt de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Cela les amène à parcourir de longues distances dans la savane, où ils établissent des campements temporaires durant la période sèche. Aussi peut-on les considérer comme semi-nomades. Leurs établissements, peu structurés, ne sont pas permanents.

Famille de Capuruchanos

Famille de Capuruchanos devant leur maison

À la différence des villages pumé situés le long des cours d’eau, les communautés de Capuruchanos sont dépourvues de tout service public : elles n’ont ni école, ni dispensaire, ni électricité. Les maisons restent traditionnelles : construits sur une structure de bois, de larges toits de palme tombent presque jusqu’au sol. Il n’y a pas de murs (parfois une tôle ondulée, arrivée là on ne sait comment, en fait office). L’intérieur se résume à quelques hamacs et un minimum de biens personnels. Le foyer est généralement situé à l’extérieur. Seules quelques maisons, celles du capitán ou du chaman, sont faites de bahareque (technique de construction traditionnelle qui permet d’élever des murs en entrelaçant des branches, que l’on recouvre ensuite de terre argileuse).

En l’absence d’école, les Capuruchanos parlent uniquement la langue pumé. Seuls les quelques hommes qui ont eu l’occasion de travailler comme salarié dans un fundo (ferme) voisin connaissent quelques mots d’espagnol. Cela n’empêche, ils nous ont reçus chaleureusement, très heureux semble-t-il de recevoir de la visite, ce qui ne doit pas être très courant. À La Coroba, ils ont poussé la gentillesse jusqu’à demander à deux de nos compagnes d’être les marraines de nouveaux-nés, leur donnant ainsi leur prénom. Aussi y a-t-il maintenant une Carla et une Lila dans cette petite communauté d’une quinzaine de familles.

Politique erronée

La tronçonneuse

Un cours express de tronçonneuse

Avons-nous participé au phénomène d’acculturation ? Sans doute, malgré nous et malgré toutes les précautions prises (deux anthropologues nous accompagnaient). C’est inévitable. Nous n’étions cependant pas les premiers à passer par là. Le gouvernement, en particulier, a rejoint ces communautés éloignées depuis un certain temps. À tel point qu’à La Coroba a été créé un conseil communal (groupe de base destiné à mettre en place la démocratie participative dans le pays). Celui-ci venait de recevoir du ministère un financement qui a permis à la communauté d’acquérir des chevaux et du bétail, ainsi que deux… tronçonneuses ! Seulement voilà : personne dans le village ne savait se servir de ces engins !

On se trouve une fois de plus en face d’une politique néfaste : au nom du sacro-saint “développement”, on incite les Capuruchanos, qui n’ont jamais été des éleveurs, à se lancer dans cette activité totalement étrangère à leur mode de vie et à s’équiper d’outils modernes (et dangereux de surcroît) dont ils ne savent que faire. Échec assuré et financement perdu !

En lieu et place de cette politique erronée, il eut été plus utile (et moins onéreux) de réapprendre par exemple aux Capuruchanos un art qu’ils ont perdu au fil des générations : la poterie. Cela leur aurait permis de disposer d’ustensiles utilitaires adaptés à leur milieu au lieu de quémander des casseroles chinoises ou des seaux en plastique qui ne résistent pas à l’usage rustique qu’ils en font.

Acculturé

La préparation de la yuca

La préparation de la yuca (manioc)

De ce voyage extraordinaire à la rencontre des Capuruchanos, je retiens l’image d’un peuple extrêmement accueillant, simple, fier. Au début, désireux de les respecter jusque dans leur personne, je me retenais de les photographier, ou alors je les prenais à la sauvette, sans qu’ils s’en rendent compte. Ils m’ont cependant découvert ! Je leur ai alors montré les quelques photos que j’avais déjà prises. Éclats de rire ! Ils se sont pris au jeu et m’ont demandé de les prendre en portrait. Un échange réel et joyeux s’est alors produit. Avec le geste, et en l’absence de communication verbale, ce sont les images qui nous ont servi de moyen de communication et de partage.

Je suis revenu de ce voyage tout ébouriffé. Moi aussi, je peux dire que j’ai été acculturé : les Capuruchanos, dans leur éloignement, leur solitude, leur dénuement, m’ont appris à voir autrement le monde. Grâce à eux, j’ai pu toucher les racines mêmes de la vie.

