Archive pour février, 2009


Langues en danger au Venezuela

Langues en danger au Venezuela

L’UNESCO vient de publier l’édition 2009 de son Atlas des langues en danger dans le monde dont la version interactive est disponible gratuitement en ligne. Nouveauté cette année : les langues sont classées en six catégories, définies d’après un rapport portant sur leur vitalité et le risque de disparition. Ce rapport établit en effet six degrés de vitalité / risque de disparition des langues, en fonction de neuf facteurs différents, dont le plus remarquable est celui de la transmission de la langue d’une génération à l’autre.

Les six catégories sont les suivantes :

Niveau de vitalité Transmission de la langue d’une génération à l’autre
sûre la langue est parlée par toutes les générations ; la transmission intergénérationnelle est ininterrompue
>> non inclues dans l’Atlas
vulnérable la plupart des enfants parlent la langue, mais elle peut être restreinte à certains domaines (p.e. la maison)
en danger les enfants n’apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison
sérieusement en danger la langue est parlée par les grands-parents ; alors que la génération des parents peut la comprendre, ils ne la parlent pas entre eux ou avec les enfants
en situation critique les locuteurs les plus jeunes sont les grands-parents et leurs ascendants, et ils ne parlent la langue que partiellement et peu fréquemment
éteinte il ne reste plus de locuteurs
>> l’Atlas contient les références des langues éteintes depuis les années 1950

Et au Venezuela?

Référons-nous maintenant au Venezuela. La carte ci-dessus (dont vous trouverez une version interactive en choisissant “Venezuela” dans le formulaire de l’Atlas de l’UNESCO)  indique que 34 langues y sont en danger. Le foyer de la plupart d’entre elles est situé dans le sud du pays, formé par l’Amazonie et la Guyane vénézuélienne. Quelques-unes sont également parlées dans des pays limitrophes, en l’occurrence la Colombie, le Brésil et la Guyana.

Si on les classe selon les critères de l’UNESCO, on obtient le tableau suivant :

Vitalité Nom de
la langue
Nombre
de locuteurs

Akawaio 5800, dont 811 au Venezuela (parlé aussi au Brésil et en Guyana)

Añu 20

Baniva 500

Baníwa do
Içana
5811 (parlé aussi au Brésil et en Colombie)

Baré Non disponible

Cuiba 2445 (parlé aussi en Colombie)

Guajiro 318.500 (parlé aussi en Colombie)

Hodi 600

Kari’ña 11.000

Kurripako 10.000 (parlé aussi en Colombie)

Lokono 1750 dont 248 au Venezuela (parlé aussi en Guyana)

Mako 345

Nheengatu / Yeral 2000 (parlé aussi au Brésil)

Ninam 100 (parlé aussi au Brésil)

Panare 3000

Pemon 20.000 (parlé aussi au Brésil)

Pémono 1

Piapoko 4500 (parlé aussi en Colombie)

Piaroa 11.000 (parlé aussi en Colombie)

Puinave 7377 (parlé aussi en Colombie)

Pume 5000

Sáliba 2000, dont 79 au Venezuela (parlé aussi en Colombie)

Sanema 393 (parlé aussi au Brésil)

Sapé 50

Sikuani 34.614 (parlé aussi en Colombie)

Tunebo 7231 (parlé aussi en Colombie)

Uruak 19

Wanai 0

Warao 25.000

Warekena 500 (parlé aussi au Brésil)

Yanomami 4000 (parlé aussi au Brésil)

Yawarana 300

Yecuana 5000 (parlé aussi au Brésil)

Yukpa 3000 (parlé aussi en Colombie)

Dix langues se trouvent donc en situation critique, cinq sont sérieusement en danger, sept sont en danger et douze sont vulnérables. Toutes sont des langues parlées par des autochtones, ceux-là qui, grâce à l’isolement et/ou à la résistance, ont pu résister depuis cinq siècles au rouleau compresseur qu’est la culture occidentale.

