Aventureux/Traditionnel

Les Capuruchanos, enfin !

Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo (Apure, Venezuela)

Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo

Cela fait deux semaines que je vous en parle : les voici enfin, les Capuruchanos ! Pour tout dire, moi aussi, j’ai poussé ce cri lorsque je suis arrivé dans la première communauté de Capuruchanos.  En effet, ce n’est qu’au dernier moment que j’ai eu la certitude de les rencontrer. Certes, leurs communautés ne se trouvent pas très loin de Boca Tronador (voir article précédent) : à une ou deux heures de piste seulement.

Mais il suffit d’une grosse averse pour rendre le chemin impraticable. Or, il avait plu le matin… Nous avons tout de même pris le risque. Nous étions accompagnés de quelques Pumé de Boca Tronador, qui devaient nous guider et nous servir d’interprètes. Malgré un embourbement épique, nous avons réussi à rejoindre, en l’espace de deux jours, trois communautés de Capuruchanos : Raicero, La Coroba et Mata de Totumo. (Comme vous pouvez le remarquer, ce sont les toponymes espagnols qui sont couramment employés pour désigner ces communautés.)

Isolés plusieurs mois par an

médano de Apure (Venezuela)

La savane des Llanos

Où vivent-il donc exactement, ces Capuruchanos (appelés aussi chu khonome, en langue pumé) ? Dans la savane des Llanos d’Apure, entre les ríos Capanaparo et Cinaruco. Sortez vos atlas ou regardez cette carte pour mieux vous situer.

Le fait d’être établis en pleine savane, et non le long des cours d’eau, est précisément ce qui différencie les Capuruchanos des autres Pumé : plusieurs mois par an, en saison des pluies, de mai à novembre, ils vivent complètement isolés entourés de zones inondées.  Par contre, les Pumé dont le village côtoie une rivière, comme Boca Tronador, restent en contact constant avec le reste du monde :  par voie terrestre durant la saison sèche, par voie fluviale durant la saison des pluies. Ils reçoivent aussi, comme nous l’avons vu, les bénéfices de l’éducation et autres services publics.

Semi-nomades

Bien que faisant partie de l’ethnie Pumé, les Capuruchanos ont un mode de vie bien différent des Pumé des rivières. Mieux adaptés au milieu de la savane, ils pratiquent l’agriculture à une moindre échelle et s’alimentent plutôt de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Cela les amène à parcourir de longues distances dans la savane, où ils établissent des campements temporaires durant la période sèche. Aussi peut-on les considérer comme semi-nomades. Leurs établissements, peu structurés, ne sont pas permanents.

Famille de Capuruchanos

Famille de Capuruchanos devant leur maison

À la différence des villages pumé situés le long des cours d’eau, les communautés de Capuruchanos sont dépourvues de tout service public : elles n’ont ni école, ni dispensaire, ni électricité. Les maisons restent traditionnelles : construits sur une structure de bois, de larges toits de palme tombent presque jusqu’au sol. Il n’y a pas de murs (parfois une tôle ondulée, arrivée là on ne sait comment, en fait office). L’intérieur se résume à quelques hamacs et un minimum de biens personnels. Le foyer est généralement situé à l’extérieur. Seules quelques maisons, celles du capitán ou du chaman, sont faites de bahareque (technique de construction traditionnelle qui permet d’élever des murs en entrelaçant des branches, que l’on recouvre ensuite de terre argileuse).

En l’absence d’école, les Capuruchanos parlent uniquement la langue pumé. Seuls les quelques hommes qui ont eu l’occasion de travailler comme salarié dans un fundo (ferme) voisin connaissent quelques mots d’espagnol. Cela n’empêche, ils nous ont reçus chaleureusement, très heureux semble-t-il de recevoir de la visite, ce qui ne doit pas être très courant. À La Coroba, ils ont poussé la gentillesse jusqu’à demander à deux de nos compagnes d’être les marraines de nouveaux-nés, leur donnant ainsi leur prénom. Aussi y a-t-il maintenant une Carla et une Lila dans cette petite communauté d’une quinzaine de familles.

Politique erronée

La tronçonneuse

Un cours express de tronçonneuse

Avons-nous participé au phénomène d’acculturation ? Sans doute, malgré nous et malgré toutes les précautions prises (deux anthropologues nous accompagnaient). C’est inévitable. Nous n’étions cependant pas les premiers à passer par là. Le gouvernement, en particulier, a rejoint ces communautés éloignées depuis un certain temps. À tel point qu’à La Coroba a été créé un conseil communal (groupe de base destiné à mettre en place la démocratie participative dans le pays). Celui-ci venait de recevoir du ministère un financement qui a permis à la communauté d’acquérir des chevaux et du bétail, ainsi que deux… tronçonneuses ! Seulement voilà : personne dans le village ne savait se servir de ces engins !

