Archive pour novembre, 2009


Le chavisme pour les nuls : c’est ainsi que s’intitule le premier des quatre volets que l’émission “Sur les docks” consacre au Venezuela sur les ondes de France-Culture. Alexandre Héraud et Yvon Croizier en sont les maîtres d’œuvre.

Au travers d’un abécédaire qui –si l’on en juge par les extraits cités çà et là– ne sera pas piqué des vers, on y passera en revue les bonheurs, heurs et malheurs du chavisme, du « A » d’Alegria (joie) ou d’Autoritarisme au « T » de Tristesse, en passant par le « C » de Caudillisme, ou encore celui de Cambio (changement). Sans concession, ce premier volet cherche à donner un éclairage original –quoiqu’imparfait– sur la complexité de ce qui se produit réellement au Venezuela par les temps qui courent.

Divers éclairages

Intitulée Le Venezuela: voyage au pays de Chávez, l’émission comprend quatre volets de 55 minutes, qui offriront, au travers de multiples interviews, divers éclairages sur le processus socio-politique en cours au Venezuela. Elle sera diffusée sur France-Culture du lundi 30 novembre au jeudi 3 décembre, de 17 h à 17 h 55, heure française (soit de 11h30 à 12h25, heure vénézuélienne).

Mais laissons Alexandre Héraud présenter lui-même en détail l’émission qu’il a produite, nous expliquer sa démarche et nous donner, par la même occasion, ses impressions du Venezuela :

Les quatre volets sont les suivants [Note : j'ai ajouté les podcasts après la diffusion des émissions] :

  • Le chavisme pour les nuls – Abécédaire du chavisme (lundi 30 novembre 2009)

  • L'équipe de "Sur les docks" à Caracas

    L'équipe de "Sur les docks" à Caracas

  • Mais qui est donc Lina Ron ? Portrait d’une révolutionnaire en armes (mardi 1er décembre 2009)

  • 23 de Enero, Caracas : une ballade révolutionnaire (mercredi 2 décembre 2009)

  • Attention Monsieur Branger ! (jeudi 3 décembre 2009)

En prime, voici un petit montage photographique-artistique sur le Venezuela réalisé par Alexandre Héraud lui-même :

Gaita zuliana

La gaita, c’est comme le beaujolais nouveau, elle apparaît toutes les années à la même époque : au mois de novembre, pour la fête de la Vierge de la Chiquinquirá à Maracaibo. Avec le temps, cette musique de tradition locale, propre à la région du Zulia, a conquis le pays tout entier et acquis un statut national. Pour le commun des Vénézuéliens, elle est maintenant devenue la musique qui annonce Noël et ouvre les festivités de fin d’année.

Comme pour la plupart des musiques populaires, il est difficile d’établir la date de naissance de la gaita et d’écrire son histoire. Certains auteurs, comme Rafael Molina Vílchez, prétendent qu’elle est clairement d’origine espagnole et aurait même une origine religieuse. D’autres, comme Juan de Dios Martínez, soutiennent que la gaita trouve sa source parmi les communautés d’esclaves noirs dans les haciendas du sud du lac de Maracaibo. Ce que l’on peut affirmer sans trop se tromper, c’est que, comme toutes les musiques du Venezuela, elle résulte de la convergence de trois traditions : européenne, africaine, amérindienne.

Les cinq instruments de base

En atteste la diversité des instruments avec lesquels la gaita se joue traditionnellement : le furro o furruco, un tambour à friction que l’on retrouve dans bien des musiques européennes (notamment la zambomba espagnole, qui s’identifie aussi, soit dit en passant, avec la période de Noël); le cuatro, petit instrument à 4 cordes, également d’origine européenne; la tambora, qui rappelle inévitablement les tambours africains; ainsi que la charrasca et les maracas, instruments de percussion d’origine amérindienne.

Les instruments de la gaita

Les instruments traditionnels de la gaita : de g. à dr., le cuatro, le furro, les maracas, la tambora, la charrasca

Ruralité, urbanité

Il existe divers genres de gaitas. Plusieurs sont éminemment ruraux et se limitent à un secteur géographique bien précis :

  • La gaita de tambora se joue dans les villages à majorité noire da la côte sud du lac de Maracaibo. L’usage plus varié et plus intensif des percussions la caractérise, ainsi que la substitution du cuatro par la clarinette.  On y observe une claire influence des musiques d’origine africaine, notamment des chants de travail des femmes.
  • La gaita a Santa Lucia se chante dans quelques villages du nord de Maracaibo en honneur à Sainte Lucie. De contenu essentiellement religieux, elle ne se danse jamais.
  • La gaita perijanera est particulière à quelques communautés du district de Perijá, la région qui fait frontière avec la Colombie. Elle fait partie d’un ensemble complexe de danses dédiées à San Benito et a donc également un fond religieux.

