Category: Aventureux


Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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Pour en savoir plus :

La cascade au nom de femme

J’étais de passage à Los Rastrojos, un hameau perdu à deux heures de piste cahotante de Chacantá, Pueblo del Sur situé lui-même à quatre heures de route de la ville de Mérida. Presque le bout du monde.

Sur le flanc opposé du village, une cascade –une belle cascade entourée de végétation luxuriante– attire aussitôt mon attention. L’endroit est d’autant plus attirant qu’il semble presque vierge de toute fréquentation humaine.

« Comment s’appelle cette cascade ? », demandé-je, intéressé, à un groupe d’habitants du lieu.

« Yessica », me répond-on.

« Yessica ?… Mais c’est le nom d’une femme… »

« Oui, c’est le nom de la première femme qui s’y est baignée ».  Interloqué, je veux en savoir plus. Les villageois s’animent. À plusieurs voix, chacun renchérissant sur l’autre, ils me racontent donc l’histoire de la cascade, ou plutôt du nom de la cascade.

Dégourdie et délurée

Yessica : ainsi s’appelait une jeune fille qui, il y a quelques années, vint à Los Rastrojos avec une équipe technique du Consejo Nacional Electoral [le Conseil national électoral, l'institution chargée d'organiser les élections au Venezuela]. Son objectif : l’installation d’une machine à voter avec son antenne parabolique. Comme on peut le voir, les faits ne remontent pas très loin, le premier vote électronique datant de 2004.

Les travaux d’installation nécessitant plusieurs jours, les techniciens étaient logés par les familles villageoises, avec lesquelles ils se sont tout naturellement liés d’amitié. Comment pouvait-il en être autrement dans ce lieu retiré, dans ce paysage idyllique ? Cela a dû être une expérience unique pour ces fonctionnaires urbanisés venus de Caracas ou des grandes villes du pays.

Yessica, apparemment, était plutôt du genre dégourdi et déluré. Lorsqu’elle annonça qu’elle voulait se baigner dans la cascade, tout le monde, ou presque, la prit pour une folle. Et pour cause : l’endroit est difficile d’accès, à flanc de montagne, et seuls quelques adolescents allaient très occasionnellement s’y baigner. Et puis surtout, surtout, aucune femme n’y était encore allée ! On fit donc tout pour la décourager.

Nue ou pas nue?

Yessica n’en démordit pas. Un beau jour, elle partit, seule et résolue, vers la cascade. Autant dire que, dans le village, ce fut l’attraction de l’année ! Tous les habitants de Los Rastrojos la suivirent du regard, durant sa longue descente dans la vallée, puis lors de sa remontée sur la montagne d’en face. Au terme d’une longue marche, elle arriva finalement sur le lieu.

Puis elle se baigna, longuement, dans les eaux diaphanes venues de la montagne. Certains ajoutent qu’elle était nue, d’autres affirment que non, mais comment en être sûr à une telle distance? Quoi qu’il en soit, ce doute quant à la nudité de la belle n’a fait qu’ajouter un piment supplémentaire à l’évènement. Les hommes, en particulier, en parlent encore avec une petite flamme dans les yeux.

La cascade, qui étrangement n’avait pas de nom, subitement en a eu un. Ce nom s’imposa tout naturellement : ce sera celui de la première femme qui s’y baigna, osant vaincre les interdits et affronter les préjugés.

Bel hommage à cette Yessica devenue presque mythique dans le village, qui n’est jamais revenue à Los Rastrojos et ne sait sans doute pas qu’une cascade y porte à jamais son nom.

Crocodile ou caïman ?

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Le Venezuela est l’une des rares régions au monde, avec la Colombie, l’Équateur, l’Amérique centrale et le sud de la Floride, où coexistent crocodiles et caïmans. On y rencontre aussi bien le crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius) que le caïman à lunettes (Caiman crocodilus). On y trouve aussi le crocodile américain (Crocodylus acutus), le caïman nain de Cuvier (Paleosuchus palpebrosus) et le caïman de Schneider (Paleosuchus trigonatus).

