Archive pour juillet, 2010


Pet de mouche

Jour de fête, de Jacques Tati

Jour de fête, de Jacques Tati

Aujourd’hui, on fait la fête ! 150.000 visiteurs (ou plutôt visites, car il y en a qui reviennent, heureusement) sur venezueLATINA depuis ce matin. Vous me direz : 150.000, c’est un pet de mouche si on compare à Facebook, à Google, à Yahoo. Sans doute, mais je ne parle, moi, que d’un seul thème, d’un seul pays.

Depuis le 14 janvier 2007, date du premier article sur venezueLATINA, ce sont 216 billets rédigés sur le seul Venezuela, un sujet qui, a priori, n’attire pas vraiment les foules (si l’on excepte les frasques et les gros mots de Chávez). Le pays ne jouit pas d’une image particulière, il n’est pas une destination touristique de masse, il a plutôt mauvaise presse question sécurité… bref, c’est une gageure d’écrire autant sur ce grand territoire méconnu, sous-estimé, voire mal-aimé.

Une rare longévité

Lac Titicaca, par Dul

Lac Titicaca, par Dul

venezueLATINA, ce sont donc trois ans et demi de constance, une longévité plutôt rare parmi les blogs, surtout à l’heure des 140 caractères de Twitter. J’en ai vu passer, des blogs amis… Certains ont perdu du peps (hein Patxi? hein Gaël?), d’autres ont fait un petit tour et puis s’en vont (alors, Grégoire, de retour à Toulouse? et toi Nathalie, tu te caches où? et puis toi, étudiante en journalisme, Hugo ne délire plus?). Il reste les vieux de la vieille : Francis de Vitoria, au Brésil, lui aussi plutôt absent ces derniers mois, Dul, qui reprend du poil de la bête avec ses merveilleuses photos, l’infatigable Petit Hergé, en Argentine… et j’en passe, qu’ils me pardonnent.

Les hits sur venezueLATINA? Tout ce qui a trait au sexe, bien sûr, qui est la vache à lait du web. Mettez le mot sein dans un article et les visites affluent. (Petit truc : pour déjouer les petits vicieux, écrivez un article sur le Da Sein de Heidegger, et vous arriverez au même résultat en nombre de visiteurs!)

Chez moi, le gros succès, c’est donc mon article Au pays des seins siliconés qui caracole depuis bientôt trois ans en tête du hit parade du blog, bien avant Dénudées, mais pas trop et Une semaine pas toujours très sainte. Consolation : le premier article non sexuel vient en quatrième position. Il s’agit du billet sur Le cuatro, instrument-roi de la musique vénézuélienne. Ce dernier est aussi l’article le plus commenté.

Tornade au loin

mouche qui pète

Pet de mouche

Allez, assez de fleurs pour aujourd’hui. Merci infiniment à vous tous qui me suivez. En route donc, tous ensemble, vers le million de visiteurs!

Et n’oublie surtout pas, ô fidèle lecteur ou lectrice : les pets de mouche, c’est comme le battement des ailes d’un papillon, cela peut provoquer une tornade à mille lieues à la ronde.

Schola Juvenil de VenezuelaLa chorale de jeunes Schola Juvenil du Venezuela est de passage en France cet été.

Son premier concert aura lieu à l’hôtel de ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis) le 31 juillet à 18 heures (entrée gratuite). Ce sera une sorte d’avant-première avant sa participation au célèbre festival Choralies de Vaison-la-Romaine (Vaucluse), où la chorale vénézuélienne aura les honneurs de la soirée d’ouverture, le 2 août à 20 heures, dans le cadre exceptionnel du théâtre antique de la ville.

La chorale Schola Juvenil du Venezuela est un ensemble de 45 adolescents, issus pour la plupart de milieux défavorisés. Cette chorale est partie prenante du concept du Sistema qui a permis depuis 1975, dans tout le pays, à plus de 270 .000 enfants sortis des  barrios (quartiers pauvres) des grandes villes du pays de recevoir une éducation atypique dans laquelle la musique et le chant sont des antidotes à la violence ordinaire.

Après l’école le matin, les enfants suivent dans un des 270 centres musicaux du Sistema l’apprentissage du chœur d’orchestre. En induisant discipline, travail, écoute des autres et responsabilité, cet apprentissage veut contrecarrer la misère ou la terreur ordinaire de la rue. L’enseignement y est gratuit, la méthode éducative est tout sauf élitiste : il ne s’agit pas tant d’atteindre la perfection technique que d’apprendre à jouer ensemble. À l’exclusion répond l’intégration.

