Category: Artistique


compañero de viaje, Orlando Araujo

Le livre libéré

Il y a quelque temps je lisais sur Médiapart un article sur le bookcrossing, appelé aussi en français “passe-livre” ou “livre-échangisme”. Késeksa ? Bookcrossing, c’est avant tout un site web qui fait la promotion du livre “libéré”, c’est-à-dire du livre que vous abandonnez librement dans la nature en espérant qu’il passera à d’autres mains. Moyennant certain protocole, vous pouvez alors faire le suivi du voyage de votre livre de lecteur en lecteur… pour autant que ces derniers jouent le jeu et s’inscrivent sur le site.

J’ai trouvé l’idée intéressante et je me suis mis à fouiner sur Bookcrossing.com. Lorsque j’ai atterri sur la page mentionnant les pays où il y avait des livres “libérés”, je me suis aperçu qu’il n’y en avait aucun au Venezuela (mais plus de 7000 en Allemagne, 5000 aux États-Unis et… 495 en France). Je me suis pris au jeu et j’ai décidé sur le champ d’inscrire le Venezuela sur la carte mondiale du bookcrossing.

J’ai donc choisi un livre de ma bibliothèque et je l’ai préparé pour une libération. Il faut d’abord s’inscrire sur le site, enregistrer le livre et obtenir pour celui-ci un BCID, c’est-à-dire un numéro unique qui permettra d’en faire le suivi. Il faut ensuite créer et imprimer une étiquette qui explique le principe du bookcrossing et donne des instructions à celui qui trouvera le livre. Cette étiquette une fois collée sur la page de garde, le livre pourra être libéré.

Où libérer ?

Encore faut-il savoir dans quel lieu le libérer. Théoriquement, c’est n’importe où : dans un parc, dans un bus ou un métro, dans un café ou un restaurant… En pratique, il vaut mieux mettre toutes les chances de son côté pour que le livre se diffuse réellement. Dans un pays où relativement peu de personnes lisent des livres, comme le Venezuela, c’est d’autant plus nécessaire.

Pour lâcher mon livre, j’ai donc choisi un lieu public, mais relativement intime, où se concentrent des lecteurs potentiels. Il s’agit de la Finca San Javier, une ferme proche de Mérida, qui vend des produits naturels et biologiques à un public déjà conscientisé et plutôt intellectuel, des professeurs universitaires pour la plupart. Si je l’avais libéré dans un autobus local, le livre aurait plus que certainement terminé à la poubelle, tout simplement.

Cela fait une semaine que je l’ai libéré, et toujours rien… Laissons tout de même à l’heureux emprunteur le temps de le feuilleter et, espérons-le, de le lire.

Compagnon de voyage

Orlando Araujo

Orlando Araujo

Et maintenant, la question qui brûle toutes les lèvres : quel livre ai-je donc libéré ? Pour mon premier essai, j’ai opté pour un ouvrage pas trop volumineux, composée de courts récits qui peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Il s’agit de Compañero de viaje [Compagnon de voyage] de l’écrivain vénézuélien Orlando Araujo (1928-1987). Un titre prédestiné pour un livre destiné à voyager…

Orlando Araujo est né à Calderas, un village du piémont andin de Barinas. Calderas est à Orlando Araujo ce que Macondo est à Gabriel García Márquez. C’est dans ce microcosme rural que se déroulent les histoires de Compañero de viaje, dans la lignée du réalisme magique cher à nombre d’auteurs latino-américains. Les récits s’y entrelacent, jusqu’à décrire la vie quotidienne du village, empreinte de peurs, de croyances, de religiosité.

La visite de monseigneur

Telle cette courte histoire qui relate la visite de l’archevêque de Mérida à Calderas, que je résume ici :

Après un voyage de plusieurs jours, Monseigneur arrive dans le village à dos de mulet, accompagné de sa suite. Depuis des semaines, le prêtre du village avait préparé ses ouailles à cette importante visite apostolique. Il leur avait demandé d’offrir quelque chose à l’archevêque : qui une partie de sa récolte, qui des œufs, qui une poule, qui un cochon, et pour les plus riches un veau ou une vache.Lorsque Monseigneur entre à Calderas, le village est totalement décoré aux couleurs papales jaune et blanche. L’ambiance est au recueillement, mais aussi à la fête. Après un repos bien mérité, l’archevêque célèbre la messe et fait des confirmations. Les paysans lui donnent les présents qu’ils ont apportés, qui s’accumulent dans la maison du curé.