Dans le parler local, il y a cependant confusion entre les crocodiles (une sous-famille des Crocodylidae)  et les caïmans (une sous-famille des Alligatoridae), puisque le crocodile de l’Orénoque est appelé ici par erreur caiman del Orinoco. Le caïman à lunettes, lui, est appelé babo. Certes, crocodiles et caïmans font tous partie de l’ordre des Crocodilia, mais il existe des différences significatives entre les deux genres (la taxonomie complète -et complexe- des Crocodilia se trouve ici. Voyez aussi cette présentation plus illustrée des espèces de Crocodilia).

Quelles sont ces différences ?

  • Les caïmans (et les alligators, qui font partie de la même famille) ont une tête plus large et plus courte, et leur museau est plus obtus.
  • Les dents des caïmans ne ressortent pas lorsqu’ils ferment leur gueule.
  • Les caïmans ne possèdent pas la bordure irrégulière visible sur les pattes et les pieds arrière du crocodile, et les palmes entre les orteils des pattes arrière ne dépassent pas la moitié des intervalles.
  • Les caïmans supportent mal la salinité et préfèrent nettement l’eau douce, tandis que les crocodiles peuvent tolérer l’eau salée, possédant des glandes spécialisées dans la filtration du sel.
  • Les crocodiles ont une tête en forme de V, les alligators en forme de U.
  • Les crocodiles ont un museau plus étroit, avec des yeux plus en avant.
  • Les crocodiles ont plutôt des yeux verts et les caïmans des yeux bruns.
  • La mâchoire des crocodiles est beaucoup plus étroite, servant à déchirer les proies. En revanche, celle des caïmans, plus large, est faite pour broyer les os. (Source : Wikipedia)

Énorme, mais fragile

Examinez l’exemplaire de la photo ci-dessus : avec son museau effilé, en forme de V, c’est bel et bien un crocodile, malgré son nom local de caiman del Orinoco. Son aire d’extension est limitée -fait unique au monde- à un seul bassin, celui de l’Orénoque. Elle recouvre essentiellement les Llanos du Venezuela et de Colombie. Suivant la classification de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’espèce se trouve en danger critique d’extinction. Il n’en resterait plus que 250 à 2500 exemplaires dans le monde, selon les estimations. En Colombie, on ne le trouve que dans le bassin de la rivière Meta (une cinquantaine d’exemplaires), et au Venezuela dans l’Orénoque et ses affluents (plusieurs centaines d’exemplaires). Il est également représenté dans quelques zoos (dont le World Aquarium de Dallas qui en possède 35).

C’est l’une des plus grandes espèces du genre Crocodylus. Il peut atteindre 5 à 6 mètres de long et peser 380 kilos. Paradoxalement, il est relativement fragile : dans l’année qui suit leur naissance, les jeunes crocodiles de l’Orénoque sont souvent la proie de prédateurs carnivores, tels que les caïmans à lunettes eux-mêmes, les lézards tupinambis ou tégus, les anacondas ou les urubus noirs. La mortalité des nouveaux-nés, en milieu naturel, peut atteindre 80 pour cent. Mais c’est surtout la surchasse, dans les années 1920 à 1960, qui a eu des effets dévastateurs sur la survie de l’espèce. Comme celles d’autres crocodiles, sa peau était en effet très recherchée pour la maroquinerie.

Le crocodile de l’Orénoque n’a reçu un statut de protection que dans les années 1970. Il fait maintenant l’objet de programmes d’élevage en captivité, visant à sa réintroduction dans son habitat naturel. Mais la destruction de cet habitat, sous l’effet de la modernisation agricole et de la contamination des eaux, ainsi que la commercialisation illégale de jeunes exemplaires comme animaux de compagnie (!), n’augurent rien de bon pour la survie de l’espèce.