La musique pour surmonter la pauvreté

José Antonio Abreu, le musicien et éducateur à l’ origine du Sistema, a pu écrire : « À l’ origine l’art était fait par une minorité pour une minorité. Puis il a été fait par une minorité pour une majorité. Maintenant, c’est le commencement d’une nouvelle ère, où l’art sera fait par une majorité pour une majorité. » Ou encore : « La pauvreté matérielle peut être vaincue par la richesse spirituelle, qui offre une disposition mentale, des principes éthiques et des instruments intellectuels efficaces pour surmonter la pauvreté ».

La schola juvenil du Venezuela à MontreuilDes grands noms, qu’on retrouve dans les orchestres et les chœurs les plus prestigieux, sont issus du Sistema : Maria Guinand, Alberto Grau, Gustavo Dudamel, qui dirige actuellement l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Le Sistema, cet incubateur de talents issus des milieux populaires fît dire au directeur de l’Orchestre philharmonique de Berlin que  « l’avenir de la musique classique est au Venezuela ».

Lors de ses concerts en France, la chorale Schola Juvenil du Venezuela offrira un florilège de musique latino-américaine contemporaine et de musique populaire. Au programme également, l’Ave Maria de Monteverdi.

À ne pas manquer pour découvrir l’énorme talent des jeunes choristes vénézuéliens !

L’ensemble Schola Juvenil:

L’ensemble Schola Juvenil interprète Pata Pata, de Myriam Makeba:

L'équation: voiture, boisson, sexe

À la vue de tous

Toute personne normalement constituée a déjà fait la relation entre l’alcool et le sexe. Le premier n’entraîne pas nécessairement le second, mais tout de même cela aide… Je ne vais pas entrer ici dans la théorie des probabilités, trop complexe pour ma petite tête, mais disons qu’il existe une équation pour exprimer cette relation.

Au Venezuela, on fait à la fois plus compliqué et plus simple. Plus compliqué, parce qu’on ajoute de nouveaux éléments à l’équation. Plus simple, parce que la probabilité devient ici une certitude ! Et en plus on affiche tout cela aux yeux de tous ! Voyons cela en détail.

Comme vous le voyez sur le véhicule flambant jaune de la photo ci-dessus, le Vénézuélien écrit l’équation de la manière suivante :

véhicule (logo d’une marque, ici Daihatsu, ce pourrait être Toyota, Ford, GM, Fiat ou même Renault) + alcool + fille =  X sexe

Deux nouveaux éléments

Vous distinguez automatiquement les nouveaux éléments qui apparaissent : le véhicule et la fille.

Le fait d’introduire une fille indique immédiatement qu’on se trouve en territoire éminemment machiste. L’équation est clairement celle d’un mec. D’un mec hétéro, un vrai, qui n’imagine même pas qu’en matière sexuelle, il existe de multiples autres possibilités. Passons.

Et que vient faire la voiture dans tout cela ? Eh bien, elle n’est ni plus ni moins que l’outil indispensable pour atteindre le but recherché. Sans bagnole, un mec n’est qu’un pauvre bougre n’ayant pas la moindre chance de conquérir une fille, donc d’arriver à ses fins sexuelles. Autant dire qu’il n’existe pas, en tant que macho.

Résumons tout cela en une seule phrase que le plus simple d’esprit comprendra : pour arriver au sexe, vous avez besoin d’une voiture , laquelle vous permettra d’embarquer une fille, que vous saoulerez suffisamment pour obtenir un résultat rapide et convaincant.

Grosse cylindrée

J’ajouterai personnellement que si vous désirez augmenter vos chances de succès, vous aurez besoin d’un véhicule de grosse cylindrée –neuf de préférence. Histoire de raffiner, on pourrait ajouter cette variable à l’équation, mais cela ferait vraiment trop compliqué pour le macho moyen, qui –n’en doutez pas– comprend intuitivement tout l’intérêt qu’il y a à impressionner les meufs avec une grosse bagnole. Contentons-nous donc de l’équation de base, soit :

bagnole + alcool + gonzesse = X sexe

Cela vous paraît trop simple? C’est pourtant ce schéma-là qui se trouve dans la tête de la plupart des mecs. Et s’il ne se trouvait que là, ce ne serait encore qu’un demi-mal, mais il se trouve aussi dans la tête de bien des filles ! À tel point que l’afficher publiquement sur sa voiture, comme vous le voyez ci-dessus, ne semble choquer absolument personne : c’est dans l’air du temps.