Mais celle qui prédomine depuis une cinquantaine d’années est la gaita urbaine de Maracaibo, aussi appelée gaita de furro, d’après le nom de l’instrument qui la caractérise. Dynamique, elle a évolué jusqu’à intégrer des instruments étrangers à sa tradition, tels que trompettes, clarinettes, saxophones ou instruments électroniques. Dans ses versions les plus récentes, elle se mélange avec la salsa, le merengue et même le hip hop.

Religion, humour, politique…

À l’origine, on chantait la gaita en famille ou entre amis. Structurellement, elle comportait un refrain de six (parfois huit) vers octo- ou heptasyllabiques, chantés en chœur. Entre les refrains, souvent répétés, s’intercalaient des couplets de quatre vers chantés (improvisés) par le soliste. Mais cette structure traditionnelle a connu des évolutions importantes au cours du temps.

Le contenu thématique de la gaita peut être de caractère religieux (chant à la Vierge de Chinquinquirá ou Chinita), romantique (chansons d’amour), social (chroniques de quartier), humoristique (chansons ironiques) ou politique (critiques aux gouvernants). C’est ainsi que l’on trouve des gaiteros chavistes et d’autres antichavistes, qui se font la guerre par chansons interposées ! Traversée en outre par le fort régionalisme du Zulia et de Maracaibo, la gaita offre donc un reflet plutôt complet de la quotidianité dans cette région du Venezuela.

Crus millésimés

Comme le vin, la gaita a ses millésimes. Chaque année, les groupes gaiteros composent de nouvelles chansons pour la saison à venir, laquelle s’étend théoriquement du 18 novembre (fête de la vierge de la Chinquinquirá) au 2 février (fête de la Chandeleur) –même si ces limites ont tendance à s’estomper de plus en plus. Les amateurs classent les gaitas selon l’année de leur création et on récompense  la « gaita de l’année » lors de festivals spécialisés dans le genre. Toute une industrie commerciale accompagne maintenant le développement de la gaita, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire.

Quelques exemples de gaitas

  • Le groupe Alitasia avec son succès de l’année, une gaita dans le style traditionnel, La buena gaita de furro :
  • Ricardo Aguirre et le groupe Los Cardenales del Exito dans une gaita traditionnelle dédiée à la Vierge de Chiquinquirá :
  • Un des plus grands classiques gaiteros, Sin Rencor, par le groupe Gran Coquivacoa :
  • Une gaita pas très traditionnelle, avec influence de musique colombienne, mais amusante : La Gaita del Facebook, par le groupe Koquimba :

Et pour terminer, voyez cette liste impressionnante de gaitas classées par année et par thème (écoute et téléchargement sont possibles). Strictement réservé aux fanatiques, comme peuvent l’être les maracuchos (les habitants de Maracaibo), qui sont férocement attachés à leur ville, à leur région et à leur gaita !

Sur la base de Palanquero

Sur la base de Palanquero

Ceux qui croyaient encore à la bonne parole apaisante du président colombien Alvaro Uribe ou du Département d’État des États-Unis en sont pour leur frais : derrière l’accord de coopération militaire signé le 30 octobre dernier entre la Colombie et les États-Unis, autorisant l’utilisation par ces derniers de sept bases militaires colombiennes, il y a bel et bien des visées allant au-delà de l’objectif officiellement affiché : la lutte anti-drogue. En effet, pour les États-Unis, cet accord s’inscrit clairement dans le cadre d’une stratégie militaire continentale qui vise à assurer un contrôle sur l’Amérique centrale et du Sud.

Visées non avouées

Plusieurs documents officiels émanant des autorités états-uniennes attestent de ces visées non avouées :

Un rapport élaboré par le Air Mobility Command (AMC) de l’US Air Force, intitulé Global En route Strategy définit, avec une projection jusqu’à 2025, une stratégie destinée à garantir aux États-Unis des corridors aériens et des bases locales leur permettant de déployer mondialement leurs forces militaires.

Dans le chapitre consacré à la stratégie pour l’Amérique du Sud, il est fait directement mention de la base de Palanquero, en Colombie :

« Récemment le Commandement Sud (SouthCom) a commencé à s’intéresser à l’établissement d’un point sur le continent sud-américain qui pourrait être utilisé tant pour les opérations anti-drogue que pour l’exécution d’opérations de mobilité ». Aussi le site de Palanquero, l’une des bases concernées par l’accord signé entre la Colombie et les États-Unis, a-t-il été identifié comme une possible Cooperative Security Location (CSL), terme par lequel les États-Unis nomment leurs bases à l’étranger.