Cependant, l’archevêque ne peut raisonnablement emporter avec lui tous ces cadeaux. Aussi, un marché est organisé, qui permet aux villageois eux-mêmes de racheter les cadeaux, les transformant ainsi en argent. Les plus riches rachètent le plus souvent leur vache ou leur porc, y ajoutent le plus souvent des animaux offerts par les plus pauvres. De leur côté, les petits paysans, qui vivent de manière autarcique en dehors de toute économie monétaire, ne peuvent rien racheter…

Le lendemain, Monseigneur reprend sa route vers un autre village, emportant les dons en argent récoltés grâce au marché. Moralité non dite : la visite de l’archevêque a enrichi les riches et appauvri les pauvres !

Je n’ai malheureusement pas le style d’Orlando Araujo pour vous raconter cette histoire édifiante, qui n’est d’ailleurs pas tellement éloignée des rapports sociaux qui existent toujours actuellement dans les zones rurales. La psychologie paysanne y est particulièrement bien décrite. Mais lisez donc le livre : avec un peu de chance, grâce à Bookcrossing, il passera près de chez vous…

Et si vous n’avez pas la patience d’attendre, en voici le texte intégral en espagnol (pour autant que je sache, il n’existe pas de traduction française). Le récit de la visite de l’archevêque s’intitule Cordero de Dios et se trouve à la page 61.

Auguste Morisot, Ciudad Bolivar

Auguste Morisot, Le Bolívar dans le port de Ciudad Bolívar, 1886

Première partie de l’article

Deuxième partie de l’article

Auguste Morisot est de retour en France en avril 1887,  après son périple de quatorze mois au Venezuela comme accompagnateur de l’explorateur Jean Chaffanjon. Le voyage l’a marqué, les tropiques l’ont transformé.

Ainsi en témoigne son journal, dans lequel on le voit passer peu à peu du scepticisme de son adolescence à une espèce de mysticisme. La petitesse de l’homme confronté à l’aspect grandiose de la nature lui fait écrire que « l’imagination humaine reste confondue devant tant de mystérieuse grandeur ». Le panthéisme n’est pas loin : la forêt et ses habitants lui semblent « jouir d’une vie lumineuse, supérieure, divine même ». Lors de la veillée de Noël du 24 décembre 1886, passée dans un dénuement extrême sur les rives de l’Orénoque, Auguste Morisot retrouve la foi simple de son enfance, comme il l’explique dans un témoignage postérieur : « j’en vis toute la sereine beauté, toute la divine grandeur ». Cependant, ce n’est que bien plus tard, en 1912, qu’il s’identifiera explicitement avec la foi chrétienne.

Un retour difficile

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Son retour en France est difficile : sans argent, il place toutes ses espérances dans l’inclusion  de ses dessins et illustrations dans les publications que Jean Chaffanjon fera de son expédition. Mais la déception est amère. Revenu à Paris en juin 1887, Chaffanjon exclut Auguste Morisot des honneurs, des conférences et des publications. Pire encore : lorsqu’en 1889, Jean Chaffanjon publie son compte-rendu de voyage dans la revue Le Tour du monde, il n’utilise pas les dessins de son compagnon de voyage, mais fait appel à d’autres dessinateurs qui se basent sur des photos pour illustrer le texte. Auguste Morisot, déçu et amer, ne reverra Jean Chaffanjon qu’une seule fois, en 1890 à Paris.

Entre-temps, en novembre 1887, Morisot a décroché un poste de professeur de dessin à l’École régionale de Vaise. En 1888, le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts le nomme officier de l’Académie pour sa participation à l’expédition de l’Orénoque. Respecté et admiré, doté d’un emploi stable, il grimpe peu à peu dans l’échelle sociale. En juillet 1889, il réalise son plus cher désir : il se marie avec sa bien-aimée Pauline, qui l’avait accompagné en pensée tout au long de son voyage en Amérique. Le couple restera uni jusqu’à la mort d’Auguste Morisot, en 1951 à Bruxelles, à l’âge de 94 ans.

Une inspiration spiritualiste

Professionnellement, Auguste Morisot gravit peu à peu les échelons : en 1892, il est nommé professeur à l’École municipale de dessin de Lyon ; en 1895, il obtient le poste de professeur de dessin décoratif à la prestigieuse École des Beaux-Arts de Lyon. Il alterne sa tâche d’enseignant avec sa propre production artistique. Il touche ainsi à la peinture, au dessin, à la gravure, à la photographie, au vitrail, au design d’intérieur, à la conception de meubles et d’objets utilitaires,… Il tâte même à l’architecture, concevant jusque dans leurs plus petits détails plusieurs maisons de maître.