Avancées de la Constitution

La Constitution du Venezuela indique dans son article 9 que « la langue officielle [du pays] est le Castillan, les langues indigènes sont aussi d’utilisation officielle pour les peuples indigènes et doivent être respectées dans tout le territoire de la République, afin de constituer le patrimoine culturel de la Nation et de l’humanité. » Par ailleurs tout le chapitre 8 est consacré aux droits des peuples indigènes. Tellement rare que cela vaut la peine de citer le texte intégralement :

Article 119. L’Etat reconnaît l’existence des peuples et communautés indigènes, leur organisation sociale, politique et économique, leurs cultures, us et coutumes, langues et religions comme leur habitat et droits coutumiers, les terres ancestrales que traditionnellement ils occupent, nécessaires pour développer et garantir leur mode de vie. Il est du ressort de l’Exécutif National, avec la participation des peuples indigènes, de délimiter et de garantir la propriété collective de leurs terres, lesquelles seront inaliénables, imprescriptibles et in-transférables en accord avec le contenu de la présente Constitution et de la loi.

Article 120. L’exploitation des ressources naturelles sur le territoire des habitats indigènes par l’Etat se fera sans léser leur intégrité culturelle, sociale et économique, et elle est sujette préalablement à l’information et à la consultation des communautés indigènes concernées. Les bénéfices tirés de cette exploitation par les peuples indigènes sont assujettis
à la Constitution et à la loi.

Article 121. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de développer leur identité ethnique et culturelle,  vision du monde, valeurs, spiritualité, lieux sacrés et culte. L’État encouragera la valorisation et la diffusion des manifestations culturelles des peuples indigènes, lesquels ont droit à une éducation propre et à un régime éducatif de caractère interculturel et bilingue, répondant à leurs particularités socioculturelles, valeurs et traditions.

Article 122. Les peuples indigènes ont droit à une protection sanitaire qui tiendra compte de leurs pratiques et cultures. L’État reconnaît leur médecine traditionnelle et les thérapies complémentaires, avec obligation de respecter les principes bioéthiques.

Article 123. Les peuples indigènes ont le droit de maintenir et de promouvoir leurs propres pratiques économiques basées sur la réciprocité, la solidarité et les échanges ; leurs activités productives traditionnelles, leur participation à l’économie nationale et à définir leur priorité. Les peuples indigènes ont droit à la formation professionnelle et à participer à l’élaboration, l’exécution et la gestion des programmes spécifiques de formation, services d’assistance technique et financière qui renforcent leurs activités économiques dans le cadre du développement local soutenu.  L’État garantira aux travailleurs et travailleuses appartenant aux peuples indigènes, la jouissance des droits que confère la législation du travail.

Article 124. Est garantie et protégée la propriété intellectuelle collective des connaissances, techniques et innovations des peuples indigènes. Toute activité en relation avec les ressources génétiques et les connaissances associées à ces derniers procureront des bénéfices collectifs. Est interdit le prélèvement des impôts sur ces ressources de connaissances ancestrales.

Article 125. Les peuples indigènes ont droit à la participation politique. L’État garantit la représentation indigène à l’Assemblée Nationale et dans les corps délibérants des institutions fédérales et locales ayant des populations indigènes, conformément à la loi.

Article 126. Les peuples indigènes, avec leurs cultures aux racines ancestrales, font partie de la Nation, de l’Etat et du peuple vénézuélien unique, souverain et indivisible. Conformément à la présente Constitution ils ont le devoir de sauvegarder l’intégrité et la souveraineté nationale.

Le terme peuple ne peut être interprété dans la présente Constitution dans le sens que le définit le droit international.

C’est là une avancée immense, que l’on voudrait voir se répéter ailleurs, sur le plan juridique. Même les enjeux les plus modernes, tels que ceux de la génétique, sont mentionnés dans le texte. Mais cela suffira-t-il?

Attrait de la modernité

Il est clair que les forces sociales sont plus fortes que les textes juridiques. Et les forces sociales, dans le cas qui nous préoccupe, c’est l’attrait de la modernité, l’abandon des activités traditionnelles, l’émigration vers les villes par les jeunes générations autochtones. Avec, à terme, la non-reproduction de leurs cultures et de leurs langues.