Reportage photo sur les Capuruchanos

Le Riecito à Boca Tronador

Le Riecito à Boca Tronador

L’occasion était trop belle : on m’invitait à une expédition au fin fond des Llanos, à la rencontre des Capuruchanos. Les Capuruchanos, j’en avais vaguement entendu parler : ce sont des communautés indigènes qui vivent à l’écart de la dénommée civilisation et pratiquent encore le nomadisme. Voilà pour la description sommaire que j’en avais. Mais je voulais en savoir plus. Je me suis donc embarqué dans l’aventure.

Pour rencontrer les Capuchuranos, c’est bel et bien d’une expédition qu’il s’agit. Depuis Elorza, la dernière (petite) ville de la région, il faut faire de longues heures de pistes plus ou moins embourbées, traverser la rivière Capanaparo sur une barge de fortune, puis franchir le Riecito –moins profond, mais quand même– dans son véhicule, au risque de rester bloqué au milieu du gué… ou de ne pouvoir revenir si les eaux viennent à monter ! À la tombée du jour, on arrive enfin à Boca Tronador, un village Pumé situé au bord de la rivière. Ce sera notre camp de base pour les jours qui suivent. On s’y installe pour la nuit.

Bouillon du culture

Le village Pumé de Boca Tronador

Le village de Boca Tronador

Boca Tronador, c’est une communauté de plusieurs centaines d’autochtones Pumé. Ses habitants vivent dans de petites maisons distribuées ça et là dans la clairière, à proximité du Riecito. Les murs sont en bahareque (technique de construction traditionnelle faite d’une structure de branches entrecroisées, puis tapissées de terre) tandis que les toits sont en tôle ondulée. Ce matériau moderne a été offert par la municipalité pour améliorer la salubrité des habitations, les toits traditionnels en palme de moriche étant un milieu de vie pour de nombreux insectes et un bouillon de culture pour les maladies qu’ils propagent.

Comme une dizaine d’autres communautés Pumé, Boca Tronador entretient des contacts réguliers avec les autorités locales, régionales et nationales. En particulier, le village reçoit des aides alimentaires de la municipalité. Il bénéficie d’un éclairage public alimenté par un groupe électrogène (même si celui-ci ne fonctionnait pas lors de notre passage) et possède une école primaire et un lycée, dans lesquels des enseignants pumé et criollos (blancs) dispensent un enseignement bilingue et interculturel. Comme dans les autres établissements du pays, les élèves utilisent un ordinateur portable du programme Canaima, ce qui ne manque pas d’étonner en un lieu aussi improbable.

Structures greffées

Même si le gouvernement est actif dans nombre de villages Pumé, les structures de pouvoir traditionnelles –le “capitaine” et le chaman– y restent bien vivantes. S’y sont toutefois greffées des structures nouvelles, tels les conseils communaux et les “missions” gouvernementales, ce qui a pour effet de complexifier les relations au sein du groupe.

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Beaucoup de Pumés de Boca Tronador connaissent l’espagnol, mais tous, adultes et enfants, continuent à parler leur langue, qui a pour caractéristique de n’appartenir à aucun groupe linguistique connu. Les femmes, en général, refusent de parler espagnol, assurant ainsi la pérennité de la langue pumé. Par ailleurs, les croyances et les rituels traditionnels restent bien présents, comme nous avons pu le constater en assistant à un tonhé, une cérémonie nocturne qui consistait, au moyen de chants et de danses, à faire descendre les esprits pour obtenir la guérison d’une personne malade.

Au nombre de 8 à 10.000 au Venezuela, les Pumé ne sont pas à proprement parler en voie de disparition, malgré l’inévitable phénomène d’acculturation qui les menace. Leur culture reste relativement vivace. Ils ont pourtant souffert les pires exactions depuis le 17e siècle, époque à laquelle les Espagnols ont commencé à coloniser leur territoire. Ce territoire –qui n’a jamais été délimité officiellement– s’est à présent réduit comme peau de chagrin, au fur et à mesure de son appropriation par les fundos et hatos (respectivement petites et grandes propriétés terriennes). Divisé et parcellisé, sa superficie actuelle ne suffit plus à la subsistance de la population Pumé, qui vit traditionnellement de pêche, de chasse et de récollection. Ces activités nécessitent en effet de grandes extensions. De plus, la concurrence des chasseurs et pêcheurs criollos, qui ont souvent des arrières-pensées commerciales, a eu pour effet de diminuer considérablement la ressource.