Auguste Morisot, la becquée,1904

La Becquée (1904), projet de vitrail

Son style oscille entre deux époques : l’impressionnisme et l’art déco, dont il serait, selon certains, l’un des précurseurs. Quelle que soit la discipline, son inspiration reste spiritualiste, imprégnée de cette force intérieure qu’il a pour la première fois ressenti dans les forêts de l’Orénoque. Mais il ne fait partie d’aucune école, d’aucun groupe, d’aucune chapelle.

En 1933, retiré de toute activité professionnelle, il s’installe à Bruxelles, où il fera sa dernière exposition en 1949.

Jamais loin de l’Orénoque

Auguste Morisot, Paysage

Auguste Morisot, Paysage

Le Venezuela ne le quitta jamais.  Tout au long de sa vie, il continuera à se documenter sur le pays. Il assiste à des conférences sur l’Amérique du Sud et fréquente les sections tropicales des jardins botaniques. Infatigable, il tente depuis son retour de publier le journal rédigé durant son périple, dont il rédigea plusieurs versions. En 1938, il en propose la publication à l’ambassade du Venezuela à Bruxelles, à laquelle il remet 37 dessins. Il fait une donation d’autres objets au Musée royal d’Afrique Centrale et au roi Léopold III de Belgique lui-même. Toutes ces démarches se révèlent infructueuses.

En 1939, il fait la connaissance de l’explorateur belge Robert de Wavrin, avec qui il se lie d’amitié. De Wavrin, qui avait remonté l’Orénoque jusqu’aux rapides Guaharibos, était de ceux qui considéraient que l’annonce de la découverte de la source du fleuve par Jean Chaffanjon était frauduleuse. Il préparait une seconde exploration, espérant, lui, atteindre les vraies sources. À l’âge de 82 ans, Auguste Morisot aida à tracer la logistique de l’expédition. Il fut même question qu’il accompagne De Wavrin, car il était possible, maintenant, de se rendre en avion jusqu’à La Esmeralda, à quelques centaines de kilomètres seulement de la source présumée. Mais la guerre mondiale éclata et ce rêve ne put se réaliser.

 Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco

Le journal d’Auguste Morisot

Une publication posthume

Le journal d’Auguste Morisot ne fut finalement publié qu’en 2002, en langue espagnole, grâce au concours de la Fondation Cisneros, qui finança la recherche, la traduction et l’édition. En parallèle, la fondation publia un autre ouvrage dédié à la production artistique et scientifique d’Auguste Morisot durant son voyage sur l’Orénoque : plusieurs dizaines de dessins, peintures et photos retraçant ce qui, en 1886-1887, était une véritable épopée.

Une épopée qui, comme nous l’avons vu, a littéralement transformé et façonné la vie de celui qui l’avait vécu.

Sources :

Amanecer en el cerro Yapacana

Amanecer en el cerro Yapacana (Amazonas)

Première partie de l’article

À peine débarqué au Venezuela, Auguste Morisot est fasciné par  l’exubérance des Tropiques. Les couleurs, les odeurs, le climat, les types humains, les paysages, tout le surprend dans ce nouveau monde qui s’offre à lui. Bien que son travail en tant que dessinateur officiel de l’expédition l’oblige à dessiner uniquement des fleurs et des animaux, il dessine sans relâche portraits, paysages et scènes de la vie quotidienne. Parallèlement, il tient un journal dans lequel il décrit scrupuleusement tous les détails de son expérience tropicale.

Un tel enthousiasme lui vaut même les quolibets de Jean Chaffanjon, un homme au caractère plus réservé, dont c’était le second voyage sur ces terres tropicales. Du reste, les deux hommes, dont les personnalités sont très différentes, définissent très tôt leur relation : il y aura bien collaboration entre eux, mais non une véritable amitié. Tout au long des quatorze mois que durera l’expédition (dont neuf mois passés dans des conditions très difficiles), ils maintiendront leurs distances, n’arrivant même pas à se tutoyer.

Par contre, la présence de Pauline est constante dans les pensées de Morisot, ainsi que dans ses lettres et dans son journal. Après tout, c’est pour elle qu’il s’est embarqué dans pareille aventure. Elle restera, dissimulée derrière les dessins et les mots, le troisième personnage de l’expédition.

Contre les éléments

Le 2 avril 1886, les deux français quittent Caracas pour Ciudad Bolívar, la grande ville sur l’Orénoque. C’est de là qu’ils comptent remonter le fleuve jusqu’à sa source. Mais trouver une embarcation n’est pas facile : l’approche de la saison des pluies et les risques de l’entreprise font reculer plus d’un capitaine. Ils resteront deux mois dans la ville, mettant à profit cette longue période d’attente pour récolter et dessiner des spécimens de la flore et de la faune.

