
Gustavo Dudamel dirigeant l'Orchestre national des jeunes Simón Bolívar du Venezuela au concert de Mérida (photo : FESNOJIV)
Il n’y en avait que pour lui. Dès avant le concert, des dizaines de milliers de personnes scandaient son nom : DU-DA-MEL ! DU-DA-MEL ! Lorsqu’enfin il apparut, ce fut le délire. Lorsqu’il commença à diriger l’orchestre, ce fut le silence. Et lorsque, plus de deux heures plus tard, il offrit un, deux, trois rappels, le stade était en folie !
Gustavo Dudamel est la nouvelle coqueluche du Venezuela, la superstar absolue dans ce pays qui n’en possède pas tellement. Question de popularité, il est le seul à pouvoir concurrencer les multiples misses qui font la gloire supposée du pays. Et pour cause : il symbolise à la perfection à la fois la culture et la réussite. Parti d’en-bas, il est arrivé haut, très haut : non content d’enregistrer chez l’emblématique Deutsche Grammophon, le voici qui succède au Finlandais Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, rien de moins.
Carrière prodigieuse que celle de ce jeune musicien de 28 ans, formé par le Système des orchestres de jeunes et d’enfants du Venezuela (El Sistema), le fameux programme d’éducation musicale du Venezuela créé par José Antonio Abreu : un programme d’excellence qui se propose de faire de la musique un canal d’intégration pour les enfants vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. Et de fait, nombre d’entre eux proviennent des barrios, les bidonvilles des grandes villes vénézuéliennes.
Plein de punch
Je me trouvais parmi les 15 ou 20.000 personnes venues voir et écouter le phénomène Dudamel dirigeant l’Orchestre national des jeunes Simón Bolívar du Venezuela. Le concert était gratuit. Pour une telle occasion, le choix du stade métropolitain s’imposait.
Ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai abordé le concert. De la musique classique dans un stade, devant des milliers de personnes électrisées, que fallait-il en attendre? Eh bien, ce fut une belle réussite : l’acoustique, contre toute attente, était de bonne qualité ; le public, dans sa grande majorité, savait écouter. Et puis, surtout, surtout, Gustavo Dudamel avait choisi d’interpréter un répertoire adapté au lieu et aux circonstances. Des œuvres pleines de punch qui n’allaient laisser personne indifférent.
De Wagner à Pérez Prado
Jugez-en : début en fanfare avec l’ouverture de l’opéra Rienzi de Richard Wagner. Contrairement à l’avis général, c’est la pièce qui, personnellement, m’a le mieux plu : découverte d’un son rond, puissant et ample qui allait être celui de l’orchestre tout au long du spectacle. La musique du grandiloquent Wagner se prête parfaitement à ce parti-pris esthétique qui est celui de Gustavo Dudamel en général.
Suivirent le poème symphonique Francesca da Rimini de Tchaïkovsky, autre compositeur friand de surenchères expressives, puis le Concerto pour violoncelle d’Antonin Dvořák, que la soliste invitée Alisa Weilerstein enleva avec panache. Vint ensuite l’ouverture 1812, de Tchaïkovsky encore, une œuvre «explosive et tapageuse », selon les mots même de son compositeur, qui célèbre la victoire des armées du tsar contre Napoléon. Explosive et tapageuse, elle le fut, lorsque résonnèrent les canons et qu’un feu d’artifice déclencha la folie dans les gradins.
Contagieux
Il restait les rappels. Gustavo Dudamel fut loin d’être pingre, puisqu’il gratifia l’assistance de trois de ceux-ci. Le pot-pourri de mambos de Pérez Prado provoqua l’effet contagieux qu’il a toujours eu, même lorsqu’il est interprété par un orchestre symphonique de la taille de celui que nous avions devant nous.
Le joropo traditionnel vénézuélien Alma Llanera paraissait devoir terminer le concert. C’est en effet le thème qui, au Venezuela, indique que la fête est finie.
Aussi la surprise fut-elle immense lorsque l’orchestre entama aussitôt le Mambo de la comédie musicale West Side Story de Leonard Bernstein : un autre succès confirmé de Gustavo Dudamel, sur toutes les scènes du monde. Galvanisé par la foule, l’orchestre se déchaîna, sur fond de feu d’artifice.
Cette fois, c’en était bien fini. L’ovation était immense, l’excitation était à son comble. La soirée était une réussite : la musique classique avait débordé sur le populaire, arborant des couleurs et prenant des chaleurs qu’elle affiche rarement en salle de concert. Une espèce de croisement entre le Boston Pops Orchestra et les BBC Proms de Londres, avec en supplément l’effervescence communicative du public vénézuélien qui rencontrait ici son héros.
Le perdant
Seul perdant de toute cette folle aventure : le gouverneur de l’état de Mérida, Marcos Díaz Orellana, qui fut abondamment hué par la foule lorsqu’on le présenta comme l’organisateur du spectacle invitant la population de Mérida à cette grande fête de fin d’année. Mal lui en prit : on ne se présente pas ainsi impunément devant la population d’une ville qui, dans sa majorité, a voté pour l’opposition aux dernières élections. Le public culturel-étudiant-classe moyenne qui est celui de la musique académique est évidemment loin d’être acquis au chavisme. Le gouverneur aurait dû le savoir.
Circonstance aggravante : sur les tracts et banderoles invitant au concert, c’est la figure du gouverneur –dans un accès de culte de la personnalité malheureusement trop fréquent parmi les chavistes–, qui figurait en bonne place. On aurait pu s’attendre à voir celle de Dudamel… Grave faute de goût et irréparable erreur de perspective. Car on ne se frotte pas de cette manière à celui qui est la superstar du Venezuela.

La banderole du gouverneur
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>> En prime, un autre extrait du concert avec le pot-pourri des mambos de Pérez Prado, enregistré à l’aide d’une caméra plus professionnelle :





