Dépendante et assistée

Conséquence : la population Pumé est de plus en plus dépendante et assistée. Elle a besoin de l’aide alimentaire fournie par les organismes officiels pour assurer sa subsistance. Dans la foulée, ce sont ses habitudes alimentaires qui changent profondément : les produits industriels –comme la farine de maïs précuite ou les pâtes– se substituent au casabe traditionnel, une galette faite de yuca (manioc), comme base de leur alimentation. Sans parler des boissons gazeuses et autres sucreries dont adultes autant qu’enfants sont très friands.

Artisanat de jais (azabache)

Artisanat de jais

Les autorités gouvernementales tentent de mettre un terme à cette situation d’assistanat en faisant la promotion d’activités productives. En vain, car ce qui est proposé, c’est la conversion du mode de vie traditionnel vers des activités totalement étrangères à la culture pumé : l’élevage et la production horticole. Il existe une certaine résistance, ou tout au moins une passivité, de la population Pumé, surtout parmi les anciens, vis-à-vis de l’introduction de telles activités. Parallèlement, des activités traditionnelles ont disparu, comme le travail de la poterie, ou ont perdu beaucoup de leur sens, comme l’artisanat à base d’azabache (le jais, matériau fossile) ou de moriche, une fibre issue du palmier Mauritia flexuosa.

Une économie monétaire s’est peu à peu installée dans les villages qui se trouvent en contact avec le monde extérieur, tels que Boca Tronador. Les jeunes hommes Pumé vont travailler dans les exploitations agricoles voisines et en ramènent de l’argent. Quelques artisans parviennent à vendre leur production hors de leur communauté. Certaines personnes reçoivent des aides provenant des “missions” gouvernementales.

Incompréhension réciproque

En définitive, l’impression qui prédomine, c’est celle d’une incompréhension réciproque. D’une part, les autorités gouvernementales, même si elles sont animées de bonnes intentions, n’ont ni les capacités ni la formation suffisantes pour définir une politique respectueuse de la culture autochtone. Plutôt que de chercher conseil auprès de personnes spécialement formées, comme les anthropologues, elles improvisent des politiques qui se révèlent peu adaptées. D’autre part, les Pumé, de plus en plus désorientés par rapport à la “modernité” et ses mirages, ne sont pas capables de définir clairement leurs aspirations.

On se trouve donc, impotent, en face d’un drame indicible : la triste dégénérescence d’une culture, sans que se dessinent clairement des voies pour la sauver ou la protéger.

Reportage photo sur l’école de Boca Tronador

Prochain billet : Les Capuruchanos, enfin !

Expédition dans les Llanos

Expédition dans les Llanos

J’ai été plutôt absent du blog ces derniers temps. Mais j’ai un billet d’excuse : je suis allé à deux reprises dans les Llanos au cours des dernières semaines. J’ai même eu l’occasion de faire une expédition dans des terres peu explorées, près du río Cinaruco. C’est là que vivent plusieurs communautés Pumé dites capuruchanos. Ces communautés vivent isolées à longueur d’année dans la savane, et n’ont que des contacts restreints avec le monde occidental. Il n’est en effet possible d’y accéder qu’en période sèche.

Inutile de vous dire que ce n’était pas l’endroit rêvé pour écrire un article de blog. J’ai plutôt fait des centaines de photos, que je suis à présent en train d’éditer et de classer. Je vous en offre quelques-unes en avant-première, histoire de vous faire patienter. Je recommande de les voir en plein écran.

Et ne désespérez pas : mon prochain article sera en effet consacré plus que probablement à ma rencontre toute particulière avec les capuruchanos.

