Désolant/Economique/Politiquement incorrect

L’édifiante histoire de la crème glacée Coppelia au Venezuela

Hugo Chávez présente la crème glacée Coppelia

Aller à La Havane sans déguster une crème glacée Coppelia, c’est comme aller à Rome sans visiter le Vatican, pourrait-on dire. Effectivement, aux côtés du cigare, du rhum et du cabaret Tropicana, Coppelia est devenue une véritable icône de la révolution cubaine. Il n’en fallait pas plus pour que Hugo Chávez souhaite avoir sa crème glacée Coppelia à lui, dans son Venezuela bolivarien.

C’est l’entreprise nationalisée Lacteos Los Andes et l’usine Alfredo Maneiro, de construction iranienne, située dans l’état Falcón, qui  eurent l’honneur de mener à bien la fabrication de la fameuse crème glacée. Le 20 octobre dernier, Hugo Chávez, frétillant comme un gamin qui entend passer le marchand de glaces, annonçait à la télévision, échantillon en main, que dès le lendemain, tous les Vénézuéliens pourraient savourer de la crème glacée Coppelia made in Venezuela. La recette est venue directement de La Havane, mais tous les ingrédients –la crème, le sucre, les pulpes de fruits, le cacao et jusqu’au plastique de l’emballage– sont vénézuéliens. La capacité de production annoncée est de 26.000 crèmes glacées par jour.

Courte euphorie

L’euphorie n’a cependant duré que deux semaines. Le 6 novembre, le président apprenait que la chaîne de fabrication était en panne.  « Pourquoi l’usine ne produit-elle pas de crème glacée ? », interrogea publiquement Hugo Chávez. « Je veux voir la ligne de responsables… Comment peut-on inaugurer une usine sans matière première? Est-ce qu’on inaugure une usine pour travailler une seule journée ? », demanda-t-il, sur le ton de la réprimande.

Le directeur de l’entreprise Coppelia fut aussitôt remplacé et promesse fut faite que la production serait régularisée avant Noël. L’usine fut, de fait, la première victime connue du tout récemment créé ministère du Bureau de la Présidence et du Suivi de la gestion gouvernementale, chargé de veiller sur l’efficacité des administrations et des entreprises nationalisées.

Enchaînement d’évènements

Les crèmes glacées Coppelia

Les fameuses crèmes glacées Coppelia

Que s’était-il passé ? Selon l’un des travailleurs de l’entreprise, ce fut la conséquence d’un enchaînement d’évènements malheureux. Il y eut d’abord un problème d’approvisionnement en matières premières, qui obligea l’entreprise à limiter le nombre de saveurs.

Ensuite, le 29 octobre, il y eu une baisse de voltage (phénomène très fréquent en province) qui affecta le fonctionnement de la machine principale de l’entreprise, qui avait été obtenue dans le cadre de la convention bipartite Argentine-Venezuela. Une première réparation provisoire la remit en marche pour quelques jours, puis elle cessa tout à fait de fonctionner. Il fallut alors faire appel au fournisseur argentin, qui dut dépêcher ses techniciens, une perte supplémentaire de quelques jours.

Un autre facteur aggrava la situation. Selon certaines sources internes, au moment de l’inauguration, la franchise cubaine était toujours à un stade expérimental et le petit pot bleu et blanc qu’exhiba Hugo Chávez à la télévision n’était en réalité qu’un prototype. Le coût de sa fabrication sous licence n’avait pas été prévu dans le budget annuel du ministère de l’Alimentation, ni dans celui de l’entreprise Lacteos Los Andes.

Le nouveau directeur, Michael Reyes, espère résoudre tous ces problèmes et normaliser la production d’ici au mois de décembre. Il a la dure responsabilité de remettre sur les rails un projet qui est particulièrement cher au président et pas seulement à lui : le jour de la présentation officielle du produit, Hugo Chávez reçut un message de Fidel Castro: « Chávez, j’aimerais goûter les crèmes glacées Coppelia du Venezuela », écrivait-il. La pression est donc particulièrement forte…

Les ingrédients sont réunis

Inefficacité, improvisation, désorganisation, coupures d’électricité,  imposition présidentielle : tous les ingrédients sont réunis dans cette histoire particulièrement édifiante qui illustre un mode de fonctionnement trop fréquent dans le Venezuela bolivarien. Depuis sa réélection, Hugo Chávez a certes mis l’accent sur la nécessité d’une plus grande efficacité. Il a créé pour ce faire un ministère spécialement chargé de contrôler l’efficacité de l’administration publique et des entreprises nationalisées.

