Archive pour octobre, 2010


Laitue verte

La question pourrait paraître banale, ou encore bizarre. Toutefois, au Venezuela, elle revêt une signification cachée. Car enfin, qu’est-ce qui est vert, à part la laitue ? Un certain billet venu du Nord, suivez mon regard… Et ce certain billet est franchement attirant pour quelqu’un qui vit dans un pays où prévaut un (relativement strict) contrôle des changes.

En d’autres termes, le commun des mortels ne peut se procurer au Venezuela tous les billets verts qu’il pourrait désirer. Car CADIVI, l’administration chargée de réguler l’accès aux devises, veille au grain : tu as droit à autant si tu voyages à l’étranger, à autant si tu étudies à l’étranger, à autant si tu veux faire des achats sur Internet, etc. Les importateurs sont également surveillés et doivent justifier au coup par coup leurs besoins en dollars.

Théorie et pratique

Cela c’est la théorie. En pratique, chacun sait que dès qu’une pénurie (ici de billets verts) est provoquée, un marché parallèle s’installe, sur lequel on peut se procurer la précieuse denrée à un prix supérieur, avec toutes les spéculations que cela implique. En clair, on assiste à la création d’un beau terrain de jeu pour les spéculateurs, corrupteurs et corrompus.

C’est évidemment ce qui s’est produit au Venezuela, un pays déjà bien entraîné à la chose, avec la mise en place d’un marché parallèle du dollar. Là, le billet vert se transige quasiment au double de son prix officiel. Au départ, tout roulait plus ou moins, grâce à une certaine tolérance pour ce type d’échange de la part du gouvernement. Coexistaient donc deux marchés du dollar : l’officiel et le parallèle. On pouvait connaître le prix du dollar parallèle en consultant certains sites web spécialisés et faire les transactions correspondantes en toute quiétude.

La loi frappe

En mai 2010, le gouvernement a eu la brillante idée de réviser la Ley sobre los ilícitos cambiarios (Loi sur le change illicite). Dans le nouveau schéma, les opérations de change parallèle devenaient illégales. Il était donc interdit ne fût-ce que de diffuser le taux de change du dolar parallèle. En conséquence, les sites web qui le publiaient ont dû fermer ou ont été rendus indisponibles dans le pays par le gouvernement (c’est, du reste, la première censure connue du web au Venezuela). Voyez par exemple http://dolarparalelo.blogspot.com, http://bonosvenezuela.blogspot.com et http://www.dollar.nu/paralelo.php.

lechugaverde.com

Le prix de la laitue verte à Caracas

Qu’à cela ne tienne : à l’heure du web 2.0, il existe mille et une manières de contourner les interdits. C’est ici qu’entre en jeu la fameuse laitue verte. Un petit malin a eu l’idée de mettre en ligne un site lechugaverde.com [laitueverte.com] sur lequel est publié le prix référentiel de la “laitue verte” importée des États-Unis. On y trouve aussi le prix de la “laitue verte” à l’aéroport de Maiquetía (Caracas) et à Cúcuta (ville-frontière colombienne). La “laitue européenne” est également cotée. Pour mieux déjouer les moteurs de recherche, les prix n’apparaissent pas en html, mais sont incrustés sur une image .jpg.

Cerise sur le gâteau : le tout se complète par un forum, une page Facebook et un compte Twitter. Il est inutile d’ajouter que, portée par la demande, cette initiative originale a aussitôt rencontré un vif succès. Le nombre de visiteurs et suiveurs des sites se chiffre par dizaines de milliers.

Depuis lors, la laitue verte est entrée dans le langage codé des Vénézuéliens. Je ne dis pas de tous, car un bon nombre, vivant au salaire minimum ou moins, ne peuvent pas se permettre de rêver tant soit peu au billet vert. Mais les classes supérieures et les classes moyennes, elles, ne pensent qu’à ça. Et les bolibourgeois (bourgeois bolivariens) ne font pas exception !

Menace d’intervention

Le site lechugaverde.com reste évidemment menacé d’intervention par le gouvernement, comme l’indiquait un tweet de Diosdado Cabello, ministre de Hugo Chávez et fidèle entre les fidèles, qui date du 15 juin dernier. Le site est resté en ligne depuis lors, mais pourrait être bloqué à tout moment. À quoi bon, en fait, car il n’y a pas que les laitues qui sont vertes… Il y a fort à parier que surgirait aussitôt un site citronvert.com !