Certaines communautés autochtones seront peut-être capables, grâce à leur dynamisme et leur clairvoyance, d’inscrire la modernité (une certaine modernité) dans leur culture, de la faire sienne –à certaines conditions qu’elles tenteront de faire valoir. C’est là sans doute la seule voie de survie, mais elle est étroite. En étant réaliste, on dira que ce ne sera là que retarder de quelques années, au mieux de quelques dizaines d’années, ce qui semble malheureusement inexorable : la disparition de centaines de langues et de cultures par assimilation au modèle dominant.

L’Atlas de l’UNESCO en montre dramatiquement la carte devant nos yeux hébétés.

dile_no_al_anticristo1

Hugo Chávez a gagné. Il y en a au moins un qui n’est pas content : c’est ce monsieur surpris hier, en pleine circulation référendaire, avec cette superbe inscription sur sa voiture : Díle no al anticristo [Dis non à l'antéchrist]. Eh bien, le pauvre a dû se rendre à l’évidence : l’antéchrist a obtenu 54,85 % des voix!

Ce n’est sans doute pas sa plus grande victoire, en terme de pourcentage. 45,15 % des Vénézuéliens ont voté non, ce qui n’est tout de même pas négligeable. La division du pays en deux reste donc d’actualité. Et les résultats confirment ce que l’on savait déjà : c’est dans les zones rurales que Chávez récolte ses plus beaux scores, tandis que dans les régions les plus urbanisées, l’opposition fait mieux que se défendre : elle gagne.

Paradoxalement, cela prouve que Chávez peut bel et bien perdre une élection et que, par conséquent, toute accusation de dictature est totalement déplacée. Par ailleurs, une petite analyse sociologique des résultats s’avère absolument nécessaire de la part du président s’il veut conserver ou amplifier sa part d’électorat à long terme. On ne gouverne pas, cher Hugo, qu’avec ses seuls partisans, il faut aussi savoir se gagner les autres, sous peine d’usure inéluctable du pouvoir.

Rompu à la discipline

Justement, maintenant que le président a obtenu ce qui lui tenait le plus à cœur –à savoir la possibilité d’inscrire son action dans la durée–, on peut espérer qu’il va s’attaquer à ce qui préoccupe le plus la population : l’insécurité. En effet, on s’explique mal comment un militaire rompu à la discipline comme Chávez a jusqu’à présent été incapable de s’attaquer à ce fléau qui frappe toutes les classes sociales, y compris les plus pauvres. Il y a fort à parier que s’il réussissait à contrôler et diminuer la criminalité galopante de ce pays, il récolterait 10 % de voix supplémentaires.

L’a-t-il compris? En tout cas, dans son discours de la victoire tenu depuis le « balcon du peuple » du palais de Miraflores, il a affirmé qu’il allait maintenant se consacrer en priorité à la lutte contre la criminalité et la corruption. Il lui reste donc à prouver qu’il contrôle aussi bien la police (les polices) et l’administration que l’armée. C’est apparemment beaucoup plus difficile.

Gouaille

Dans le même discours, Hugo Chávez a confirmé que la semaine qui commence sera la « semaine de l’amour ». On retrouve ici la gouaille typique du personnage. Expliquons en deux mots : le 14 février, jour de la Saint-Valentin, était aussi la veille du référendum. Comme d’habitude avant les échéances électorales, c’était ce qu’on appelle ici un día seco [jour sec], c’est-à-dire une journée où toute vente d’alcool est interdite, y compris dans les restaurants. La mesure était dure à accepter pour les millions d’amoureux de ce pays!

En compensation, Hugo Chávez avait promis à ses partisans de proclamer une « semaine de l’amour » aussitôt après sa victoire. Il a tenu parole.

Pas de doute : c’est un vrai antéchrist!

La signature de Simón Bolivar sur les affiches du Si

La signature de Simón Bolívar sur les affiches du Sí

Le Libertador Simón Bolívar, héros national vénézuélien s’il en est, s’est trouvé malgré lui au cœur de la campagne référendaire qui vient de se terminer.