Grande adaptabilité

Caïman à lunettes (Caiman crocodilus)

Caïman à lunettes

Les caïmans à lunettes (Caiman crocodilus) se portent mieux. Ils abondent littéralement dans toutes les étendues d’eau des Llanos, qui ne manquent guère. Ils ne mesurent au maximum que 2,5 mètres, la plupart ne dépassant pas les 2 mètres. Aucune comparaison avec le crocodile de l’Orénoque, qui lui peut atteindre trois fois plus.

Bizarrement, le petit prospère plus que le grand. C’est qu’il fait preuve d’une très grande adaptabilité. Ainsi, la construction de routes, paradoxalement, a favorisé sa reproduction, en lui offrant un habitat nouveau : les nombreux bassins artificiels qui se sont formés à la suite de l’extraction des terres de remblai. Il n’est donc pas rare de les rencontrer se prélassant au soleil le long des axes routiers des Llanos.

En période de sécheresse, les caïmans se concentrent dans les rares points d’eau permanents qui subsistent. Face à la disette qui le menace durant cette saison, il est capable de jeûner durant de longues périodes -mais il est aussi capable de cannibalisme, si besoin est.

Le caïman à lunettes est également élevé en captivité, cette fois non pour sa réintroduction en milieu naturel, mais bien pour la consommation humaine. Sa chair (en particulier sa queue) est en effet appréciée des habitants des Llanos. Pour éviter la surconsommation, le caïman à lunettes fait l’objet d’une protection spéciale. Il existe depuis 1982 un Programa de aprovechamiento racional de la baba (Caiman crocodilus) [Programme d'exploitation rationnelle du Caiman crocodilus] qui permet de sacrifier et consommer annuellement de 50.000 à 70.000 individus. Cela ne veut pas dire qu’on ne le chasse pas illégalement, dans un territoire où les contrôles systématiques sont impossibles. Mais sa survie en tant qu’espèce n’est en tout cas nullement en danger.

Respect et protection

Caïman à lunettes à l'affût

Caïman à lunettes à l'affût

Crocodile ou caïmans, peu importe finalement s’il sont l’un ou l’autre (sauf pour les scientifiques, bien évidemment). Tous font partie de ces animaux qui terrorisent et fascinent à la fois l’humain. Ils ont été les vedettes -sans le savoir- de nombreux films et de multiples chansons. Ils participent de mythologies diverses de par le monde. Ils touchent parfois au sacré.

En ce sens ce sont des animaux « humains », qui méritent, autant que n’importe quels autres jugés moins dépradateurs, respect et protection.

Aimé Bonpland, botaniste équinoxial

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Il n’est pas facile de vivre à l’ombre d’un géant. On connaît surtout Aimé Bonpland pour avoir participé, aux côtés du grand naturaliste Alexander von Humboldt, à une célèbre expédition dans les terres equinoxiales (lisez Amérique latine) de 1799 à 1804.

Cette extraordinaire aventure permit aux deux hommes de ramener plus de 60.000 échantillons représentant 6000 nouvelles espèces de plantes, des observations astronomiques, un nombre incroyable de notes géologiques, sociologiques, économiques, cartographiques…  le tout réuni en pas moins de trente volumes.

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Quelle est la part de Bonpland dans cette somme immense ? On ne le saura sans doute jamais exactement. Mais il est certain qu’il fut bien plus que le secrétaire de Humboldt, son titre officiel dans le cadre de l’expédition. Il fut un scientifique à part entière, s’intéressant tout particulièrement à tout ce qui touchait la botanique.

Passion précoce pour les plantes

Aimé Jacques Alexandre Goujaud est né le 29 août 1773 à La Rochelle. Bonpland est le surnom que lui donna son père lorsqu’il le vit, enfant, se passionner pour les plantes du jardin (« Bon plant »). Cette prédilection pour la flore le prédestinait sans aucun doute à devenir botaniste. Cependant, une fois monté à Paris avec son frère, c’est vers les études de médecine qu’il se dirigea, suivant en cela la voie de son père chirurgien.