Puente Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont international Unión entre Puerto Santander (Colombie) et Boca del Grita (Venezuela)

Je suis allé hier en Colombie. Enfin, en Colombie, c’est beaucoup dire : je suis allé à Cúcuta, la ville frontière qui est presqu’aussi vénézuélienne que colombienne. La ville a toujours vécu du commerce avec le Venezuela, même si les échanges ont baissé d’intensité depuis quelques années, en raison d’un taux de change devenu défavorable pour les Vénézuéliens. Il n’empêche : aller à Cúcuta reste une sorte de pélerinage commercial traditionnel pour les habitants de l’ouest du Venezuela.

Franchir la frontière est toujours une aventure incertaine. Non pas que ce soit difficile : il suffit de passer le pont. Pas de contrôle sur le lieu même ! On passe comme si de rien n’était, sans montrer la moindre identification. Par contre, sur la route avant et après le franchissement, il y a des tas de petits contrôles –par la Garde nationale, par l’armée, par la police, par on ne sait qui… C’est que cette zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie est particulièrement chaude. Le secteur est non seulement le lieu de toutes les contrebandes, petites et grandes, mais il sert aussi de refuge aux multiples groupes de guerrillas et de paracos (paramilitaires) qui officient en Colombie.

À première vue

Pimpinero à Cúcuta (Colombie)

"Pimpineros" à Cúcuta

De tout cela, on ne voit rien d’explicite. Tout semble à première vue normal. Mais une multitude de petits indices montrent bien qu’on se trouve dans un lieu bizarre. Exemple : les stations services situées au Venezuela sont presque toujours fermées, mais une multitude de voitures immatriculées au Venezuela, toutes aussi déglinguées les unes que les autres, sont patiemment alignées devant les pompes. Les conducteurs sont absents. À la prochaine livraison d’essence, ils apparaîtront de nulle part et la ronde se mettra en branle, jusqu’à épuisement des stocks. Les vieilles carcasses feront le plein, franchiront le pont, déchargeront leur précieux carburant du côté colombien, repasseront la pont, referont le plein, et ainsi de suite. L’essence ainsi collectée « légalement » sera revendue par des centaines de pimpineros (vendeurs d’essence en bidon) le long des routes colombiennes.

Tout ce petit jeu s’explique lorsque l’on sait que l’essence se vend à un prix 110 fois plus élevé (vous avez bien lu) en Colombie qu’au Venezuela -où, comme chacun sait, elle est la moins chère au monde ! Bénéfices garantis donc pour toute une chaîne de petits et grands trafiquants, souvent contrôlés par une mafia de l’essence.

Chemin de traverse

Pour varier les plaisirs, je ne me suis pas rendu à Cúcuta par la voie royale et classique San Cristóbal-San Antonio, mais par Puerto Santander, plus au nord. Il s’agit d’un chemin de traverse qui s’est révélé bien intéressant : de petites routes rurales étroites et mal renseignées mènent à un pont remarquable, le pont Unión. Remarquable, car il a une structure métallique anormalement solide (vu le gabarit des routes qui y mènent), et une seule voie de passage.

Le pont Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont de chemin de fer

Une recherche m’a fait découvrir qu’il s’agit d’un ancien pont de chemin de fer construit dans les années 20, lorsque les gouvernements colombien et vénézuélien décidèrent de construire une jonction entre les chemins de fer de Cúcuta et du Táchira. Et tout devient clair tout à coup : l’énorme bâtiment que l’on croise en venant du Venezuela n’est autre que l’ancienne gare et ses dépôts. Le passage étroit qui fait figure de rue principale du côté colombien suit l’ancien tracé de la voie de chemin de fer. La liaison ferroviaire a été désaffectée au début des années 1960 et le pont a été ouvert aux véhicules en 1989.

Le souk et le farniente

Le pont Unión franchit le río La Grita. D’un côté, c’est Boca del Grita et le Venezuela; en face, c’est Puerto Santander et la Colombie. Bien que la frontière et le pont ne constituent guère un obstacle pour la population locale, qui déambule librement d’une rive à l’autre, on constate des différences significatives entre les deux pays. Du côté colombien, c’est le souk, un vaste marché très animé qui s’étend le long de la rue principale, où l’on a l’impression que tout le monde vend de tout. Du côté vénézuélien, on est au contraire frappé par le calme qui règne, le farniente apparent des quelques habitants que l’on croise.