Photo aérienne de la base de Palanquero

Photo aérienne de la base de Palanquero

Et de citer les avantages stratégiques de Palanquero :  « De ce lieu, presque le moitié du continent peut être couvert par un avion C-17 [avion géant pour le transport de troupe et de matériel] sans réapprovisionnement en combustible. Et, dans le cas où le combustible nécessaire serait disponible, le C-17 pourrait couvrir l’ensemble du continent à l’exception du Cap Horn, à l’extrême sud du Chili et de l’Argentine ».

Le document continue : « Inclure l’Amérique du Sud dans la stratégie de route globale poursuit un double objectif : aider à matérialiser notre stratégie d’engagement dans la région et appuyer la mobilité dans la route vers l’Afrique. » Et d’ajouter : « Jusqu’il y a peu, les préoccupations de sécurité en Amérique du Sud se limitaient à la lutte anti-drogue. L’accomplissement de cette mission n’exigeait pas l’utilisation stratégique du transport aérien. » L’érection de la base de Palanquero en Cooperative Security Location serait donc la réponse à cette limitation : « Jusqu’à ce que le Commandement Sud établisse un plan d’engagement plus robuste, la stratégie consistant à faire de Palanquero une CSL devrait être suffisante pour assurer la mobilité aérienne sur le continent sud-américain ».

Opérations de spectre complet

Un second document donne un éclairage supplémentaire sur la stratégie suivie. Il s’agit du Fiscal Year (FY) 2010 Budget Estimates du Department of Air Force des États-Unis. Ces prévisions budgétaires pour 2010, qui datent de mai 2009 et ont été depuis lors approuvées par le Congrès, prévoient un investissement de 46 millions de dollars pour convertir la base de Palanquero en Cooperative Security Location (CSL). Le document justifie de cette manière cet investissement :

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La région à la portée des C-17 (sans réapprovisionnement en carburant)

« L’établissement d’une Cooperative Security Location (CSL) à Palanquero permettra un meilleur appui à la stratégie de positionnement de défense globale du Commandement de Combat (COCOM) et montrera notre engagement dans notre relation avec la Colombie. Le développement de cette CSL nous offre une occasion exceptionnelle pour réaliser des opérations de spectre complet dans une sous-région critique de notre hémisphère, dans laquelle la sécurité et la stabilité se trouvent sous la menace constante des soulèvements terroristes financés par le narcotrafic, des gouvernements anti-étatsuniens, de la pauvreté endémique et des fréquents désastres naturels. »

Le document ne précise pas quels sont les « gouvernements anti-étatsuniens », mais on peut imaginer sans peine qu’il s’agit du Venezuela, de l’Équateur, de la Bolivie, du Nicaragua et de Cuba, pays membres de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Tous se trouvent à portée de la base de Palanquero.

Intelligence, surveillance, reconnaissance

Le document justifie ensuite le choix du site : « Palanquero est incontestablement le meilleur site pour un investissement destiné à développer les infrastructures en Colombie. (…) Sa situation centrale met à sa portée les divers secteurs d’opération, tandis que son isolement maximise la sécurité opérationnelle (OPSEC) et la protection des forces tout en minimisant le profil militaire des États-Unis. L’intention est d’utiliser au maximum l’infrastructure existante, d’améliorer la capacité des États-Unis de répondre rapidement aux crises et de nous assurer un accès à la région ainsi qu’une présence au moindre coût. Palanquero vient en appui à la mission de mobilité des troupes en offrant un accès au continent sud-américain tout entier à l’exception du Cap Horn, pour autant que le carburant soit disponible. »

Carte de la base de Palanquero

Carte de la base de Palanquero

Le document précise encore : « Le développement de cette CSL va renforcer la partenariat stratégique forgé entre les États-Unis et la Colombie et est dans l’intérêt des deux nations. (…) Une présence augmentera également notre capacité à mener des actions d’intelligence, de surveillance et de reconnaissance (ISR), améliorera la portée mondiale de nos actions, appuiera les besoins en logistique, renforcera les partenariats, améliorera la coopération pour la sécurité et augmentera la capacité de guerre expéditive [expeditionary warfare]. »

Difficile après cela de croire encore aux déclarations officielles des gouvernements colombiens et étatsuniens concernant l’innocuité pour la région de la présence militaire des États-Unis dans les bases colombiennes.

Quelques questions surgissent : Hugo Chávez a-t-il raison de dénoncer cette nouvelle intromission des États-Unis dans les affaires latino-américaines? Les États-Unis sont-ils devenus moins impériaux depuis l’accession de Barack Obama à la présidence?