Cela suffira-t-il ? Peut-être pendant quelque temps, à titre exemplaire, comme l’illustre la main dure appliquée aux responsables de Coppelia. Mais il y a fort à parier qu’il faudra bientôt instituer un nouvel organisme chargé de veiller à l’efficacité du « ministère de l’efficacité »…

Tiens, Kafka lui-même n’aurait pas pensé à cela…

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7 réflexions sur “L’édifiante histoire de la crème glacée Coppelia au Venezuela

  1. Augmentons encore la pression ! je veux aussi goûter la glace Coppelia , na!

    Coppelia , c’est auss le nom du ballet de Léo Delibes , je ne sais pas s’il y a un rapport avec ? Peut-être l’usine est-elle à côté de l’Académie de danse classique ou de l’Opéra ?

    Ces dysfonctionnements contrariant le "volontatisme" en rappelle d’autres … mais ça finira bien par se faire .

    • Faisons un peu de comparatisme :
      Howard Fast , dans Being a red ( son autobiographie ) raconte une incroyable anecdote à propos des rapports entre Coca Cola et l’Etat US : en 1945 , l’Armée US se répand au Moyen-Orient et HW est incorporé comme journaliste dans l’Armée . Il voyage dans les avions militaires qui ravitaillent des GI en plein désert ( en Irak je crois ) . Il fait 50°C , le bombardier est surchargé et peine à décoller , il rase les dunes de sable et risque de s’écraser au sol ; le pilote doit larguer du lest .
      L’avion est rempli non pas de glaces Coppelia , mais de bouteilles vides de Coca Cola (il fait la consigne ) .Il livre du Coca Cola et récupère des bouteilles vides , au péril de la vie des soldats
      Que largue le pilote ?
      Les bombes , pas les consignes de Coca Cola !
      Fast , estomaqué , en demande l’explication au pilote .
      Celui-ci lui répond que l’ ordre formel vient du haut commandement et qu’il est hors de question de larguer des bouteilles , même vides , de Coca Cola .

      Ainsi , conclut Fast , Coca Cola est-il au-dessus de l’Etat et a-t-il un pouvoir supérieur à celui du Chef d’Etat major . Y a-t-il plus ou moins d’Etat alors ?
      Au coeur de la Guerre , ce sont les Industriels qui dictent les ordres à l’Etat .
      C’est la Capitalisme .
      Au Venezuela , c’est le contraire : le crème glacée devient une affaire d’Etat .

      Une anecdote personnelle à propos de Coca Cola et du Venezuela . Lors de l’avant-dernière Fête de l’Huma , je passe bien sûr au stand du Venezuela , lieu de débats multiples et nanti d’une buvette . M’approchant du comptoir , j’observe qu’on y sert du Coca Cola . Je m’insurge : comment ,ici , vous proposez du Coca Cola !
      mon interlocutrice sourit et acquiesce ; elle confie ma réclamation aux autres Vénézuéliens du stand : aussitôt ils retirent de la vente le Coca !
      Après ça on s’étonnera que la CIA organise des coups d’Etat contre Chavez !

      • Très belle anecdote, que celle de Howard Fast ! Du reste, cela m’a fait penser à cette scène du film "Les dieux sont tombés sur la tête" où une vulgaire bouteille de coca larguée d’un avion est recueillie par les Bochimans du Kalahari, qui en arrivent à se disputer pour elle et veulent rendre ce cadeau empoisonné aux dieux qui l’avaient envoyé. Mais cela nous emmène loin des glaces Coppelia…

      • merci !

        Ce dernier épisode me rappelle une scène d’une comédie italienne située pas si loin du Chili ; " Il Signor Robinson Crusoë" , ( http://youtu.be/T0Pmi91b9vI) histoire d’un Italien moyen névrotique qui, après avoir fui la civilisation occidentale , se retrouve sur une île de l’archipel Juan Fernandez ( donc d’Alexandre Selkirk) et finit par regretter tous les symboles de l’Occident ( pollution et Coca Cola y compris ) .
        S’échoue une bouteille de Coca Cola dont il lit la notice avec avidité , et le chef du village local , revendiquant de goûter au breuvage , en tombe raide …

        Au fait , le roman de Daniel Defoe se passe dans l’embouchure de l’Orénoque … on revient au Vénézuéla .

        Le film est vraiment pas mal avec des idées excellentes : début plein de gags hilarants puis , après une rencontre avec la population du coin , satire d’un Occidental incapable de s’adapter et d’apprécier un autre univers ( c’est-à-dire antithèse du Crusoë capable de coloniser le Monde à lui tout seul ) .

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