Du côté du oui, on a joué dans le subliminal : l’affiche principale de la campagne montre un énorme rouge sur fond de signatures : un échantillon des signatures de personnes qui ont appuyé la convocation de ce référendum, en décembre dernier. Et puis, ô surprise!,  parmi ces signatures de citoyens apparaît, bien en évidence, celle de Simón Bolívar.

"Bolivar a déjà dit non"

"Bolívar a déjà dit non"

Du côté du non, l’argument est que « Bolívar a déjà dit non », et de citer, re-citer et rere-citer certaine petite phrase du fameux discours de Angostura que Bolívar a prononcé le 15 février 1819 (tiens, c’en est aujourd’hui, jour du référendum, le 190e anniversaire, ce n’est certainement pas un hasard non plus! ) :

Nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. El pueblo se acostumbra a obedecerle y él se acostumbra a mandarlo; de donde se origina la usurpación y la tiranía.

[Rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. Le peuple s’accoutume à lui obéir et lui s’accoutume à le commander; en découlent l’usurpation et la tyrannie.

OK, on a compris où ils veulent en venir. Cependant, il y a un petit hic... La première phrase est tronquée et dit textuellement :

Las repetidas elecciones son esenciales en los sistemas populares, porque nada es tan peligroso como dejar permanecer largo tiempo en un mismo ciudadano el poder. (...)

[Les élections répétées sont essentielles dans les systèmes populaires, parce que rien n’est aussi dangereux que de laisser longtemps le pouvoir aux mains d’un même citoyen. (...)]

Vous aurez sans doute perçu la petite différence. Du coup, Hugo Chávez y va d’une autre citation tirée du même discours :

¡Dichoso el ciudadano que bajo el escudo de las armas de su mando ha convocado la soberanía nacional para que ejerza su voluntad absoluta!

[Heureux le citoyen qui sous le bouclier des armes de son commandement a convoqué la souveraineté nationale pour qu’elle exerce sa volonté absolue!]

Et l’on se bat ainsi à coup de citations du Libertador, lesquelles, prises hors de leur contexte historique, veulent dire tout et n’importe quoi.

Référence ultime

Il faut dire qu’au Venezuela, Simón Bolívar a toujours été la référence ultime des hommes politiques, quels qu’ils soient –de gauche ou de droite, dictateurs ou démocrates… Déjà, en 1969, l’historien Germán Carrera Damas publiait un essai intitulé El culto a Bolívar, dans lequel il se proposait de « comprendre une forme idéologique d’une importance capitale dans la vie historique du Venezuela ».  Et de préciser :

Par culte à Bolívar, nous entendons la complexe formation historico-idéologique qui a permis de projeter les valeurs de la figure du Héros sur tous les aspects de la vie d’un peuple.

Comme quoi le « bolivarianisme », comme facteur d’unité nationale, comme facteur de gouvernement et comme facteur de dépassement national, n’est pas né avec Hugo Chávez. Autant le savoir.

Cela dit, la question reste entière : pour qui va voter Simón Bolívar dans le référendum de ce jour? La partie semble si serrée que c’est son fantôme omniprésent qui, peut-être, va décider du résultat…

_____________________

Pour qui voudrait approfondir la question, signalons l’article de Frédérique Langue, Les cendres des héros, Mémoires et histoires du temps présent vénézuélien paru dans la revue universitaire Nuevo Mundo-Mundos Nuevos.

chavez_no_se_va1

Tel un boxeur, Hugo Chávez met son titre en jeu dimanche prochain 15 février. Il lance un référendum qui concerne rien de moins que son avenir politique. Et celui du Venezuela.

L’enjeu consiste à amender l’actuelle constitution, qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux périodes. Sans cet amendement, Hugo Chávez devrait nécessairement laisser sa place à quelqu’un d’autre en 2012, à la fin de son actuel mandat. Trop limitatif à son goût. Aussi se lance-t-il une nouvelle fois dans l’arène pour poser aux Vénézuéliens une question simple : êtes-vous d’accord de ne plus limiter le nombre de mandats à deux et de permettre au président de se représenter aux élections autant de fois qu’il le juge utile?