On se trouve une fois de plus en face d’une politique néfaste : au nom du sacro-saint « développement », on incite les Capuruchanos, qui n’ont jamais été des éleveurs, à se lancer dans cette activité totalement étrangère à leur mode de vie et à s’équiper d’outils modernes (et dangereux de surcroît) dont ils ne savent que faire. Échec assuré et financement perdu !

En lieu et place de cette politique erronée, il eut été plus utile (et moins onéreux) de réapprendre par exemple aux Capuruchanos un art qu’ils ont perdu au fil des générations : la poterie. Cela leur aurait permis de disposer d’ustensiles utilitaires adaptés à leur milieu au lieu de quémander des casseroles chinoises ou des seaux en plastique qui ne résistent pas à l’usage rustique qu’ils en font.

Acculturé

La préparation de la yuca

La préparation de la yuca (manioc)

De ce voyage extraordinaire à la rencontre des Capuruchanos, je retiens l’image d’un peuple extrêmement accueillant, simple, fier. Au début, désireux de les respecter jusque dans leur personne, je me retenais de les photographier, ou alors je les prenais à la sauvette, sans qu’ils s’en rendent compte. Ils m’ont cependant découvert ! Je leur ai alors montré les quelques photos que j’avais déjà prises. Éclats de rire ! Ils se sont pris au jeu et m’ont demandé de les prendre en portrait. Un échange réel et joyeux s’est alors produit. Avec le geste, et en l’absence de communication verbale, ce sont les images qui nous ont servi de moyen de communication et de partage.

Je suis revenu de ce voyage tout ébouriffé. Moi aussi, je peux dire que j’ai été acculturé : les Capuruchanos, dans leur éloignement, leur solitude, leur dénuement, m’ont appris à voir autrement le monde. Grâce à eux, j’ai pu toucher les racines mêmes de la vie.

Reportage photo sur les Capuruchanos

Concernant ces publicités

9 réflexions sur “Les Capuruchanos, enfin !

  1. C’est très curieux de réaliser , par ce reportage , comment dans un même pays , cohabitent des mondes si différents .
    En Europe , on a tendance à s’imaginer que , d’une certaine manière , la campagne est le passé de la ville , et que nos ancêtres vivaient tout bonnement un peu plus loin du centre-ville .

    Là , les peuples n’ont pas ce même rapport . Ils n’ont pas la même histoire .

    Un point intéressant , au moment où l’extrême-droite distille son poison en Europe , et où certains pensent que le rejet de « l’autre » serait inhérent à toute société – à défaut de l’être à tout individu . Ici , on voit au contraire l’acceptation immédiate . L’épisode des marraines est très significatif et passionnant : prendre le nom d’un hôte ou donné par une hôte a un sens profond de lien et d’intégration . Où est le fameux rejet instinctif à surmonter ?

    Le dernier point est la question des mutations , ou des projets extérieurs , au moment où justement se construit dans le pays un système de démocratie réellement participative . Mais il est curieux que le gouvernement ne prenne pas l’avis de d’ethno-sociologues dans ces décisions d’aide qui ont bien d’autres impacts que ceux , positifs , prévus . C’est vrai qu’on voit les ravages provoqués par les politiques des Multinationales , ou dictées par elles . En revanche , la façon de concevoir un projet utile à tous est une question préalable .

    • Il est effectivement très dommageable que les décideurs politiques ne sachent pas s’entourer de conseillers spécialisés pour développer des programmes réellement respectueux des diverses populations autochtones qui habitent le pays. En politique, tout doit aller très vite et doit donner de la visibilité. Photographier un Capuruchano à côté d’une tronçonneuse donne de la visibilité, une politique sérieuse à long terme non.

  2. Bonjour,
    je suis ce blog depuis l’article sur les wayuu. j’ai eu la chance d’aller au venezuela, a maracaibo pour faire un M1 en développement social, j’ai fait mon mémoire sur l’évolution de la culture wayuu après l’arrivée en vile (maracaibo). j’ai mené mon enquête à Ziruma (le premier barrio wayuu, créé dans les années 50). j’ai bouquiné un peu la dessus et je me demande si tu n’as pas de bibliographie à ce sujet. c’est un thème qui me bote et j’aimerais bien lire plus. si tu as des pistes de lecture je suis très preneur.
    merci beaucoup,
    par ailleurs si je peux m’éviter la pub sur ce blog, c’est tant mieux!!!

      • Je lis l’espagnol oui, je serais très intéressé par ce que tu proposes.
        Merci beaucoup

  3. bonjour,
    je vis au venezuela et j’ai travaillé plusieurs mois avec les communauté pumé, à boca tronador entre autre, j’aurais aimé prendre contact avec toi pour pouvoir en parler et savoir avec quelles structures tu y es allé. ce serait chouette de pouvoir échanger nos expériences et impressions
    alessandra

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