Effets pervers

Ajouterai-je que le scénario prévu par l’équation fatale ne fonctionne pas à tout coup ? Il peut y avoir des imprévus, voire des effets pervers. Car comme dans toute équation qui se respecte, on peut jouer avec ses termes. Par exemple :

bagnole + alcool + gonzesse – X sexe = 0

C’est fort triste, ce résultat nul, mais c’est CQFD. Allons plus loin encore :

bagnole + alcool = X sexe – gonzesse

Alors là, vraiment, il y a un sérieux petit bémol…

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Sous l'œil de Bolívar...

Spectacle inhabituel à la télévision vénézuélienne la semaine dernière : l’exhumation des restes de Simón Bolívar depuis le Panthéon national. Moment de gloire pour certains, profanation pour d’autres : une fois de plus, les Vénézuéliens se sont divisés en deux blocs antagonistes et irréconciliables.

L’opération avait été commandée par Hugo Chávez lui-même. Qu’est-ce donc qui a poussé le président à faire exhumer le corps du Libertador, 179 ans après sa mort? Pour tout dire, cela fait un bon bout de temps que Hugo Chávez avait cette intention. À plusieurs reprises, il a lancé l’idée que Bolívar a été assassiné. Dans un discours de décembre 2007, il émettait publiquement des doutes sur l’authenticité des restes qui se trouvaient au Panthéon et demandait leur exhumation pour les analyser avec les outils scientifiques du 21e siècle. Mais on en était resté là.

Mort lente ou assassinat?

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une relation particulière

Ce qui a précipité les choses, c’est une recherche récente menée par le docteur Paul Auwaerter, un médecin spécialiste en maladies infectieuses de l’Université Johns Hopkins. Sur base de la littérature décrivant les symptômes qui ont précédé la mort de Simón Bolívar, le Dr Auwaerter est d’avis que le Libertador n’est pas mort de tuberculose -comme l’affirme l’histoire officielle- mais bien d’ingestion d’arsenic.

Le chercheur penche plutôt pour l’hypothèse d’une mort lente naturelle (l’arsenic en petites doses existant à l’état naturel et étant par ailleurs utilisé comme curatif par la médecine de l’époque), mais il n’écarte pas tout à fait pour autant la possibilité d’une mort par empoisonnement. Il conclut en disant qu’une exhumation du corps et une analyse des tissus et des cheveux pourraient apporter des éclaircissements sur les causes réelles de la mort du Libertador.

Équipe muldidisciplinaire

L’occasion était trop belle pour Hugo Chávez. Au Venezuela, une équipe scientifique et technique, formée d’historiens, de médecins légistes et de spécialistes en ADN, a été mise sur pied. L’opération d’exhumation s’est déroulée dans la nuit du 15 au 16 juillet : ouverture du catafalque, prélèvement d’échantillons pour mener des tests aux rayons X et d’ADN, tomographie du crâne afin de réaliser une reconstruction faciale de Bolívar, etc.

À une heure du matin, Hugo Chávez commente sur Twitter :

Hola mis amigos! Que momentos tan impresionantes hemos vivido esta noche!! Hemos visto los restos del Gran Bolívar! [Salut mes amis! Quels moments impressionnants nous avons vécu cette nuit!! Nous avons vu les restes du Grand Bolívar!]

Puis :

Confieso que hemos llorado, hemos jurado. Les digo: tiene que ser Bolivar ese esqueleto glorioso, pues puede sentirse su llamarada. [Je confesse que nous avons pleuré, que nous avons juré. Je vous le dis: ce doit bien être Bolívar ce glorieux squelette, car on peut sentir sa flamme.]

Parallèle historique

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une certaine vision de Bolívar

Les résultats de l’exhumation seront rendus publics et un documentaire sera réalisé. Il reste à espérer que prévaudront les évidences scientifiques sur les pressentiments d’Hugo Chávez.

Car cela conviendrait sans doute au président bolivarien de trouver en Bolívar un héros victime d’assassinat, un martyr de la cause latino-américaine. Cela tracerait un furieux parallèle historique entre son modèle source d’inspiration et sa propre personne, alors que, selon ses propres dires, lui aussi est constamment menacé d’assassinat. De quoi l’assimiler au héros et au martyr, cette figure toujours populaire parmi les foules.