Pont Union entre Venezuela y Colombia (Puerto Santander)

Vue aérienne : la Colombie à gauche, le Venezuela à droite

Et on se prend à penser : serait-ce là l’expression de la quintessence de chacun des deux pays ? Une Colombie « libérale » où les plus pauvres doivent travailler pour survivre et où la débrouille quotidienne est nécessaire à l’existence. Un Venezuela « assisté » où chacun attend de l’État –plutôt patiemment, d’ailleurs– les solutions à sa vie, et où le travail apparaît plus comme un encombrement qu’une valeur. Les choses ne sont sans doute pas si simples, car en ce lieu tout se mélange : il y a sans doute des Vénézuéliens qui vendent des babioles sur le marché colombien, et des Colombiens qui vont se faire soigner gratuitement dans le dispensaire du côté vénézuélien. Il n’empêche, le contraste reste évocateur.

Épiphénomène

Tels sont quelques-uns des enseignements que j’ai pu tirer des quelques heures passées dans le pays frère, comme on dit au Venezuela. L’expression pays frère désigne d’ailleurs bien la réalité de cette frontière politique qui n’a rien de sociologique. En effet, une histoire et une culture communes ont réuni pendant des siècles les populations de part et d’autre de la frontière. Ce n’est pas une frontière instaurée plus ou moins artificiellement il y a moins de deux siècles, en 1830, qui, par un coup de baguette magique, va séparer des populations aux racines identiques.

Même si la politique fut (et reste) très différente de part et d’autre de la ligne, elle n’est ici qu’un épiphénomène avec lequel on pourra toujours s’accommoder.

Auguste Morisot, Ciudad Bolivar

Auguste Morisot, Le Bolívar dans le port de Ciudad Bolívar, 1886

Première partie de l’article

Deuxième partie de l’article

Auguste Morisot est de retour en France en avril 1887,  après son périple de quatorze mois au Venezuela comme accompagnateur de l’explorateur Jean Chaffanjon. Le voyage l’a marqué, les tropiques l’ont transformé.

Ainsi en témoigne son journal, dans lequel on le voit passer peu à peu du scepticisme de son adolescence à une espèce de mysticisme. La petitesse de l’homme confronté à l’aspect grandiose de la nature lui fait écrire que « l’imagination humaine reste confondue devant tant de mystérieuse grandeur ». Le panthéisme n’est pas loin : la forêt et ses habitants lui semblent « jouir d’une vie lumineuse, supérieure, divine même ». Lors de la veillée de Noël du 24 décembre 1886, passée dans un dénuement extrême sur les rives de l’Orénoque, Auguste Morisot retrouve la foi simple de son enfance, comme il l’explique dans un témoignage postérieur : « j’en vis toute la sereine beauté, toute la divine grandeur ». Cependant, ce n’est que bien plus tard, en 1912, qu’il s’identifiera explicitement avec la foi chrétienne.

Un retour difficile

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Son retour en France est difficile : sans argent, il place toutes ses espérances dans l’inclusion  de ses dessins et illustrations dans les publications que Jean Chaffanjon fera de son expédition. Mais la déception est amère. Revenu à Paris en juin 1887, Chaffanjon exclut Auguste Morisot des honneurs, des conférences et des publications. Pire encore : lorsqu’en 1889, Jean Chaffanjon publie son compte-rendu de voyage dans la revue Le Tour du monde, il n’utilise pas les dessins de son compagnon de voyage, mais fait appel à d’autres dessinateurs qui se basent sur des photos pour illustrer le texte. Auguste Morisot, déçu et amer, ne reverra Jean Chaffanjon qu’une seule fois, en 1890 à Paris.

Entre-temps, en novembre 1887, Morisot a décroché un poste de professeur de dessin à l’École régionale de Vaise. En 1888, le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts le nomme officier de l’Académie pour sa participation à l’expédition de l’Orénoque. Respecté et admiré, doté d’un emploi stable, il grimpe peu à peu dans l’échelle sociale. En juillet 1889, il réalise son plus cher désir : il se marie avec sa bien-aimée Pauline, qui l’avait accompagné en pensée tout au long de son voyage en Amérique. Le couple restera uni jusqu’à la mort d’Auguste Morisot, en 1951 à Bruxelles, à l’âge de 94 ans.