Cela ne l’empêcha pas de suivre les enseignements de botanique donnés au Muséum national d’histoire naturelle où il eut pour professeurs des personnages aussi célèbres que Jean-Baptiste de Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu. Après un service militaire comme médecin dans la marine, il retrouve le Jardin des plantes de Paris où il s’initie aux plantes exotiques. Déjà reconnu comme excellent botaniste, il aurait dû accompagner Louis Antoine de Bougainville dans ce qui devait être la plus grande expédition scientifique française jamais entreprise. Mais, en raison des guerres napoléoniennes, celle-ci n’aura jamais lieu.

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland en Amérique équinoxiale

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland

En 1798, Aimé Bonpland fait la rencontre d’Alexander von Humboldt avec qui il se lie d’amitié. Les deux hommes cherchent à participer ensemble à une expédition scientifique, en Égypte d’abord, en Tunisie ensuite, mais celles-ci sont annulées. C’est le roi d’Espagne Carlos IV qui, finalement, leur donnera la possibilité de mener à bien leur projet d’expédition, mais avec une nouvelle destination : l’Amérique équinoxiale. Ce sera alors le fameux voyage d’une durée de cinq ans au cours duquel il ont, notamment, remonté l’Orénoque et gravi le volcan Chimborazo.

Botaniste de l’impératrice Joséphine

De retour en France, Aimé Bonpland entreprend de classer les dizaines de milliers de spécimens botaniques ramenés d’Amérique. Travail immense, qu’il ne terminera pas. Ce sont les botanistes allemands Carl Ludwig Willdenow et Karl Sigismund Kunth qui, à la demande de Humboldt, le mèneront à bien.

En 1808, Bonpland est nommé botaniste et intendant général des domaines de Malmaison, la résidence de l’impératrice Joséphine, dont les jardins prestigieux sont alimentés des plantes rares ramenées des campagnes napoléoniennes. Il se dédie surtout à l’acclimatation de centaines d’espèces alors inconnues, qu’il recense dans son ouvrage Description des plantes rares de la Malmaison (1813).

Aimé Bonpland (1773-1858)

Aimé Bonpland

À la chute de l’Empire, Bonpland choisit de se rendre à Buenos Aires, où il a obtenu un poste de professeur d’histoire naturelle. Il ne reviendra plus jamais en France. Homme de terrain plutôt que théoricien, il quitte la ville pour explorer l’intérieur du pays et étudier ses richesses botaniques. Il s’installe d’abord à Santa Anna, dans la province de Corrientes. Dans son exploitation, il découvre les secrets de la germination du maté (Ilex paraguariensis), ouvrant ainsi la porte à la culture industrielle de cette plante jusqu’alors sauvage.

Résidence surveillée

En 1821, il est arrêté et mis en résidence surveillée par le dictateur paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia qui le soupçonne d’espionnage et craint le développement dans l’Argentine voisine d’une culture intensive du maté. Pendant dix ans, Bonpland vit reclus, privé de toute relation avec sa famille et ses amis et empêché de parler français. Tout en s’adonnant aux activités les plus diverses, dont celle de médecin des indiens guaranis, il ne cesse d’étudier les plantes dans le petit espace où il est confiné.

Libéré en 1831, il s’installe à San Borja, au Brésil, et reprend ses expérimentations agricoles. Il meurt en 1858 à l’âge de 84 ans, sans avoir pu revoir celui qu’il appelait « le meilleur et le plus illustre des amis », Alexandre von Humboldt.

Pic Bonpland (Mérida, Venezuela)

Le pic Bonpland

Le Venezuela lui a rendu hommage en donnant son nom à la troisième plus haute montagne du pays, dans la Cordillère de Mérida. Juste retour des choses, le pic Bonpland (4890 m) se trouve à quelques encablures seulement du pic… Humboldt (4945 m).