Finalement, le 11 juin, les deux hommes parviennent à quitter la ville sur une embarcation qui doit remonter l’Orénoque avec des marchandises jusqu’à la petite localité de Caicara. De là, ils trouvent, non sans difficulté, une autre embarcation qui accepte de les emmener à San Fernando de Atabapo, dans le Haut-Orénoque. Le voyage n’est pas de tout repos : ils doivent lutter contre les éléments : le mauvais temps, les vents contraires, les rapides d’Atures et Maipures, sans compter les vols et les désertions de plusieurs membres de l’équipage… Tous deux souffrent de fréquentes attaques de malaria. Auguste Morisot est gravement touché, à tel point que la rumeur de sa mort parvient jusqu’en Europe, causant la consternation parmi sa famille et ses amis.

Le plus dur reste à faire

Le 17 octobre, l’expédition arrive à San Fernando de Atabapo. Ils ont mis quatre mois pour effectuer un trajet qui se fait en un mois et demi en saison sèche. Le plus dur reste à faire : continuer à remonter le fleuve dans une région jusqu’alors à peine explorée. Le 4 novembre, ils reprennent l’expédition sur une autre embarcation, plus petite, et avec un nouvel équipage. À nouveau, ils doivent affronter la faim, les désertions, l’hostilité et les mutineries de l’équipage.

Finalement, le 15 décembre, il franchissent les rapides Guaharibos et installent leur campement à Peñascal. Plus haut, les nombreux rochers interdisent le passage de leur embarcation. Jean Chaffanjon demande à Morisot de rester là, pour surveiller le bâteau et les équipement, tandis que lui s’embarque sur une curiara (pirogue) accompagné de deux personnes. Trois jours plus tard, l’explorateur revient, en assurant, triomphant, qu’il a découvert les sources de l’Orénoque. On saura plus tard qu’il n’en était rien…

Expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela  1886 1887

Itinéraire de l'expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela, 1886-1887

Le retour est beaucoup plus rapide : le 10 avril 1887, ils sont de retour à Ciudad Bolívar, au terme d’une expédition qui aura duré neuf mois. Là, les deux français se séparent : Jean Chaffanjon reste deux mois de plus dans la ville, tandis qu’Auguste Morisot s’embarque immédiatement vers la France. Trois semaines plus tard, il arrive à Lyon, via Marseille.

Des centaines de dessins

Que rapporte-t-il de cette expédition ? Des centaines de dessins qui illustrent de main de maître son extraordinaire aventure :  des scènes de la vie quotidienne –avec une particulière attention pour les diverses populations indiennes rencontrées–, des portraits, des paysages, des images de l’expédition elle-même, des dessins plus scientifiques illustrant la faune et la flore… En tout, prés d’un millier de pièces qui viennent nous donner une idée vivante de ce qu’était le Venezuela de cette époque, en particulier le long de cet énorme fleuve qu’est l’Orénoque.

Voici une courte sélection de dessins qu’il a rapportés de son voyage sur l’Orénoque (Cliquez sur une image pour voir le carrousel) :

La vie d’Auguste Morisot ne se termine pas avec son retour en France. Il n’a alors que 30 ans, il vivra jusqu’à l’âge de 90 ans ! Mais on peut affirmer sans crainte de se tromper que les quatorze mois passés au Venezuela auront été décisifs dans sa vie, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. L’Orénoque aura même eu le pouvoir de transformer l’homme sur le plan spirituel. Cette autre histoire fera l’objet du prochain chapitre.

Sources :

Auguste Morisot sur l'Orénoque

Auguste Morisot (debout, au centre) et l'équipage sur l'Orénoque. Rancho Cabirima, 6 décembre 1886 (photo de Jean Chaffanjon)

Auguste Morisot est presqu’un mystère. Il n’a pas la chance d’avoir sa biographie sur Wikipedia, c’est tout dire… et l’on n’obtient que quelques renseignements sur sa vie au hasard du Net.

Au Venezuela, c’est à peine si on savait de lui qu’il avait participé à l’expédition que l’explorateur Jean Chaffanjon entreprit sur l’Orénoque en 1886-1887. En France, on retient surtout son œuvre d’artiste et de décorateur. Mais éclipsé par l’autre Morisot, Berthe, et se tenant volontairement à l’écart des salons, il est cantonné dans la catégorie des “petits maîtres”.