La laitue verte, denrée rare s’il en est, continue donc d’exercer un attrait certain sur de vastes couches de la population vénézuélienne. Pour tout dire, nombreux sont ceux qui voudraient en avoir dans leur assiette, chaque matin. Mais tout dépend évidemment du prix.

À propos, elle est à combien, aujourd’hui, la laitue verte ?

Libro Rojo de la fauna venezolanaRien à voir avec le Petit Livre rouge du président Mao qui fit les beaux jours (façon de parler) de la Chine il y a quelques décennies. Rien à voir non plus avec le Rojo Rojito, la couleur préférée du président Chávez et de ses fidèles. Le livre rouge dont on parle ici fait partie de cette vaste collection publiée internationalement sous l’égide de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), dont la mission est de faire l’inventaire mondial des espèces menacées.

Au Venezuela, c’est l’association civile Provita qui est le maître d’œuvre de l’ouvrage, pour la réalisation duquel elle a réuni un grand nombre de spécialistes de la faune du pays. Entreprise gigantesque dans un pays qui se distingue par sa grande biodiversité.

Parlons-en de la biodiversité du pays. Le Venezuela fait partie du club très fermé des pays jouissant d’une “mégadiversité” : seuls 17 pays ont cet honneur sur les quelque 200 que compte la planète (cinq sont latino-américains : le Brésil, la Colombie, l’Équateur, le Pérou et le Venezuela). Le Venezuela figure ainsi parmi les dix pays ayant la plus grande diversité biologique de la planète. On y compte approximativement 137.000 espèces connues, dont la plupart n’ont pas encore été totalement identifiées.

Une position biogéographique favorable

La position biogéographique du pays favorise cette mégadiversité : partagé entre les Andes, la cordillère de la Côte, les Llanos, le bouclier guyanais, les zones arides colombo-vénézuéliennes, la mer Caraïbe et l’océan Atlantique, le Venezuela  ne compte pas moins de 27 zones climatiques, 650 types de végétation naturelle, 23 formes de relief et 38 grandes unités géologiques : de quoi alimenter cette extrême diversité biologique dont il est question plus haut.

Si l’on s’en tient au règne végétal, le Venezuela compte quelque 15.000 plantes supérieures, dont 9411 dans la seule région guyanaise.  Pour ce qui est du règne animal, on compte au Venezuela plus de 4000 espèces de vertébrés, dont 351 mammifères, 1418 oiseaux, 341 reptiles et 315 amphibiens. C’est sans compter plus de 100.ooo invertébrés (dont une grande majorité de coléoptères).

Trichechus manatus (lamantin)

Trichechus manatus (lamantin)

Le Livre rouge de la faune vénézuélienne ne traite évidemment pas de l’ensemble des espèces, mais seulement de celles qui sont menacées, selon les catégories définies par l’UICN. La liste rouge établie en 2008 comprend 748 espèces : 2 disparues au niveau mondial, 2 disparues au niveau régional, 198 menacées à des degrés divers (dont 23 en danger critique d’extinction), 138 quasi menacées et 408 dont les données connues sont insuffisantes. Figurent dans la liste 160 amphibiens, 164 oiseaux, 76 insectes, 128 mammifères, 35 reptiles, 132 poissons et 129 invertébrés.

Les espèces les plus menacées

Voyons quelles sont les espèces les plus menacées, classées par catégorie.

Les deux espèces totalement disparues sont Atelopus vogli (une petite grenouille arlequin endémique de la cordillère centrale du Venezuela) et Lithogenes valencia (un poisson-chat endémique du lac de Valencia).

Les deux espèces disparues dans le pays sont Tapirus pinchaque (tapir des montagnes) et Margarops fuscatus (le moqueur corossol, un oiseau présent dans les Caraïbes).