Je vous laisse le soin d’y répondre.

>> Voir le site de Palanquero sur Google Maps (haute définition)

Hugo Chávez à Elorza en 1986
Je me trouvais l’autre jour à Elorza, petite localité des llanos du Venezuela, située à quelques encablures seulement de la frontière colombienne. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dans le petit musée local, une photo (ou plutôt la mauvaise copie d’une photo) d’un jeune Hugo Chávez souriant à pleines dents (ci-dessus). Le document en question était l’œuvre du photographe de la localité, Saúl León Borjas Ávila, et comportait la légende suivante :

Hugo Rafael Chávez Frias, président des fêtes d’Elorza (1986)

Wow! Ce n’est pas n’importe quoi. Les fêtes d’Elorza –localité considérée comme la « capitale folklorique du Venezuela »– figurent parmi les plus importantes du pays. Les plus grands chanteurs de musique llanera s’y donnent rendez-vous le 19 mars de chaque année pour des concerts mémorables qui se prolongent jusqu’au petit matin. Présider ces fêtes représente donc un honneur particulier.

Conspiration

Je savais que le commandant Hugo Chávez avait été en poste dans cette région frontalière éloignée, mais de là à devenir président de fêtes aussi prestigieuses, il y a un pas énorme qui nous fait penser qu’il n’était pas un militaire comme les autres, du genre à rester enfermé dans sa caserne. Au contraire, cela nous indique qu’il se frottait (déjà) à la population et aux autorités locales et que, loin de passer inaperçu, il connaissait déjà la recette pour se rendre populaire.

Il est intéressant de savoir qu’à cette époque, le jeune commandant Chávez, derrière sa carrière militaire officielle, avait déjà des activités politiques clandestines. Avec quelques autres militaires, il avait formé dès 1983 l’Ejercito Bolivariano Revolucionario [EBR-200 — "Armée bolivarienne révolutionnaire"] dont l’objectif politique n’était autre que celui d’instaurer le bolivarisme par le biais d’une révolution. Déjà !

Depuis son poste d’instructeur à l’Académie militaire, Hugo Chávez faisait –non sans un certain succès– un travail de conscientisation (d’agitation, diraient d’autres) auprès des cadets de l’institution. En juillet 1984, le directeur de l’Académie militaire, le général Carlos Julio Peñaloza, mis au courant de cette situation par quelques parents de cadets, en avise ses supérieurs. Décision est prise de retirer les militaires suspects de l’Académie pour les disperser aux quatre coins du pays.

“Exil” à Elorza

C’est alors qu’Hugo Chávez est “exilé” dans le poste éloigné d’Elorza, dans l’état d’Apure, à plusieurs heures de route du centre du pays. Il y restera plus de trois ans. Dans un premier temps, de 1985 à 1986, il commande l’escadron de cavalerie motorisée Francisco Farfán.

Isolé aux confins du pays, il lui est maintenant plus difficile de conserver le contact avec les autres membres de la conspiration. Toutefois, en mars 1986, l’EBR-200 parvient à tenir son troisième congrès dans la ville de San Cristóbal. Neuf personnes y participent : six militaires et trois civils. Francisco Arias, l’autre leader du groupe conspirateur, se déplace depuis Bogotá, tandis qu’Hugo Chávez, prétextant un entraînement, se lance dans un périple de 300 kilomètres à la tête d’une colonne de chars d’assaut ! Pour cette manœuvre à la fois audacieuse et imprudente, il ne recevra, curieusement, aucune remontrance de la part de ses supérieurs.

Nouvelles responsabilités

À Elorza, Chávez reçoit au contraire de nouvelles responsabilités : il est chargé de commander une toute nouvelle structure, le noyau  civico-militaire de développement frontalier Arauca-Meta. Inaugurant le poste, il profite de son autorité pour mettre en place de 1986 à 1988  divers programmes expérimentaux de coopération civico-militaire. Ceux-ci visent notamment à orienter les actions de l’armée en faveur des populations locales, par le biais d’initiatives de développement socio-économique. Il s’occupe en particulier des communautés indigènes Pumé et Cuiba.

Combinant ses qualités de chef militaire et de leader social, le commandant Chávez devient de plus en plus populaire à Elorza, ce qui lui vaudra d’être appelé à présider les festivités de la localité.

De son propre aveu, les trois années passées à Elorza lui ont permis d’acquérir une vision intégrale de son pays. Nul doute qu’elles ont aussi fortement influencé sa vision des relations entre militaires et société civile. Plusieurs clés de son actuelle politique ont donc pour origine son exil dans le Venezuela profond des llanos.

Les fêtes d’Elorza mènent décidément à tout.

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