À défaut de s’être revus à la fin de leur vie, les deux amis se trouvent au moins réunis dans ce site exceptionnel.

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Pour en savoir plus :
> Lire et télécharger la Biographie d’Aimé Bonpland, par Adolphe Brunel (1859)
> Acheter l’ouvrage Aimé Bonpland (1773-1858), médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud de Nicolas Hossard sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Correspondance 1805-1858 d’Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Le pêcheur d’orchidées – Aimé Bonpland (1773-1858) de Philippe Foucault sur Amazon.fr

Eugène Thirion, commerçant et explorateur

L'Orénoque et le Meta (Venezuela-Colombie)

Qui connaît Eugène Thirion (1813-1879), commerçant et explorateur qui entreprit en 1846 la remontée de l’Orénoque ? On sait peu de choses du personnage : il n’a pas de biographie dans Wikipedia (c’est tout dire…), il est absent de la bibliothèque en ligne Gallica, et je n’ai trouvé aucune photo de lui sur Internet.  On sait seulement de lui qu’il fut vice-consul de France à Ciudad Bolívar, la ville qui était au XIXe siècle le port d’entrée, sur l’Orénoque, du Venezuela intérieur. Un poste avancé et privilégié pour observer de près ce qui se passait dans le pays profond, et notamment en Guyane et en Amazonie.

L’homme était avant tout un commerçant, mais son esprit aventurier fit de lui un explorateur. Dans un récit de voyage récemment édité, intitulé Les sources de l’Orénoque, il raconte son expédition sur le grand fleuve mythique qu’avaient déjà exploré nombre de personnages fascinants, dont l’illustre naturaliste Alexander von Humboldt.

Excellent ethnographe

Le titre de l’ouvrage (qui n’est pas de l’auteur) est inexact, puisqu’Eugène Thirion n’arriva pas aux sources de l’Orénoque (il faudra attendre plus de cent ans pour qu’une expédition menée par Alain Gheerbrant y parvienne en 1950 !). Le texte, cependant, est intéressant. Eugène Thirion se révèle être un excellent ethnographe. Il observe avec soin les multiples modes de vie qu’il rencontre au long de sa navigation et ne craint pas de partager les expériences avec ses hôtes. Ainsi, il décrit les coutumes des Indiens, leurs croyances, les fêtes, la cuisine, les cérémonies religieuses, etc., avec un regard précis et méticuleux. Ses observations géographiques sont également de très grande qualité.

De son récit, il ressort une intéressante photographie de l’Amazonie vénézuélienne de cette moitié du XIXe siècle, dans sa dimension physique autant qu’humaine. L’auteur n’échappe évidemment pas aux préjugés de son époque, le siècle par excellence des découvertes (ainsi que des conquêtes et colonisations) de grandes parties du monde par les puissances du moment. La science et la connaissance autorisent tout, même les mauvais traitements infligés aux populations. Ainsi, dans la grande tradition des explorateurs de l’époque, il rapporte de son voyage de nombreux objets reçus ou volés, ne s’embarrassant pas de scrupules coupables à ce sujet.

Vingt ans plus tard, à Paris

Curieusement, on retrouve nombre de ces objets une vingtaine d’années plus tard, à l’Exposition universelle de 1867, à Paris. Eugène Thirion est alors consul du Venezuela à Paris, membre de la Commission impériale qui organise l’exposition et membre du jury international qui attribue les prix.

À ce titre, il rédige la notice de présentation du Venezuela, ainsi que le catalogue des objets exposés représentant ce pays. À nouveau, ses observations sont intéressantes. Il dresse un portrait économique du Venezuela de 1867, qu’il est passionnant (et étonnant) de lire un siècle et demi plus tard, alors que le pays est devenu le producteur de pétrole que l’on sait. Quelques extraits éclairants, qui nous donnent une idée de ce que fut le Venezuela d’avant le pétrole :

Les richesses minières :

Les produits exportés :


Une appréciation de l’état général de l’économie :

Un catalogue révélateur

Quant au catalogue de l’exposition dressé par Eugène Thirion, il nous donne aussi, au compte-gouttes, des informations révélatrices sur les objets exposés en provenance du Venezuela, notamment sur certaines coutumes des populations indiennes rencontrées par l’auteur lors de son périple dans le Haut-Orénoque. Par exemple :

(Cet extrait illustre bien l’absence de scrupules au moment de déposséder les Indiens d’un objet qu’ils vénèrent, pratique habituelle chez les explorateurs de l’époque, et qui n’a pas encore tout à fait disparu de nos jours.)