En situation de danger critique, on trouve :

Eretmochelys imbricata (tortue imbriquée)

Eretmochelys imbricata (tortue imbriquée)

Je ne citerai pas ici les 59 espèces classées en danger, ni les 116 espèces classées vulnérables. Si vous êtes intéressé, je vous invite plutôt à consulter le Libro Rojo de la Fauna venezolana sur le site de l’association Provita. Si vous cliquez sur Información / Libro Rojo (en bas à droite), vous aurez accès à de larges extraits du Livre rouge, et notamment aux listes par catégories et par ordre alphabétique de toutes les espèces recensées dans l’ouvrage.

(Article publié à l’occasion du Sommet international sur la biodiversité qui rassemble 193 États à Nagoya au Japon du 18 au 28 octobre 2010.)

Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes : c’est le titre d’un livre bilingue français-espagnol qui vient de paraître… à Montréal ! Le lieu d’édition pourrait paraître étrange pour un ouvrage aussi spécialisé. En fait, la production de ce livre grand format a une histoire qui mérite d’être contée.

Il était une fois un professeur du Colegio Universitario Hotel Escuela de los Andes Venezolanos [Collège universitaire Hôtel-École des Andes vénézuéliennes], situé à Mérida. Il s’appelle Gamal El Fakih, il est Vénézuélien, né de mère vénézuélienne et de père arabe. Un jour, avec ses étudiants, il décide de faire une recherche sur la cuisine traditionnelle des Andes vénézuéliennes. Comme il n’existait aucune bibliographie sur le sujet, la seule solution était donc de travailler directement sur le terrain.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une grand-mère

Voilà donc le professeur et ses étudiants partis arpenter les villages les plus éloignés (et les plus authentiques) de la région pour y interviewer les grands-mères. Le but est de recueillir un maximum de recettes anciennes, dont un grand nombre ont disparu des cuisines actuelles. Les grands-mères, d’abord méfiantes, se prêtent au jeu. Le projet prend forme. Ce véritable travail ethnographique donnera lieu à une première publication en 1999, financée par l’Hôtel-École et la Corporation de tourisme de Mérida.

Années de bourlingage

Dix ans plus tard, Gamal El-Fakih se trouve à Montréal, où il occupe le poste de directeur adjoint de l’Institut de Tourisme et d’Hôtellerie du Québec (ITHQ). Entre-temps, il a bourlingué d’hôtel de luxe en hôtel de luxe –en Arabie saoudite, au Qatar, à Tobago, à Antigua– avant de finalement s’installer au Canada, où il continue de travailler dans l’hôtellerie. Il décide alors de se lancer dans un projet qui le taraude depuis quelques années : une nouvelle édition du livre sur les recettes oubliées.

Il se met au travail. Il s’agit d’abord de revoir les recettes une par une, afin de les réécrire en indiquant des quantités pour chacun des ingrédients. En effet, traditionnellement, la transmission des recettes se faisait de mère en fille, oralement et par l’expérience. Les grands-mères interrogées ne s’embarrassaient pas avec les quantités exactes, donnant seulement des approximations. C’est ce qu’avaient recueilli les étudiants et ce qui avait été publié dans la première édition. Utilisant ses talents de cuisinier, Gamal a donc refait nombre de recettes afin de pouvoir les présenter selon les normes reconnues dans les livres de cuisine.

Les illustrations

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une cuisine traditionnelle

Pour les illustrations, comment faire ? Photographier chaque plat eût été une entreprise gigantesque et coûteuse. Mais un jour, Gamal est tombé sur la collection de photos que je maintiens sur Flickr, dont un grand nombre ont été prises dans les Andes vénézuéliennes. Il en a apprécié le style et la facture. Plutôt que d’illustrer les recettes par des photos de plats, pourquoi ne pas illustrer plutôt la région, ses gens, ses villages, ses paysages, ses maisons, ses cuisines ? Gamal (qui me connaissait, pour avoir fréquenté l’Alliance française de Mérida au temps où j’en étais le directeur) m’a alors contacté pour me demander l’autorisation de publier mes photos dans l’ouvrage qu’il préparait. Réponse positive, bien entendu.

Je me suis donc associé au projet : sélection et édition des photos, relecture des textes français (qui avaient été traduits par Marie-Rose Pérez, l’actuelle directrice de l’Alliance française de Mérida), etc. Le tout a été envoyé à une équipe de graphistes, qui a fait un excellent travail, puis à une imprimerie, tout aussi excellente.