Présence de la mort

Au fond et au bout de tout cela, il y a la mort : le culte à la mort, qui n’est jamais loin de la vie en Amérique latine. Cette sorte de flirt constant avec la grande faucheuse, auquel la politique elle-même ne semble pas pouvoir échapper.

Exhumation, arsenic, assassinat, martyr : tout, dans cette histoire, ramène à la mort. Jusqu’au slogan en vigueur dans la république bolivarienne d’Hugo Chávez, qui fut prononcé à maintes reprises durant la macabre opération : Patria socialista o muerte!

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Images de l’exhumation du corps de Simón Bolívar, sur fond d’hymne national :

Lire aussi :

la cachapa, une délicieuse galette de maïs

Une "cachapa" au "queso de mano" (photo : Alfredo Izaguirre)

Une fois n’est pas coutume, je me lance aujourd’hui dans un article sur la gastronomie vénézuélienne. Une gastronomie simple et saine, parfois fruste, qui reste proche de ses racines rurales ou indigènes.

Un des mes plats préférés est sans aucun doute la cachapa. Il s’agit tout simplement d’une galette de maïs tendre, une sorte de crêpe épaisse que l’on déguste généralement farcie de fromage frais. Ainsi combiné, le plat possède une saveur sucrée-salée qu’affectionnent particulièrement les Vénézuéliens.

Originaire des Llanos, les grandes plaines agricoles du sud du pays, la cachapa est devenue un plat national, au même titre que l’arepa (petit pain de maïs), la hallaca (mélange de viandes et légumes entouré de pâte de maïs et emballé dans une feuille de bananier pour une cuisson à l’eau) ou le pabellón (plat composé de viande émincée, de fèves noires, de bananes plantains, de riz et de fromage).

Une recette simple

La confection d’une cachapa n’a rien de sorcier. En voici la recette : égrenez le maïs, qui doit être jeune et tendre. Passez les grains au mixeur pour obtenir un mélange liquide mais encore légèrement granuleux. Si nécessaire, ajoutez un peu de lait  pour obtenir la consistance voulue, coulante mais épaisse.  Ajoutez un œuf battu pour lier le mélange, une pincée de sel, ainsi que du sucre (brun de préférence) à votre convenance.

Cuisson des cachapas sur une taque

Cuisson des cachapas

Étendez une louche du mélange obtenu sur un budare (sorte de poêle plate en fonte) préalablement enduit d’huile, ou, à défaut, dans une poêle. Laissez dorer sur une face, puis retournez.

La cachapa ne serait que l’ombre d’elle-même sans un bon queso de mano (fromage fabriqué à la main). Au moment de servir, placez un queso de mano à l’intérieur d’une cachapa pliée en deux. Laissez sur le budare jusqu’à ce que le fromage commence à fondre. Servez la cachapa bien chaude, accompagnée d’une agua de panela con limón (eau de sucre de canne au citron). Délicieux ! (À défaut de queso de mano, difficile à trouver hors du Venezuela, on pourra utiliser un fromage blanc doux de type mozzarella ou encore un feta.)

Un autre classique

Fabrication du queso de mano

Fabrication du queso de mano

Le queso de mano est un autre classique de la gastronomie vénézuélienne. Il s’agit d’un fromage blanc frais de pâte filée. Le caractère filé de ce type de fromage s’obtient en malaxant à la main le lait caillé cuit dans l’eau à 90°C. Le résultat obtenu est un fromage plat de forme ronde, de texture douce et élastique, qui a tendance à se décomposer en couches. Pour assurer sa conservation , on le submerge dans de la saumure.

Quant à l’agua de panela con limón, elle est la boisson populaire par excellence, confectionnée à partir d’un morceau de pain de sucre de canne dissous dans de l’eau, à laquelle on ajoute le jus d’une ou plusieurs limes.

Pour tous les palais

Si vous êtes de passage au Venezuela, n’hésitez donc pas à acheter une bonne cachapa dans un restaurant, ou même dans un petit commerce populaire le long d’une route. Alors que l’arepa n’est généralement pas appréciée de premier abord par les étrangers, qui la trouvent lourde et insipide, la cachapa a l’art de plaire à tous les palais. Ne boudez pas votre plaisir !

La fabrication de la cachapa

La chaîne de fabrication de la cachapa

Cachapas cuites en batterie

Cachapas cuites en batterie

Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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