Ou encore cette intéressante description d’une tradition :

Au total, Eugène Thirion nous offre à travers ses écrits de précieuses descriptions de l’état dans lequel se trouvait le Venezuela au milieu du XIXe siècle. Même s’il ne fait pas partie de l’élite des grands explorateurs et des hommes de science illustres qui ont parcouru ce pays, ce commerçant curieux et organisé, consul de son état, a apporté des connaissances nouvelles qui nous servent encore, un siècle et demi plus tard, à comprendre l’évolution de ce pays.

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> Acheter Les sources de l’Orénoque d’Eugène Thirion sur Amazon.fr
> Consulter la notice statistique sur le Venezuela et le catalogue de l’Exposition universelle de 1867, rédigés par Eugène Thirion (téléchargeable en PDF)
Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Le lancement cette semaine par La Poste et Ipostel (les services postaux de France et du Venezuela) d’un timbre-poste à l’effigie de Francisco de Miranda, me donne l’occasion de parler de ce personnage hors du commun, précurseur des indépendances en Amérique latine et général de la révolution française. Portant la mention France-Venezuela, le timbre en question a déjà été émis par le service postal vénézuélien Ipostel tandis que La Poste le sortira en France le 6 novembre.

Qui est donc ce Francisco de Miranda, personnage suffisamment important pour mériter une émission commune entre la France et le Venezuela? Disons tout de go que ce Vénézuélien a des attaches particulières avec la France. Dès 1791, il prend une part active à la révolution française, durant laquelle il se lie d’amitié avec les Girondins Jacques Pierre Brissot et Jérôme Pétion de Villeneuve.

Sous l'Arc de triomphe

Sous l'Arc de triomphe

Il est pendant un temps général de l’armée révolutionnaire et, en 1792, participe à ce titre aux batailles de Valmy et Neerwinden, sous les ordres du général Dumouriez. Aussi est-il le seul Latino-américain à avoir son nom inscrit sous l’arc de triomphe à Paris, aux côtés d’autres combattants de la révolution française. Son portrait fait aussi partie de la galerie des personnages illustres du palais de Versailles et sa statue se trouve en face de celle du maréchal Kellerman au champ de Valmy. Voilà pour le côté face, celui que l’on commémore aujourd’hui.

Revers de la médaille

Mais il y a le revers de la médaille, dont on ne parle plus guère de nos jours, diplomatie oblige. En effet, en ces temps troublés de la révolution, Francisco de Miranda connaît quelques difficultés personnelles. Soupçonné de sympathie pour les Girondins, il est arrêté en avril 1793 sur l’ordre d’Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire. Il est formellement accusé de conspirer contre la république.

Face aux attaques virulentes portées contre lui dans L’Ami du peuple de Jean-Paul Marat, il assume lui-même sa défense. Son éloquence et son assurance sont telles qu’il est déclaré innocent. Mais la campagne de Marat et des Jacobins contre sa personne n’en continue pas moins, si bien qu’en juillet 1793, il est une nouvelle fois arrêté. Il est alors incarcéré dans la prison de la Force, l’une des antichambres de la mort en ces temps de Terreur. À nouveau jugé, il ne craint pas d’accuser en plein tribunal le Comité de salut public de tyrannie.