Une édition vénézuélienne?

Le résultat est un très bel ouvrage, qui a été baptisé au mois de juillet dernier à Montréal. Faute de commanditaires publics ou privés intéressés par un thème aussi spécialisé, le livre a été édité à compte d’auteur. Mais il est la meilleure carte de visite pour promouvoir et préparer une nouvelle édition vénézuélienne, en langue espagnole uniquement. Des contacts ont déjà été pris dans ce sens. Il serait juste et logique que les Vénézuéliens –et les Andins en particulier– puissent profiter à leur tour d’un ouvrage qui met en valeur une partie significative de leur patrimoine.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Le planteur de pommes de terre

En attendant, le livre Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes a son site web trilingue, en français, anglais et espagnol. On peut se le procurer dans plusieurs librairies de Montréal, Québec et Sherbrooke. Ceux qui ne peuvent se rendre là-bas peuvent l’acheter en ligne. On cherche également des distributeurs dans d’autres pays. Si vous êtes intéressés, contactez directement Gamal El Fakih.

Pour en savoir plus

Je pressens que l’article vous a mis l’eau à la bouche… Vous en voulez plus?

  • Écoutez l’interview de Gamal El Fakih réalisée par Radio-Canada International dans laquelle il explique en détail le processus de collecte des recettes

  • Consultez le dossier réalisé par Cyberpresse sur le livre Les Recettes oubliées
  • Écoutez l’une des grands-mères,  Mme Mercedes Muñoz de Rodríguez, interpréter la chanson traditionnelle La cocina [La cuisine]
  • Voyez d’autres vidéos en relation avec le livre
  • Inscrivez-vous au groupe Facebook Las Recetas Olvidadas (en espagnol)
Le guayuco traditionnel

Le guayuco traditionnel

Le guayuco, c’est ce vêtement traditionnel que portent nombre d’ethnies indigènes au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine : juste un petit bout de tissu d’origine végétale cachant les parties dites intimes de l’individu. Un vêtement qui n’a donc rien de bien compliqué, et qui a l’avantage incommensurable de mettre littéralement à nu le corps de celui qui le porte.

Le guayuco original

Guayuco original

Le guayuco met donc en valeur l’être, et non l’avoir (les grandes griffes de la mode n’ont pas encore sorti leur guayuco) : si tous les gens du monde se mettaient à porter un guayuco, on pourrait parler de révolution copernicienne pour les mœurs occidentales : on exhiberait ce que l’on est, et non plus ce que l’on a. On serait face à la complète transparence des êtres, dans un respect total de l’autre. Les dépravations seraient devenues théoriquement impossibles.

Image d’Épinal

Trêve de naturisme, trêve de rousseauisme… Le guayuco ne se porte pratiquement plus, ni au Venezuela, ni ailleurs. Il existe bien encore quelques touristes occidentaux qui s’illusionnent de croire que les indigènes portent le guayuco, qu’il leur suffira d’aller dans la forêt pour les rencontrer dans leur plus simple appareil. Image d’Épinal que celle-là.

Confronté au rouleau compresseur de l’occidentalisation, le guayuco a irrémédiablement perdu la bataille. Au mieux, il s’est retrouvé au stade dégradé du vêtement folklorique. À ce stade-là, oui, les touristes pourraient peut-être le voir. Ils auront ainsi la joie de vivre en toute sérénité leurs fantasmes de Tintin chez les Picaros. Mais de vrai guayuco, point.

Le guayuco, pièce d’identité de la facette indigène du Vénézuélien qui s’est logée quelque part dans l’inconscient collectif, n’a pourtant pas disparu. Il s’est retrouvé sous diverses formes déviées et subverties dans la vie quotidienne de l’habitant de ces parages. Et pas seulement, comme nous allons le voir, parmi les couches populaires –celles-là qui pourraient avoir une relation plus directe, malgré tous les métissages, avec le minuscule vêtement de leurs ancêtres autochtones. Même les classes dites supérieures, celles qui se targuent d’une bien illusoire pureté de race (blanche, bien entendu), conservent une relation certaine avec le guayuco. Un vêtement si près du corps ne peut en effet laisser personne indifférent.