Une inspiration spiritualiste

Professionnellement, Auguste Morisot gravit peu à peu les échelons : en 1892, il est nommé professeur à l’École municipale de dessin de Lyon ; en 1895, il obtient le poste de professeur de dessin décoratif à la prestigieuse École des Beaux-Arts de Lyon. Il alterne sa tâche d’enseignant avec sa propre production artistique. Il touche ainsi à la peinture, au dessin, à la gravure, à la photographie, au vitrail, au design d’intérieur, à la conception de meubles et d’objets utilitaires,… Il tâte même à l’architecture, concevant jusque dans leurs plus petits détails plusieurs maisons de maître.

Auguste Morisot, la becquée,1904

La Becquée (1904), projet de vitrail

Son style oscille entre deux époques : l’impressionnisme et l’art déco, dont il serait, selon certains, l’un des précurseurs. Quelle que soit la discipline, son inspiration reste spiritualiste, imprégnée de cette force intérieure qu’il a pour la première fois ressenti dans les forêts de l’Orénoque. Mais il ne fait partie d’aucune école, d’aucun groupe, d’aucune chapelle.

En 1933, retiré de toute activité professionnelle, il s’installe à Bruxelles, où il fera sa dernière exposition en 1949.

Jamais loin de l’Orénoque

Auguste Morisot, Paysage

Auguste Morisot, Paysage

Le Venezuela ne le quitta jamais.  Tout au long de sa vie, il continuera à se documenter sur le pays. Il assiste à des conférences sur l’Amérique du Sud et fréquente les sections tropicales des jardins botaniques. Infatigable, il tente depuis son retour de publier le journal rédigé durant son périple, dont il rédigea plusieurs versions. En 1938, il en propose la publication à l’ambassade du Venezuela à Bruxelles, à laquelle il remet 37 dessins. Il fait une donation d’autres objets au Musée royal d’Afrique Centrale et au roi Léopold III de Belgique lui-même. Toutes ces démarches se révèlent infructueuses.

En 1939, il fait la connaissance de l’explorateur belge Robert de Wavrin, avec qui il se lie d’amitié. De Wavrin, qui avait remonté l’Orénoque jusqu’aux rapides Guaharibos, était de ceux qui considéraient que l’annonce de la découverte de la source du fleuve par Jean Chaffanjon était frauduleuse. Il préparait une seconde exploration, espérant, lui, atteindre les vraies sources. À l’âge de 82 ans, Auguste Morisot aida à tracer la logistique de l’expédition. Il fut même question qu’il accompagne De Wavrin, car il était possible, maintenant, de se rendre en avion jusqu’à La Esmeralda, à quelques centaines de kilomètres seulement de la source présumée. Mais la guerre mondiale éclata et ce rêve ne put se réaliser.

 Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco

Le journal d’Auguste Morisot

Une publication posthume

Le journal d’Auguste Morisot ne fut finalement publié qu’en 2002, en langue espagnole, grâce au concours de la Fondation Cisneros, qui finança la recherche, la traduction et l’édition. En parallèle, la fondation publia un autre ouvrage dédié à la production artistique et scientifique d’Auguste Morisot durant son voyage sur l’Orénoque : plusieurs dizaines de dessins, peintures et photos retraçant ce qui, en 1886-1887, était une véritable épopée.

Une épopée qui, comme nous l’avons vu, a littéralement transformé et façonné la vie de celui qui l’avait vécu.

Sources :

Amanecer en el cerro Yapacana

Amanecer en el cerro Yapacana (Amazonas)

Première partie de l’article

À peine débarqué au Venezuela, Auguste Morisot est fasciné par  l’exubérance des Tropiques. Les couleurs, les odeurs, le climat, les types humains, les paysages, tout le surprend dans ce nouveau monde qui s’offre à lui. Bien que son travail en tant que dessinateur officiel de l’expédition l’oblige à dessiner uniquement des fleurs et des animaux, il dessine sans relâche portraits, paysages et scènes de la vie quotidienne. Parallèlement, il tient un journal dans lequel il décrit scrupuleusement tous les détails de son expérience tropicale.