Il ne s’agit donc pas, comme le présentent les mal-intentionnés, de permettre à Hugo Chávez d’être président à vie, puisque, si l’amendement est accepté, il devra continuer à se présenter aux élections… et les gagner! Cela dit, reconnaissons qu’en Amérique latine comme ailleurs (plus qu’ailleurs…), il existe un certain avantage à se trouver aux commandes au moment de se présenter à des élections (1). Mais l’emporter contre le pouvoir en place n’est pas impossible non plus, même dans le Venezuela de Chávez, comme l’a bien montré le référendum de 2007, gagné par l’opposition.

Denrée rare

Hugo Chávez veut se défaire de la limitation constitutionnelle des deux mandats. Pour quelle raison? Parce qu’il a absolument besoin d’une denrée particulièrement rare en politique : le temps. En effet, il faut bien se rendre compte que le Venezuela se trouve au cœur d’un processus qui se veut révolutionnaire, dont l’objectif est de transformer radicalement les structures politiques, économiques et sociales du pays, rien de moins. Vaste programme qui touche à l’utopie (on peut discuter ad infinitum de la factibilité des révolutions), mais qui, en toute hypothèse, a besoin de beaucoup de TEMPS pour se réaliser. On ne transforme pas les tréfonds d’une société, on ne change pas l’humain (car au fond, c’est de cela qu’il s’agit) en cinq ans, en dix ans, en vingt ans. Chávez le sait : il veut donc du temps.

hugo_chavez_caricaturaEt il le veut pour lui, pour sa personne. Car le processus en cours au Venezuela, contrairement à d’autres du genre, est extrêmement focalisé autour d’une personne, d’un leader : Chávez!  C’est comme si la révolution française avait commencé directement avec Napoléon… C’est d’ailleurs l’une des principales faiblesses de cette révolution bolivarienne : on ne sent pas, autour de Chávez, la présence d’une équipe, d’un collectif. C’est lui le leader, point c’est tout, et tout le monde l’accepte ainsi. Le PSUV (Partido Socialista Unificado de Venezuela), créé pour institutionnaliser quelque peu le processus en cours, reste politiquement effacé. Il n’est essentiellement qu’un appareil de transmission de directives venues du haut, c’est-à-dire du président. Aussi a-t-on parfois l’impression qu’en bon militaire, Chávez dirige son parti (ou même dirige son peuple, ce qui est plus grave!) comme on dirige une armée.

Nouveaux espaces démocratiques

Dans le contexte révolutionnaire qui est le sien, le Venezuela n’est déjà plus une démocratie comme les autres. À savoir une belle démocratie parlementaire toute propre dans laquelle les différents partis se trouvent dans une supposée égalité sur la case départ, prêts à jouer le jeu de l’ « alternance démocratique ». Ici, la « logique révolutionnaire » prévaut déjà sur la « logique démocratique ». Aussi ne faut-il pas s’étonner si les partisans d’une démocratie représentative de type occidental sentent que les dés sont en partie pipés : on se trouve déjà dans une logique qui n’est plus la leur, dans un autre système.

En contrepartie, dans ce système en devenir, la « logique révolutionnaire » a ouvert de nouveaux espaces démocratiques, qui ne sont pas ceux de la sacro-sainte alternance des partis au pouvoir. Ces nouveaux espaces, ce sont une multitude de formes d’expressions populaires, qu’elles soient institutionnalisées, comme les conseils communaux; médiatiques, comme les radios ou les télévisions communautaires: ou encore spontanées.  Elles ne sont pas toujours, d’ailleurs, contrôlées par le parti ou le pouvoir, et c’est tant mieux. Plus que dans les structures, plus que dans le parti, c’est là que réside que la véritable force du processus, la vraie « révolution », la promesse d’avenir.

Plus jamais comme avant

consejo-comunalCar s’il y a un élément, un seul, qu’il faut sauver du chavisme, c’est bien celui-là : l’empowerment des bases populaires, dans les quartiers, dans les zones rurales, dans les usines,… Cette grande prise de conscience sociale de millions de personnes qui, avant Chávez, restaient soumises, et sans grand espoir de voir changer leur condition de soumises, en face d’un statu quo social et économique imperméable et inéluctable. Or, voilà que ce statu quo, après dix ans de chavisme, n’existe plus. La pyramide sociale a littéralement été secouée. C’est sans aucun doute l’actif historique le plus important du processus bolivarien. Il peut faire espérer que, avec Chávez ou sans Chávez, le Venezuela ne sera plus jamais comme avant.