Auguste Morisot naît à Seurre, en Bourgogne, le 12 avril 1857, dans une famille d’origine modeste. Sa jeunesse n’est guère très heureuse. Très tôt orphelin de père, maltraité par son beau-père, il est confié à une tante. Avec son frère aîné, il monte très jeune à Paris, où il est engagé dans un atelier qui travaille la soie. Pendant quelques mois, il voyage aussi en Angleterre, où il apprend la langue.

Pacte d’amour

Portrait d'Auguste Morisot

Portrait d'Auguste Morisot, par son ami Louis Appian, 1887.

Mais Auguste est un artiste dans l’âme. En 1880, à l’âge de 23 ans, il retourne dans sa région, à Lyon, et s’inscrit à la célèbre École des Beaux-Arts de cette ville. Là, il rencontre Henry Page, fils d’un riche industriel qui avait pour coutume d’inviter dans sa riche demeure, chaque dimanche, les artistes et intellectuels de la région. Auguste Morisot participe régulièrement à ces salons improvisés. Il tombe amoureux de la fille aînée des Page, Pauline, et fait avec elle un pacte d’amour qui reste secret. Les conventions de l’époque interdisent en effet la relation entre un jeune homme d’origine modeste et une jeune fille de la bonne société.

Auguste doit donc terminer ses études et grimper dans l’échelle sociale s’il veut être accepté par la famille Page. Une belle occasion se présente en octobre 1885, alors qu’il vient juste de recevoir son diplôme de l’École des Beaux-Arts : l’explorateur lyonnais Jean Chaffanjon est à la recherche d’un jeune dessinateur pour l’accompagner dans son expédition sur l’Orénoque, financée par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Pour sélectionner l’accompagnateur, la Chambre de Commerce de Lyon organise un concours doté d’une bourse de 12.000 francs.

Prestige et fortune

Le contrat entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Le contrat passé entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Auguste et Pauline voient là le moyen d’obtenir rapidement ce qui manquait au jeune homme : le prestige et la fortune. Auguste décide donc de participer au concours et s’entraîne pendant deux mois à dessiner des plantes et des fleurs.  Malheureusement, la Chambre de Commerce, sans donner d’explications, annule le concours. Qu’à cela ne tienne : Auguste prend l’initiative de rencontrer personnellement Jean Chaffanjon et lui offre de l’accompagner comme dessinateur, sans rémunération autre que les frais de voyage et de maintenance. L’explorateur accepte cette offre et le 28 janvier 1886, les deux hommes signent un contrat précisant les conditions de leur collaboration : les publications seront signées conjointement et les bénéfices éventuels de l’expédition sont divisés à parts égales.

Le 6 février, les deux hommes s’embarquent de Saint-Nazaire à destination de la Martinique. Près d’un mois plus tard, ils s’embarquent pour La Guaira, au Venezuela, où ils accostent le 18 mars 1886. L’aventure commence…

(suite)

Source : Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco, Bogotá, ed. Planeta, 2002.

Cinéma du Venezuela: la Hora Cero

La Hora Cero, de Diego Velasco (2010)

On ne peut pas dire que c’est un “grand cinéma”, comme l’est, actuellement, le cinéma iranien. Mais le cinéma vénézuélien a parcouru son petit bonhomme de chemin depuis que, le 28 janvier 1897 (seulement deux ans après la première projection des frères Lumière en France !) , furent présentés au Théâtre Baralt de Maracaibo les deux premiers films vénézuéliens : Célebre especialista sacando muelas en el Gran Hotel Europa et Muchachos bañándose en la laguna de Maracaibo.

Il faudra cependant attendre 1916 pour que Enrique Zimmerman réalise le premier long métrage de fiction dont on ait connaissance : La Dama de las Cayenas o pasión y muerte de Margarita Gutiérrez. Huit ans plus tard, en 1925, on filme La Trepadora, adaptation du roman homonyme de Rómulo Gallegos, qui paraît la même année À la fin des années 20, le cinéma vénézuélien connaît un regain de popularité, et profite de l’installation de laboratoires nationaux, à Maracay, et de studios à Barquisimeto.

Premier film sonore

Après quelques tentatives en 1934 avec La Venus de Nácar, le premier film sonore sort en 1938 : c’est le court métrage Taboga, suivi la même année par le long métrage El Rompimiento, de Antonio Delgado Gómez.

À la fin des années 30, Rómulo Gallegos crée les studios Ávila à Caracas et au début des années 40, Guillermo Villegas Blanco fonde l’entreprise Bolívar Films, toujours en activité de nos jours. Celle-ci établit des alliances avec des maisons de production mexicaines et argentines. Ces coproductions marquent le début du cinéma industriel dans le pays. Le film le plus connu de cette époque est La Balandra Isabel llegó esta tarde, de Carlos Hugo Christensen, qui remporta le prix à la meilleure photographie au Festival de Cannes de 1951.