Un tel enthousiasme lui vaut même les quolibets de Jean Chaffanjon, un homme au caractère plus réservé, dont c’était le second voyage sur ces terres tropicales. Du reste, les deux hommes, dont les personnalités sont très différentes, définissent très tôt leur relation : il y aura bien collaboration entre eux, mais non une véritable amitié. Tout au long des quatorze mois que durera l’expédition (dont neuf mois passés dans des conditions très difficiles), ils maintiendront leurs distances, n’arrivant même pas à se tutoyer.

Par contre, la présence de Pauline est constante dans les pensées de Morisot, ainsi que dans ses lettres et dans son journal. Après tout, c’est pour elle qu’il s’est embarqué dans pareille aventure. Elle restera, dissimulée derrière les dessins et les mots, le troisième personnage de l’expédition.

Contre les éléments

Le 2 avril 1886, les deux français quittent Caracas pour Ciudad Bolívar, la grande ville sur l’Orénoque. C’est de là qu’ils comptent remonter le fleuve jusqu’à sa source. Mais trouver une embarcation n’est pas facile : l’approche de la saison des pluies et les risques de l’entreprise font reculer plus d’un capitaine. Ils resteront deux mois dans la ville, mettant à profit cette longue période d’attente pour récolter et dessiner des spécimens de la flore et de la faune.

Finalement, le 11 juin, les deux hommes parviennent à quitter la ville sur une embarcation qui doit remonter l’Orénoque avec des marchandises jusqu’à la petite localité de Caicara. De là, ils trouvent, non sans difficulté, une autre embarcation qui accepte de les emmener à San Fernando de Atabapo, dans le Haut-Orénoque. Le voyage n’est pas de tout repos : ils doivent lutter contre les éléments : le mauvais temps, les vents contraires, les rapides d’Atures et Maipures, sans compter les vols et les désertions de plusieurs membres de l’équipage… Tous deux souffrent de fréquentes attaques de malaria. Auguste Morisot est gravement touché, à tel point que la rumeur de sa mort parvient jusqu’en Europe, causant la consternation parmi sa famille et ses amis.

Le plus dur reste à faire

Le 17 octobre, l’expédition arrive à San Fernando de Atabapo. Ils ont mis quatre mois pour effectuer un trajet qui se fait en un mois et demi en saison sèche. Le plus dur reste à faire : continuer à remonter le fleuve dans une région jusqu’alors à peine explorée. Le 4 novembre, ils reprennent l’expédition sur une autre embarcation, plus petite, et avec un nouvel équipage. À nouveau, ils doivent affronter la faim, les désertions, l’hostilité et les mutineries de l’équipage.

Finalement, le 15 décembre, il franchissent les rapides Guaharibos et installent leur campement à Peñascal. Plus haut, les nombreux rochers interdisent le passage de leur embarcation. Jean Chaffanjon demande à Morisot de rester là, pour surveiller le bâteau et les équipement, tandis que lui s’embarque sur une curiara (pirogue) accompagné de deux personnes. Trois jours plus tard, l’explorateur revient, en assurant, triomphant, qu’il a découvert les sources de l’Orénoque. On saura plus tard qu’il n’en était rien…

Expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela  1886 1887

Itinéraire de l'expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela, 1886-1887

Le retour est beaucoup plus rapide : le 10 avril 1887, ils sont de retour à Ciudad Bolívar, au terme d’une expédition qui aura duré neuf mois. Là, les deux français se séparent : Jean Chaffanjon reste deux mois de plus dans la ville, tandis qu’Auguste Morisot s’embarque immédiatement vers la France. Trois semaines plus tard, il arrive à Lyon, via Marseille.

Des centaines de dessins

Que rapporte-t-il de cette expédition ? Des centaines de dessins qui illustrent de main de maître son extraordinaire aventure :  des scènes de la vie quotidienne –avec une particulière attention pour les diverses populations indiennes rencontrées–, des portraits, des paysages, des images de l’expédition elle-même, des dessins plus scientifiques illustrant la faune et la flore… En tout, prés d’un millier de pièces qui viennent nous donner une idée vivante de ce qu’était le Venezuela de cette époque, en particulier le long de cet énorme fleuve qu’est l’Orénoque.

