Etonnant/Historique/Inattendu/Insolite

Les bolivars et les morillos

Bolivars et morillos

Les chapeaux bolivar (à droite) et morillo (à gauche)

C’est Victor Hugo lui-même qui m’a mis sur la piste. Dans Les Misérables (tome 1, p.  256, ed. Feedbooks), on trouve la citation suivante :

C’était le temps de la lutte des républiques de l’Amérique méridionale contre le roi d’Espagne, de Bolivar contre Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s’appelaient des bolivars.

Voilà de quoi attirer l’attention de quelqu’un qui vit dans la république bolivarienne du Venezuela ! Vous connaissez sans doute Simón Bolívar, le Libertador qui conquit l’indépendance de nombreux pays d’Amérique latine. Né à Caracas en 1783, il est le héros absolu du Venezuela, référence politique majeure de tous les gouvernants, jusqu’à Hugo Chávez, qui en a fait son modèle et son inspirateur.

Vous connaissez sans doute moins Pablo Morillo (1775-1837), comte de Carthagène et marquis de La Puerta, surnommé le Pacificador. Ce militaire fut le chef des forces espagnoles durant la Guerre d’Indépendance et donc l’adversaire direct de Simón Bolívar, entre 1815 et 1820.

Chapeaux à la mode

Ces deux personnages ne sont pas passés inaperçus dans la France de l’époque, qui venait de sortir de l’épisode napoléonien et entrait dans la Restauration.  A tel point que la mode du moment s’est emparée de l’opposition entre les deux hommes. Sont en effet créés deux chapeaux portant leur nom : un à larges bords, le bolivar, l’autre à petits bords, le morillo, comme le signale Victor Hugo. Curieusement, ces chapeaux faisaient également office de signe de ralliement politique, en étant calqués sur les idéologies des deux personnages : les royalistes portaient le morillo, tandis que les libéraux portaient le bolivar !

Le dictionnaire Trésor de la langue française informatisé fait mention du bolivar :

BOLIVAR, subst. masc.

Chapeau évasé adopté en France vers 1820, imité de celui que portait le grand libérateur de l’Amérique latine (France 1907). L’homme au bolivar; être coiffé du bolivar

Il précise même que le bolivar passera ensuite dans l’argot populaire pour désigner tout type de chapeau:

3. Bolivar. Chapeau, − dans l’argot du peuple … tout couvre-chef, de feutre ou de paille, rond ou pointu. A. Delvau, Dict. de la lang. verte, 1866, p. 38.

La 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française le mentionne également :

BOLIVAR, n. m.
☆2. Vieilli. Chapeau haut de forme et à larges bords, évasé vers le haut, qui fut à la mode au début du XIXe siècle.

Et voici ce qu’en dit Émile de la Bédolière dans son Histoire de la mode en France (Leipzig, 1858, pp. 168-169):

On en sait beaucoup moins sur le morillo, qui n’apparaît pas dans les dictionnaires cités plus haut et semble n’avoir pas eu la même gloire que le bolivar. Dans son Histoire de la mode en France, Émile de la Bédolière y fait cependant une allusion :

Pièce de théâtre

Couverture de la 2e édition de la pièce Les bolivars et les morillos (1819)

Couverture de la 2e édition de la pièce Les Bolivars et les Morillos (1819)

Ce qui est avéré, par contre, c’est qu’une pièce de théâtre intitulée Les Bolivars et les Morillos est représentée pour la première fois à Paris au Théâtre des Variétés, le 11 septembre 1819. Il s’agit d’une comédie en un acte dont les auteurs sont MM. Gabriel et Armand (de leur vrai nom Gabriel Jules Joseph de Lurieu et François-Victor-Armand Dartois de Bournonville). La pièce est un vaudeville qui présente diverses caricatures sociales en association avec les modes du jour.

Est-ce la pièce qui a lancé la mode ou la mode qui a fait le succès de la pièce ? On ne le sait pas, mais il est intéressant d’apprendre que le vénézuélien Simón Bolívar a marqué de son sceau la mode française du début du XIXe siècle, allant même jusqu’à immiscer son nom dans l’argot populaire.

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Si vous êtes vraiment très curieux, vous pouvez consulter, lire et télécharger la pièce Les Bolivars et les Morillos sur Google Livres.

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5 réflexions sur “Les bolivars et les morillos

  1. Dans sa biographie « Simon Bolivar le Libertador », Gilette Saurat prête à Pablo Morillo, dans une lettre de 1816 au roi d’Espagne Ferdinand VII, cette mâle déclaration : « On a considéré comme rebelles tous les individus des deux sexes qui savaient lire et écrire. […] c’est le moyen le plus sûr de contenir l’esprit révolutionnaire. »
    Je dis : chapeau !

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