Clandestinité

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

On ne sait trop comment Miranda s’en est finalement tiré. Il semble bien que le gouvernement révolutionnaire ne savait trop que faire de son encombrante personne. Aussi reste-t-il emprisonné à La Force jusqu’en janvier 1795, soit plus de six mois après la chute de Robespierre. Une fois libéré, maintenant convaincu que la direction prise par la révolution n’est pas la bonne, il va jusqu’à conspirer en compagnie de royalistes modérés. Arrêté une nouvelle fois, il reçoit un ordre d’expulsion du pays, mais décide plutôt d’entrer dans la clandestinité.

Il réapparaît quelque temps plus tard, après avoir reçu des autorités la permission de rester en France. Cela ne l’empêche pas de participer à une autre conjuration monarchiste en septembre 1797. La police reçoit l’ordre d’arrêter celui qu’on appelait par erreur le « général péruvien ». Il retourne alors dans la clandestinité, et, ayant perdu toute illusion quant à la France et sa révolution, s’embarque pour l’Angleterre en janvier 1798.

Péripéties

Ce ne sont là que quelques-unes des péripéties de la vie de Francisco de Miranda, grand voyageur et aventurier que Napoléon Bonaparte qualifiait de « Don Quichotte, avec cette différence que celui-ci n’est pas fou et qu’il a du feu sacré dans l’âme« .

On pourrait encore parler de sa participation indirecte, dans les rangs de l’armée espagnole venue lutter contre les Anglais, à la révolution américaine; de ses rencontres avec les révolutionnaires états-uniens George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson; de ses voyages dans toute l’Europe; de ses amours supposées avec l’impératrice Catherine II de Russie; de ses expéditions en Amérique latine, pour libérer les colonies espagnoles du joug espagnol. Sans parler du côté people avant la lettre du personnage, grand courtisan et séducteur de ces dames…

Derniers faits d’armes

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

C’est au Venezuela qu’auront lieu ses derniers faits d’armes. Après une première expédition ratée en 1806, il revient dans son pays natal le 10 décembre 1810, alors que plusieurs juntes révolutionnaires locales, celle de Caracas en tête, s’opposent au pouvoir colonial espagnol. Un congrès est formé, une constitution est adoptée, la république est proclamée, l’indépendance est déclarée formellement le 5 juillet 1811.

La guerre civile éclate. D’abord victorieux, les républicains commencent à connaître en 1812 de sérieux revers militaires. Francisco de Miranda est nommé général en chef de l’armée et reçoit tous les pouvoirs. Mais il ne peut rien contre la poussée des royalistes et les défections dans son propre camp. Pressentant la défaite inévitable, il signe un armistice avec les royalistes le 25 juillet 1812, en échange de quoi il reçoit l’autorisation de quitter le pays. C’est la fin de la première république.

Trahison? Trahisons?

Considérant cette capitulation comme une trahison, plusieurs de ses compagnons d’armes, dont Simón Bolívar lui-même, viennent l’arrêter la nuit avant son départ et le livrent aussitôt aux Espagnols. Cela leur permet de quitter eux-mêmes le pays sains et saufs ! De cet épisode trouble, qui est sans aucun doute le plus controversé de l’histoire du Venezuela, on ne connaît toujours pas, aujourd’hui, tous les tenants et les aboutissants.

Miranda dans la prison de La Carraca

Miranda dans la prison de La Carraca

Une fois aux mains des Espagnols, Francisco de Miranda est transféré de prison en prison, jusqu’à aboutir à l’arsenal de la Carraca de Cadix, en Espagne. C’est là qu’il mourra en 1816, à l’âge de 66 ans.

Ironie ultime du personnage : il s’éteint un 14 juillet, comme pour souligner cette relation toute spéciale qu’il a avec la France.

> Pour en savoir plus :
Carmen Bohórquez, Francisco de Miranda: Précurseur des indépendances de l’Amérique latine, Paris, L’Harmattan, 2000.
Autres ouvrages sur Francisco de Miranda

Le plat pays (pas celui de Brel)

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Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (« ce que je vois, c’est à moi »), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!