Araya, de Margot Benacerraf

Araya, de Margot Benacerraf

En 1959, le documentaire Araya de Margot Benacerraf partage avec Hiroshima, Mon Amour de Alain Resnais (excusez du peu !) le prix de la Critique au Festival de Cannes. C’est la plus haute reconnaissance obtenue par le cinéma vénézuélien jusqu’à ce jour.

Les années 70 se caractérisent par l’apparition d’un cinéma à contenu social. C’est le Nuevo Cine Venezolano, qui connaît un boom en 1973, avec le film Cuando quiero llorar, no lloro de Mauricio Walerstein, basé sur le roman de Miguel Otero Silva, qui connaît un succès public sans précédent. Dans la même veine, sont produits les films de Román Chalbaud (El pez que fuma) et Clemente de la Cerda (Soy un Delincuente).

Ce courant continue dans les années 80 avec des films comme Macu, la mujer del policía de Solveig Hoogesteijn et Homicidio Culposo de César Bolívar. Le cinéma vénézuélien rencontre alors le succès auprès du public national, avec des films tels que La graduación de un delincuente, Macho y hembra, Ya-Koo, Oriana, El atentado et Más allá del silencio. Mais la crise financière que connaît le pays met un frein à cette expansion.

Deux genres principaux

Dans les années 90, deux films se détachent et obtiennent plusieurs prix internationaux : Jericó de Luis Alberto Lamata et Disparen a Matar de Carlos Azpúrua. En 1994, est promulguée la Loi de cinématographie nationale, qui établit la création du Centre national autonome de cinématographie. Dans les premières années, la production reste faible : retenons surtout le film Sicario (1995). Mais à terme, la loi offre un socle plus solide au développement du cinéma national.

Zamora, de Román Chalbaud

Zamora, de Román Chalbaud

Dans les années 2000, deux genres monopolisent la majorité des productions vénézuéliennes : le film historique, avec deux films sur le précurseur de l’indépendance Francisco de Miranda, un film sur le révolutionnaire du 19e siècle Ezequiel Zamora, un autre sur le Caracazo , la révolte populaire de 1989 (ces deux derniers de Román Chalbaud) ; et le film d’action et de violence, dont le meilleur représentant est Secuestro Express de  Jonathan Jakubowicz, qui fut distribuée mondialement par Miramax. La création d’une société de production gouvernementale, la Villa del Cine, favorise les tournages à contenu patriotique, politique et social, tandis que la situation d’insécurité du pays inspire des films ultra-violents, sur fonds de délinquance et de drogue.

On en est là : un cinéma qui aurait avantage à améliorer ses techniques (surtout le son, souvent déficient), à opter pour des scénarios plus créatifs et à s’affirmer au travers d’un langage propre, qui ferait sa marque. En attendant, on se contentera de ce bon cinéma national, qui a peu de chances, tel quel, de percer, sauf exception, à l’international.

[Texte inspiré de l'article Cine de Venezuela, dans le Wikipedia en espagnol]

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On peut trouver sur Youtube plusieurs long métrages vénézuéliens en version intégrale (je ne sais si c’est légal ou non, mais ils sont là jusqu’à nouvel ordre). Ils sont bien entendu en espagnol. En voici quelques-uns :

[Mise à jour du 14-09-2011 : La plupart des films ont déjà été retirés de Youtube, pour atteinte aux droits d'auteurs. Les auteurs resteront donc dans l'oubli, sans doute non par volontè propre, mais par celle des producteurs :-(  Pitoyable!]

La Balandra Isabel llegó esta tarde, de Carlos Hugo Christensen (1949)

Caín adolescente, de Román Chalbaud (1959)

Canción mansa para un pueblo bravo, de Giancarlo Carrer (1976)

El pez que fuma, de Román Chalbaud (1977)

Soy un delincuente, de Clemente de la Cerda (1977)

Carmen, la que contaba 16 años, de Roman Chalbaud (1978)

País portátil, de Iván Feo y Antonio Llerandi (1979)

Compañero de viaje, de Clemente de la Cerda (1979)

Ya Koo, de Franco Rubartelli (1984)

Macho y hembra, de Mauricio Walerstein (1984)

Díles que no me maten, de Freddy Siso (1985)

Oriana, de Fina Torres (1985)

En Sabana Grande siempre es de día, de Manuel de Pedro (1988)

Jericó, de Luis Alberto Lamata (1990)

Amaneció de golpe, de Carlos Azpúrua (1998)

Manuela Saenz, la libertadora del Libertador, de Diego Rísquez (2000)

Festival de jazz Mérida 2011

Et la musique fut !

