Etonnant/Séduisant

La beauté féminine, projet national

Les candidates d'Acequias

Première pose pour les candidates d'Acequias

Au lendemain de l’élection de Stefanía Fernández au titre de Miss Univers, un journaliste du site Les Observateurs de France24 m’envoie un message électronique pour me demander si je connais une miss, même locale, qui pourrait témoigner de son expérience. Et il me pose la question : pourquoi le Venezuela a-t-il gagné autant de concours de beauté ?

Étant en vacances, je n’ai pu que le renvoyer à la multitude d’articles qui essaient de répondre à cette question ô combien énigmatique. Quelques jours plus tard, un article était effectivement publié sur le site web des Observateurs sous le titre Pourquoi Miss Univers est-elle si souvent vénézuélienne ? L’article en question ne répond pas du tout à la question, concentrant le débat essentiellement autour du thème de la chirurgie esthétique.

La chirurgie esthétique, même si elle joue un rôle dans l’affaire, n’explique tout de même pas tout, car les miss vénézuéliennes ne sont évidemment pas les seules à avoir pensé à se refabriquer. Le vrai secret se trouve plutôt, à mon sens, dans la relation même des Vénézuéliennes et Vénézuéliens avec la beauté féminine et, par conséquent, avec les concours de beauté.

Les candidates d’Acequias

La route d'Acequias

La route cahoteuse d'Acequias

Voici une petite histoire vécue, qui illustre parfaitement cet état de choses.

Quelques jours avant la fête patronale d’Acequias, un minuscule village de quelques centaines d’habitants perché dans les Andes, à deux heures de la ville de Mérida par une route de terre franchement cahoteuse, j’ai eu le privilège de conduire à la ville les quatre candidates au titre de « reine du village ». Car au Venezuela, pays républicain, il y a des reines partout : dans les écoles (même maternelles !), dans les lycées, à l’université, dans les villes et villages, et j’en passe. Il serait donc tout bonnement impensable qu’Acequias n’ait pas la sienne. Dans quelques jours, l’une des candidates devait être élue reine du village par un jury qui comprendrait (sans doute) les quelques « personnalités » locales.

À la question de savoir pourquoi elles étaient si jeunes, la réponse a fusé : « Il n’y a pas de filles plus grandes au village, elles partent étudier ailleurs ». En effet, Acequias est si petit qu’il ne possède pas de lycée. Du coup, les candidates qui se présentent sont les plus âgées de celles qui vivent encore au village. Toutes étudient en dernière année d’école primaire et n’ont que 11 ou 12 ans.

Le lendemain, les jeunes candidates devaient se présenter à la presse régionale, qui n’allait évidemment pas se priver de prendre leur photo et de la diffuser à tout vent.  Cette perspective les rendait quelque peu nerveuses et les excitait à la fois. Pour les mettre en confiance, je leur ai proposé une petite séance de photographie, dont vous voyez l’un des résultats ci-dessus.

Comme les footballeurs brésiliens

Miss Venezuela 2009

Miss Venezuela 2009

C’est là le premier échelon des Miss Venezuela et Miss Univers : la base populaire. Un échelon essentiel, car il permet un ample recrutement, puis une sélection d’échelon en échelon : du village à la ville, de la ville à la région, de la région au pays, du pays à l’univers. C’est comme les footballeurs brésiliens, en quelque sorte.

D’autre part, l’élection d’une reine jusque dans le dernier petit bled des Andes illustre bien l’acceptation –mieux que cela : le support, l’engouement– de la population en général pour les concours de beauté. Les deux éléments de base sont donc réunis : facilité de recrutement, appui populaire.

Exploitation de la femme objet ? Cette bizarre idée n’effleure personne ici, ni les hommes (bien sûr), ni même les femmes. Au contraire, la beauté féminine est une valeur positive partagée et assumée par tous. Ce n’est pas pour rien que l’élection de Miss Venezuela est l’émission de télévision la plus populaire de toute l’année. Chacun ou presque participe à cette grande fête sans honte ni arrière-pensée. Vue de cette manière, la beauté féminine devient quasiment, pourrait-on dire, un « projet national ». Projet sur lequel surfe habilement, ajoutons-le, l’organisation Miss Venezuela, elle-même partie intégrante du groupe Cisneros, le groupe médiatique le plus puissant du pays et l’un des plus puissants d’Amérique latine. Avec une telle machine, les conditions sont donc données.

Rêver d’être quelqu’un

Reines du Venezuela

Reines du Venezuela

Les concours de beauté ne sont donc pas que nez redessinés, hanches retravaillées ou seins siliconés. Avec sa verve habituelle, Gaël analyse la question dans son Journal de bord sous le titre Miss Univers, évidemment ! :

Pourquoi tant de couronnes ?! Simple : Miss France et Miss Venezuela ne jouent pas dans la même cour.

Y’a une sacrée différence entre une jeune fille recrutée dans une discothèque pourrie au fin fond de la Creuse et une jeune fille qui, depuis qu’elle a 4 ans, a toujours rêvé d’être quelqu’un grâce à un concours de beauté.

Y’a une sacrée différence entre les deux Comité de Miss : Geneviève de Fontenay cherche un caractère pétillant, une jeune fille pas trop gogol, une beauté naturelle… "Un esprit sain dans un corps sain" en quelque sorte. Osmel Sousa (le Geneviève d’ici), lui, envoie les gamines de 15 ans se faire refaire les seins, raboter les hanches, refaire le menton, les paumettes et le nez pour ensuite leur assener un violent "et seulement ensuite, on pourra reparler de tes chances de participer".

Y’a enfin une sacrée différence entre la perception des concours de beauté par le public. En France je suis pas certain qu’une jeune candidate malheureuse mette sur son CV: "J’ai participé à l’élection de miss France, où j’ai fini 12ème. Ce fut une expérience enrichissante et j’y ai beaucoup appris. De même, être miss Pays d’Albigeois m’a beaucoup aidé à développer mes qualités de leader et à m’affirmer dans mon métier…" !! En revanche ici énormément de gamines courent après les couronnes de beauté et en font un fier résumé sur le CV: "Miss Centre Commercial La Cascada 2008 à Maturín, Miss Feria Orinokia 2009, Miss Syndicat des Médecins 2008, 1ère Dauphine de Miss Anzoategui 2008. Ces expériences m’ont permises de rencontrer plein de gens intéressants, d’apprendre à avoir des relations commerciales avec les patrons d’entreprises, je me suis constitué un carnet d’adresse intéressant et par conséquent je suis la plus indiquée pour être votre future directrice commerciale".

Un véritable projet national, je vous dis. Et ce n’est pas le socialisme du XXIe siècle qui va changer cette donnée sociologique de base. Car tout le monde ici crie d’une seule voix, ou presque : « Touche pas à ma miss ! ».

Concernant ces publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s