Bien sûr, ce grand chambardement fait grincer des dents, au Venezuela comme à Washington. Comme dans tout mouvement social radical, un certain nombre de puissants ont perdu des privilèges, des facilités, des commodités… Ils n’ont pas dit leur dernier mot. On se trouve ici clairement au cœur d’une lutte qui –appelons-la par son nom– est une vraie lutte des classes. L’opposition au chavisme reste puissante et bénéficie d’appuis non négligeables. Idéologiquement, elle essaime dans de nombreuses strates de la population, y compris parmi les moins favorisées. Mais malheureusement pour elle, et heureusement pour Chávez, elle manque de consistance politique. Elle ne possède ni leader affirmé ni programme cohérent.

Cri passionnel

chavez_noEn réalité, l’opposition ne sait pas comment prendre le taureau Chávez par les cornes. C’est ainsi que dans les actuelles circonstances du référendum, elle se contente de dire No es no [non, c'est non], pour rappeler que lors du référendum de décembre 2007, portant cette fois-là sur un changement substantiel de la constitution, le non l’avait emporté. Message de portée limitée, donc, face à un Chávez qui, lui, a une vision pour le pays (et quelle vision!). Divisée, s’étendant de l’extrême-droite la plus rance à certaine gauche intellectuelle en passant par toutes les variétés de bourgeoisies et petites bourgeoisies, l’opposition a toutes les difficultés du monde à aller plus loin que se réunir autour d’un simple cri passionnel « Non à Chávez! ». Un peu court quand même…

Cela dit, les chavistes jouent également sur le registre des passions. Leur thème préféré pour le référendum : que perdrons-nous si notre président n’est plus là en 2012? Et d’égrener la liste des acquis sociaux (réels, pour la plupart) qui pourraient être perdus. Toutefois, en centrant tout sur le personnage Chávez, présenté comme le leader nécessaire, elle met également en évidence ce qui fait sa faiblesse : elle semble indiquer qu’il ne peut y avoir de chavisme sans Chávez. En définitive, ce serait l’attachement des masses à Chávez, voire leur amour pour Chávez, qui déciderait de l’avenir du processus. Un peu court aussi pour un processus qui se déclare révolutionnaire.

Oui ou non?

Alors, oui ou non à Chávez le 15 février? Les pronostics sont ouverts. Mais les camps sont formés depuis longtemps et il ne risque pas, cette fois, d’y avoir beaucoup de transfuges. Dans cette bataille, chacun s’adresse avant tout à ses troupes afin de les mobiliser face à cette nouvelle échéance référendaire. Car le vrai test, ce sera la participation électorale, la mobilisation des uns et des autres.

Étant donné l’enjeu, on peut d’ores et déjà assurer que la participation sera élevée. On peut également assurer qu’à l’issue du scrutin, le pays restera profondément divisé, presque fifty-fifty. Mais une chose est certaine : on ne peut pas assurer qui va l’emporter!

Dans ce référendum qui mobilise les passions plus que les raisons, dans ce face à face plus irrationnel que rationnel, comme presque tout ce qui touche à Chávez, il y aura en définitive des millions de poupées d’un bord qui diront oui et des millions de poupées d’un autre bord qui diront non. Il restera alors à compter les poupées de chaque camp… Et de cela dépendra en grande partie l’avenir politique du Venezuela.

(1) C’est la raison essentielle pour laquelle a été instaurée dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis (et récemment en France), la limitation du nombre de mandats présidentiels. Mais remarquons quand même que cette limitation n’existe pas dans la plupart des pays ayant un régime parlementaire, où les premiers ministres peuvent se succéder à eux-mêmes autant de fois qu’ils remportent les élections.
Un Blog WordPress.com. | Thème : Motion par volcanic.
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 325 followers