Le jazz s’identifie facilement avec le noir. J’en ai eu la preuve directe, hier soir, lors d’un concert qui devait mettre en scène l’Orchestre symphonique de l ‘état de Mérida et l’ensemble de jazz Ananda pour une interprétation de la suite pour piano trio et orchestre de Claude Bolling -une première sur le continent. Le concert avait lieu dans le cadre du Festival internacional de jazz et blues de Mérida qui bat son plein depuis deux jours. En guise d’apéritif -plutôt consistant, il faut le dire- le programme proposait la célèbre Rhapsody in Blue de George Gershwin.

Abigail Romero dans Rhapsody in Blue de Gershwin

Les premières mesures de Rhapsody in Blue

Tout avait bien commencé. Abigail Romero, le soliste du jour (et par ailleurs organisateur du festival) était aux commandes de son piano concertant et répondait avec fougue aux sollicitations de l’orchestre. Quelques mesures, puis ce fut le noir : coupure de courant générale dans le secteur de la ville -comme nous en a habitué la Corporación Eléctrica Nacional (Corpoelec) depuis plus d’un an. La musique, inévitablement, s’interrompt. Que faire ? La salle -l’Aula Magna de l’Université des Andes- ne possède pas d’éclairage d’urgence. On ne peut espérer de rétablissement rapide de l’électricité.

« Je suis ici pour jouer ! »

Abigail Romero prend alors en charge la suite des évènements : « Tournons en avantage cet inconvénient » dit-il en s’adressant au public -sans micro, bien entendu. « Je suis musicien, je suis ici pour jouer ! » Il s’installe aussitôt à son piano et entame un standard de jazz bien trempé. Dans l’obscurité complète, à peine perturbée par quelque cellulaire, quatre cents personnes retiennent leur souffle : le concert a bel et bien commencé, dans une atmosphère intime que personne n’attendait. Adieu l’orchestre, adieu les ors de la salle, voici le jazz brut.

Se succèdent ainsi plusieurs pièces : à un boogie-woogie bien balancé succède -ô surprise- la troisième Gnossienne d’Erik Satie. C’est qu’Abigail est un fervent admirateur de ce compositeur inclassable et iconoclaste du début du 20e siècle. Et pour cause : le jazz n’est jamais loin de cette musique épurée, faussement naïve, qui fait la marque de Satie.

Un piano, une voix, l’essentiel

La pièce suivante, Abigail la dédie à une telle Mónica, demandant si elle se trouve dans la salle. « Si !» est la réponse courte et directe qui survient laconiquement d’un balcon latéral. Le pianiste entame alors Cry Me A River, un standard jazzy-blues bien connu, qui a été repris par des dizaines d’interprètes depuis sa création en 1953. Longue introduction musicale, puis apaisement. À la surprise générale, une voix s’élève alors depuis le balcon : c’est celle de Mónica !  De son siège, la voici qui échange avec le piano d’Abigail. Moment de toute beauté. Émotion. Le public est suspendu à ces deux musiciens qui, en pleine obscurité, séparés par une vingtaine de mètres, s’entendent et se répondent.

Le concert est sauvé, le festival est sauvé.  On oublie ce pour quoi on est venu et on jouit de cet instant rare et magique. Le jazz a -une fois de plus- opéré le miracle ! Le jazz dans toute sa nudité : un piano, une voix, l’essentiel.

En pleine lumière

Après cette envolée au huitième ciel, il faut bien revenir sur terre… On annonce que le courant ne sera pas rétabli de sitôt et que le concert prévu ne pourra avoir lieu. Le public est invité à quitter la salle. Déçu, Abigail reprend la parole : le concert sera reprogrammé, on pourra bel et bien entendre la Suite pour piano trio et orchestre de Claude Bolling et l’entrée sera gratuite pour tous ceux qui sont présents.

Je gage qu’Abigail fera aussi des étincelles ce jour-là, lorsqu’il aura enfin l’occasion d’interpréter avec son ensemble Ananda la musique de Claude Bolling. Il faut savoir que c’est le musicien français qui, indirectement, a fait découvrir le jazz à Abigail lorsque, musicien classique, il écouta par hasard sa suite. Son rêve -depuis 1987, pas moins- est de pouvoir enfin exécuter la musique qui l’a ainsi ouvert à un nouvel univers.

Le Festival de jazz de Mérida lui a enfin donné la possibilité de rendre réel ce rêve de musicien. Il a contacté personnellement Claude Bolling, qui lui a donné le feu vert pour cette rare interprétation avec orchestre symphonique. Depuis janvier dernier, les répétitions se sont déroulées comme prévu, en trio et avec orchestre.