Détournement de sens

Le nouveau guayuco

Le nouveau guayuco, vu par Guayuco.com

Voyez cette entreprise dénommée Guayuco. Elle produit des maillots de bain féminins  et autres vêtements de plage. (Soit dit en passant, il s’agit de l’un des rares secteurs industriels où le Venezuela est capable de concurrencer les meilleurs. À vrai dire, les corps de nos belles ont de quoi inspirer les designers!) Quoi de plus normal, en fait, que de détourner le nom de guayuco pour désigner ces bouts de tissus de plus en plus réduits qui viendront dissimuler révéler les parties les plus aguichantes d’un corps de femme? Beau détournement publicitaire, reconnaissons-le. Sauf qu’on ne se trouve plus dans le registre de l’être, mais dans celui de l’avoir : avoir de belles fesses, avoir de gros nichons, avoir tout ce qui vient avec…

Prenez encore cet atelier photo et audiovisuel dénommé Guayuco Gráfico. Il ne travaille pas nécessairement dans le nu, et fait plutôt, d’ailleurs, dans l’habillé. Mais il travaille en priorité sur le corps et a sans doute choisi ce nom pour le signifier, le guayuco ayant un rapport tout à fait direct avec le corps. Mais dans ce cas aussi, c’est indéniablement l’avoir qui prime sur l’être et le sens du guayuco original a été détourné. En effet, sous les flashes de ces (bons) photographes, le guayuco devient glamour, ce à quoi ce vêtement utilitaire n’était nullement destiné.

La plus belle subversion

Les couches pour bébés Guayucos

Les couches pour bébés Guayucos

Mais la plus belle subversion du guayuco reste le fait du gouvernement. Au mois de juin 2009,  dans son programme télévisé Aló Presidente, Hugo Chávez annonçait le lancement par une entreprise nationalisée d’une nouvelle marque de couches pour bébés. Et quel fut le nom commercial choisi pour ce produit made in socialisme? Guayucos! Rien à redire, le nom de marque choisi donne en plein dans le mille s’agissant d’une couche pour bébés : elle couvrira en effet les mêmes parties du corps que le guayuco original, sans avoir toutefois les mêmes fonctions.

Évidemment, dans un pays politiquement divisé comme l’est le Venezuela, il n’en fallait pas plus pour délier les mauvaises langues. Certains ont affirmé que l’entreprise était fantôme, d’autres qu’elle manquait de matières premières importées et n’avait produit que les couches nécessaires à la promotion du produit par le président. Toujours est-il que pas plus tard qu’hier, soit quinze mois plus tard, j’ai vu de mes propres yeux des couches Guayucos dans un supermarché Bicentenario, à un prix d’ailleurs imbattable (9,5 bolivars, soit 1,5 euro, le paquet de 16 couches). Les plus finauds ont fait dans la dérision : ils ont produit une publicité factice annonçant que, grâce au Hugoflex, les couches Guayucos permettaient de résister à un programme Aló Presidente! Ce qui n’est pas peu dire.

Détournement de sens

Guayuco bolivarien

... et leur mise en dérision

Des milliers de Vénézuéliens portent donc à nouveau un guayuco, que ce soit une couche pour bébés ou un bikini sexy pour grande fille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la transmission du vêtement indigène s’est bel et bien produite jusqu’aux générations actuelles. La persistance du guayuco dans l’inconscient collectif du Vénézuélien et le culte du corps (sexuel) largement partagé par toutes les couches de la population ont facilité cette transmission. D’autant plus qu’une ou deux générations à peine séparent souvent le monde rural traditionnel, proche du guayuco original, et la société urbaine actuellement dominante.

Cependant, comme nous l’avons vu, il ne s’agit plus du même guayuco. Celui-ci a été complètement subverti, au point de perdre tout son sens originel de liberté, d’authenticité, de transparence. À l’image de la société actuelle, son concept a été totalement mercantilisé : il est devenu un vulgaire motif publicitaire, qui plus est parfois utilisé avec un sous-entendu sexuel.

Ce n’est donc pas encore demain que l’on verra un vrai guayuco, avec les valeurs intrinsèques qu’il véhicule, dans les rues de Caracas.

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