Voici une courte sélection de dessins qu’il a rapportés de son voyage sur l’Orénoque (Cliquez sur une image pour voir le carrousel) :

La vie d’Auguste Morisot ne se termine pas avec son retour en France. Il n’a alors que 30 ans, il vivra jusqu’à l’âge de 90 ans ! Mais on peut affirmer sans crainte de se tromper que les quatorze mois passés au Venezuela auront été décisifs dans sa vie, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. L’Orénoque aura même eu le pouvoir de transformer l’homme sur le plan spirituel. Cette autre histoire fera l’objet du prochain chapitre.

Sources :

Auguste Morisot sur l'Orénoque

Auguste Morisot (debout, au centre) et l'équipage sur l'Orénoque. Rancho Cabirima, 6 décembre 1886 (photo de Jean Chaffanjon)

Auguste Morisot est presqu’un mystère. Il n’a pas la chance d’avoir sa biographie sur Wikipedia, c’est tout dire… et l’on n’obtient que quelques renseignements sur sa vie au hasard du Net.

Au Venezuela, c’est à peine si on savait de lui qu’il avait participé à l’expédition que l’explorateur Jean Chaffanjon entreprit sur l’Orénoque en 1886-1887. En France, on retient surtout son œuvre d’artiste et de décorateur. Mais éclipsé par l’autre Morisot, Berthe, et se tenant volontairement à l’écart des salons, il est cantonné dans la catégorie des “petits maîtres”.

Auguste Morisot naît à Seurre, en Bourgogne, le 12 avril 1857, dans une famille d’origine modeste. Sa jeunesse n’est guère très heureuse. Très tôt orphelin de père, maltraité par son beau-père, il est confié à une tante. Avec son frère aîné, il monte très jeune à Paris, où il est engagé dans un atelier qui travaille la soie. Pendant quelques mois, il voyage aussi en Angleterre, où il apprend la langue.

Pacte d’amour

Portrait d'Auguste Morisot

Portrait d'Auguste Morisot, par son ami Louis Appian, 1887.

Mais Auguste est un artiste dans l’âme. En 1880, à l’âge de 23 ans, il retourne dans sa région, à Lyon, et s’inscrit à la célèbre École des Beaux-Arts de cette ville. Là, il rencontre Henry Page, fils d’un riche industriel qui avait pour coutume d’inviter dans sa riche demeure, chaque dimanche, les artistes et intellectuels de la région. Auguste Morisot participe régulièrement à ces salons improvisés. Il tombe amoureux de la fille aînée des Page, Pauline, et fait avec elle un pacte d’amour qui reste secret. Les conventions de l’époque interdisent en effet la relation entre un jeune homme d’origine modeste et une jeune fille de la bonne société.

Auguste doit donc terminer ses études et grimper dans l’échelle sociale s’il veut être accepté par la famille Page. Une belle occasion se présente en octobre 1885, alors qu’il vient juste de recevoir son diplôme de l’École des Beaux-Arts : l’explorateur lyonnais Jean Chaffanjon est à la recherche d’un jeune dessinateur pour l’accompagner dans son expédition sur l’Orénoque, financée par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Pour sélectionner l’accompagnateur, la Chambre de Commerce de Lyon organise un concours doté d’une bourse de 12.000 francs.

Prestige et fortune

Le contrat entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Le contrat passé entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Auguste et Pauline voient là le moyen d’obtenir rapidement ce qui manquait au jeune homme : le prestige et la fortune. Auguste décide donc de participer au concours et s’entraîne pendant deux mois à dessiner des plantes et des fleurs.  Malheureusement, la Chambre de Commerce, sans donner d’explications, annule le concours. Qu’à cela ne tienne : Auguste prend l’initiative de rencontrer personnellement Jean Chaffanjon et lui offre de l’accompagner comme dessinateur, sans rémunération autre que les frais de voyage et de maintenance. L’explorateur accepte cette offre et le 28 janvier 1886, les deux hommes signent un contrat précisant les conditions de leur collaboration : les publications seront signées conjointement et les bénéfices éventuels de l’expédition sont divisés à parts égales.

Le 6 février, les deux hommes s’embarquent de Saint-Nazaire à destination de la Martinique. Près d’un mois plus tard, ils s’embarquent pour La Guaira, au Venezuela, où ils accostent le 18 mars 1886. L’aventure commence…

(suite)

Source : Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco, Bogotá, ed. Planeta, 2002.

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