Le concert -quoi qu’il arrive- aura donc bien lieu, en pleine lumière cette fois.

L'orchestre symphonique de l'État de Mérida avec Abigail Romero

Avant la coupure de courant...

» Programme du Festival international de jazz et blues de Mérida

Fritz Melbye, par Camille Pissarro

Portrait de Fritz Melbye, par Camille Pissarro

En dehors de son pays d’origine, le Danemark, Fritz Melbye n’est guère connu. On sait surtout de lui qu’il fut l’ami et le mentor de Camille Pissarro, peintre français précurseur de l’impressionnisme. Tous deux ont vécu ensemble au Venezuela entre 1852 et 1854, puis se sont revus quelques années plus tard à Paris.

Leur amitié avait commencé par une rencontre fortuite sur les quais de la petite île de Saint-Thomas, dans les Caraïbes, qui appartenait alors au Danemark (depuis, elle fait partie des Îles Vierges et appartient aux États-Unis). Fritz Melbye revenait de son premier voyage au Venezuela. Camille Pissarro, de quatre ans son cadet, était venu dessiner, comme à son habitude, des scènes du port de Saint-Thomas. Il avait alors 22 ans.

Le voyage à Caracas

Camille Pissarro, Atelier à Caracas

Camille Pissarro, L'atelier à Caracas, 1852.

Lorsque, quelque temps plus tard, Fritz Melbye prépare un nouveau voyage au Venezuela, il invite Camille Pissarro à l’accompagner. Les deux hommes accostent à La Guaira, sur la côte vénézuélienne, en novembre 1852.  La beauté des environs les incitent à s’y installer quelques semaines pour capter et dessiner les paysages marins. À la fin du mois de décembre, ils montent à Caracas, qui était alors une petite ville de quelque 40.000 habitants, située au cœur d’une vallée luxuriante.

Tous deux s’installent dans une grosse maison du centre, où ils établissent leur atelier. Fritz Melbye prend soin d’annoncer son arrivée dans les journaux locaux, offrant ses services pour réaliser paysages et portraits. Peu fortunés, les deux amis doivent en effet vendre quelques-unes de leurs œuvres pour pouvoir payer le loyer et la nourriture.

À l’intérieur du pays

Alors que Pissarro passe le reste de son séjour à Caracas, Fritz Melbye s’aventure à l’intérieur du pays : à San Juan de los Morros, dans les Llanos et une nouvelle fois à La Guaira. En août 1854, Camille Pissarro retourne seul à Saint-Thomas, tandis que Fritz Melbye se rend à nouveau dans les Llanos. Il reste au Venezuela jusqu’en 1856. Les deux amis se retrouvent quelque temps plus tard à Paris, où Anton Melbye, le frère de Fritz, peintre lui aussi, avait installé son atelier.

Chacun suit alors son destin. Camille Pissarro devient le grand peintre que l’on connaît. Fritz Melbye continue de voyager, aux États-Unis d’abord, puis au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays, à Shanghai, qu’il meurt en 1869, à l’âge de 43 ans.

Dessin sur le vif

Fritz Melbye a d’abord peint des marines, qu’il réalisait dans la tradition familiale que lui avait enseignée son frère aîné Anton. Mais il s’orienta très vite vers le paysage et les scènes rurales. Son départ du Danemark pour Saint-Thomas, en 1849, répondait à cette recherche de l’exotisme et de la lumière tropicale. Ses voyages au Venezuela achevèrent de l’orienter dans cette voie réaliste et naturaliste, quelquefois empreinte d’un certain romantisme.

Camille Pissarro apprit beaucoup de Fritz Melbye, en particulier le dessin sur le vif, en pleine nature. Fritz Melbye était en effet de ces peintres voyageurs qui considéraient essentiel de capter directement les atmosphères des lieux. Aussi passait-il le plus clair de son temps à chercher les endroits idéaux pour peindre un paysage ou une scène quotidienne. Une fois fixé sur le l’endroit, il effectuait un croquis au crayon, notant soigneusement les couleurs. Le soir, à la lueur des bougies, il faisait le dessin définitif et quelquefois lui appliquait les couleurs. Le jeune Pissarro suivait assidument les traces de son professeur. Certains de leurs travaux étaient si semblables qu’il était difficile de savoir qui en était l’auteur.

En guise d’illustration, voici quelques œuvres réalisées par Fritz Melbye durant ses séjours au Venezuela.

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>> Voir aussi l’article Camille Pissarro : un jeune peintre à Caracas
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